Télévision confinée : des formats authentiques et interactifs qui plaisent

Par Adrien Joly, consultant indépendant, billet invité.

Des émissions TV transformées en « Instagram Direct » ou « Facebook Live », des journalistes en duplex depuis leur salon, les médias ont dû s’adapter aux réductions d’effectifs et de moyens tout en maintenant la « continuité de production ». De nouveaux formats, moins fabriqués, plus spontanés ont vu le jour.

Une façon pour les médias traditionnels de ré-injecter une dose d’authenticité et d’opérer un rapprochement significatif avec leur audience sur les réseaux sociaux. Tour d’horizon des dispositifs mis en place depuis le début du confinement.

Des formats « faits maison » 

« Avec le confinement, les coulisses des médias deviennent la scène principale », affirme Laurence Allard, maître de conférence et sociologue des usages numériques.

Depuis le début du confinement, les journalistes multiplient les rendez-vous en ligne sur leurs réseaux sociaux.

Hervé Mathoux, journaliste sportif, « joue à domicile » en présentant chaque jour chez lui un maillot différent de sa collection pour des internautes nostalgiques des matchs de foot.

Jamy Gourmaud propose quotidiennement une minute de savoir depuis son jardin. Un rendez-vous qui a permis au producteur de « C’est pas sorcier » de tripler son nombre d’abonnés sur Instagram, Facebook & Twitter en seulement deux mois de confinement, mais également de lancer sa chaîne Youtube qui atteint 400 000 abonnés en deux mois.

Loin des plateaux TV et de leurs projecteurs, c’est depuis leurs salons que les journalistes tentent de préserver le lien avec leur audience. Suite à la suspension de TéléMatin sur France 2, la journaliste Laura Tenoudji entretient la bonne humeur avec « Good Morning Insta », en live chaque jour sur son compte Instagram.

L’aspect artisanal du direct Instagram (smartphone posé sur un coin de table) permet une proximité plus grande avec l’audience, contrairement à certains lives plus fabriqués de Facebook.

« On voit aujourd’hui que les live qui fonctionnent le mieux depuis le début de ce confinement ne sont pas les contenus hyper produits sur un mode audiovisuel classique. Les internautes veulent voir l’envers du décor » explique Edouard Braud, directeur des partenariats médias de Facebook en France et en Europe du Sud.

S’adapter aux usages mobiles

À l’heure du confinement, 76% des internautes consomment du contenu à partir de leur smartphone, selon une étude Hootsuite & We Are Social. L’adaptation des formats média à un usage mobile-first est donc primordiale.

« En regardant une vidéo live en vertical sur mon smartphone en plein écran, je suis dans le même rapport que celui que je peux avoir une personne avec qui je discute en visio » déclare Edouard Braud.

Le live interactif

Le live interactif est le format du confinement, idéal pour se rapprocher de son audience. Lors d’un live, les journalistes encouragent les interactions avec les internautes. Agathe Lecaron, Marie Perarnau et Benjamin Muller de « La Maison des maternelles » (France 5) proposent de répondre aux questions des parents en Facebook Live et les invitent à participer directement en vidéo, plusieurs fois par semaine.

 

« Les contenus qui fonctionnent le mieux sont ceux qui ont cette dimension d’échange entre l’émetteur et le récepteur » commente Edouard Braud.

Et pour cause, la portée d’un contenu sur Facebook live est directement liée à la quantité d’interactions générées.

Le selfie vidéo

Particulièrement adapté à cette période de pandémie, le selfie vidéo offre de nombreuses possibilités tout en permettant une économie de moyens, qu’ils soient financiers ou humains. A consommer avec ou sans filtre (mais sans oublier le masque), il permet aux journalistes TV allant sur le terrain de continuer à travailler.

« Le selfie vidéo a intégré la grammaire de la télévision avec le confinement.  » indique Laurence Allard.

Des formats internet à la télé

Avec le confinement, les Français n’ont jamais autant regardé la télévision (4h29 en moyenne devant le petit écran, soit 44 minutes de plus que l’année dernière d’après Médiamétrie).

Les JT, particulièrement, font un carton d’audience. Chaque midi Jean-Pierre Pernault  présente sur TF1 son “13 heures à la maison” directement depuis son salon.

Le JT de France 2 intègre presque chaque soir les formats incarnés de l’équipe numérique de l’instant module de Julien Pain. (France Info)

« Cette égalité des conditions crée un fort lien d’identification entre les journalistes et leur audience » analyse Laurence Allard.

De nouveaux formats reprenant les codes d’internet sont diffusés à la télévision.

« Tous en Cuisine », animé par Cyril Lignac sur M6 et sur Instagram permet d’assister quotidiennement et en direct à un cours de cuisine. Un format qui a permis à la chaîne d’enregistrer le 13 avril un score de 2,5 millions de téléspectateurs.

Dans « La p’tite librairie », pastille d’1min30, François Busnel présente un ouvrage en direct de son canapé, de son bureau… ou de sa bibliothèque bien sûr.

 

De nombreux dispositifs ont vu le jour pendant ce confinement sur les plateformes sociales des médias et des journalistes mais aussi à l’antenne. Ces nouveaux formats inspirés du web seront-ils pérennisés après le confinement ? Et Laurence Allard de conclure : « Cette authenticité, si elle est cultivée, peut participer à rétablir une certaine confiance. »

Les « communautés de crise », nouvelles formes virtuelles d’actions et d’être ensemble

Par Guy Parmentier, Maître de conférences HDR à Grenoble IAE, et Zoé Masson, Doctorante en gestion, innovation, créativité à l’université de Grenoble. Billet originellement publié sur The Conversation et re-publié sur Méta-Media avec autorisation.

« Être seuls ensemble », depuis leurs confinements, les individus mobilisent les communautés en ligne, pour se soutenir, se divertir, et contribuer à endiguer la virus pandémie. Les communautés sont « des collectifs fondés sur la proximité géographique et émotionnelle, impliquant des interactions directes et authentiques entre leurs membres », selon le sociologue québécois Serge Proulx.

Le virtuel a créé une nouvelle forme de proximité qui favorise l’apparition de communautés virtuelles. Celles-ci créent des affinités entre leurs membresOn distingue deux grandes catégories de communautés : les communautés de pratiques où l’attention est portée sur le partage et l’apprentissage de nouvelles façons de faire, et les communautés épistémiques, dont l’objectif est l’acquisition de nouvelles connaissances.

Avec le confinement, ces communautés en ligne se sont fortement développées. Mêlant souvent les deux catégories, ces communautés constitueraient-elles une troisième catégorie : les « communautés de crise » ?

Un processus de mise en œuvre accéléré

Le contexte de crise lié au Covid-19 a un effet catalyseur sur la création de nouvelles plates-formes virtuelles. Les communautés en ligne ont besoin de temps pour se construire, trouver leur public et créer du lien entre les utilisateurs. Le phénomène actuel, à l’inverse, semble accélérer ce processus de mise en place. Les outils nécessaires à la création de nouvelles communautés virtuelles sont préexistants (sites Internet, réseaux sociaux), facilitant la naissance de communautés rapidement fonctionnelles.

Par exemple, dans le réseau social ResearchGate, la communauté de scientifiques COVID-19 research community s’est créée le 17 mars dernier et rassemblait 28 jours plus tard plus de 10 700 membres, publiant plus de 40 papiers par jours en moyenne.

Source : The Conversation

Sur une autre plate-forme créée par l’industriel Dassault en 2015, le 3Dexperience Lab, la communauté The Open Covid-19 community a déjà rassemblé plus de 300 membres, faisant de cette communauté l’une des 10 plus grosses sur la plate-forme qui en compte 35 depuis sa création.

Source : The Conversation

Une ouverture au plus grand nombre

La communauté n’est pas ouverte par nature. Le sociologue Émile Durkheim voit dans ces groupes émerger des émotions collectives qui résultent de la récurrence des interactions autour d’un sujet fédérateur. Les membres construisent ainsi une communauté liée par des connaissances et émotions communes.

Ces mêmes membres peuvent aussi « créer du lien autant que de l’exclusion sociale », pour citer à nouveau Serge Proulx. Aussi, le groupe peut être difficile à intégrer pour un nouvel utilisateur qui aura besoin de temps avant d’y trouver sa place.

Dans les communautés issues de la crise, la force de la cause commune rend les communautés plus accessibles et permet l’implication d’un public plus large. De plus, les mesures de confinement peuvent dégager du temps libre, créer une solitude nouvelle, développer une volonté d’agir… encourageant les personnes à se retrouver sur Internet.

On voit même l’émergence de communautés virtuelles qui sont généralement peu actives dans le monde physique en dehors des périodes de crise, par exemple Voisinsolidaires ou Allovoisin, des plates-formes d’aide locale.

Source : The Conversation

Une massification de l’offre et des utilisateurs

Alors que le monde entier évolue autour du virus, une grande diversité d’acteurs développe des communautés en ligne pour s’adapter à la crise. Tous les domaines s’acclimatent à la nouvelle façon d’échanger et de communiquer sur Internet.

