Les 10 applis à avoir sur son smartphone pour gérer télétravail & confinement

Par Laure Delmoly, France Télévisions, MediaLab

C’est le moment de faire du tri dans votre smartphone. Durant cette période de confinement qui risque de durer, celui-ci sera votre meilleur allié. A condition de désactiver toute notification inutile (alertes infos, nouveaux messages) pour éviter d’être dérangé de façon intempestive. Concentrez-vous sur les applications essentielles : celles qui facilitent le management de projet et d’équipe à distance ainsi que l’organisation de vos journées.

WhatsApp : créer des groupes de discussions par thématique de travail

WhatsApp a annoncé renforcer sa capacité réseau pour tenir la montée en charge durant le confinement. Un conseil : créez un groupe général pour l’ensemble du service (pour y poster les horaires des conf call / codes d’accès et les actualités du service) et des sous-groupes pour chaque thématique de travail avec seulement les personnes concernées. 

Communiquez chaque matin dans les fils WhatsApp thématiques sur votre to do list de la journée mais évitez d’inonder les fils de discussion avec des remarques qui ne concernent pas l’ensemble des membres ou qui ne font pas avancer concrètement le projet. Less si more !

N’oubliez pas de mettre un logo pour chaque groupe de discussion. En cette période de multiplication des groupes whatsApp, un indice visuel n’est pas inutile.

Google Drive : partager ses fichiers et documents de travail

Les dernier réfractaires comprendront l’intérêt de centraliser tous les documents de travail sur Google Drive.  On y a accès depuis tous les devices. Les Drive partagés permettent de stocker les documents de travail de votre équipe dans un espace dédié et partagé. Les documents ajoutés à l’espace partagé appartiennent collectivement aux membres de l’équipe, ce qui permet à tous les utilisateurs de rester à jour.

Google Agenda : indiquer ses créneaux de disponibilités à ses collègues

Google Agenda vous aidera à communiquer sur votre emploi du temps et à consulter celui des autres. Dans cette période de travail à distance, vous pouvez décaler légèrement vos horaires de travail en fonction de vos contraintes familiales mais il est primordial de signaler vos créneaux de disponibilité à vos collègues via un agenda partagé.

Zoom : organiser des visioconférences d’équipe

De New-York à Paris, les travailleurs confinés sont unanimes. Zoom est l’application de visioconférence la plus efficace et la plus intuitive. Si vous ne souhaitez pas que vos collègues voient votre intérieur, vous pouvez télécharger un fond virtuel (une bibliothèque de livres bien fournie pour vous donner un côté intello ou le San Francisco Bridge pour avoir l’air d’un startupper de la Silicon Valley) afin de rester digne pendant les réunions de service malgré un espace de travail restreint partagé avec l’ensemble de la famille. Pour cela, en bas à gauche, à coté de la caméra, cliquez sur le V et sélectionnez « choisir un fond virtuel ».

Slack : gérer des projets et canaux de discussions

Slack est une plateforme de travail collaboratif. Vous échangez en messagerie instantanée via différents canaux de conversation et faites évoluer votre projet en temps réel. Chacune de vos actions est instantanément mise à jour et visible par tous les participants. La dernière fonctionnalité  en vogue ? Un moteur de recherche interne pour retrouver rapidement le message et canal de conversation souhaité via un mot clef. Vous pouvez également partager des documents écrits, audio et vidéo.

Asana : créer des tâches et les assigner à des collaborateurs

Asana est une plateforme de gestion de projet en méthode agile. Cette application est idéale pour assurer une méthodologie projet efficace. Les chefs de projets et product managers la connaissent bien. Dans chaque projet, vous pouvez créer des tâches, les assigner à un membre de l’équipe, fixer un délai et en assurer le suivi (to do, in progress, done). Son design épuré la rend très agréable d’utilisation.

https://youtu.be/V3WkgVpv1Zk

Pomodoro : optimiser son temps de concentration et faire des pauses

Déterminez la tâche à exécuter, donnez-lui un nom et lancez le timer. Le principe de la technique Pomodoro ? 25 minutes de travail et 5 minutes de pause. Vous enchaînez ainsi de façon ludique les tâches de la journée en n’oubliant pas de boire un café, thé ou verre d’eau ou de vous dégourdir les jambes entre deux tâches.

Discord : envoyer son ado en « classe virtuelle »

La plateforme de communication entre gamers accueille désormais les enseignants, confrontés à la saturation des portails pédagogiques et incités par leur élèves à y faire cours. Les cours sont envoyés en PDF à l’heure prévue sur l’emploi du temps scolaire des élèves. Il sont ensuite débattus en « classe virtuelle » sur Discord via un « Question and Answer ». A noter : la plateforme n’est accessible qu’aux utilisateurs de plus de 13 ans.

Downdog ou 7 minutes workout : faire du sport en début ou en fin de journée

Au début ou à la fin de votre journée de travail, fermez votre ordinateur et faites de l’exercice. Pendant toute la phase de confinement, les applications payantes  Down Dog (Yoga) et 7 minutes Workout (appli de fitness la plus téléchargée sur les stores) passent en gratuit.

Houseparty : organiser des e-diners de famille ou des e-apéros entre amis

Pour ceux qui habitent seul, planifiez vos moments de convivialité. Houseparty permet de vous mettre en contact avec des amis pour des repas ou des apéros. Le succès de cette appli est surtout dû à la fonction de jeu : les participants peuvent profiter d’un pictionary, un Questions & Answer ou le jeu où il faut deviner le mot placé sur un front en posant des questions.

Faites-vous un emploi du temps. Mettez en place des rituels. Veillez à équilibrer vie privée et vie professionnelle en cette période où les heures qui coulent ont tendance à se ressembler. Communiquez régulièrement avec vos collègues, votre famille et vos amis. Et n’oubliez pas de garder votre smartphone bien chargé !

Crédit photo : Unsplash

Petit guide de survie au télétravail forcé

Par Kati Bremme, Direction de l’Innovation et de la Prospective à France Télévisions  

Comment manager et collaborer à distance sans perdre le moral ? Dans cette (longue) période de télétravail contraint pour la plupart d’entre nous, il s’agit encore plus que d’habitude d’accompagner les équipes à tous les niveaux pour leur donner un cap et les moyens de l’atteindre, et pour garder un niveau de motivation important malgré le contexte difficile.

Confinés chez eux, les experts en la matière proposent une multitude de conseils et bonnes pratiques, certains d’entre-eux abusent même de la situation en commercialisant des cours en ligne pour « apprendre à travailler à distance ».

