Laetitia Vitaud : "nous ne reculerons pas sur cette révolution du télétravail dans les entreprises"

Par Mathilde Floch et Laure Delmoly, MediaLab de France Télévisions

La crise du Covid-19 a rendu possible la pratique du télétravail partout dans le monde. En France, cette réorganisation du travail touche tous les secteurs, même les plus traditionnels. Avec la persistance du virus, cette pratique est vouée à se pérenniser. 

Des salariés plus autonomes et créatifs, des charges moins élevées, le télétravail représente un réel gain en terme de productivité - à condition d'avoir des équipes déjà expérimentées et des pratiques numériques saines.

Pour Laetitia Vitaud, auteure et conférencière sur le Futur du Travail et de la consommation, "nous ne reculerons pas sur cette révolution du télétravail dans les entreprises". Une interview réalisée par Méta-Média.

Le télétravail, un booster d'autonomie & de créativité 

L’impact du télétravail sur la créativité des employés dépend de la nature du travail qu’ils réalisent, ainsi que de la culture de leur entreprise. 

La pratique du télétravail autonomise le salarié et le rend plus polyvalent et résilient. Il se familiarise avec de nouveaux outils de travail et apprend à surmonter les obstacles seul. Cependant, l’absence de rencontres informelles  - discussion à la machine à café, entre deux réunions - et la disparition de la sérendipité peut limiter la créativité du salarié.

Le travail à domicile s’accompagne parfois d’un accroissement de la surveillance de l’employé. La surcharge de réunions par visioconférence et l’obligation d’être toujours joignable expose alors les travailleurs à une plus forte fatigue cognitive.

“En France le rapport à la hiérarchie est puissant et le respect de celle-ci peut compliquer l’adoption d’un télétravail efficace" explique Laetitia Vitaud.

Au Japon, la digitalisation des relations professionnelles et des tâches administratives est encore laborieuse, du fait de l’utilisation du sceau personnel (Hanko en japonais).

Laetitia Vitaud souligne en revanche la facilité avec laquelle le Danemark, les Pays-Bas et la Suède ont télétravaillé durant la crise sanitaire. "La culture de la confiance est très forte dans les pays Scandinaves, et la pratique du travail à distance était massive bien avant le confinement." 

Des pratiques numériques saines qui cloisonnent personnel et professionnel

Le télétravail durant le confinement s’est généralisé dans un contexte particulier. A l’inquiétude liée au fait de contacter le virus s’est souvent ajoutée une angoisse liée à l’absence de travail ou au contraire une surcharge cognitive conduisant parfois au burn out.

En mai 2020, sur les 72 % des salariés déclarant travailler, plus de la moitié (57%) d’entre eux étaient en télétravail. Une étude sur le télétravail et l'absentéisme menée par Malakoff Humanis a souligné une augmentation de la part des salariés souhaitant prolonger leur télétravail soit 84% des salariés.

Laetitia Vitaud souligne la nécessité d’apprendre à télétravailler pour réellement préserver sa santé mentale. Le télétravail est positif et gage de productivité à condition que le salarié développe des pratiques numériques saines. "Il faut apprendre à organiser son travail, séparer sa vie personnelle du temps professionnel, savoir faire une détox digitale, comprendre le fonctionnement des applications visant à bloquer l’usage des réseaux sociaux"

Le télétravail, un casse-tête pour les jeunes salariés ? 

La baisse du travail en présentiel pourrait handicaper les jeunes diplômés. "Les jeunes travailleurs savent moins bien gérer leur temps. Ils n’ont pas bien appris à dire non et peinent à s’imposer en télétravail sans la protection de leurs collègues."

Selon une étude menée par ChooseMyCompany pendant le confinement (200 entreprises et 10 000 participants), les salariés qui ont moins de cinq ans d’expérience sont satisfaits à 62 % du télétravail alors que ceux qui ont plus de 30 ans de métier le sont 85 %. (Le Monde, 16 juin 2020)

Si le télétravail peut avoir un effet bénéfique en situation de crise - la fermeture des bureaux constitue une économie de loyer pour les entreprises qui peuvent ainsi continuer à payer leurs salariés - il peut être difficile pour certains de défendre leur raison d’être à distance. 

Pour Laetitia Vitaud, "La situation risquée, c'est lorsqu'une petite équipe stratégique travaille encore présentiel, tandis que les autres employés maintenus à distance s’évertuent à demeurer visibles, et cherchent à prouver constamment leur contribution personnelle à la création de valeur dans l’entreprise." 

Pour la chercheuse, c’est à partir de 20 ans d’expérience professionnelle que l’on a la maturité pour gérer son temps et ses finances. Les salariés ayant accumulé les années d’expérience professionnelle sont donc les grands gagnant de cet essor du télétravail...quand ils n’ont pas d’enfants. En effet le recul de l’âge du premier enfant conduit de nombreux quarantenaires confinés à devoir télétravailler tout en gérant des enfants en bas âge. 

Télétravail, un frein à l'égalité des sexes ?

A l’heure actuelle, la pratique du télétravail ne semble pas conduire à une réduction des inégalités entre les sexes dans la vie professionnelle. Pour les femmes, le travail à la maison est souvent synonyme d’augmentation du temps consacré aux enfants et aux tâches domestiques. C’est d’ailleurs ce qui motive souvent la demande de télétravail chez les femmes tandis que les hommes le demandent eux pour mieux travailler.

Laetitia Vitaud fait remarquer que le nombre d’articles de recherche scientifique publiés par les femmes pendant le confinement a chuté de 50 à 70%.

En télétravail, la répartition inégalitaire des tâches domestiques coûte cher aux femmes en terme de carrière. "L’arbitrage qui se fait dans les foyers au détriment de la femme provient du fait que les hommes gagnent plus de revenus que les femmes et sont prioritaires pour obtenir la “chambre à soi” indispensable à la concentration et à la créativité." 

La chercheuse demeure cependant optimiste : "à long terme, si la flexibilité du travail se généralise, accompagnée par une plus grande implication des pères dans les relations avec les enfants, le télétravail pourrait contribuer à réduire les inégalités salariales entre les hommes et les femmes." 

 

La pérennisation du télétravail est certes source d'incertitude et soulève l’enjeu de la cybersécurité mais elle a incontestablement ouvert en France de nouveaux terrains pour les usages numériques.

C’est également l’avis de Christian Poyau - Président de la Commission Mutations technologiques et impacts sociétaux du Medef - qui soulignait début juin l’impact positif de la digitalisation de l’économie française.

L’émergence de solutions technologiques européennes - telles que la plateforme vidéo LiveStorm - en parallèle des poids lourds américains est également à suivre de prêt.

 

* Laetitia Vitaud est présidente de Cadre Noir Ltd, entreprise spécialisée dans la recherche sur le futur du travail, et rédactrice en chef du média B2B de Welcome to the Jungle. Elle est l'auteure de Du Labeur à l'ouvrage (Calmann-Levy, 2019) et Faut-il avoir peur du numérique ? co-écrit avec Nicolas Colin (Armand Colin, 2016). Elle intervient régulièrement à HEC, Sciences Po, Paris, l'Université Paris-Dauphine, l'EM Lyon.

Credit photo : Charles Deluvio - Unsplash