Sport, religion, politique, santé, divertissement : les communautés en ligne fleurissent dans tous les milieux que nous fréquentons. Que ce soit par la création de nouvelles plates-formes ou par l’hybridation des anciennes, le monde continue de tourner et la diversité offerte par le virtuel semble montrer que nos habitudes peuvent s’adapter à cette situation inédite. Ces exemples montrent l’extrême diversité des communautés qui attirent rapidement des milliers d’utilisateurs.

Accompagnés du hashtags #Stayhome, des ultra-trailers (pratiquants de la course à pied dans la nature) organisent le « confined sport challenge ». Un rendez-vous hebdomadaire en ligne où des participants du monde entier réalisent des exploits sportifs en tout genre, depuis chez eux.

Le mouvement politique Place publique invite lui sa communauté à rejoindre « les débats du confinement » chaque mardi soir lors d’un évènement Facebook.

Source : The Conversation

Les communautés religieuses se dématérialisent également, proposant moments de cultes, messes et baptêmes lors de rassemblements en ligne.

Source : The Conversation

Une créativité en tout lieu

La motivation comme l’ouverture que l’on retrouve dans les communautés de crise sont des mécanismes qui rendent une communauté créative.

Le phénomène est dû, entre autres, à la socialisation massive des individus sur les réseaux sociaux qui permettent la collecte, l’échange et l’enrichissement des idées.

Lorsqu’il évoque la créativité, dans son livre Le Cri d’Archimède, le romancier Arthur Koestler met en avant le mécanisme de bissociation, la combinaison d’éléments a priori sans rapports, comme créateur de nouvelles idées.

Ce phénomène s’observe au sein de communautés développées ces dernières semaines par exemple autour du Getty Museum Challenge dans laquelle les internautes développent une forte créativité pour reproduire des tableaux célèbres en photo, reliant ainsi deux univers différents (#GettyMuseumChallenge).

La production d’idées créatives n’est pas l’objectif premier de ces nouvelles communautés virtuelles mais en devient toutefois un résultat important qui permet de trouver des solutions pour lutter contre la crise.

Vers une motivation plus sociétale

La motivation de l’utilisateur à s’engager au sein d’une communauté virtuelle naît souvent de la recherche d’un bénéfice personnel. D’ailleurs, plus les contributions sont de qualités, plus l’utilisateur se sent engagé dans la communauté et contribue à son tour.

Dans le contexte de crise actuel, les motivations se sont transformées : moins centrées sur le bénéfice personnel mais plus portées par l’effet de solidarité et de partage. L’utilisateur participe pour soutenir des causes sociétales. Par exemple, accompagner les personnes seules, les seniors, encourager les soignants, etc. pour participer au souffle de solidarité d’un monde confiné.

Cette crise est la première d’une telle ampleur dans un environnement où les technologies de l’information et de la communication sont aussi développées. Elle pose la question de la nature de ces communautés en ligne émergentes. Accélération, large ouverture, massification, grande créativité et motivation sociétale, sont les caractéristiques différenciantes de ces « communautés de crise » qui en font un formidable lieu d’action pour lutter contre les effets de la crise. La question se pose aussi de leur maintien dans le temps, leur momentanéité s’ajoutera-t-elle à leurs signes distinctifs ?

The Conversation

Crédit photo : Gabriel Benois – Unsplash

Liens vagabonds : les grands festivals de cinéma se tiendront en ligne sur YouTube

A RETENIR CETTE SEMAINE :

Le monde du cinéma s’organise en ligne – Faute de Festival, Cannes, Venise et Berlin et Toronto assureront une programmation en ligne sur Youtube du 29 mai au 7 juin. L’académie des Oscars prendra en compte les films non sortis en salles pour son édition 2021. Les professionnels du cinéma se réjouissent de voir davantage de films patrimoniaux diffusés à la télévision publiqueAux États-Unis, la guerre est déclarée entre les réseaux de salles de cinéma et les studios qui préfèrent désormais la sortie… en VOD. Le patron de AMC accuse ceux-ci de profiter de la situation de confinement pour obtenir des sorties simultanées en VOD et en salles dès la sortie de crise.

L’Europe, toujours divisée sur les applis de traçageLondres rejette la solution Apple/Google tandis que l’Allemagne s’en rapproche. La France, elle opte pour le bras de fer avec une demande de passe-droit sur le Bluetooth. Pour le représentant numérique au Conseil scientifique Aymeril Hoang : « L’appli StopCovid est indispensable, mais pas suffisante ».

Facebook & Google, les grands gagnants de la crise Après une chute en mars, les actions de Facebook ont augmenté de 10 %. L’utilisation de Facebook est en plein essor, mais cet essor pourrait être temporaire. Google navigue mieux que prévu dans la crise : son CA a progressé de 14%, ses profits de 3% et les bénéfices d’Alphabet sont en hausse.

Cette semaine en France : 

3 CHIFFRES

 

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE 

Infographie: Disney+ a misé sur un tarif attractif pour son entrée en lice | Statista Vous trouverez plus d’infographie sur Statista

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

DONNEES, CONFIANCE, LIBERTE DE LA PRESSE, DESINFORMATION

Cyberespionnage

Applis de tracing

Infodémie 

Applis de vidéoconférence

Liberté de la presse 

LEGISLATION, REGLEMENTATION

JOURNALISME

Crise et transformation du secteur : 

Initiatives de soutien au journalisme : 

STORYTELLING, FORMATS

ENVIRONNEMENT

USAGES

RÉSEAUX SOCIAUX / MESSAGERIES

STREAMING, OTT, SVOD

AUDIO, PODCAST, BORNES

DATA, AUTOMATISATION, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, BLOCKCHAIN

PUBLICITE, MONETISATION

IMMERSION, 360, VR, AR

JEUX VIDEO, eSPORT

5G, 8K

TECH, STARTUPS, INNOVATION, TRANSFO NUM

 

ES avec Laure Delmoly, Kati Bremme, Diana Liu et Mathilde Floc’h

Crédit photo : Tom Barrett – Unsplash

Dear Internet, les journaux de confinement en ligne se multiplient

Par Mathilde Floc’h et Laure Delmoly, France Télévisions, MediaLab

Depuis le début du confinement, la tendance est au récit personnel et à la mise en scène en ligne. Les formats se multiplient : les auteurs publient des chroniques régulières dans les médias, les jeunes (et moins jeunes) se filment sur TikTok, d’autres enregistrent leurs propres podcasts, participent à des challenges artistiques ou postent quotidiennement des photos sur leurs comptes Instagram. 

Pourquoi se mettre en scène au moment même où l’on est contraint de vivre au ralenti et d’évoluer dans un espace restreint ?

Le journal de confinement permet non seulement de raconter son intériorité & de participer à une expérience psychique collective mais il permet de recréer du lien social en ligne à travers différents outils. Tour d’horizon des différentes tendances en matière de “journaux de confinement”. 

Raconter son intériorité & participer à une expérience psychique collective

Jacob Lachat, enseignant et chercheur en littérature française à l’Université de Lausanne (l’Unil), affirme que ces journaux de confinement, quelque soit leur ton – dénonciateur, humoristique, poétique – ont la même fonction que les journaux intimes papier.  

Pour Vincent de Gaulejac, sociologue, clinicien & professeur à l’université Paris Diderot, « un journal de confinement est un récit de soi qui permet de sortir du confinement subjectif, (et) de faire quelque chose de ses angoisses personnelles ».

Internet nous a familiarisé avec ce principe de narration personnelle. L’invitation à parler de soi et à se raconter est constante.

« Ce double mouvement narcissique et individualiste caractérise notre société. Il se manifeste à travers l’art, les médias ou toutes les formes de développement personnel ». ajoute-t-il.

Les “journaux de confinement” créent un espace de tendresse nécessaire en ces temps d’isolement. 

C’est le cas du “mur de vies confinées”, né sur le dernier post Weibo du docteur Li (décédé du virus le 7 février 2020). Les gens s’y rassemblent virtuellement pour faire le deuil du lanceur d’alerte Covid-19. Les commentaires qu’ils laissent sont de courts récits de vie qui laissent peu de place aux débats ou critiques virulentes.

Le projet artistique This website will self destruct s’inscrit dans une démarche ludique qui incite les internautes à s’exprimer de façon anonyme. Un bouton « Vous ne vous sentez pas bien ? » redirige les utilisateurs anglophones vers des structures de prise en charge mises en place durant le confinement.

La spécificité des journaux de confinement se dessine. La mise en scène de notre individualité permet de rallier une expérience commune d’enfermement.

 » En période d’isolement, il ne s’agit pas seulement de raconter sa solitude mais de mettre des mots sur une expérience psychique collective  » explique Olivier Glassey, sociologue spécialiste des usages du numérique à l’Unil. 

Recréer du lien social en ligne à travers différents outils

 Pour Michael Stora, psychologue et président de l’OMNSH (Observatoire des mondes numériques en sciences humaines), « Les réseaux sont des matrices réconfortantes où l’on retrouve des gens que l’on connaît. Ils agissent comme une bulle où l’on vit avec ses semblables »

Il mêle souvent plusieurs témoignages de vie en confinement.

Dans “Confinement vôtre” (France Culture) des comédiens, philosophes, humoristes, auteures & sportifs prennent la parole pour raconter leur confinement et leur vision du monde qui évolue avec cette crise.