Méta-Media vous partage quelques idées testées chez nous.

Si l’on met de côté les structures de type start-up constituées d’une majorité de « digital natives », la plupart des entreprises doivent gérer deux populations distinctes dans cette situation : d’un côté les « nomades », déjà habitués au travail à distance, et qui maîtrisent l’essentiel des outils en ligne pour collaborer, communiquer et partager. De l’autre côté, les « sédentaires », habitués au travail en présentiel et qui ont donc besoin d’un accompagnement renforcé dans la prise en main des outils les plus simples de coopération en ligne.

Les deux populations, dans cette phase exceptionnellement prolongée de télétravail, requièrent un management fort qui les soutient dans l’organisation de leur travail au quotidien et encore plus dans la motivation à court et moyen terme à travers des objectifs clairs, pour continuer à fournir un travail de qualité, inspiré et créatif. Une communication limpide, régulière et positive est la clé de succès du travail à distance.

1Adoptez la bonne attitude

Pour les collaborateurs qui n’ont pas la « culture » télétravail, il s’agit avant tout de les rassurer, et de ne surtout pas les écraser sous une multitude de nouveaux outils. Ils ont besoin d’un accompagnement renforcé de la part de leur manager, qui doit leur donner des objectifs très clairs, anticipés, plutôt à court terme, psychologiquement plus simple à gérer (objectifs hebdomadaires…). Le manager doit laisser au collaborateur le temps et les moyens de s’organiser. Il faut donner à chacun une définition explicite de son rôle dans cette situation, ses objectifs, des priorités stratégiques et des attentes. Au préalable, le N+1 doit veiller à ce que chaque employé ait un accès complet aux outils, afin que personne ne se sente laissé pour compte.

Dans un premier temps, la fréquence des contacts par rapport au bureau peut être augmentée. La communication doit se faire dans les deux sens : manager vers l’équipe et équipe vers le manager. Pour les collaborateurs qui en ont besoin, les entretiens en tête à tête peuvent s’ajouter. Communiquez davantage, incitez vos équipes à communiquer, partagez davantage, mais toujours de façon claire et concise, sans pour autant submerger les équipes d’informations.

En période de crise, la transparence compte plus que jamais. Soyez transparents sur ce que vous savez, ce que vous ne savez pas et ce que vous faites pour en savoir plus.

Le manager doit devenir manager ressources : piloter, motiver et suivre les résultats. Pour un management à distance efficace, vous devez accepter de ne plus être en contrôle de tout ce qui se passe dans l’équipe. Laissez par exemple de l’autonomie à vos collaborateurs en matière d’horaires de travail. Et ne demandez pas à vos équipes la liste exhaustive de leurs faits et gestes pendant leur journée de télétravail.

Le manager doit aussi être plus que d’habitude à l’écoute des signaux faibles, donner du feedback, rassurer, le tout dans la bienveillance face à des équipes déstabilisées par ce nouveau contexte. Même les « digital natives » ne sont pas préparés à rester sans contact réel sur une longue durée. La bienveillance doit d’ailleurs être le leitmotiv dans tous les échanges à distance, un malentendu pouvant rapidement se transformer en friction par écrans interposés.

Cette phase de distanciation forcée est aussi l’occasion pour les « nomades » et les « sédentaires » de s’entraider, via des tutoriels en ligne pour partager les bonnes pratiques sur le chemin vers la transformation digitale (reverse mentoring, ateliers par visioconférence…).

2Mettez en place des rituels

On connaît la mauvaise habitude (française) de se réunir juste pour se réunir. Dans une période qui bouscule tous nos repères, les réunions doivent devenir des rituels avec un sens et un objectif. En ligne, elles ne doivent pas dépasser 30 minutes, et devraient être affichées dans l’agenda des employés dès lundi, pour leur permettre une vision claire de leur semaine. Elles doivent être régulières et prévisibles. Une courte visioconférence par jour permet en outre de maintenir le contact humain.

Mettez en place des règles pour ces réunions (éteindre les téléphones, ne pas vérifier les e-mails, pas de multitâche). A chaque début de réunion, annoncez le sujet et rappelez les modalités d’interaction.

3Utilisez le bon canal de communication

En général, préférez les outils interactifs aux mails, le but étant de se rapprocher des conditions réelles de collaboration en face-à-face. La vidéo est particulièrement utile pour les conversations complexes ou délicates, donnant une impression plus personnelle que la communication écrite ou audio uniquement (même si le réseau internet est par moment saturé, et l’image dégradée).

Dans d’autres circonstances, une collaboration rapide est plus importante que les détails visuels. Pour ces situations, prévoyez des fonctionnalités de messagerie individuelle sur téléphone portable (comme Slack, WhatsApp….) qui peuvent être utilisées pour des conversations plus simples et moins formelles, ainsi que pour les communications urgentes.

Les mails sont utiles comme référent des messages le plus importants à retenir : récapitulatif de la « to do list » de la semaine, récapitulatif des objectifs, informations importantes concernant le coronavirus.

Gérez les groupes dans les messageries instantanées

  1. Créez le plus possible des groupes WhatsApp thématiques, ne pas utiliser un seul groupe « fourre-tout »
  2. Auto-disciplinez vous dans la communication
  3. Modérez ces groupes, on ne s’y exprime pas sur tout et n’importe quoi
  4. Respectez les horaires de travail du bureau, y compris dans la communication instantanée
  5. Ce n’est pas parce que l’on travaille à la maison que l’on doit être joignable 7j/7, 24h/24

4N’oubliez-pas la communication informelle

L’absence de contacts sociaux (échanges directs à la machine à café, cantine…) risque de fragiliser un certain nombre de collaborateurs. Ce sont aussi ces situations « informelles » qui font parfois émerger des bonnes idées.

Créez des temps de communication qui sortent délibérément du cadre formel :

5Les outils

Pour les « nomades » qui ont une bonne connaissance des outils

Pour les « sédentaires, qui ont peu de connaissance des outils, même si une grande partie de leur travail peut être fait à distance

Enfin, tout ceci ne peut se faire sans une confiance renforcée dans la relation manager/employé.

5Short list de bonnes pratiques pour le télétravail

Il est important que chaque individu travaillant à distance soit attentif à la gestion de son temps (et de sa santé mentale). Quelques pratiques recommandées :

Profitez du temps pour vous cultiver sur Culturecheznous et Open Culture pour les anglophones. Et n’hésitez pas à poser vos questions sur Franceinfo #ONVOUSREPOND.

