Liens vagabonds : Le hold-up de Meta sur les contenus de presse

« Atteindre vos lecteurs ne devrait jamais se faire au prix de l’abandon de votre journalisme. C’est pourtant le choix que les nouvelles Conditions Générales Commerciales de Meta risquent d’imposer aux éditeurs de presse du monde entier », alerte Stig Kirk Orskov, CEO de WAN-IFRA. À compter du 30 octobre, le géant américain prévoyait d’imposer un nouveau contrat à tous les détenteurs de comptes professionnels sur Facebook, Instagram, WhatsApp et Threads (une date finalement reportée au 20 novembre). Meta s’arroge le droit d’aspirer automatiquement (crawl) l’intégralité des sites web des médias associés à ces comptes pour alimenter ses produits, ses publicités et, surtout, ses modèles d’Intelligence Artificielle. Cette offensive survient dans un contexte de prospérité pour le groupe de Menlo Park, dont les revenus publicitaires ont bondi de 29 % sur les neuf premiers mois de 2026 pour atteindre 177,45 milliards de dollars. Parallèlement à cette captation de contenus, Meta resserre un peu plus la vis sur la diffusion : la plateforme restreint désormais la publication de liens hypertextes gratuits à deux seulement par mois pour les comptes professionnels. Même si les éditeurs de presse semblent pour l’instant préservés de cette menace (jusqu’à quand ?), la logique d’enfermement est en marche. « Facebook atteint de nouveaux sommets absurdes d’enshittification », estime Ashley Gullen, dirigeante d’un studio de jeux vidéo.

Ce sentiment d’enfermement est confirmé par les experts du secteur : « Les nouvelles conditions de Meta sont clairement anticoncurrentielles. De nombreuses entreprises n’ont, dans les faits, pas d’autre choix que d’utiliser les services de Meta. Ces conditions les obligeraient à renoncer aux droits sur leurs contenus numériques, sans aucune possibilité de s’y soustraire », observe Tim Cowen, cofondateur du Movement for an Open Web. De fait, de nombreux éditeurs dépendent majoritairement des plateformes pour toucher leur public. Selon une récente étude du Pew Research Center, Facebook et YouTube continuent de devancer l’ensemble des autres réseaux sociaux : 40 % des adultes américains déclarent s’informer régulièrement sur Facebook. « Distribuer ses contenus sur une plateforme ne doit pas revenir à lui céder le droit de les exploiter librement », dénonce le GESTE. 

Face à cette menace, « la réaction des associations d’éditeurs a été extraordinaire », se félicite Stig Kirk Orskov. « Voir des confrères dépasser les frontières, agir si rapidement et se serrer les coudes est l’un des aspects les plus encourageants de ces derniers jours. » Preuve que l’heure est grave, une coalition internationale sans précédent, réunissant les géants de la presse européenne (News Media Europe, ENPA, EPC), américaine (News/Media Alliance, Digital Content Next), canadienne et britannique (NMA), a immédiatement sollicité entre autres la Commission européenne et la CMA au Royaume-Uni pour bloquer ce contrat. Les éditeurs réclament la suspension immédiate de la clause d’aspiration des données prévue au 30 octobre en l’attente d’un dialogue, le respect strict des paywalls, de rendre contraignants dans les conditions d’utilisation le fichier robots.txt, l’interdiction d’entraîner les modèles d’IA sans licence payante, ainsi que le droit de refuser ces conditions sans être bannis des outils professionnels de Meta. En saisissant ainsi les autorités de la concurrence, le secteur dénonce un abus de position dominante flagrant : en usant de son monopole pour accaparer gratuitement du journalisme à grande échelle, Meta assèche brutalement le marché des licences destinées aux IA, détruit la valeur de l’information et met directement en péril la viabilité financière de la presse libre.  

Face à cette fronde, Meta a bien tenté de désamorcer la crise en apportant de menues modifications à son texte, supprimant explicitement le terme « entraîner » et précisant que les données aspirées serviraient à ses produits publicitaires et commerciaux. Cet ajustement est jugé cosmétique par les experts juridiques, pour qui le contrat continue d’accorder au groupe des privilèges de captation excessivement larges, sans la moindre garantie quant au respect du fichier robots.txt. Meta a également reporté la mise en application de ses nouvelles conditions commerciales du 30 octobre au 20 novembre. « Y voir un signe clair que la réponse ferme et coordonnée des éditeurs et de leurs associations à travers le monde porte ses fruits me paraît évident », estime Stig Kirk Orskov.