Citons également le podcast Wajdi Mouawad, Directeur du Théâtre national de la Colline qui enregistre quotidiennement 15 minutes de rêverie et de réflexion poétique.

Et d’autres podcast de confinement à retrouver ici.

 

Les feeds des réseaux sociaux – et notamment d’Instagram – permettent de collecter des clichés et de constituer des albums photo virtuels qui seront autant de témoignages de la vie quotidienne en confinement.

Le Centre international de la photographie de New York a encouragé les professionnels de la photo et les amateurs à documenter cette nouvelle vie quotidienne sur Instagram. Résultat : 5000 publications sous le hashtag #ICPConcerned.

A noter également les nombreuses photo de villes désertes.

Les challenges Instagram sont une vraie tendance en ligne durant cette phase de confinement.

Un exemple de collaboration artistique : la plateforme du New York Times  “Art in Isolation”, “An Ongoing Visual Diary in Our Uncertain Times, qui publie chaque jour une illustration graphique sur le confinement. 

Les instagrammeurs s’amusent aussi à reproduire des tableaux célèbres, un challenge très créatif en temps de confinement. A retrouver sous les hashtags #mettwinning, #betweenartandquarantine #gettymuseumchalleng.

@tussenkunstenquarantaine

A Paris, le photographe Valentin Curt photographie la même voisine à sa fenêtre depuis le début du confinement. La série photo s’intitule Fenêtre sur Confinement

L’illustrateur Timothy Hannem a créé un plan d’appartement personnalisable, permettant à ceux qui le souhaitent de dessiner leur lieu de confinement idéal et de le partager sur les réseaux sous le hashtag #coronamaison. Pénélope Bagieu a relayé l’initiative. Un site rassemblant des centaines de dessins a vu le jour. 

#CoronaMaison

Le Fooding a lancé son hashtag #tableconfinée et collecte les photos culinaires

Le partage sur les réseaux sociaux de ces “journaux de confinement” aide à comprendre l’impact du confinement sur nos habitudes quotidiennes. Ceux-ci co-existent avec les journaux de “non-confinement” : des blouses blanches et autres corps de métiers travaillent au quotidien pour faire fonctionner nos sociétés.

Mais avons nous tous les moyens de nous raconter en ligne  ?

Vers un internet plus libre ?

La multiplication des supports numériques facilite la prise de parole mais les citoyens n’y ont pas tous accès de façon égale.

La romancière wuhanaise Fang Fang a initié en janvier 2020 un journal racontant le confinement dans sa ville. Achevé fin mars après 60 chroniques dénonçant entre autres le manque de masques et l’inaction des dirigeants, ce journal a intéressé des millions d’internautes chinois.

La publication de ce journal sur les réseaux sociaux a cependant provoqué la colère des autorités chinoises. Voyant son compte Weibo régulièrement fermé, Fang Fang a publié des écrits dans la section des blogs du magazine Caixin. Er Wiang, une Chinoise vivant à l’étranger s’est chargée de les relayer sur le  réseau WeChat.

La mise en ligne de ce journal a permis aux éditeurs d’identifier le travail de Fang Fang dont les écrits seront publiés dans les prochains mois en anglais, allemand et français.

Journal de Fang Fang, The New York Times

Le lâcher prise règne sur TikTok. Les challenges « spécial confinement » s’y multiplient. Le “Danse sur ma main Challenge” permet à l’utilisateur de se dédoubler pour danser sur sa propre main. Le “Quarantine pillow challenge” consiste à réaliser une chorégraphie vêtu seulement d’un oreiller. Et le ”Don’t Rush Challenge” consiste en un changement de tenue en un claquement de doigts, en faisant participer ses amis à distance

De façon plus générale, la vidéo est un moyen pour les confinés de se raconter. Sur YouTube et Instagram les “coronavlogs” se multiplient. La majorité des « corona vlogueurs » ne sont ni des célébrités, ni des influenceurs. 

La prise de parole en ligne demeure inégalitaire, dans la mesure 55% de l’humanité n’a pas accès à internet (rapport annuel Hootsuite) et que 17% de la population française souffre d’illectronisme (étude de l’INSEE). L’accès à Internet n’est garanti pour les personnes les âgées, isolées, les moins diplômés et les ménages aux revenus modestes.

Enfin, nous n’avons pas tous le même temps à consacrer au récit de nos vies. En témoignent les nombreuses critiques de ces journaux de confinement.

A la fois collectif et intimiste, les journaux de confinement renouvellent les liens tissés sur la toile. La popularisation de ces récits personnels en ligne dessine-t-elle les contours d’un Internet meilleur ?  Si l’heure est à la solidarité, nous ne sommes pas tous égaux lorsqu’il s’agit de témoigner en ligne. Cette impression de vivre ensemble n’efface pas la réalité de la fracture numérique.

Credit photo : Dariusz Sankowski – Unsplash

L’urgence, la peur, l’info : comment raconter l’après ?

Par Hervé Brusini (journaliste, ancien rédacteur en chef de France Télévisions, prix Albert Londres) et Alain Wieder (journaliste, ancien redchef France2 & Capa)

« Il y aura un avant et un après le coronavirus… » Qui n’a pas entendu cette expression chère aux médias, n’a rien entendu. C’est ainsi qu’après le choc sanitaire, alors que la peur demeure, semble se poser désormais la question du futur. Penser le lendemain. « L’avant/après » de notre société, du monde.

Pour les médias qui questionnent, cet « avant /après », fonctionne comme un brevet de gravité délivré aux temps que nous vivons. Une marque de leur importance, un label. Plus qu’un cliché, cela revient à vouloir poser comme une balise dans un flot continu d’informations, avec l’ambition que cela change le cours des choses. « L’avant/après » suppose donc une prise de conscience, plus encore, l’idée d’un progrès secrètement ou explicitement espéré.

Mais, qu’on ne s’y trompe pas, le coronavirus est loin d’avoir l’exclusivité de cette appellation (plus ou moins contrôlée) des événements. Nombre d’actions terroristes comme le 11 septembre ou le Bataclan, ont reçu la même injonction. Il devait y avoir « un avant et un après », avec son lot d’interrogations : que faire pour réagir ? prévenir ? changer ? Un état d’urgence ? Les domaines de la finance, avec la crise de subprimes en 2008, de la vie économique, sociale comme les gilets jaunes, ou culturel ont connu eux aussi leur « avant/après ». « L’avant/après » se multiplie à l’envie.

Mais qu’est-ce à dire ? Qu’entendent les médias en évoquant ainsi l’avenir ? Et depuis quand et pourquoi cette façon de poser la question du futur s’est-elle imposée ? Autrement dit, essayons d’appréhender à grands traits la narration du futur, à travers cet « avant/après » mis en place par le journalisme.

Cinq stations sont prévues dans ce voyage au pays de l’éditorial …

1Invitation au voyage dans le temps : quand le monde connait la guerre 14/18 et la grippe espagnole, parle-t-on d’un avant/après ?

Une de l’Excelsior, 26 février 1919.

A part un bref épisode, la censure n’a pas vraiment frappé les journaux de l’époque sur le sujet de ce que l’on appelait aussi l’influenza. On sait que la qualification d’espagnole semble être due au fait que les quotidiens ibériques ont accordé les premiers une large part à la maladie. Demeurée neutre dans le conflit, l’Espagne a rendu compte sans filtre aucun, de ce qu’elle constatait chez elle.

En France, le récit organisé par la presse, de la pandémie de grippe, rappelle étonnement les étapes que nous avons récemment connues avec le Covid 19.

Les travaux de Aver Bar-Hen et Patrick Zylberman dans la presse parisienne.

La guerre reste le premier sujet de préoccupation. La lecture directe de la presse (allez donc sur Retronews le site de presse de la BNF), montre assez que le sujet sanitaire ne fut pas nié. Mais on observe un élément troublant : l’absence de reportages sur la grippe espagnole. Pas de grand récit semble-t-il à la une sur un hôpital, un campement, une famille. Le grand reporter Albert Londres n’en a pas fait l’un de ces écrits magistraux. La « grande » guerre en revanche a mobilisé sa plume, comme celle de beaucoup d’autres. Elle a tout capté, comme si elle avait intégralement épuisé la capacité des journaux à raconter une lutte.

A l’époque, le reportage consiste à être sur le terrain, à décrire ce que l’on voit.

Il pose des mots sur la fulgurance, la souffrance. A la manière des grandes pièces classiques, le reportage se vit à chaque fois comme une scène qui s’ouvre et se referme. Pas vraiment d’avant, si peu d’après, mais l’intensité d’une ouverture soignée (l’accroche) , d’un milieu et d’une fin (la chute qui donne son sens à l’histoire). Une séquence dirait-on aujourd’hui, autonome.

Le récit fameux de l’incendie de la cathédrale de Reims signé Albert Londres, est de ce point de vue emblématique. Avant, dit-il, elle était debout, après elle n’est plus « qu’une plaie ». Autrement dit, la cathédrale est une personne, et le grand reporter raconte l’histoire d’un crime qui appelle justice. La grippe et les articles qui lui ont été consacrés, n’ont pas dérogé à cette forme de narration. Pas de reportage mais un récit. Des premières dépêches aux charlateneries du remède miracle, les éléments du drame sont posés là. Un peu épars, sans véritable terrain situé, avec des manques car il n’y a pas la figure du journaliste-trompe-la-mort.

