Le journaliste français, double Pulitzer, qui a démoli une icône de la Silicon Valley (interview)

Par Hervé Brusini, Direction de l'Information

« Mauvais sang », c’est le titre du livre qu’il porte fièrement sous le bras. Il y a de quoi. Ce journaliste franco-américain est double titulaire du prestigieux prix Pulitzer. Sa dernière enquête publiée dans le Wall Street Journal et signée de son nom, John Carreyrou (fils de Gérard Carreyrou, l’une des voix célèbres d’Europe 1) a mis à bas l’une des icônes les plus incroyables de  la Silicon Valley. Elle avait à peine 20 ans et pesait 9 milliards de dollars...

Un enquêteur face à une star de la silicon Valley

 « J’étais seul à enquêter sur ce dossier » raconte à Austin, Texas, le reporter devant la grande salle de l’ONA, l’assemblée annuelle des professionnels du journalisme en ligne, où il vient de s'exprimer devant une salle comble. « Elizabeth Holmes était parvenue à devenir LA première femme milliardaire à peine âgée de plus de 20 ans. Elle était dotée d’un charisme hors norme ».

En 2003, Theranos, sa start up prétendait disposer d’un produit miracle. Chacun pouvait sans aiguille se faire une prise de sang et découvrir les résultats de l’analyse. La nouvelle « Steve Jobs » était née. De quoi fasciner la planète médiatique. Et les investisseurs de toute nature, y compris des poids lourds de la politique comme Henry Kissinger ou Georges Schultz,  deux anciens secrétaires d’État. Mais un petit patron de laboratoire était convaincu que pareille promesse ne tenait pas debout. C’est lui qui mit la puce à l’oreille de l’enquêteur qui déjà avait travaillé sur des sujets médicaux.

Les règles de l’investigation

Approche méthodique des employés, d’autres laboratoires, documentation approfondie, l’enquêteur prend son temps pour accumuler les infos, les preuves. Et cela se compte en années. « Toutes mes sources étaient terrorisées. La culture de l’entreprise Theranos, était la peur. Je devais observer des règles de confidentialité radicales. Il fallait prendre son temps pour gagner la confiance des uns et des autres. Une nécessité absolue quand on pratique ce type de journalisme. D’ailleurs souvent ces personnes sont devenues des amies. »

Tout faire pour bloquer la vérité

E. Holmes est allée jusque dans le bureau du propriétaire du Wall Street Journal, Rupert Murdoch, pour tenter d’arrêter l’investigation du journaliste. En vain. Des menaces ont visé nombre des sources confidentielles de Carreyrou. David Boles, l’un des avocats les plus brillants, et des plus agressifs aux États-Unis fut mobilisé, là encore, en vain.

« C’était une étrange situation, sourit le journaliste. Georges schultz était au conseil d’administration de Théranos et défendait la jeune entrepreneure. Tandis que son petit-fils employé par cette même startup était l’une de mes sources ».

Les autorités boursières américaines ont dénoncé, cette année, une escroquerie sophistiquée, et les dirigeants de Theranos ont été inculpés pour fraude massive.

Lutter pour la vérité au pays de la post vérité

C’est en lisant « Les hommes du président » le livre de Woodward et Bernstein consacré à Nixon que Carreyrou a décidé de devenir journaliste d’investigation. « Je croyais que c’était un boulot exclusivement prestigieux, dit-il. En fait, c’est une tâche obscure qui demande de la persévérance et une certaine résistance au stress ».

Paradoxe de la situation, Carreyrou parle du travail ardu pour établir la vérité dans un pays où elle ne semble plus être réellement une valeur.

« Il est vrai que l’actuel locataire de la Maison Blanche a une attitude déplorable à l’égard de la vérité. Mon espoir c’est qu’il ne fasse pas deux mandats et qu’entre-temps, les grands journaux continuent à faire du bon boulot d’enquête sur ce gouvernement. En fait, l’environnement actuel ne fait que renforcer l’énergie des gens qui comme moi font de l’investigation. »

« Bad Blood », le livre de Carreyrou sera bientôt en librairie en France. Hollywood prépare son adaptation au cinéma. C’est Jennifer Laurence (vue entre autres dans Hunger Games) qui jouera le rôle de la star déchue du business façon bulle financière. Bref, la vérité de ce « mauvais sang » est en train de faire le tour du monde.

Dans la vidéo qui suit il explique les menaces qu’il a subies pendant son enquête et sa réflexion sur journalisme et vérité Aux États-unis :

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