Un espoir émerge grâce à la mobilisation du secteur : à travers la coalition SPUR, les éditeurs s’organisent pour élaborer les normes d’un marché du contenu d’IA fonctionnel, fondé sur des droits clairs, une transparence stricte et une juste rémunération.  Plus de 80 éditeurs et organismes représentatifs du secteur ont rejoint l’initiative, répartis dans 20 pays. Ce bras de fer s’inscrit plus largement dans un tournant historique pour la Big Tech. Pendant des décennies, les géants de la Silicon Valley se sont développés à une vitesse fulgurante face à des législateurs dépassés, mais un nouveau régime réglementaire s’impose désormais par la voie judiciaire. Pour la première fois, le modèle économique de ces plateformes, accusées de traiter leurs utilisateurs et les contenus comme de simples marchandises, leur coûte des sommes astronomiques. Un juge du Nouveau-Mexique a condamné Meta à une amende record de 25 milliards de dollars pour atteinte à la vie privée dans l’affaire Cambridge Analytica.

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • L’écrivain Alain Damasio : “L’IA est la blessure narcissique ultime” (Télérama)
  • Les journalistes pris pour cible lors des mobilisations sociales en France (RSF)
  • Bernard Arnault punit Le Monde en supprimant des pages de publicité (La Lettre)
  • Lâché par son éditeur québécois, Thélyson Orélien affirme avoir utilisé l’IA uniquement pour des «recherches historiques» (Le Temps)
  • « Il y aura bientôt des millions de livres générés par des IA » : l’écrivain Hervé Le Tellier tire la sonnette d’alarme (Le Parisien)
  • Le média féministe La Déferlante rejoint le portail de La Presse libre (La Déferlante)
  • Un nouveau prix littéraire prévoit de récompenser une œuvre coécrite avec l’IA (Le Figaro)

3 CHIFFRES

  • Le 21 octobre, la plateforme sud-coréenne de micro-dramas Korai Flix a annoncé son projet d’entrée à la Bourse de New York, à travers une fusion qui la valorise à 3,5 milliards de dollars selon Reuters.
  • ChatGPT cite des journaux nationaux (18,8 %) presque autant que des journaux locaux (21,2 %), même pour une requête à caractère local, rapporte Press Gazette.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Facebook et YouTube restent largement en tête pour l’accès à l’information aux États-Unis

Source : Pew Research Center

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

Sommes-nous à l’ère d’une monoculture littéraire ?  Comment expliquer que tout le monde semble lire les mêmes livres ? (Elle)

« Je pense que même si la lecture est en un sens une activité solitaire, c’est aussi une pratique très communautaire », explique Lincoln Michel, auteur de la newsletter Substack Counter Craft. « On a envie de lire ce que lisent nos amis. Même si c’est pour détester. Dans mes cercles littéraires sur Substack, le dernier livre de Rachel Cusk [Life of M] a suscité des réactions très contrastées. Il y avait des gens qui adorent et d’autres qui détestent, mais on est plus enclin à le lire, même si l’on pense qu’on ne va pas aimer, simplement pour pouvoir prendre part à la discussion. »

« Lisez ce site tant qu’il est encore en ligne » Des pans entiers d’Internet coupent leur accès pour se protéger d’une faille de sécurité récemment découverte (The Atlantic)

« Récemment, des criminels et des cyber attaquants soutenus par des États ont utilisé l’IA pour pirater plus de 100 entreprises, dont John Deere et SharkNinja ; pour automatiser des cyberattaques contre quelque 400 institutions financières en Amérique latine ; et pour voler des centaines de milliers de données de cartes de crédit auprès de deux entreprises. Depuis cet été, des cyberattaquants ont frappé des gouvernements, des centres de données et des hôpitaux en Ukraine, en Russie, en Argentine, au Bangladesh et en Indonésie. Aujourd’hui également, les développeurs de Node — une plateforme utilisée par près de la moitié des développeurs de logiciels — ont divulgué plusieurs vulnérabilités de sévérité élevée. Et ce n’est que la liste abrégée.