Tout cela, pour cause d’autre dévoreuse à l’ouvrage, la guerre, déterminée à réquisitionner tous les regards. Comme une force d’occupation du champ narratif. En l’occurrence, il y a bien un avant et après-guerre 14/18. On a raconté ses épisodes, ses histoires.

Et, on a gagné, alors on est passé à autre chose. « Tenir » dans la guerre avant tout, voilà ce qui importait. Avec l’épidémie, il en fut peu ou prou de même. Certes, l’on a mis en place un comité d’hygiène en 1919, ancêtre lointain de l’OMS, mais on est allé de (sans jeu de mots) de l’avant. Même réunies, une guerre et une pandémie n’ont donc pas suscité une demande médiatique impérieuse d’un avant et d’un après. La victoire semblait suffisamment prometteuse.

A plus de cent ans de distance, nous avons entendu les mêmes mots comme le dit si bien Stéphane Audoin-Rouzeau en critiquant le caractère belliqueux du discours d’Emmanuel Macron. Face à la pandémie, ce dernier a ravivé le souvenir du poilu qui galvanise, pas celui, inexistant du grippé. Troublant retournement de l’histoire.

Dans cette narration, assez reprise par les médias lorsqu’ils évoquent la première ligne et les autres, l’après, ne peut être que la victoire. Soit. Mais quand est-elle prévue ? On verra… d’ailleurs l’historien poursuit en décrivant bien notre perception du moment si singulier que nous vivons : « le temps s’est comme épaissi et on ne s’est plus focalisé que sur un seul sujet, qui a balayé tous les autres ». Que révèle ce choc ? Que signifie cette sensation d’arrêt, par de-là le confinement ? La narration du futur, peut-elle expliquer cela ?

5 colonnes à la Une, INA

2Invitation au voyage dans les images de l’info : quand l’État fait du futur une cause nationale.

Cette année-là, l’État vient de décider la mise en œuvre de son cinquième plan. Nous sommes en novembre 1966, et l’unique chaîne de service public de l’époque va se faire le grand pédagogue d’une question qui ne mobilise pas vraiment les foules. « Notre but, explique le journaliste Roger Louis au journal Le Monde, est d’essayer de mordre sur le grand public, de l’amener à réfléchir sur un problème qui nous concerne tous – l’avenir commun – donc l’avenir de chaque individu. Ceci revient à faire de la politique au sens étymologique et noble du mot… La télévision intervient désormais directement dans la notion de démocratie ». Et Roger Louis d’ajouter qu’il fait tout cela en toute indépendance, que ce ne fut pas facile de convaincre les hauts fonctionnaires de participer en direct à ce grand dialogue. Pas moins de six émissions sont prévues pour explorer le sujet.

Le futur devient un sujet médiatique

La première de la série « les clés du futur » a pour titre : « Pessimiste ou optimiste devant l’avenir ? » Regardez bien, tout ce qui se fait aujourd’hui est là en germe, maladroitement mis en scène. L’ordinateur y est roi. Dès l’ouverture, c’est lui et son imprimante qui dessinent les premières images du générique. Puis le présentateur apparaît. Les téléspectateurs connaissent bien Roger Louis. Présent sur tous les théâtres de guerre pour le magazine « 5 colonnes à la une », il représente l’archétype du reporter. Mais le voilà en studio, cerné par des écrans de toute taille. Le ton est presque solennel.

« Nous allons essayer de parler ensemble, d’un problème qui est important et grave, le problème de notre avenir, du vôtre, du mien, de celui de vos gosses de celui des miens. Il n’est pas facile d’aborder simplement un problème de cet ordre. Ce que nous vous proposons c’est un dialogue, une confrontation. »

Autrement dit, ne comptez pas sur moi pour vous faire vivre une de ces aventures d’homme de terrain dont j’ai le secret. Cette fois, je ne vais pas vous raconter une histoire. D’ailleurs comment ferais-je, puisque le futur n’a pas d’image. A part les films de science-fiction. De fait, le reporter devenu sédentaire installe à ce moment précis une narration nouvelle, sans images, tout en mots. Aidé par une ribambelle de boutons. « Nous avons mobilisé des moyens. » affirme-t-il.

Gros plans sur une sorte de jeu d’orgue de commande vidéo. Roger Louis détaille les connexions qu’il peut établir. L’une avec Lyon où sont réunies 58 personnes, un panel établi par un institut de sondage, l’autre avec un super calculateur auquel on pourra poser des questions, et puis il y a des intellectuels qui sont chez eux, un membre de la direction de la prévision du budget, et 4 jeunes rassemblés dans un autre studio. « Enfin, ajoute le grand reporter en pleine mutation de lui-même, on aura la possibilité de recourir à des films, des documents. » Fin du propos introductif qui précise déjà l’esprit de cette émission programmée en prime time.

Roger Louis, INA

Une narration du futur se met en place. Le journalisme examine la question. Roger Louis affirme que l’on essaie « désespérément » de connaître l’avenir depuis Adam et Eve. Toutes les civilisations qui se sont succédées dit-il avaient des inquiétudes, les guerres, les catastrophes. Mais aujourd’hui, on n’a pas seulement envie de savoir, c’est un besoin impérieux. Et il conclut : « Car on s’attend à ce que l’avenir apporte quelque chose de meilleur »

Et comme cela, la télévision se fait à la fois agora, et laboratoire.

On l’aura compris, ce dispositif n’a plus rien à voir avec l’enquête du reporter exposé à la mitraille, aux aléas des surprises du terrain. La configuration des « clés du futur » appelle l’exercice de ce que l’on pourrait nommer examen. A travers les espaces clos des studios, les boutons, les écrans, les chiffres et les mots, c’est une « question », « un sujet » que l’on s’apprête à observer sous tous les angles. En l’occurrence, ce soir-là, l’avenir. Une interrogation inépuisable.

D’ailleurs c’est ici que va naître l’expression, « le temps nous manque ». Car à la différence du reportage et de sa dramaturgie, en studio, rien n’est fini, limité, borné… « On y reviendra », assure le présentateur en fin de parcours.

Quand une émission installe une dynamique nouvelle : La télé du débat confiné en studio. L’interrogation sera maintenant permanente. Le mouvement ne peut s’arrêter. Car les réponses du jour – quand il y en a – renvoient à d’autres demandes, qui elles-mêmes… La télé du débat confiné (sic) dans son studio, est née là sous vos yeux. Depuis, rien n’a fondamentalement changé.

Cette ligne éditoriale est toujours présente, toujours puissante. Elle ne s’alimente que de problématiques, grands sujets de société, grandes confrontations politiques. Juste ajouter que l’avenir est en ce mois de novembre 1966 érigé lui-même en problématique.

Le sondage du gros ordinateur confirme que l’optimisme est bien à l’ordre du jour. A 54%, contre 28% de pessimistes. Soit, mais dans le détail « le français moyen » comme on disait alors, se pose des questions : serai-je heureux ? vais-je vivre plus vieux ? Et mon logement ? L’optimisme ne serait qu’un trompe-l’œil.

Et Roger Louis d’en rajouter : « En fait, vous vous regardez le nombril » grogne-t-il. « Et les grands problèmes du moment, ceux de la collectivité, la guerre, l’Europe, qu’en faites-vous ? »

L’avenir n’est plus synonyme de progrès. La peur n’est pas très loin.

 « Les gens se sentent-ils vraiment à l’aise ? », s’interroge l’un des invités de l’émission. Ce dernier reprend, « en 30 ans nous aurons fait autant de progrès qu’en un siècle, il y a comme un choc de l’avenir.»

Ainsi, le futur constitue un problème en soi. Il ne se résume plus à l’accueil aimable et joyeux d’un progrès, sans part d’ombre. « Le futur est même un choc », comme l’a écrit le sociologue Alvin Tofler dans un article paru un an auparavant, en 1965. Ces changements massifs, brefs et multiples doivent être interrogés, affirme celui qui va devenir la figure de proue d’un savoir nouveau : la futurologie. Une sourde peur accompagne ce grand questionnement.

Les émissions consacrées à l’avenir vont se multiplier tant et plus. Il aura fallu effacer le récit du reporter pour y parvenir. Et surtout, constituer un autre agencement avec présentateur, spécialiste, panel de français et chiffres pour créer un autre rapport au temps. Temps présent pour évoquer les temps futurs. Or dans les studios du grand examen des problèmes du monde, le temps manque toujours et il s’arrête, tout en… même temps.

Jean Rostand, INA

3 Invitation au voyage au pays de la fin du futur : la prospective prend la place.

Avant d’envisager cette fatale trajectoire, dégustons cette vision de l’avenir à domicile. « Faisons un rêve », dit le commentaire sur le ton pompeux propre aux Actualités Françaises de 1957. « Un rêve pour la femme d’aujourd’hui, mais qui sera la réalité de demain ou plutôt d’après-demain. ».