Prenez soin de vous, et à bientôt au bureau !

 

 

Illustrations KB, sauf Illustration de Une : Captionery sur Unsplash

Liens vagabonds : heureusement qu’on a Internet !

Covid-19 & télétravail – Dans cette crise, heureusement que nous avons Internet ! Pour ralentir la propagation du virus, le télétravail s’impose dans la tech et les médias Facebook, Microsoft et Amazon. Google, Twitter et Apple – Les médias d’information s’organisent aussile Washington Post, le NYTimes, Condé Nast, Vox Media et Business Insider – se mettent au télétravail.  CBS News aussi. Tout comme Vice Media. En France, c’est le cas de France Télévisions et de l’AFP. Plusieurs questions se posent. Quel effet le télétravail aura-t-il sur la couverture des infos ? Sur l’organisation du travail de demain ? Ce que l’on gagne en productivité compense-t-il la perte en créativité et lien social ?

Covid-19 & initiatives journalistiques – Pour couvrir la pandémie, les médias expérimentent – la BBC crée des formats visuels et lance un podcast quotidien, l’audiovisuel public européen et canadien s’associent dans une coopération inédite. La plupart des grands médias US font tomber leurs pawalls. Comme d’autres, le NYTimes lance une newsletterPour les professionnels, le coronavirus nécessite une approche journalistique collaborative Pendant ce temps, Fox News minimise et propage la désinformation sur le virusMais la pandémie des fausses nouvelles sévit.

Covid-19 & plateformes – Malgré des mesures strictes, les plates-formes peinent à enrayer l’infodémie. Facebook travaille avec l’OMS, labélise et décourage le partage de fausses informations. Google déclenche une “Alerte SOS” renvoyant vers des sources fiables et bloque certaines applications. YouTube privilège les sources officielles, même si la plateforme a pris la décision controversée de re-monétiser certaines vidéos sur le sujet. La désinformation, facilement partagée dans les conversations privées, continue à inonder les réseaux.

Covid-19 & Cinéma/TV : Hollywood touchée par le virus, les tournages des streamers aussiLes productions audiovisuelles au ralenti

3 CHIFFRES

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE 

Infographie: Les pays où le télétravail est une pratique courante | Statista Vous trouverez plus d’infographie sur Statista

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

COVID-19

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

SURVEILLANCE, CONFIANCE, DONNÉES

LÉGISLATIONRÉGLEMENTATION

FAKE NEWS, DÉSINFORMATION, LIBERTÉ DE LA PRESSE

JOURNALISME

STORYTELLING, FORMATS

ENVIRONNEMENT 

USAGES

RÉSEAUX SOCIAUX / MESSAGERIES

STREAMING, OTT, SVOD

AUDIO, PODCAST, BORNES

DATA, AUTOMATISATION, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, BLOCKCHAIN

PUBLICITÉMONÉTISATION

IMMERSION, 360, VR, AR

JEUX VIDÉO, eSPORT

5G, 8K

TECH, STARTUPS, INNOVATION, TRANSFO NUM

 

ES avec l’équipe Méta-Media

Abonnements en ligne : 7 illusions qui entravent l’acquisition

Par Cyrille Frank, Directeur de l’ESJ Pro Paris

La presse en ligne française peine globalement à faire payer les lecteurs. Qu’est-ce qui empêche des marques médias fortes de décoller, hormis le contexte économique morose, l’emprise encore forte de la culture du gratuit et une concurrence pléthorique sur les contenus ? Voici quelques  fausses idées qui expliquent en partie les difficultés de certains éditeurs à conquérir davantage de lecteurs payants.

Mind a fait le point le 25 février 2020 sur le nombre d’abonnés purs numériques des principaux acteurs de la presse française. Les chiffres montrent une belle progression des quatre leaders L’Equipe, Le Monde, Mediapart et Le Figaro. Et un énorme écart avec les suivants, y compris pour des marques médias puissantes et connues sur le web (Le Parisien, Libération, L’Express). Une difficulté qui tranche avec le succès relatif de Brief.me qui, avec une petite équipe, est parvenu à convaincre 8500 abonnés en quelques années.

source : Mind, 25 février 2020

 

1La qualité éditoriale est le critère le plus important

Il y a un malentendu sur ce terme de “qualité”. Le terme est piégé car chacun y projette ses propres goûts (et en particulier les journalistes qui ont tendance à croire que les lecteurs sont aussi friands qu’eux des sujets qu’ils affectionnent). Il semble toutefois y avoir une sorte de consensus tacite sur ce que ce terme recouvre : des sujets sérieux ayant des implications fortes sur la vie de la cité.

La qualité éditoriale est empreinte d’une forme d’impérialisme socio-culturel très bourdieusien et néo-platonicien. Ce qui est intellectuel est qualitatif. Ce qui est pratique (terre à terre, c’est à dire éloigné du monde des idées) ou ludique (le plaisir disqualifié par notre culture judéo-chrétienne) est bas de gamme.

Sauf que, ce qui est important et/ou intelligent n’est pas forcément intéressant pour le plus grand nombre. L’assiette et la progressivité fiscale sont des questions clés pour notre vie collective. Mais, il faut reconnaître que c’est ardu, lointain, pas drôle. Je doute qu’il soit un sujet moteur des abonnements y compris pour Le Monde.

La qualité reconnue d’un contenu ne suffit pas à motiver son achat. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante.

Il faut que le service rendu soit perçu comme suffisamment fort. Et la compréhension du monde n’est pas le service le plus attendu par la majorité des lecteurs. Avant cela il y a les aspects pratiques, le divertissement et la socialisation…

Un indice ? Le rapport Médiamétrie d’octobre 2019 (publié le 20 février 2020) montre que les Français consacrent en moyenne 2 minutes aux sites d’info, sur les deux heures 12 minutes qu’ils passent chaque jour en ligne.

L’information ne représente donc que 1,6% du temps passé sur Internet. L’e-mail, les messageries, le divertissement (films, jeux…), la consommation occupent plus d’espace dans la vie des gens que l’information. Et ce n’est pas grave.

Mettez davantage de pratique et de ludique dans vos lignes éditoriales. Et du plaisir (ne serait-ce que graphique, visuel – ressort essentiel du succès du 1) ! Des contenus drôles, surprenants, légers aussi.

Améliorez la qualité de l’interaction proposée au sein de vos propres environnements (site, appli mobile). Ce service de socialisation est clé, ne le laissez pas aux mains des réseaux sociaux. 

