Messianisme 2.0 : Mark Zuckerberg va-t-il sauver le monde ?

Par Gautier Roos, France Télévisions, Direction de la Prospective

Le patron-fondateur de Facebook a publié jeudi soir un statut quasi-démiurgique (de 6.000 mots) dans lequel il affirme la nécessité de « rassembler l’humanité ». Loin de se cantonner à un rôle de réseau social convivial, la firme affiche enfin une prise de responsabilité, mais aussi peut être ses prétentions planétaires, voire totalitaires. En tout cas, pour réussir, il prévient qu'il aura besoin de beaucoup d'intelligence artificielle.  

Ces derniers mois, des rumeurs lui ont prêté des ambitions présidentielles (finalement démenties par l’intéressé)…Mais à l’heure où les gouvernants du monde entier déplorent leur impuissance à faire changer les choses, Mark Zuckerberg a-t-il vraiment besoin de ça ?

Fort d’un réseau qui couvre 1,8 milliard d’utilisateurs (un quart de la planète), le patron de Facebook est un capitaine d’industrie à la tête d’un empire nouveau : celui d’un village global qui fait fi des barrières entre les nations. Dans un manifeste anti-isolationnisme et pro-mondialisation de 6.500 mots publié jeudi sur le réseau social, l’ancien de Harvard s’est fixé un objectif pour le moins audacieux : rassembler l’humanité.

Un discours qui tranche avec les propos prononcés ces derniers mois, où Mark Zuckerberg bottait en touche et semblait nier ses responsabilités en refusant de considérer Facebook comme un média. Un revirement qui augure donc d’une prise de conscience pour le groupe, engagé sur tous les fronts pour les décennies à venir : engagement citoyen, regain associatif, sécurité dans un monde en crise, partage démocratique de l’information…

A l’heure où les fake news deviennent un instrument électoral autant qu’un outil promotionnel ; à l’heure où les éditeurs voient leurs revenus siphonnés par les plateformes ; à l’heure où certains utilisateurs pourtant très actifs ne voient le monde qu’à travers un fil d’actualité partisan : cet aveu d’omnipotence sonne plutôt comme une bonne chose. Reste à établir si les solutions apportées par les équipes de Facebook sont viables, et si les promesses aux contours relativement flous (« construire une communauté globale qui marche pour chacun d’entre nous ») s’apparentent à autre chose que de la poudre aux yeux.

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Au-delà de l’intox et des bulles : le « sensationnalisme » en ligne de mire

Conscient du problème (bien réel) de la propagation de fausses nouvelles et des carcans idéologiques que sont les bulles, Mark Zuckerberg souhaite engager un grand nettoyage, mais pas n’importe comment. Se pose d’abord un problème de catégorisation : il semble parfois difficile de distinguer la propagande, le hoax, et la satire, particulièrement au sein de démocraties qui ont souvent du mal à trouver la concorde sur la question de la liberté d’expression. La posture de censeur inquiète le fondateur de Facebook : les ciseaux d’Anastasie, en ce qui concerne les fausses nouvelles, constituent une fausse solution, qui embraierait finalement sur d’autres problèmes tout aussi peu démocratiques.

De fait, les êtres humains n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour polariser leurs opinions et regarder le monde à travers un entonnoir idéologique qui leur est propre : Facebook va devoir trouver l’équilibre subtil entre un interventionnisme nécessaire, et un laisser-faire qui reflète aussi la façon intuitive dont le cerveau sélectionne l’info.

« Notre approche se concentrera moins sur la suppression des mauvaises informations, et plus sur la mise en lumière de perspectives et d'informations supplémentaires, y compris les éléments contestés par les fact-checkers".

