Noyés dans l'élite déconnectée, les journalistes doivent retrouver le lien avec la population

Par Barbara Chazelle, France Télévisions, MediaLab de l'Information

Profondément tourné vers l’humain, le journaliste britannique vedette de Channel 4 News, a fait acte de contrition mercredi soir à Edimbourg pour sa profession en l'exhortant à reconnaître sa situation d'élite déconnectée, à retrouver un lien avec l'ensemble de la population, à remédier à l’exclusion, la déconnection et l’aliénation.

Le numérique oblige à la responsabilité, des journalistes premièrement, mais aussi des grandes plateformes – notamment Facebook et Google – et des gouvernements, a résumé Jon Snow lors du fameux keynote d'ouverture de l'International TV Festival annuel.

Pour lui, « A l’âge où tout le monde est un éditeur, le journalisme broadcast de service public est plus vital que jamais; l’humanité a besoin de faire coïncider la croissance spectaculaire des médias sociaux avec une renaissance de la mobilité au sein même de la société ».

2snow

Retrouver une connexion avec le public

« L’explosion des médias numériques n’a ni comblé le vide laissé par la décimation de la presse locale, ni ne nous a connecté plus efficacement avec les laissés-pour-compte, les désavantagés, les exclus. Jamais nous n’avons été plus accessibles au public et en même temps plus déconnectés de la vie d’autrui » a regretté Snow.

Et de prendre l’exemple du Brexit que les médias, instituts de sondage et autres experts n’ont vu venir, y compris lui-même. De même, personne n’avait vu le blog de la Tour Grenfell, véritable « chronique de la mort », preuve selon le présentateur du JT de la déconnexion complète de la profession avec la population.

A l’heure des chambres d’échos sur les médias sociaux, jamais la confiance n’a été plus cruciale et les journalistes doivent la regagner et la protéger à tout prix.

Prendre ses responsabilités

Avant toute chose, pour que le changement soit possible, il faut savoir s’examiner soi-même et prendre ses responsabilités.

« Nous devons accepter que nous tous dans cette pièce faisons partie de l’élite, par définition. Je crois que nous avons, par la nature de notre business, une obligation d’être au courant de, d’être connecté avec, de comprendre les vies, les préoccupations, les besoins de ceux qui ne le sont pas. »

« Nous pouvons accuser les classes politiques pour les échecs, et nous le faisons. Mais nous sommes coupables d’eux » déclara Snow.

Le journaliste a encouragé son auditoire à rechercher la diversité, dans les rédactions mais aussi à s’engager dans une communauté plus large, qui est une « voie fertile pour découvrir des vies et des problématiques » dont il n’aurait l’opportunité d’apprendre sinon.

Demander des comptes à Facebook et Google

« Mark Zuckerberg dit se soucier de l’info. Mais est-ce vraiment le cas ? Ne se préoccupe-t-il pas plutôt de garder des gens sur Facebook ? »

Jon Snow déplora que le même algorithme qui permet de prioriser beaucoup d’excellents articles ait pu aussi répandre des fake news à grande échelle :

 « Facebook a le devoir moral de prioriser la véracité à la viralité. C’est fondamental pour notre démocratie. »

facebook newsfeed

Si le reach des vidéos Facebook dépasse celui des audiences broadcast, il reste pour le moins incertain et peut chuter considérablement si l’algorithme de la plateforme est modifié. De plus, les revenus générés sont loin de remplacer ceux des médias traditionnels. Selon le présentateur, Facebook devrait prévoir une « compensation qui financerait l’information de haute qualité » plutôt que de vouloir « inventer et établir un journalisme de quantité » comme le déclare Zuckerberg dans son manifesto, car celui-ci existe déjà mais a été décimé par le duopole Facebook/Google.

« Maintenant nous devons tous travailler ensemble et trouver d’autres moyens de le porter, avant qu’il ne soit trop tard » a exhorté Snow tout en déclarant que Facebook, Google et les autres devraient payer plus de taxes.

« Facebook se régale de nos produits mais ne paie rien pour eux. Cela ne peut pas durer : les gouvernements, l’Union Européenne et d’autres doivent s’efforcer de les faire payer. »

snow

Se battre pour la liberté de la presse

Jon Snow s’est montré particulièrement soucieux des projets de loi visant à accroitre les capacités de surveillance des autorités : après l’accès aux conversations privées sans supervision judiciaire (Snoopers Charter), il pourrait être question en Grande Bretagne d’inculper les journalistes et leurs sources qui feraient fuiter des informations gouvernementales.

La profession ne doit rien prendre pour acquis et continuer de se battre pour sauver la liberté de la presse.

Le pire et le meilleur moment

Jon Snow a conclu le discours MacTaggart en présentant deux scenarii :

  • soit nous rentrons dans un cercle vicieux où des sources d’informations toujours plus extrêmes et partisanes prendraient de l’ampleur dans les fils d’actualité au détriment de l’info locale mais aussi nationale à terme,
  • soit nous faisons un réel effort pour "créer une société aussi concernée par ce qu’elle lit et regarde que par ce qu’elle mange."

« C’est le pire et le meilleur moment pour être sur le pont… il a encore tout le potentiel pour prouver être l’Age d’Or. Saisissons-le ! »

Une : Photo by GoaShape on Unsplash

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  • http://storydesign.fr Gerald Holubowicz

    Cette rupture intervient dès l'école. Un de mes étudiant en journalisme m'a déclaré - après contesté un exercice d'UX for news qui visait à sortir interroger les gens sur leur façon d'appréhender l'info - "de toutes façons, on sais ce qu'ils vont dire".....

  • Clamaille

    Je suis bien d'accord. Déjà, les journalistes devraient cesser de suivre la première mode qui passe. Il suffit que l'un d'entre eux sorte un sujet et (presque) tous parlent de la même chose, même si cela concerne peu de monde (ex : le transgenre). Le même phénomène se produit avec les mots et expressions : nous avons actuellement une épidémie de " trous dans la raquette ", nous avons eu le calamiteux " pressurisé", on se demande parfois si l'auteur comprend ce qu'il écrit, c'est fatigant et ça nuit à la crédibilité de tout le reste.