2La profondeur paye

Capture d’écran Mediapart

On se réjouit à juste titre du succès de Mediapart, l’un des rares pure players à tirer son épingle du jeu. Et l’on a tôt fait d’en tirer la leçon : ce qu’apprécient les lecteurs, c’est l’investigation journalistique et la profondeur éditoriale.

Ceci n’est pas totalement faux, mais pas entièrement vrai non plus. En réalité, les lecteurs de Mediapart lisent assez peu les contenus du site. Et les contenus d’investigation ne constituent qu’une petite partie des articles produits.

Alors qu’achètent surtout les lecteurs en fait ?

Deux choses :

  1. Le sentiment d’appartenance à un club (de résistants, de militants du progrès social)
  2. La sécurité psychologique de s’être abonné à une source d’info fiable car indépendante

Donc, le service rendu est plus socio-psychologique qu’intellectuel.

Nous sommes bien d’accord que la qualité des enquêtes et dossiers participent la crédibilité du titre, et au sentiment rassurant qui motive en partie le passage à la caisse.

Mais, le facteur psychologique ne doit pas être négligé : la perception du lecteur est clé. C’est pourquoi ce n’est pas tant l’investigation qui recrute des abonnés que la publication de scandales à fort impact émotionnel. 

Ce n’est pas l’affaire Kadhafi-Sarkozy – financement présumé de campagne occulte et grave trafic d’intérêt  – qui a fait décoller les ventes de Mediapart. Ce fut plutôt le scandale Cahuzac, ce ministre du budget qui exigeait des Français qu’ils se serrent la ceinture quand lui, fraudait le fisc.

Toute investigation n’est pas rentable en soi. Il faut aussi une bonne dose d’émotion pour susciter l’intérêt d’abord, l’adhésion ensuite à un titre.

Avoir un Edwy Plenel pour faire du tapage dans les médias traditionnels et justifier l’abonnement à Mediapart comme acte de résistance citoyen est également nécessaire. Ou Eric Fottorino très visible en presse ou télévision – notamment pour ses romans – qui promeut efficacement Le 1 ou Zadig.

Par ailleurs, ce n’est pas forcément le profond qui suscite le désir de savoir. Par exemple, les potins de stars et la visualisation de vidéos exclusives et croustillantes fonctionnent aussi, comme en atteste le succès du magazine people allemand Bild.

Capture d’écran : Das Bild

Proposez d’autres services pratiques ou ludiques et une bonne imbrication entre outils/services et contenus rédactionnels. La presse ne s’est jamais vendue uniquement pour ses news “citoyennes”.

3 Il faut recruter de jeunes abonnés

Face au non-renouvellement des lecteurs papier, la nécessité s’impose de convaincre de nouveaux acheteurs numériques, afin de prendre le relais.

Cela semble une bonne stratégie sur le long terme (pour ceux qui en ont les moyens), mais c’est illusoire à court terme.

Seule une minorité de jeunes est prête à payer pour de l’information générale, et encore moins en numérique (3% des 15-34 ans sont abonnés à un site d’information payant, selon le rapport Médiamétrie d’octobre 2019).

Rapport Médiamétrie, octobre 2019

D’abord parce que les jeunes de 15-25 ans sont fauchés. Ensuite parce que, à choisir, ils préfèrent s’offrir un abonnement Netflix qui leur permet de faire d’une pierre deux coups : se divertir et se socialiser avec leurs pairs (en discutant des films et séries, c’est un sujet de conversation plus “cool” que l’actualité).

Enfin, parce qu’ils accèdent déjà gratuitement à des tas de contenus qui leur suffisent : soit du snacking informationnel de socialisation-divertissement sur les réseaux sociaux, comme le montre l’étude Médiamétrie de juillet 2018.

Rapport Médiamétrie, Juillet 2018

Soit des videos de fond sur Youtube (bien plus accessibles et parfois beaucoup plus profondes que celles des médias traditionnels).

Rapport Médiamétrie, Juillet 2018

Bref, les jeunes en majorité, quels que soient les efforts déployés ne paieront pas pour de l’actualité générale, aussi intéressante, drôle ou attractive soit-elle.

Un arbitrage qui ne concerne pas que les jeunes d’ailleurs, comme le constatent les auteurs du rapport Reuters 2019 :

“Dans certains pays, la fatigue des abonnements peut également s’installer, la majorité préférant consacrer son budget limité au divertissement (Netflix / Spotify) plutôt qu’aux nouvelles. Alors que beaucoup voient les nouvelles comme une «corvée», les éditeurs peuvent avoir du mal à augmenter considérablement le marché des abonnements à «titre unique» à prix élevé.”

Mais certains trentenaires le feront peut-être quand le besoin de socialisation tribal diminuera un peu et que se fera sentir un besoin plus personnel de compréhension du monde et de soi.

Ce besoin de comprendre l’actualité se fera aussi plus pressant lorsqu’ils découvriront l’utilité d’une conversation intéressante à la machine à café lors de leur premier job.

Cela ne signifie pas que toute démarche d’évangélisation de sa marque média auprès d’un jeune public est inutile – comme les efforts du Monde sur Snapchat ou du Figaro sur Twitch. Mais il faut bien comprendre que le ROI de ces actions se situe au mieux à dix ans. Se laisser suffisamment de temps. Et avoir les moyens.

Concentrez-vous à court terme sur un public de plus de 35 ans (voire plus de quarante sur l’actu politique). Faites évoluer vos lignes éditoriales avec prudence pour ne pas faire fuir les fidèles en essayant de recruter de nouveaux.

4Il faut créer un netflix de l’actu

Ici on se heurte au biais de similarité. Puisque ça a marché pour la video, pourquoi ne pas reproduire la recette pour l’actualité ?

Et bien parce que la nature de l’expérience utilisateur, les motivations de consommation et l’éco-système sont différents.

Certes, selon le Digital News Report 2019 du Reuters Institute, près de la moitié des personnes intéressées par les news consomme plus de quatre sources d’information en ligne chaque semaine. Un nombre plus important chez les moins de 35 ans.

Or désormais, la plupart des lecteurs rencontrent un paywall lorsqu’ils cliquent sur un lien vers un contenu informatif à valeur ajoutée – 95% de la presse française étant passé sur un modèle payant ou freemium.

Mais le modèle d’abonnement à un agrégateur de type Blendle avec rétribution aux journaux à l’article lu ne fonctionne pas.

