Deux fabricants non repentis de fake news s'expliquent

Gros malaise, mais aussi forte curiosité, mardi dans l'immense salle de conférence du Festival South by Southwest à Austin, quand Yasmin Green, directrice de Jigsaw, un des labs d'innovation de Google, a longuement interrogé deux anciens fabricants populaires --et non repentis-- de "fake news" sur leurs pratiques et leurs motivations.

Jestin Coler et Jeffrey Marty. Deux Américains, âgés d'environ 35/40 ans. Le premier, motivé surtout par le remboursement de son prêt immobilier (mais aussi visiblement par le fun); le second, juriste et soutien de Trump, pour faire bouger les lignes d'un "établishment" qu'il exècre.

Jestin Coler a fondé Disinfomedia, qui a édité le National Report et le Denver Guardian, connu pour avoir publié trois jours avant l'élection une info bidon, vue 1,6 million de fois et partagée 500.000 fois : “FBI AGENT SUSPECTED IN HILLARY EMAIL LEAKS FOUND DEAD IN APPARENT MURDER-SUICIDE”. Il a aussi fait croire que les bons d'alimentation donnés aux plus démunis servaient de plus en plus à acheter de la marijuana, et suscité... un projet de loi de l'Etat de Californie qui a cru l'info.  

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Jeffrey Martin, lui, est derrière le compte Twitter et ses 30.000 abonnés d'un faux congressman américain Steven Smith, élu de la 15ème circonscription de l'Etat de Géorgie, qui en compte 14 !

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N'affichant pas le moindre signe de culpabilité ou de regret, rigolant ouvertement des souvenirs de l'autre, ils disent tous deux avoir alimenté les théories du complot des plus crédules.

"Au début c'était pour rigoler entre potes. Puis la pub est venue...", raconte Coler. "L'histoire de la puce RFID insérée dans la couverture sociale Obamacare a bien marché [...] Celle de l'arrestation de l'artiste Bansky nous a valu entre 6 et 7 millions de visites". Avec ses 20 rédacteurs, il a encouragé les communautés en ligne à exagérer et partager les articles.

"Avec une voix différente et audacieuse, je parlais au nom des gens qui n'aimaient pas le vrai Congrès, qui en voulaient à l'establishment et aux médias", ajoute Marty qui a démarré le compte en achetant des faux followers. Il a créé les personnages du fils rebelle du congressman et du directeur de cabinet. "C'était bidon, mais les gens aiment quand la vie est mise en scène de manière satirique [...] Il y a toujours eu des tabloids dans ce pays [...] Nous avons produit des fake news de divertissement".

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A l'avenir pour lutter contre les infos bidons, le premier croit plus dans le partage avec le public d'une culture média que dans la technologie. "Le public doit savoir ce qu'il fait".

Le second estime toujours que les plus gros fabricants de fake news sont les médias traditionnels "à l'image du New York Times en 2003 avec ses armes de destruction massive soit disant trouvées en Irak avec des milliers de morts à la clé". "Le vrai danger c'est la crédibilité qui est mise dans ces médias là".

Attention, prévient Jasmin Green : "aujourd'hui tout le monde diffuse sa propre TV et la plupart d'entre nous s'informe sur les réseaux sociaux. Or le prochain milliard d'internautes ne viendra pas de la Silicon Valley, de Londres ou d'Austin, mais d'endroits du monde ou l'Etat de droit est faible, où la liberté d'expression est fragile, l'intimidation courante, et la corruption importante". 

Entre temps, une bonne partie de la salle, dégoutée, s'est vidée.

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