Dans sa cuisine du futur, on voit une jeune cuisinière au comble du bonheur. Son boucher lui présente par la télé, ses morceaux les plus appétissants. Son réfrigérateur rotatif reçoit directement les commandes avec une capacité de stockage de 6 mois… Pas de doute, demain nos vies seront perfectionnées. La « ménagère de moins de 50 ans, dopée par la publicité, sera la génitrice d’un avenir consumériste radieux. La biologie aussi est promise à cette belle amélioration. Un an plus tard en effet, dans une longue interview, Jean Rostand évoque la possibilité prochaine de sélectionner des « semences purifiées » (sic) pour choisir le sexe de son enfant, de modifier le patrimoine héréditaire de chacun pour être plus intelligent, vivre plus longtemps… En ces années d’après-guerre, les perspectives sont radieuses.

 L’an deux mille est en point de mire obsessionnel. Pas forcément pour le meilleur ou la prémonition des gilets jaunes. Aussi étrange que cela puisse paraître, aux yeux des médias de l’époque, les arts ménagers et la biologie, sont les deux champs d’application les plus retentissants du progrès à venir.

Il est vrai que quelques années auparavant en 1953, l’ADN a été découvert. Interrogé en 1962, Ferdinand Perutz, prix Nobel de chimie, déclare à propos des virus, « l’homme n’est pas fait seulement pour comprendre le vivant, il peut agir sur lui, le mettre à sa merci » « Mais pour en faire quoi ? » lui demande le journaliste. « C’est toujours la même histoire, répond le chercheur, un brin agacé. Toujours ces interrogations quand il y a progrès scientifique… Je ne suis pas capable de répondre… » Dont acte. En tout cas, le futur existe bel et bien puisqu’il offre des lendemains. Mais ces derniers peuvent aussi laisser sans voix ou plutôt sans réponse satisfaisante.

Alain Decaux, INA

Au fil des années, « ces questions sans réponses satisfaisantes » se multiplient. En 1973 par exemple, l’aménagement du territoire la DATAR signe un rapport intitulé « La France de l’an 2000, scénario de l’inacceptable ». C’est un réquisitoire dont Alain Decaux se fait le porte-parole. La France entière le connaît. Elle suit ce conteur d’histoire évoquer dans le détail les grands événements du passé seul, face à la caméra. Le voilà jouant un « Retour vers le Futur » avant l’heure. 

« Les villes vont devenir monstrueuses », assène celui qu’on a convoqué pour alerter. « Des populations vont se haïr, entre citadins et paysans, entre paysans eux-mêmes ». Les syndicats, les églises, sont conscients du danger », affirme-t-il. On parle « d’un État fort » en l’an 2000 lance Decaux, « moi, dans ces moments- là, j’entends la France de Déroulède » ( l’un des chantres de la droite nationaliste et revancharde de la fin XIXe ) Et Decaux d’ajouter : « ce qui m’étonne, c’est que les français se laissent faire… »

Étonnante prémonition de la crise des gilets jaunes. Un journaliste sur le terrain vient ensuite confirmer le terrible diagnostic auprès d’autres interlocuteurs.Le renversement est total. L’avenir qui promettait amélioration et bonheur est devenu sujet d’inquiétude, et presque d’effroi.

On multiplie les émotions consacrées au futur. Examiner le lendemain est devenu une urgence. Nous sommes le 11 novembre 1973, le premier choc pétrolier vient de se produire et le Proche-Orient s’embrase de nouveau. Les « éditions spéciales » d’information se multiplient notamment une « spéciale pétrole » présenté par un ancien reporter, Jean-Claude Héberlé. La tension monte. Quant à l’émission présentée par Alain Decaux, elle s’inscrit dans la série bien nommée « Un certain regard ». Elle marque l’une des dernières manifestations du récitant, et de son pendant qu’est le reportage. « Decaux » ajouté au « journaliste de terrain », cette association qui caractérise un dispositif de narration presqu’ancestral va s’effacer peu à peu. Dès la fin des années 60 les doutes taraudent le futur, le sourire se fait grimaçant. Certes, il y avait eu la grande peur suscitée par la bombe atomique, mais à présent, c’est un lendemain tous azimuts qu’il faut à tout prix disséquer.

Avec « L’avenir du futur », « Visa pour l’avenir », « Futurs », « Le Futur au présent », « Eurêka », « Objectif demain », « Des lendemains pour l’homme » sans énumérer nombre d’émissions scientifiques, la télévision affiche massivement la préoccupation de l’époque. Sur commande ou pas de la puissance publique, elle participe à cette interrogation puissante entre les années 60 et 70.

D’autant qu’une discipline nouvelle, dont certains voudraient qu’elle soit une science, est souvent à l’origine de ces divers programmes : la futurologie. Le mot lui-même fait polémique. Bertrand de Jouvenel qui est l’une de ses figures de proue en France, lui préfère le terme de prospective, le tout, pouvant se résumer pour lui, en un seul vocable, futurible. Les futurs possibles.

« Je serais parfaitement heureux si je ne pensais pas à l’avenir » ironise-t-il. Humaniste, De Jouvenel, veut penser l’avenir. « C’est se donner plus de chances d’obtenir ce qui est bon plutôt que de subir ce qui est mauvais. » tranche le chercheur.

4Pêle-mêle, le public découvre, s’habitue aux discours de ces experts du lendemain. Les élites de la connaissance prennent place sur les écrans.

Louis Leprince-Ringuet participe à nombre de ces débats, de même Louis Armand, Jean D’Arcy ou Joel de Rosnay. Ils sont une petite dizaine. Dans les rédactions arrivent des spécialistes scientifiques qui eux aussi évoquent cette toute jeune problématique, parmi lesquels François De Closets. Ils sont un peu les fils de celui dont le succès de vulgarisateur est considérable aux États-Unis, Karl Sagan et sa série Cosmos.

C’est l’époque des chocs pétroliers, des temps qui tirent à hue et à dia. Tantôt la fascination devant l’exploit technologique, tantôt la crainte de la prochaine catastrophe. La conquête spatiale croise le terrorisme international venu du proche orient, le ramassage à mains nues des déchets de la marée noire du super tanker Torrey Canyon voisine avec la puissance de calcul des ordinateurs qui commencent à parler…

« On construit un monde plein de périls » prévient De Jouvenel.

En 1974, la série « Homo Sapiens » intitule l’un de ses numéros : « Les maladies de la civilisation : les parasites aux frontières ». La santé n’a en effet jamais quitté le devant de la scène médiatique, et singulièrement la question des épidémies. Elle fait partie du présent/futur. Entre la fin des années 50 et le début des années 70, à peu près toutes les maladies virales auront été explorées. La grippe occupant une place de choix dans ce florilège. Dans l’émission consacrée aux parasites, on mêle l’interview du professeur Marc Gentilini, le spécialiste du sujet, à des images de terrain.

C’est désormais une évidence dans les formes de la narration, le reportage illustre le discours savant. Selon le spécialiste médical, les maladies parasitaires ne sont plus l’apanage des pays du tiers-monde.« Avec les voyages qui se développent, les communications qui permettent tous les échanges, ces maladies sont transportées par ce monde qui n’a plus de frontières… »

De fait, le discours sur le futur parle désormais de mondialisation, globalisation. Les questions posées dépassent les nations. En 1980, le temps réel s’impose dans le monde de l’information et ce monde c’est maintenant la planète. Le futur et la promesse de ses joies est bien fini. L’angoisse en revanche, s’est installée. Avec sa volonté de comprendre, de savoir plus et rapidement.

5Le futur se vit maintenant jour après jour. C’est alors qu’il peut y avoir un avant et un après de tous les instants.

Ce couple s’appliquant pour à peu près à tous les événements. Car, l’événement qui justifiait auparavant l’envoi sur place d’un reporter, n’est plus qu’un point dans une série d’événements analogues. Il n’est plus à lui seul le cadre de la réflexion journalistique, il renvoie sans cesse à une nouvelle interrogation plus large qu’il faudra à nouveau explorer. L’événement a en quelque sorte changé de nature. Il ne vaut plus en soi. Il ne prend sa dimension que s’il s’inscrit dans une série. C’est ainsi que le fait divers est devenu fait de société propice à une activité examinatoire insatiable.

Un dernier mot à propos du futur du journalisme lui-même. Diplomate et membre de la ligue française de l’enseignement, Eugène Dubief écrivait ces quelques ligne en 1892 : « Tout lasse, tout casse, tout se transforme », prophétisait le fonctionnaire dans son livre sobrement intitulé « Le Journalisme ».

Et d’ajouter pour le futur : « un épervier (un filet) indicible de conduits électriques enserrera le globe. Les nouvelles afflueront au cabinet du journaliste, comme par autant de filets nerveux. Moyennant l’abonnement le plus minime, le citoyen du XXe siècle pourra évoquer devant lui un diorama (les images) vivant de l’univers et être sans cesse en communion avec le genre humain… Et ce sera si beau, le journalisme se sera si bien perfectionné, qu’il n’y aura plus de journalisme »

Prémonition ? A bon entendeur.

Mais voici qu’arrive le temps des fausses infos venues du futur qui fait peur.