En effet, en vendant à l’unité les articles qui ont le plus de valeur aux yeux du lecteur, on se prive de la vente de tous les autres. Ce sont ces contenus « blockbusters » qui financent les autres productions moins attractives et néanmoins importantes.

Le journal – produit global – ne se vend que grâce à quelques articles forts : la une. Grâce à quoi, le lecteur découvre d’autres sujets, glanant ici et là des informations qui participent à son ouverture au monde et aux autres. Ne lire que ce que l’on achète est un risque sévère de sclérose intellectuelle.

Par ailleurs, peu de gens sont suffisamment accro à l’information – à l’image des journalistes – pour y passer des heures et faire du “binge reading” de news. Il n’y a pas du tout le même sentiment de plaisir que celui de s’engloutir la saison entière de sa série préférée.

Oubliez la vente à l’unité et les agrégateurs d’articles. En revanche, imaginez des achats groupés avec d’autres titres ou services affinitaires pour augmenter l’attractivité de votre offre, quitte à partager un peu les revenus.

Ces offres couplées se multiplient. The Times of London offre un accès gratuit au Wall Street Journal, Le Washington Post propose un abonnement moins cher via Amazon PrimeBloomberg s’est associé à The information …

5Ce qui a été coûteux à produire doit être vendu (cher)

L’information à un coût, certes et ne saurait être gratuit. Ce coût était autrefois partagé entre le lecteur (via l’achat du journal et les petites annonces), les annonceurs publicitaires et l’Etat (via les aides à la presse).

Avec l’apparition de concurrents web gratuits, les petites annonces ne rapportent plus grand chose, sauf exception (Schibsted et 20 minutes gagnent encore un peu d’argent avec leboncoin.fr par ex.).

Quant aux annonceurs publicitaires, ils remplissent surtout les poches de Google et Facebook qui captent l’essentiel des budgets publicitaires.

Le lecteur se retrouve donc seul à devoir payer un contenu cofinancé hier par des mécènes intéressés, mais généreux. Presque seul, car il est encore aidé indirectement par l’Etat qui permet aux médias papier historiques de bénéficier de subventions publiques au nom du pluralisme de l’information.

Ceci pose un problème structurel majeur aux lecteurs et aux médias. Car peu de personnes ont les moyens ou la motivation pour payer les contenus à leur coût de production réel.

Surtout dans un contexte où il existe une profusion de contenus gratuits et où le prix d’une information vérifiée, hiérarchisée, vulgarisée sans déformation ne semble pas évident pour une majorité de concitoyens.

Impossible de payer aujourd’hui le même produit deux fois plus cher, alors que l’étal d’à côté semble proposer le même gratuitement.

Il est plus judicieux de se demander quelle est la valeur d’usage et valeur perçue de l’information que l’on propose, en essayant de coller à ce prix “psychologique”. Diffusez dans un premier temps vos meilleurs contenus, pour faire connaître vos atouts, puis limitez-en l’accès pour en faire un produit d’appel. Ces contenus très coûteux à produire financeront les autres. Comme les enquêtes longues de Mediapart financent les autres dossiers.

6Il faut diffuser ces contenus sur les réseaux sociaux

Oui, mais pas n’importe comment ! Faire connaître sa marque, la qualité de sa production éditoriale certes. Mais assez rapidement, il faut faire venir les lecteurs chez soi.

Pourquoi ? Parce que les accès directs augmentent la transformation en abonnés, comme le montre l’étude 2019 du Reuters Institute :

Digital News Report 2019

Twitter est un outil très intéressant de sourcing, de veille et un forum ouvert très riche et utile entre professionnels des médias. Mais ce n’est pas un vecteur efficace de trafic pour les médias.

Facebook est plus puissant en terme de trafic, mais pensez bien à ne pas trop donner, même si les contenus sans lien bénéficient d’un meilleur reach.

Travaillez l’acquisition de trafic, la rétention et le temps passé sur VOS sites. Passez plus de temps sur les newsletters que sur Twitter. Proposez des services exclusifs qui justifient une visite du lecteur hors de chez lui (Facebook).

7Le marketing, ce n’est pas sorcier. On sait faire.

Les techniques marketing ne sont pas inaccessibles, c’est vrai. Mais c’est un métier qui prend du temps si on veut bien le faire.

Laurent Mauriac, créateur de Brief.me a fait appel à un expert Edmond Espenel, notamment pour la mise en place de techniques de marketing-automation.

Capture d’écran : outil Bluenote

La détermination d’un prix crédible, la conception d’offres commerciales claires, cohérentes et attractives est une tâche qui requiert de l’expérience et ne se fait pas au doigt mouillé (ni en s’alignant simplement sur les concurrents).

La mise en place d’un paywall ou d’un modèle freemium réclame un suivi d’indicateurs qu’il faut affiner pour en tirer un enseignement commercial mais également éditorial.

L’examen des bons indicateurs aussi est clé ! Le nombre de vues d’un article n’est pas déterminant dans un objectif d’abonnement. Il est beaucoup plus important de mesurer le fameux engagement, comme le fait Le Temps notamment.

Les informations de lecture permettent aussi d’adapter et d’améliorer l’offre d’information, le produit vendu – un processus clé dans le succès ou pas d’une proposition commerciale d’abonnement.

Recrutez de bons experts si vous ne les avez pas en interne. Mettez un minimum de moyens humains pour penser et traiter les données. Ayez une souplesse maximale sur l’offre, mais un suivi régulier pour affiner le produit.

Faire payer les lecteurs sur le web n’est pas une promenade de santé. Il y a beaucoup de titres sur un segment réduit de la population (environ 10% maximum de la population française selon Reuters). Raison de plus pour être efficace et se débarrasser de ses illusions, avant d’entamer la bataille éditoriale, marketing, commerciale.

Source photo : visualhunt.com

Liens vagabonds : les bonnes pratiques des médias pour couvrir le coronavirus

À retenir cette semaine 

Coronavirus et information, bonnes pratiques – Au coeur de la désinformation et des reportages alarmistes sur le coronavirus, les médias cherchent un moyen pour informer de manière responsable. Les conseils clés : limiter des adjectifs anxiogènes, contextualiser l’épidémie, démonter des intox et suggérer des actions concrètes. Pour informer sur le COVID-19, des podcasts et newsletters se créent, ainsi que de nouveaux formats sur les réseaux sociaux – L’Organisation mondiale de la Santé rejoint TikTok pour diffuser des informations vérifiées sur le virus.