D’un point de vue purement économique, cela parait logique. On notera qu’il n’est pas fait mention des fermes à clics dans le manifeste, et on ne s’étonnera pas que cette question sensible soit passée sous silence : les fake news produites à l’échelle industrielle produisent indirectement des revenus pour Facebook, et une vraie chasse à l’information passe donc aussi par l’abandon de certaines ressources financières…

Autre cible pointée du doigt par Mark Zuckerberg : le « sensationnalisme », qui revient à maintes reprises au sein du texte, et qu’il inscrit dans la thématique plus générale de la mauvaise information. Le problème n’est pas uniquement lié à la véracité de tel ou tel article, c’est notre rapport à l’information (souvent superficiel) qui a besoin d’évoluer :

« Nous avons remarqué que de nombreux utilisateurs partagent des histoires uniquement grâce à un titre sensationnel, sans même avoir lu l’article. En général, quand une histoire est moins partagée après la lecture, c’est un bon signe qu’elle repose sur le sensationnalisme. A l’inverse, si une histoire est très partagée après la lecture, c’est souvent un bon indicateur pour savoir si le contenu est travaillé ».

Il semble donc que Facebook commence déjà à réduire la portée de ces contenus peu qualitatifs, en trackant les utilisateurs friands de la pratique (et en réduisant leur visibilité dans les fils d’actualité ?).

Terrorisme, livestream, vie publique : la sacro-sainte IA au secours du géant

Contraints de traiter des milliards de données par jour, la firme va déléguer une partie de ses responsabilités à l’IA, notamment dans le domaine du terrorisme.

« Nous sommes en train d'explorer différentes manières d'utiliser l’IA pour bien faire le tri entre les nouvelles sur le terrorisme et la propagande terroriste, afin de pouvoir supprimer rapidement l’accès à ceux qui tentent d'utiliser notre service pour recruter au sein d’une organisation terroriste ».

L’IA sera également un renfort de poids pour lutter contre les livestream licencieux : Facebook semble d’ailleurs faire un mea culpa sur les retransmissions de suicides en direct, qui « auraient peut-être pu être évitées, si quelqu’un avait pu signaler l’événement plus tôt ».

« Nous travaillons sur des systèmes qui analysent les photos et les vidéos pour étiqueter les contenus et alerter notre équipe. Nous n’en sommes qu’à la phase de développement (…) mais le système représente déjà un tiers environ des signalements faits à notre équipe chargée d’examiner les contenus ».

Plus généralement, Mark Zuckerberg fait de la bonne information la voie royale vers le vote, notamment grâce à l’accès à la presse locale. Dans une époque où la participation électorale fait grise mine au sein des démocraties libérales, le recours aux nouveaux outils technologiques s’impose comme le remède miracle : la quatrième plus grosse fortune mondiale cite des exemples d’authentiques réussites en terme de rapprochement du peule et de leurs élus.

« En Inde, le Premier ministre Modi a demandé à ses ministres de partager leurs réunions et informations sur Facebook, pour qu’ils puissent recevoir directement un retour des citoyens. Au Kenya, des villages entiers échangent dans des groupes WhatsApp, y compris avec leurs représentants ».

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Une opération à mi-chemin entre le coup de communication pompeux et la démarche citoyenne sincère, qui fait du bruit à peu de frais : dans les minutes qui ont suivi, les titres les plus prestigieux de la presse américaine ont contacté Mark Zuckerberg pour obtenir des précisions sur tel ou tel sujet, et propagé la tribune en format « augmenté ».

Le post, déjà partagé sur plus de 5.000 profils, génère pléthore de commentaires où l’on salue autant la démarche visionnaire « d’un grand philantrope », qu’on moque l’idée qu’un réseau social, aussi puissant soit-il, puisse aider le monde à aller mieux. D’autres agitent le spectre orwellien : qu’une seule et même entreprise puisse afficher des vélléités planétaires dans toutes les strates de la société n’est évidemment pas une bonne nouvelle…

Entre utopie mondialisante et cauchemar globalisé : c’est probablement à mi-chemin que se trouve la vérité.

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