Journalisme : quelle éthique en réalité virtuelle ?

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Par Barbara Chazelle, France Télévisions

La réalité virtuelle n’en est qu’à ses débuts, mais le fort potentiel narratif de cette technologie est frappant. Certains y voient déjà le futur du journalisme, la promesse d’attirer un nouveau public.

« Le pouvoir de la réalité virtuelle transforme l’expérience de celui qui reçoit une information ; il n’est plus juste informé d’un événement, il s’y trouve au cœur. Ca a le potentiel d’attirer les jeunes vers l’info comme jamais auparavant », estime sur Medium Tom Kent (médiateur éditorial d'Associated Press et prof à la Columbia University). 

Dans son article, il pose un certain nombre de question sur cette pratique : « jusqu’à quel point la réalité virtuelle est-elle censée être réelle ? Où se situe la ligne entre l'événement réel et la licence artistique du producteur ? Est-ce que le journalisme en réalité virtuelle est supposé être l’événement lui-même, une conception artistique de l’événement ou quelque chose de l’ordre d’un récit historique “inspiré de faits réels” ? » 

Ces questions suggèrent la nécessité de réfléchir à ce que pourrait devenir l’éthique journalistique dans ce contexte de narration. Tom Kent conseille la transparence vis-à-vis des spectateurs, qui pourrait prendre la forme de pré-rolls ou de notifications qui redonneraient des éléments de contexte.

Définir ce qui est réel de ce qui relève de la production ?

La production d’expériences en réalité virtuelle se base souvent sur des photos ou même des vidéos qui ont forcément été prises selon un angle de vue particulier. Comment représenter ce que l’on ne voit pas sur la une photo prise en 2D ? Faut-il même le représenter ? Le flouter ?

Nonny de la Peña de Emblematic Group, qui a travaillé sur la réalisation de narration en réalité virtuelle (notamment sur le cas des réfugiés syriens) dit s'inspirer de techniques développées dans les documentaires « pour re créer une scène qui n’a peut-être pas été captée par la caméra, et je crois qu’il y a beaucoup de bonne pratiques que les documentaristes utilisent pour être certains que quelque chose est exact et j’essaie de les transposer à un environnement virtuel. »

« Dans le futur, nous pouvons imaginer davantage d’améliorations de la réalité virtuelle grâce à l’addition de sensation tactiles, comme des vibrations que l’utilisateur pourra sentir si un train passe par là ou la production de vent, d’odeurs. Chaque nouvel élément méritera une discussion propre pour déterminer s’il affecte ou non la réalité. » ajoute Tom Kent.

Préserver l’intégrité des images ?

Un réalisateur doit-il modifier des images réelles d’un contenu d’information, pour cacher des images choquantes par exemple ou des informations relevant de la vie privée ?

James Massahebi, un producteur de réalité virtuelle dont les propos sont rapportés dans un article de Thomas McMullan, estime que cette nouvelle technologie pourrait avoir un effet positif sur la démocratisation du reportage :

« Je ferai le parallèle avec Twitter, comment cela a amené le journalisme sur le terrain même et a donné une perspective aux gens qui n’auraient pas eu l’opportunité de se faire entendre. Prenons un cas hypothétique de vidéo 360 en réalité virtuelle de zones sinistrées, cela pourrait permettre de donner aux gens une perception plus honnête de ce qui se passe sur le terrain. Oui, il y a des questions éthiques, mais de la même manière, certains tweets provenant de zones sinistrées ou en guerre nous donnent une perspective que les broadcasters et la presse auraient pu censurer. »

Proposer différents points de vue ?

Tom Kent rappelle dans son billet qu’il n’y a jamais un seul point de vue, une seule narration pour relater un événement. Les producteurs de réalité virtuelle devront aussi se demander comment gérer cette question.

Le Reynolds Journalism Institute et Dan Archer de Empathetic Media se sont servis de cette difficulté pour créer une expérience de réalité virtuelle autour de l’affaire Michael Brown en donnant la possibilité à l’utilisateur de choisir son angle de vue en fonction des témoins.

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Quelle motivation ?

On sait que la réalité virtuelle a tendance à créer de l’empathie.

« Mais créer de l’empathie est un but en soi qui va au-delà de l’histoire. Si l’objectif ultime est de créer de l’émotion, un journaliste pourrait être tenté d’omettre ou de nuancer une information "gênante" qui pourrait interférer avec l’effet émotionnel souhaité » avertit Tom Kent.

Que se passe-t-il derrière la scène de réalité augmentée ?

Tom Kent rappelle aussi que « le monde de la réalité virtuelle est un environnement contrôlé » et les options de déplacements/de points de vue ne sont pas illimités, même si une expérience bien conçue doit justement donner l'effet inverse. Là encore, des éléments de contexte seraient probablement les bienvenus pour expliquer à l’utilisateur ce qui s’est passé hors cadre.

« La réalité virtuelle est en passe de devenir une technique très puissante pour garder et influencer le public consommateur de news. Mais si les producteurs se concentrent seulement sur l’optimisation de la technologie ou à créer de l’empathie pour les personnages, la crédibilité du journalisme en réalité virtuelle va être menacée. Une compréhension commune de ce qui est éthiquement acceptable en termes de technique et ce qui a besoin d’être divulgués au spectateur peuvent faire partie des moyens pour préserver le futur de la réalité virtuelle comme un outil journalistique légitime », conclut Tom Kent d'AP.