Annulation des conférences tech & média – Après l’annulation du Congrès Mondial du Mobile il y a 3 semaines, le virus continue à “disrupter” le déroulement des conférences. Google a annulé sa conférence annuelle dédiée aux développeurs. Les géants de la tech et des médias comme Facebook, Netflix, Twitter, Apple et Warner Media se sont désistés du festival South by Southwest, longtemps maintenu malgré une pétition de + 53 000 signatures en faveur de son annulation. Annulation qui a finalement eu lieu ce vendredi. Les conférences de journalisme comme Splice Beta ou le Festival international du journalisme en Italie sont également atteints. En tout, une perte estimée à plus d’un milliard de dollars, entre Google I/O, Facebook F8, SXSW et le Congrès mobile de Barcelone… 

Uber & régulation des plateformes – La Cour de cassation requalifie en salarié les chauffeurs Uber, remettant ainsi en cause le modèle économique de la plateforme. L’arrêt constitue un avertissement pour l’ensemble des start-ups collaboratives qui se sont inspirées du modèle économique d’Uber. En même temps, les candidats à la Mairie de Paris prônent une reprise en main des données générées par des plateformes comme Uber, Airbnb et Amazon afin de mieux réguler les effets de leurs services sur la ville.

3 CHIFFRES

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE 

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@jsmittyyROUND 3: Chubby College guy VS 15 year old dancer. Who won? ##duet with @charlidamelio♬ Sean Paul – Get Busy (Shake That Thing) – laurieelle

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IMMERSION, 360, VR, AR

JEUX VIDEO, eSPORT

5G, 8K

TECH, STARTUPS, INNOVATION, TRANSFO NUM

 

ES avec l’équipe Méta-Media

L’inquiétante trajectoire de la consommation énergétique du numérique

Par Fabrice Flipo, professeur en philosophie sociale et politique, épistémologie et histoire des sciences et techniques, Institut Mines-Télécom. Billet originellement publié sur The Conversation et re-publié sur Méta-Media avec autorisation.

Le Conseil général de l’économie, de l’industrie, de l’énergie et des technologies (CGEIET) a publié en novembre un rapport sur la consommation d’énergie du numérique en France. L’étude recense le parc, liste les consommations et en déduit leur montant global.

Les résultats sont plutôt rassurants. Par rapport à 2008, la consommation numérique au niveau national semble stabilisée.

Les transformations en cours (croissance des usages vidéo, « numérisation de l’économie », « plate-formisation », etc.) ne semblent pas avoir de conséquences sur la dépense énergétique.

Un constat qui s’expliquerait par les gains en efficacité énergétique, et par le fait que la progression de la consommation des smartphones et data centers a été compensée par le déclin des télévisions et des PC.

Ces conclusions, au premier abord optimistes, méritent toutefois un examen plus approfondi.

61 millions de smartphones en France

Avant tout, voici quelques repères donnés par le rapport pour appréhender l’ampleur du parc numérique français. Le pays compte 61 millions de smartphones en service, 64 millions d’ordinateurs, 42 de téléviseurs, 6 millions de tablettes, 30 millions de boxCes volumes déjà importants sont toutefois à prendre avec des pincettes, les auteurs du rapport estimant avoir fortement sous-évalué les équipements professionnels.

Les consommations. CGEIETCC BY-NC-SA

Le rapport prévoit dans les prochaines années une croissance du parc de smartphones (notamment chez les personnes âgées), une baisse de celui des PC, la stabilisation des tablettes et une saturation du temps passé sur écran (qui s’établit aujourd’hui à 41h/semaine).

Le texte suggère néanmoins de rester attentif, notamment sur les nouveaux usages : la vidéo 4K puis 8K, les jeux sur cloud via 5G, la voiture connectée ou autonome, l’installation grandissante de centres de données en France et le stockage de données… Une hausse de 10 % de la vidéo en 4K en 2030 produirait à lui seul une hausse de 10 % de la consommation électrique globale du numérique.

Nous pensons que ces conclusions rassurantes doivent être pour le moins tempérées, pour trois principales raisons.

L’efficacité énergétique, pas éternelle

La première est l’efficacité énergétique. Le célèbre énergéticien Jonathan Koomey a établi en 2011 que la puissance de calcul par joule double tous les 1,57 ans.

Mais cette « loi » de Koomey résulte d’observations sur quelques décennies seulement : une éternité, à l’échelle du marketing. Pourtant, le principe de base du numérique est toujours le même, depuis l’invention du transistor (1947) : utiliser le déplacement des électrons pour mécaniser le traitement de l’information. La cause principale de la réduction de la consommation est la miniaturisation.

Or, il existe un seuil minimal de consommation d’énergie physique pour déplacer un électron, dit « minimum de Landauer ». Un tel minimum théorique ne peut être qu’approché, en termes technologiques. Ce qui signifie que l’efficacité énergétique va ralentir puis s’arrêter. Plus la technologie le côtoiera, plus les progrès seront difficiles : on retrouve en quelque sorte la loi des rendements décroissants établie par Ricardo voici deux siècles, à propos de la productivité de la terre.

La seule manière de surmonter la barrière serait de changer de paradigme technologique : déployer l’ordinateur quantique à grande échelle, dont la puissance de calcul est indépendante de sa consommation énergétique. Mais le saut à accomplir est gigantesque et prendra des décennies, s’il se produit.

Une croissance des données exponentielle

La seconde raison pour laquelle le constat du rapport est à relativiser est la croissance du trafic et de la puissance de calcul appelée.

Selon l’entreprise informatique américaine Cisco, le trafic décuple actuellement tous les 10 ans. Suivant cette « loi », il sera multiplié par 1 000 d’ici 30 ans. Aujourd’hui, un tel débit est impossible : l’infrastructure cuivre-4G ne le permet pas. La 5G et la fibre optique rendraient possible une telle évolution, d’où les débats actuels.

Regarder une vidéo sur un smartphone implique que des machines numériques – téléphone, centres de données – exécutent des instructions pour activer les pixels de l’écran, générant l’image et son changement. Les usages du numérique génèrent ainsi de la puissance de calcul, c’est-à-dire une quantité d’instructions exécutées par les machines. Cette puissance de calcul appelée n’a pas de rapport évident avec le trafic. Un simple SMS peut aussi bien déclencher quelques pixels sur un vieux Nokia ou un supercalculateur, même si bien entendu, la consommation d’énergie ne sera pas la même.