 

Crédit photo : Markus Winkler, Unsplash

Liens vagabonds : Netflix, plus puissant que jamais

A RETENIR CETTE SEMAINE :

Netflix ressortira probablement plus puissant que jamais de la pandémie Covid-19 : la plateforme avait prévu 7 millions de nouveaux abonnés au 1er trimestre 2020…ils sont en réalité 16 millions de plus. Le total d’abonnés s’élève désormais à 183 millions (+23% en un an), et à peu près tous les gens que vous connaissez ont signé pour Netflix.  Son patron est peu soucieux de la concurrence Disney +  et étoffe même son catalogue avec un nouveau partenariat avec MK2 portant sur des films d’auteurs français et internationaux (dont presque tout François Truffaut)

Facebook scelle son plus gros deal depuis WhatsApp avec une opération télécom en Inde :  Avec 5,7 milliards investis dans Reliance Jio, Facebook prend le contrôle de 9,99 % du premier opérateur télécoms indien. Il s’agit d’un des plus gros investissements étrangers en Inde. Facebook lance également une application jeux vidéo : tout le monde peut désormais devenir un streamer. YouTube et Twitch dominent cependant toujours l’industrie du jeu vidéo. 

Les gouvernements, les universitaires et la Big Tech s’associent pour cartographier la propagation du virus  Washington recrute Palantir, mais en France, le spécialiste de l’analyse des données est boudée par les autorités sanitaires. La technique de pistage via la technologie bluetooth est plus complexe qu’elle ne le paraîtFacebook et Google s’associent à des chercheurs pour cartographier le coronavirus. Et Instagram lance Rt.live.

3 CHIFFRES

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE 

Infographie: Netflix enregistre un record de nouveaux abonnés | Statista Vous trouverez plus d’infographie sur Statista

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

DONNEES, CONFIANCE, LIBERTE DE LA PRESSE, DESINFORMATION

Cyberespionnage : 

Infodémie : 

Liberté de la presse : 

Applis de vidéoconférence  : 

Source : Numerama

LEGISLATION, REGLEMENTATION

JOURNALISME

Crise et transformation du secteur : 

Initiatives de soutien au journalisme : 

STORYTELLING, FORMATS

ENVIRONNEMENT 

USAGES

RÉSEAUX SOCIAUX / MESSAGERIES

STREAMING, OTT, SVOD

AUDIO, PODCAST, BORNES

DATA, AUTOMATISATION, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, BLOCKCHAIN

PUBLICITE, MONETISATION 

IMMERSION, 360, VR, AR

JEUX VIDEO, eSPORT

5G, 8K

TECH, STARTUPS, INNOVATION, TRANSFO NUM

 

 

ES avec Laure Delmoly, Kati Bremme, Diana Liu et Mathilde Floc’h

Crédit photo : Thibault Penin – Unsplash

Covid-19, pas facile pour les producteurs de podcasts

Par Laure Delmoly, France Télévisions, MediaLab

Continuer à produire des podcasts sans contact humain et surtout sans studio d’enregistrement demande une réelle agilité et une bonne dose de créativité. Les producteurs et journalistes s’adaptent avec des notes vocales et interviews d’experts réalisées à distance avec les moyens du bord et montées en télétravail.

L’audio en ligne permet de se tenir informé mais aussi de décompresser, de s’ouvrir l’esprit et de partager une expérience collective, celle du confinement.

Les habitudes de consommation se sont déplacées du matin à l’après-midi mais les auditeurs sont aux rendez-vous et les formats se multiplient.

En France, la tendance est aux podcasts sur le « bigger picture » alors qu’aux Etats-Unis les podcasts d’info autour du Covid-19 explosent. Tour d’horizon des meilleurs formats à écouter durant cette période particulière.

De nouvelles habitudes d’écoute avec l’absence des temps de trajet 

 

 

Source : Megaphone

Les producteurs et professionnels s’accordent tous pour dire que le podcast se porte bien durant la crise covid-19. Après une baisse d’audience en début de confinement, les auditeurs se sont organisés et ont retrouvé leurs habitudes d’écoute. Les pics de consommation du matin correspondant au temps de trajet pour se rendre au travail ont laissé place à un trafic plus durable tout au long de la journée.

“Les pics d’écoute du matin et du soir ont baissé de 20% mais il il y a un plateau d’écoute qui dure toute la journée” explique Melissa Bounoua de Louie Media. 

“Le nombre d’écoute a baissé brutalement de 10 a 20% la première semaine, car les auditeur·trice·s ne prenaient plus les transports, et ils avaient du mal à conserver leurs habitudes d’écoute. A la quatrième semaine, nos audiences ont retrouvé le même niveau qu’avant le début de la crise.” ajoute Joel Ronez de Binge Audio.

Une production agile qui s’adapte aux contraintes du fait maison

La stratégie des producteurs ? Adapter certains podcasts existants pour que les auditeurs puissent garder leurs repères mais aussi lancer des podcasts dédiés pour couvrir cette période extra-ordinaire.

“On s’adapte en faisant des formats qui sont moins longs, 30 minutes au lieu des 50 minutes habituelles. On récolte des témoignages et on les confronte à des experts” explique Melissa Bounoua de Louie Media.

“Nous avons adapté nos programmes, incarné davantage, renforcé les adresses au public, et notre proximité avec eux, et donné plus de repères temporels (jour, heure) pour créer des rendez-vous ajoute Joel Ronez de Binge Audio.

La clef de cette production agile ? Les notes vocales – déjà beaucoup utilisées par les jeunes en temps normal – pour récolter les témoignages via WhatsApp. Si les professionnels recevaient déjà de nombreuses réactions sur leurs émissions via les réseaux sociaux et les mails, les notes vocales s’y ajoutent avec cette crise.

Les retours des auditeurs, qui agissaient plutôt à long terme, comme un moyen de de corriger certains points, d’en développer d’autres deviennent désormais la matière première. Les notes vocales font émerger des idées de sujets et permettent en production un joli mélange des voix entre producteurs et auditeurs.

Confrontés à la suspension massive des campagnes des annonceurs, les producteurs de podcasts ont également dû faire évoluer leur sponsorship. “Nous avons offert nos espaces à tout message d’intérêt général. Cela nous permettait de continuer à faire travailler nos auteurs, autrices, et studio de créa, et aussi de nous rendre utiles.”  commente Joel.

En France, une tendance aux podcasts sur le « bigger picture »

En France, les producteurs se concentrent sur le « bigger picture » avec des thèmes comme les conséquences politiques du covid-19, les émotions des soignants, les bouleversements du monde du travail, la vie psychique en confinement.

L’explosion des podcasts d’actu covid-19 aux Etats-Unis

Aux Etats-Unis, on assiste à une véritable explosion des podcasts d’actualité sur le Covid-19 mêlant nouveaux podcasts créés spécialement pour couvrir la pandémie et adaptation des podcasts d’info des grands médias.

Source : Megaphone

L’émergence du journal intime audio pour consigner ses émotions

Cette expérience de confinement collectif a fait émerger un nouveau genre : celui du journal de confinement. Mettre des mots sur ses émotions pour démêler son intériorité permettrait de traverser plus sereinement cette épreuve. Les journaux écrits de confinement se multiplient sur la toile mais également les formats audio qui agrègent différents témoignages au « je ». Car d’un point de vue psychique, nous expérimentons tous la même chose, séparés mais ensembles. Et nous souhaitons tous savoir comment les autres vivent leur confinement.

Une alternative aux écrans pour occuper les enfants

Le podcast peut également être un loisir créatif idéal pour occuper les enfants. Non seulement il permet aux plus petits de mettre des mots sur leurs ressenti mais il permet de les divertir (en leur faisant créer leur propre JT par exemple) tout en leur sortant la tête des écrans. Plusieurs podcasts de confinement destinés aux tous jeunes ou racontés par eux ont ainsi vu le jour.

Les podcasts sont une bonne alternative aux écrans en cette période de confinement, pour les jeunes mais aussi pour les adultes, surtout après une longue journée de télétravail et visioconférences. Ils procurent le sentiment d’appartenir à la communauté des auditeurs, et qui plus est, des confinés. L’audio a encore une fois prouvé ses atouts : entendre une voix qui nous parle par-dessus l’épaule en cette période de distanciation sociale est un vrai réconfort.

Crédit photo : Unsplash : Neonbrand.

Avec ses gags bricolés, TikTok est le réseau social des confinés et des soignants

Par Laure Delmoly et Diana Liu, MediaLab, France Télévisions

Alors que la pandémie de Covid-19 oblige plus d’un milliard de personnes à se confiner chez eux, le trafic du réseau social de video courtes pour adolescents explose.

Fin mars, le nombre de téléchargements de l’appli augmentait de 12 % au niveau mondial (dont + 27 % aux États-Unis). Avec un total de 315 millions de téléchargements au premier trimestre 2020, TikTok est l’application la plus téléchargée au monde.

Un coup de boost pour la plateforme qui multiplie les nouvelles fonctionnalités et revendique aujourd’hui 800 millions d’utilisateurs actifs par mois.

Fait nouveau – A l’occasion du confinement, TikTok élargit son public avec l’arrivée de nouveaux utilisateurs. 2020 pourrait bien être l’année où la plateforme se défait de sa réputation “d’appli Gen Z” pour se faire une place dans nos habitudes numériques quotidiennes.

Du low tech & de l’humour : une ADN propice au lâcher-prise

La création (et le visionnage) de videos TikTok se prêtent particulièrement bien à la vie confinée. Contrairement à l’esthétique Instagram du « bloggeur lifestyle » en voyage ou aux vidéos produites professionnellement de YouTube, TikTok se différencie par son côté “bricolé” et « fait maison ».