Pendant la majeure partie de l’année, les experts en cybersécurité ont tiré la sonnette d’alarme avec une inquiétude grandissante face à une cyber-apocalypse imminente. Elle a peut-être déjà commencé. »

Intelligence en essaim (Kevin Kelly)

« Dans cinquante ans, l’intelligence artificielle sera devenue largement invisible. Il n’y aura plus rien à voir. Elle sera un peu comme l’air : toujours présente, toujours active, partout. Quelque chose dont nous aurons besoin, que nous utiliserons quotidiennement, sans même plus y prêter attention. L’IA sera devenue si omniprésente que nous ne la remarquerons même plus. »

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • BookTok alimente l’essor des librairies dédiés à la romance : plus de 230 nouvelles boutiques ont ouvert en 3 ans (inc)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • Internet est-il toujours sûr ? Une série d’incidents de cybersécurité a provoqué l’interruption de plusieurs sites web (The Economist)

ENVIRONNEMENT 

  • Que devient tout le matériel informatique ? L’impact environnemental méconnu des centres de données de l’IA (The Conversation)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Deux grandes associations d’éditeurs allemands ont demandé à la Commission européenne d’interdire l’entrée en vigueur des nouvelles conditions d’utilisation de Meta (NiemanLab)
  • Un juge a ordonné à Meta de verser 25 milliards de dollars à l’État du Nouveau-Mexique pour des infractions présumées à la protection de la vie privée (AP News)

JOURNALISME 

  • La BBC supprime « The Catch Up », son bulletin d’information ciblant la génération Z (Deadline)
  • Axel Springer lance sa propre plateforme de créateurs (Axel Springer)
  • Les éditeurs britanniques de presse exhortent le Premier ministre Burnham à sévir contre les robots d’IA et réclament la fin du « scraping »  (The Times)
  • Pourquoi les rédactions locales devraient confier à l’IA le rôle de chef d’orchestre de l’information (Newsmachines)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • La Generatiоn Z et la Gen Alpha voient YouTube comme la plateforme de storytelling par excellence  (The Wrap)
  • Plaidoyer pour les minuscules : pourquoi certaines personnes n’écrivent-elles plus qu’en lettres minuscules ? (wired)

CREATOR ECONOMY

  • Les créateurs Colin et Samir veulent transformer les idées de leurs abonnés en productions (Digiday)
  • Team Human est un mouvement mené par des créateurs qui « appelle à un traité international pour réguler l’IA » (Siliconversations)
  • Substack intègre le parrainage de podcasts (Substack)
  • « Interdit aux influenceurs » : ces hôtels, restaurants et instituts de beauté qui restreignent les séances photos (The Guardian)
  • Spotify a lancé les abonnements créateurs, permettant aux créateurs d’offrir un accès exclusif (Spotify)
  • Comment les youtubeurs financent leurs vidéos (Financial Times)
  • Disney et Netflix font la cour aux créateurs. YouTube emploie la manière forte pour les garder (The Hollywood Reporter)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Bluesky développe son application propulsée par l’IA pour créer des sites web et des jeux (Techcrunch)
  • « Pas d’iPad avant d’avoir fini de dîner, Maman » Les seniors n’ont jamais passé autant de temps sur des fils d’actualités saturés de contenus bas de gamme (Intelligencer)
Capture d’écran du site Intelligencer
  • Le PDG d’Axel Springer, Mathias Döpfner, a cherché à racheter la branche européenne de TikTok (Financial Times)

STREAMING, OTT, SVOD

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Spotify indique avoir « retiré plus de 50 millions de titres indésirables et de spams des recommandations » au cours de la seule année écoulée (Spotify Newsroom)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Les résultats financiers de Meta révèlent une hausse des dépenses consacrées à l’intelligence artificielle (The New York Times)
  • « Où tracer la ligne dans un monde submergé par les images d’I.A » (New York Times)
  • « Doppler », le nouvel outil d’IA du Wall Street Journal, prédit les enjeux qui façonneront les élections de mi-mandat (NiemanLab)
  • Anthropic lance Claude Duet, sa réponse aux agents personnels de Meta et d’OpenAI (Business Insider)
  • La plupart des Américains rejettent l’IA et la façon dont Trump la gère (Washington Post)
  • L’IA insuffle une nouvelle vie aux archives numériques (Editor & Publisher)
  • Le vol de vannes, un phénomène bien antérieur à l’apparition du stand-up, vient d’entrer dans une nouvelle ère (Deadline)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Les revenus publicitaires de Meta en baisse suite à l’introduction du choix de personnalisation en Europe (Wired)
  • OpenAI déploie les publicités sur ChatGPT dans 26 pays supplémentaires (CNBC)
  • Ce que les rédactions devraient savoir avant d’accepter l’argent d’OpenAI. Les journalistes ne sont pas obligés de refuser ces financements, mais ils devraient faire preuve de prudence (The Altantic)

Par Kati Bremme et Alexandra Klinnik

Illustration : KB + ChatGPT

https://www.pewresearch.org/journalism/fact-sheet/social-media-and-news-fact-sheet/

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