Dans un document datant déjà de quelques années, l’industrie des semi-conducteurs a tracé une autre « loi » : celle de la croissance régulière de la puissance de calcul appelée à l’échelle mondiale. L’étude montre qu’à ce rythme, le numérique aurait besoin, en 2040, de la totalité de l’énergie mondiale produite en 2010.

Ce résultat vaut pour des systèmes pourvus du profil moyen de performance de 2015, date de rédaction du document. L’étude envisage aussi l’hypothèse d’un parc mondial pourvu d’une efficacité énergétique 1000 fois supérieure. L’échéance ne serait décalée que de 10 ans : 2050. Si l’ensemble du parc atteignait la « limite de Landauer », ce qui est impossible, alors c’est en 2070 que la totalité de l’énergie mondiale (en date de 2010) serait consommée par le numérique.

Numérisation sans limites

Le rapport ne dit pas que les usages énergivores ne sont pas quelques pratiques isolées de consommateurs étourdis. Ce sont des investissements industriels colossaux, justifiés par le souci d’utiliser les fantastiques vertus « immatérielles » du numérique.

De toutes parts, on se passionne pour l’IA. L’avenir de l’automobile ne semble plus pouvoir être pensé hors du véhicule autonome. Microsoft envisage un marché de 7 milliards de joueurs en ligne. L’e-sport se développe. L’industrie 4.0 et l’Internet des objets (IdO) sont présentés comme des évolutions irréversibles. Le big data est le pétrole de demain, etc.

Or, donnons quelques chiffres. Strubell, Ganesh & McCallum ont montré, à partir d’un réseau de neurones courant utilisé pour traiter le langage naturel, qu’un entraînement consommait 350 tonnes de CO₂, soit 300 allers-retours New York – San Francisco. En 2016, Intel annonçait que la voiture autonome consommerait 4 petaoctets… par jour, sachant qu’en 2020 une personne génère ou fait transiter 2 GB/jour : 2 millions de fois plus. Le chiffre annoncé en 2020 est plutôt de 1 à 2 TB/heure, soit 5000 fois plus que le trafic individuel.

Une caméra de surveillance enregistre 8 à 15 images/seconde. Si l’image est de 4 Mo, on arrive à 60Mo/s, sans compression, soit 200 Go/heure : c’est tout sauf un détail dans l’écosystème énergétique du numérique. Le rapport EDNA de l’IEA pointe ce risque. La « vidéo volumétrique », à base de caméras 5K, génère un flux de 1 To… toutes les 10 secondes. Intel estime que ce format est « le futur d’Hollywood » !

Le jeu en ligne consomme déjà plus, en Californie, que la puissance appelée par les chauffe-eau électriques, les machines à laver, les machines à laver la vaisselle, les sèche-linge ou les cuisinières électriques.

Des émissions en hausse dans tous les secteurs

Tout ça pour quoi, exactement ? C’est le troisième point. En quoi le numérique contribue-t-il au « développement durable » ? À réduire les émissions de GES ? À sauver les sols, la biodiversité, etc. ?

Le rapport Smart 2020 promettait en 2008 20 % de réduction des gaz à effet de serre, grâce au numérique. Nous sommes en 2020 et rien ne s’est produit. Le secteur TIC représente 3 % des émissions de GES planétaires, ce que prévoyait plus ou moins le rapport. Mais pour les autres secteurs, rien ne s’est réalisé : alors que le numérique s’est largement diffusé, les émissions augmentent partout.

Les techniques mises en avant se sont pourtant diffusées : les moteurs « intelligents » ont partout progressé, la logistique a massivement recours au numérique et bientôt à l’intelligence artificielle, sans parler de l’usage courant de la vidéoconférence, du e-commerce et des logiciels de guidage dans les transports. Les réseaux énergétiques sont pilotés électroniquement. Mais les réductions ne se sont pas produites, au contraire…

Aucun « découplage » des émissions avec la croissance économique n’est en vue, ni sous l’angle des GES ni sous celui d’autres paramètres tels que la consommation de matériaux. L’OCDE prévoit que la consommation de matière triplera quasiment d’ici 2060.

Effet rebond

Le coupable, dit le rapport Smart 2020, est « l’effet rebond ». Celui-ci repose sur le « paradoxe de Jevons » (1865), qui énonce que tout progrès dans l’efficacité énergétique se traduit par une hausse des consommations.

Curieux paradoxe, à vrai dire. Les différentes formes « d’effet rebond » (systémique, etc) rappellent quelque chose de connu : elles peuvent prendre les gains de productivité, tels qu’on les trouve par exemple chez Schumpeter ou même Adam Smith (1776).

Un article méconnu montre d’ailleurs que dans le cadre de l’analyse néoclassique, qui suppose que les agents cherchent à maximiser leurs gains, le paradoxe devient une règle, suivant laquelle tout gain en efficacité qui se doublerait d’un gain économique se traduit à coup sûr par une consommation croissante. Or les gains en efficacité évoqués jusqu’ici (« loi de Koomey », etc.) ont généralement cette propriété.

Un rapport de General Electric illustre très bien la difficulté. L’entreprise se félicite que l’usage des smart grids lui permette de réduire les émissions de CO2 et de faire des économies ; la réduction de GES est donc profitable. Mais que va faire l’entreprise de ces gains ? Rien n’est dit à ce sujet. Va-t-elle les réinvestir dans le consommer plus ? Ou va-t-elle choisir d’autres priorités ? Rien ne l’indique, le document montre que les priorités générales de l’entreprise restent inchangées, il s’agit toujours de « satisfaire des besoins » qui vont évidemment croissant.

Le numérique menace la planète et ses habitants

Déployer la 5G sans interroger et encadrer ses usages va donc ouvrir la voie à toutes ces applications mortifères. L’économie numérique risque d’achever le climat et la biodiversité, et non pas la sauver. Vivrons-nous l’effondrement le plus grand et le mieux monitoré de tous les temps ? Elon Musk parle de se réfugier sur Mars, et les plus riches achètent des propriétés bien défendues dans les zones qui seront les moins touchées par le désastre global. Car le réchauffement climatique menace l’agriculture : entre manger et surfer, il faut choisir. Ceux qui ont capturé la valeur avec les réseaux numériques ont la tentation de s’en servir pour échapper à leurs responsabilités.

Que faire ? Sans doute, exactement l’inverse de ce que prévoit l’industrie : interdire la 8K ou à défaut décourager son usage, réserver l’IA à des usages restreints à forte utilité sociale ou environnementale, limiter la puissance drastiquement appelée de l’e-sport, ne pas déployer la 5G à grande échelle, assurer une infrastructure numérique restreinte et résiliente et d’accès universel permettant de conserver des usages low-tech et peu consommateurs de calcul et de bande passante. Favoriser les systèmes mécaniques ou prévoir du numérique débrayable, ne rendant pas inopérantes les « techniques de réserve ». Prendre conscience des enjeux. Se réveiller.