Le confinement a suscité l’arrivée d’utilisateurs plus âgés sur la plateforme. Ceux-ci font émerger de nouvelles tendances. TikTok devient une affaire de famille  — les adolescents enseignent des chorégraphies à leurs parents et de jeunes parents en montrent d’autres à leurs enfants.

Les sketchs se multiplient sur l’arrivée des millennials sur TikTok et la vie professionnelle à l’heure du télétravail.

 

@jjrarsenaultThis is life, but are we living? ##zoom ##conferencecall ##meetings ##quarantine ##isolation ##sexandthecity ##thoughts ##funny ##fyp ##foryou ##foryoupage♬ Sex and the City (Main Theme) – TV Sounds Unlimited

L’usage de l’application permet même de séduire, avec cette jolie histoire d’un photographe new-yorkais qui a demandé le numéro de portable de sa voisine via un drône pour lui donner rendez-vous enveloppé d’une bulle en plastique afin de respecter les consignes sanitaires.

@jeremycohenQuarantine Cutie, Part 5 (and @toricigs’s birthday) ##lovestory ##wholesomemoments ##xyzbca ##moodboost ##nyc ##becreative ##PlayByPlay♬ Toosie Slide – Drake

Les professionnels de la santé investissent la plateforme pour lâcher la pression et informer sur les bonnes pratiques de santé publique. Vanessa, une aide-soignante employée au service Covid-19 de l’hôpital clinique Claude Bernard à Metz explique son engouement pour le format TikTok : « Je souhaite apporter une touche d’humour afin de contrer l’angoisse ». D’autres se servent de la grammaire ludique de la plateforme pour rappeler les bons gestes sanitaires.

Comment expliquer cette adoption rapide de TikTok par de nouveaux utilisateurs ?

La nature collaborative de TikTok, basée sur la reproduction des tendances par son audience, réduit les barrières à l’entrée de l’application. Ce qui serait considéré comme du plagiat ou de la violation du droit d’auteur sur d’autres plateformes — des bande-son que l’on peut reprendre en appuyant sur un bouton, des reprises d’une vidéo, des « duet » (une vidéo de réponse à un autre TikTok) — facilite la création de nouveaux contenus.

Les médias débarquent sur TikTok

Pour les médias, le confinement est également une occasion d’expérimenter sur TikTok.

Le Washington Post, connu pour ses TikToks au ton décalé, propose des contenus « feel good » à l’abri de l’actualité anxiogène. Dans le podcast The Tommy Show, Dave Jorgenson parle « d’opportunité [en confinement] d’augmenter le nombre de vues sur le compte et d’aider les gens à se sentir mieux ».

D’autres médias utilisent la plateforme pour informer, tout en essayant d’en garder l’esprit fun.

Le Figaro fait des résumés dactualités à destination des jeunes, comme la rentrée des classes.

Sophia Smith Galer, première journaliste de la BBC à utiliser TikTok, explique comment produire des infos en confinement.

@sophiasmithgalerBringing you news no matter what ✊🏻 ##inothernews ##fyp ##foryoupage ##foryou ##journalism ##workfromhome ##bbcnews ##news♬ B.B.C. News Theme – TV Theme Tune Factory

Les vidéos explicatives du JT allemand de la VRT sur le compte TikTok Tagesschau fonctionnent particulièrement bien. Certaines parmi les dernières publiées dépassent les 700 000 vues, et placent le média assez haut dans les tendances informatives du moment. Le succès de ces vidéos ? Des conseils très clairs sur la marche à suivre durant la crise sanitaire comme dans cette vidéo qui explique l’attitude à adopter et les démarches à effectuer si l’on pense avoir le coronavirus.

@tagesschau

Wann wird getestet – und wann nicht? ##coronavirus ##corona ##covid19 ##nachrichten

♬ Originalton – tagesschau

 

Max Foster, présentateur de CNN, écrit des sketchs en s’inspirant de la gestion de cette crise par les différents gouvernements.

Le Guardian explique comment porter correctement un masque et des gants.

TikTok s’adapte à la crise du Covid-19

Alors que Facebook et Twitter font face à une vague de fake news, la plateforme TikTok, beaucoup moins axée sur l’information, semble plus à l’abri.

TikTok s’engage toutefois à valoriser les infos issues de sources fiables telles que l’OMS via un onglet spécial « COVID-19 ». Afin de promouvoir la solidarité et l’importance de la distanciation sociale, cet onglet met en avant des vidéos de professionnels de la santé, celles accompagnées du hashtag #jerestechezmoi et celles qui proposent des loisirs créatifs ou activités sportives à la maison. L’entreprise s’engage également à donner 375 millions $ à la recherche médicale et aux établissements de santé, ainsi que sous forme de crédits publicitaires pour les pouvoirs publics, les ONG et les PME.

Pour accompagner la hausse de trafic, la plateforme a créé de nouveaux filtres en réalité augmentée : dans « Le JT de TikTok », l’utilisateur lit une actualité inventée sur un téléprompteur, et dans le « #restezchezvousquizz », deux utilisateurs répondent à une série de questions sur la vie en confinement. Au programme également, de nouvelles fonctionnalités qui permettent aux parents de limiter le temps d’écran de leurs enfants, bloquer certains types de contenu et de désactiver les messages privés.

TikTok, plus fort à la sortie de crise ?

La pandémie ne fait que renforcer l’ascension fulgurante de TikTok vis-à-vis des autres plateformes sociales.

Tandis que ces mastodontes de la tech s’attendent à des baisses de revenus publicitaires, ByteDance, la société chinoise éditrice de TikTok, annonce le recrutement de 10 000 nouveaux employés en 2020.

Douyin, le TikTok chinois, qui compte 400 millions d’utilisateurs actifs par jour, a pu capitaliser sur la hausse du trafic via des fonctionnalités d’e-commerce permettant d’acheter des produits présents dans une vidéo ou un live.

TikTok doit également se préparer à la riposte des GAFAs. Instagram teste « Reels », une nouvelle fonctionnalité vidéo quasiment identique au format TikTok. YouTube travaille actuellement sur « Shorts », un nouveau service qui permettrait de créer des vidéos de moins de 15 secondes à partir du catalogue de musiques de YouTube — des TikToks, en somme. Selon The Information, Shorts « représente l’initiative la plus sérieuse de la part de la Silicon Valley pour enrayer l’essor de TikTok. »

Dotée d’un vaste catalogue de contenus et de tendances à partir duquel les utilisateurs créent leurs videos, TikTok reste en tête. Une chose est sûre, la pandémie bouleverse le classement des réseaux sociaux — et les médias l’ont bien compris.

Crédit photo : Diana Liu

Liens vagabonds : le COVID-19 dévaste aussi la plupart des médias

A RETENIR CETTE SEMAINE 

La crise des médias s’intensifie fortement avec le COVID-19. The Guardian, qui s’attend à une baisse des recettes de 20 millions de livres au cours des six prochains mois, met au chômage partiel 100 employés et baisse de 30 % les salaires des dirigeants. Des réductions de salaires également chez Condé Nast et au Financial Times. The L.A. Times et Vox congédient des employés. Mais le New York Times et le Washington Post continuent à embaucher.

Les services de streaming, plus forts en confinement. Netflix bat son record historique en Bourse avec une valorisation à 190 milliards $. Disney+ franchit la barre des 50 millions d’abonnés payants et bénéficie du retour de Bob Iger pour la guider à travers la crise. YouTube connaît une hausse de trafic de 75 %. Quibi, annonce 1,7 millions de téléchargements pour sa première semaine. Hollywood essaie de vendre des films qu’ils n’ont pas pu sortir en salles aux services de streaming.

GAFAs, grands groupes et gouvernements développent des techno de “contact tracing”. Apple et Google travaillent sur une fonctionnalité sur iPhone et Android qui permettrait aux utilisateurs de déterminer s’ils ont été en contact avec une personne infectéemais des questions de protection des données se posent. La tech française veut contribuer à l’app StopCovid et Orange développe également une app. Google et Apple pourraient faciliter l’utilisation de ces apps. Mais le chemin à parcourir est encore long.

3 CHIFFRES

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE 

 Infographie: L'impact du confinement sur les achats en ligne | Statista Vous trouverez plus d’infographie sur Statista

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

DONNEES, CONFIANCE, LIBERTE DE LA PRESSE, DESINFORMATION

Covid-19 : 

Zoom et webcams : 

Infodémie :

LEGISLATION, REGLEMENTATION

JOURNALISME

Crise du secteur : 

Médias publics : 

STORYTELLING, FORMATS

Source : Ncase.me

ENVIRONNEMENT 

USAGES

RÉSEAUX SOCIAUX / MESSAGERIES

STREAMING, OTT, SVOD

AUDIO, PODCAST, BORNES

DATA, AUTOMATISATION, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, BLOCKCHAIN

PUBLICITE, MONETISATION

IMMERSION, 360, VR, AR

JEUX VIDEO, eSPORT

5G, 8K

TECH, STARTUPS, INNOVATION, TRANSFO NUM

 

ES avec Laure Delmoly, Kati Bremme et Diana Liu. 

Crédit photo : James Yarema – Unsplash

COVID-19 : le boom des newsletters

Par Mathilde Floc’h et Laure Delmoly, MediaLab, France Télévisions

Début avril 2020, près de 3,5 milliards de citoyens étaient confinés. Face à cette situation inédite le besoin de s’informer, tant sur les avancées médicales et les mesures officielles en cours que sur la vie en confinement n’a jamais été aussi important.

Pour renseigner les lecteurs sans pour autant les inonder de nouvelles anxiogènes (19 000 articles français sont consacrés au COVID-19 chaque jour selon l’étude Tagaday réalisée pour le JDD), les médias dépoussièrent le format Newsletter. Ils y proposent une curation éditoriale de l’actualité : bilans quotidiens sur le virus mais également conseils pratiques et ressources en ligne pour supporter le confinement. 

L’accompagnement quotidien des lecteurs durant cette épreuve est un moyen pour les médias en ligne de restaurer un lien de confiance mis à mal ces dernières années.

Informer quotidiennement sur la propagation du virus

Les médias anglo-saxons ont lancé des newsletters pour la plupart quotidiennes. Coup d’oeil sur les Etats-Unis : 

Le New York Times a libéré l’accès à tous ses contenus liés au Covid-19 et créé une newsletter quotidienne : “Coronavirus Briefing”. Celle-ci couvre les avancées de la lutte contre le virus et résume à l’aide d’une carte (pour les Etats-Unis) et de sa rubrique “Hotspot” (pour le reste du monde) la progression de ce dernier. Son style épuré la rend très agréable à lire. Les rubriques “What Can You Do” et “What you’re doing” renforcent le lien entre lecteurs et journalistes, puisque des conseils pour supporter le confinement et des témoignages sur la façon dont chacun vit ce dernier y sont relayés (“comment tenir un journal”, “réussir à gérer ses crises d’angoisses”…) 

Source : New York Times

Le Washington Post a également développé sa lettre quotidienne Coronavirus Update, afin de mieux couvrir l’épidémie en cours. Après de courts paragraphes éditorialisant les infos les plus récentes, une sélection des articles importants et des actualisations live de la lutte contre le virus. Un graphique rend compte du nombre de décès survenus aux Etats-Unis, et chaque jour la newsletter lutte contre la désinformation en répondant à la question d’un lecteur (“Pourquoi la bière corona et le virus ont ils la même nomenclature ?”)

Dans la même optique, le LA Times a renommé sa newsletter Santé et Science “Coronavirus Today”, et y dresse tous les soirs de la semaine un tableau de la situation. La lettre relaie des témoignages, des informations de santé publique, et propose une curation des articles les plus importants. Elle comprend également l’envoi par le journal chaque samedi d’une sélection des meilleurs articles de la semaine sur le sujet.  

La newsletter de Quartz Need to Know : Coronavirus (envoyée plusieurs fois par semaine) cherche à nous faire comprendre les retombées de la pandémie sur l’économie mondiale, ainsi que sur la santé, les industries et les marchés, la vie politique et nos modes de vie. Pour plus d’informations géopolitiques, le think tank d’affaires internationales Chatam House a sorti sa newsletter quotidienne Stay Updated on COVID-19, dans laquelle il réfléchit à l’impact de la pandémie à une échelle globale, tant sur la santé mondiale, que sur l’économie et les relations internationales.  

Source : Quartz

CNN a innové en lançant une newsletter quotidienne plus spécifique, dédiée à la lutte contre la désinformation, dans laquelle des experts décodent le vrai du faux : “Fact VS Fiction”. 

La newsletter du MIT Technology Review intitulée “Coronavirus Tech Report” est envoyée plusieurs fois par semaines. Très complète, elle alterne entre des articles de fond ( “Les six choses que la Californie devra faire pour relancer son économie après la pandémie” ) et des liens vers des articles plus spécifiques. Elle porte également un regard expert sur les nouveaux outils technologiques émergeant dans la lutte contre le virus.

La newsletter quotidienne Coronavirus News For Black Folks vient d’être lancée par la journaliste Patrice Peck (ayant notamment travaillé pour le HuffPost Black Voices, CNN, The New York Times, et BuzzFeed). Il est ici question de la façon dont le virus impacte les communautés noires (aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde). C’est une initiative provenant du constat que ces populations sont particulièrement impactées par le COVID-19, notamment aux Etats-Unis. Les inégalités sociales et économiques auxquelles les communautés noires sont confrontées compliquent leur accès aux systèmes de santé, et les rendent plus vulnérables au virus.

En France : 

En Suisse  :

Heidi News a transformé sa newsletter Science en “Le Point Coronavirus”. C’est un bilan pointu et très ciblé de l’actualité sanitaire. Du reportage dans les coulisses des hôpitaux zurichois au récit d’un pneumologue mobilisé, l’accent est mis sur le combat des blouses blanches, et la façon dont les soignants et les hôpitaux vivent l’épidémie (en Suisse et dans les territoires voisins). Avec un design rouge et noir, la newsletter est agréable à lire, composée d’un long article de fond (reportage ou interview) et d’infos plus générales.

Source : Heidi News

 

Fournir des infos pratiques et ressources en ligne pour mieux vivre le confinement

Pour s’occuper en famille, Le Parisien propose tous les jours depuis le début du confinement un Guide du confiné, une mine d’activités pour apprendre et/ou se détendre en famille (films, séries, recettes de cuisines, visites virtuelles de musées…) 

L’Express a adapté son offre lifestyle Le Dix, aux nouveaux besoins liés au confinement (faire du sport quotidiennement, occuper ses enfants, cuisiner sain et calmer ses angoisses…)

Le magazine Society propose tous les matins Confiné.e.s, un mix d’informations réconfortantes. La newsletter mêle infos culturelles, actualités COVID-19, et astuces pour supporter le confinement. Ponctuée de jeux, de playlists et d’illustrations, c’est un concentré de bonnes ondes pour bien démarrer la journée. 

Source : Society. Illustrateur : Hector De la Vallée

Revus & corrigés a sorti une newsletter quotidienne pour cinéphiles: Revus & confinés . Les films et articles recommandés font écho à un thème, qui change chaque matin : “Destination Lune”, “Le Jazz”, “A la conquête de l’Est”…

France Culture propose une sélection d’émissions à écouter le week-end dans sa newsletter La Session de rattrapage. La station de radio a également lancé Culture maison (du lundi au vendredi à 10h30) :  un.e producteur.rice ou un productrice  y présente un objet culturel de son choix, accessible en ligne gratuitement. Tewfik Hakem (Le Réveil culturel) proposait ainsi récemment de relire « Les Mille et Une Nuits », tandis que Perrine Kervran (La Série Documentaire) recommandait l’exposition virtuelle “Faces of Frida”.

Côté anglo-saxon, le New York Times a créé “At Home”, un guide – à mi-chemin entre newsletter et page de tag – pour s’occuper à la maison.

Répertorier les initiatives positives liées à la pandémie

Certaines lettres choisissent un angle plus positif pour informer sur la pandémie de façon constructive.

Le collectif Antidotes (un groupement de journalistes spécialisés dans le journalisme de solutions) conçoit une newsletter une fois par mois, complétée chaque vendredi d’un “fil good” à dérouler : au creux d’un tweet et d’un post facebook, on découvre une sélection d’articles inspirants et d’initiatives citoyennes liés à la lutte contre le Covid-19.

So Presse et Ulule ont également imaginé So Good, un média qui met en avant tous les vendredis dans une newsletter, « des personnes ou des collectifs qui prennent des initiatives ou tentent des choses pour lutter contre le Coronavirus et limiter son impact sur notre société ». 

Usbek & Rica a  lancé la newsletter quotidienne  : « Seuls ensemble ». Tournés vers le futur, les articles s’interrogent sur le monde post-pandémie, dont les contours se dessinent dès à présent

20 minutes recense tous les midis  « Restez positifs chez vous » les meilleures initiatives solidaires et les signes encourageants en matière de lutte contre le Covid-19

Restaurer un lien de confiance avec le lecteur durant cette épreuve

Retenant l’attention des lecteurs durant plus de 10 secondes pour 48% d’entre eux (d’après une étude publiée en 2014 par l’éditeur de solutions logicielles d’emailing Sarbacane), la newsletter est très appréciée des journalistes car elle peut être personnalisée, alliant ainsi pertinence et de créativité. Elle fournit aux lecteurs un ”supplément d’âme” appréciable dans une crise sanitaire qui ne fait qu’accentuer l’infobésité.

Si les newsletters traitant du Covid-19 sont généralement gratuites, d’autres payantes semblent profiter de la crise actuelle. Une analyse portant sur plus de 500 éditeurs de newsletters clients de PowerInbox a récemment révélé que ces derniers ont généré 24% de revenus supplémentaires durant les dernières semaines de mars (12-23 mars)

 

Dans ce contexte inédit, des enjeux refont surface, dont celui de l’amélioration du lien de confiance entre lecteurs et médias, alors qu’en janvier 2020 seuls 46% des français jugeaient les infos diffusées par la presse écrite crédible (Baromètre Kantar 2020 de la confiance des Français dans les médias). L’épidémie de Covid-19 pourrait être à la fois une nouvelle épreuve pour le secteur de la presse, et l’occasion de renouer avec les citoyens.

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