The ConversationCrédit photo : Federico Beccari – Unsplash

[Documentaire] Green Blood Project dénonce les crimes environnementaux de l’industrie minière

Par Laure Delmoly, France Télévisions, MediaLab

Forbidden stories, le collectif qui poursuit les enquêtes de journalistes menacés ou assassinés s’empare du sujet climat. Green Blood Project est le résultat d’une enquête collaborative mondiale sur le coût humain et écologique de l’industrie minière. 40 journalistes, 15 médias (dont France Télévisions) et 8 mois d’enquête pour dénoncer des crimes environnementaux en Inde, au Guatemala et en Tanzanie. Le projet fait l’objet d’une série documentaire disponible en replay sur france.tv.

Dénoncer des crimes environnementaux sur 3 continents

Green Blood Project révèle les scandales liés à l’extraction minière à l’échelle de trois continents : l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique. 

1. En Inde avec l’assassinat de Jagendra Singh qui enquêtait sur la compromission d’un ministre de l’Uttar Pradesh dans les mafias d’extraction du sable.

2. Au Guatemala avec l’enquête de Carlos Choc. Ce journaliste a dénoncé les conséquences de l’exploitation de la plus grande mine de nickel du pays – détenue par le groupe russe Solway – sur les habitants de El Estor. Il fait aujourd’hui l’objet d’un mandat d’arrêt.

3. En Tanzanie où le journaliste Jabir Idrissa a révélé les agissements autour de l’extraction de la mine d’or de Mara-Nord. Il a ensuite été mis à l’écart de toute activité journalistique. 

L’enquête a été publiée la semaine du 17 juin 2019 dans 30 organes de presse du monde entier.

Le projet de documentaire  – réalisé par Arthur Bouvart et Jules Giraudat – était intégré à l’enquête.

« Ce qui nous a plu dans le projet, c’est le parti pris audacieux d’écrire un documentaire avec les codes de fiction : le récit feuilletonnant. Green Blood Project, ce n’est pas un sujet par épisode mais plusieurs histoires entrelacées qui avancent au fil des 4 épisodes »explique Anne Gouraud, Directrice déléguée du pôle documentaire Découverte/Science de France tv.

« Le temps long du documentaire permet de rendre compte de l’impact de la publication de l’enquête dans la presse internationale en juin 2019 : l’usine en Amérique latine a fermé et l’extraction de sable en Inde est désormais interdite en dehors des quotas légaux » ajoute Anne Gouraud.

Une collaboration journalistique internationale

Forbidden Stories est un collectif international fondé en 2017 par Laurent Richard, ancien journaliste de l’équipe Cash Investigation. Le collectif a été créé suite à l’assassinat de la journaliste Daphné Caruana Galizia. Il est composé de 40 journalistes d’investigation (presse, radio, tv) issus de différentes rédactions : BBC, The Guardian, Le Monde, France Télévisions, Radio France, Expresso, Süddeutsche Zeitung, Die Zeit, El Pais.

Son objectif ? Reprendre le travail de journalistes menacés, emprisonnés ou assassinés.

« Il s’agit d’envoyer un message aux ennemis de la liberté de la presse : vous pouvez tuer le messager, vous ne tuerez pas le message » Laurent Richard, Journaliste de Cash investigation & Fondateur de Forbidden stories

« Le collectif Forbidden Stories va à l’encontre de la manière dont les journalistes ont été formé : l’idée que les journaux sont rivaux, que nous sommes en compétition pour obtenir un scoop. »Juliette Garside, The Guardian

Journalistes Forbidden Stories

Une menace de plus en plus forte sur les journalistes environnement

« Enquêter sur l’environnement, ce n’est pas juste écrire sur les ours polaires, lire des rapports scientifiques ou aller à des conférences sur le climat. C’est aller sur le terrain là où les gens se battent pour protéger leur terre et leur environnement » Jonathan Watts, The Guardian

En 2015, Reporter sans frontière dénonçait déjà la censure des journalistes environnementaux.

Selon le Committee to Protect Journalists, 13 journalistes ont été assassiné pour avoir enquêté sur des scandales environnementaux depuis 2009. Le CPJ enquête sur 16 autres décès suspects.

Green Blood Project prouve que la collaboration au delà des frontières permet aux journalistes de se faire entendre sur des enjeux environnementaux cruciaux. « Avec le succès des Panama Papers, nous avons compris que plus on est nombreux, plus on a d’impact » analyse Juliette Garside du Guardian. 

* Le documentaire Green Blood Project, French Kiss production/ Forbidden stories /France Télévisions/Ushuaia TV

** Visionnez Green Blood Project sur france.tv 

Source photo : france.tv

Liens vagabonds : journalistes et citoyens restaurent dialogue & confiance

À retenir cette semaine 

Médias & citoyens – Jeudi a eu lieu la restitution de la consultation citoyenne Médias et Citoyens impliquant 11 médias (dont Radio France, France TV et France Media Monde) et un acteur techno (Google News Initiative). Des débats véhéments puis constructifs – durant 3 mois – ont abouti à 250 propositions citoyennes – dont 10 priorisées – pour restaurer le lien de confiance. Les médias se sont engagés à déployer certaines solutions évoquées.

Coronavirus, propagande et tech – Le coronavirus affaiblit la machine de propagande chinoise. Alors que l’État insiste sur l’importance de l’unité nationale, les citoyens tiennent un registre des messages effacés. De l’autre côté du “Firewall”, Facebook interdit les publicités mensongères pour contrer le virus. Et l’industrie tech continue à souffrir en conséquence – Microsoft revoit à la baisse ses résultats au même titre qu’Apple et les conférences tech aux US sont annulées les unes après les autres.

Élections US & désinformation –  La campagne de Mike Bloomberg sème la désinformation sur les réseaux et teste les limites de leur réglementation sur la publicité politique. Twitter a suspendu 70 comptes pro-Bloomberg pour “manipulation”. Or, la grande majorité des Américains font peu confiance à Google, Facebook et Twitter pour contrer toute tentative de manipulation visant à influencer l’élection.

3 CHIFFRES

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE 

Infographie: Deux décennies de transition pour l'industrie musicale | Statista Vous trouverez plus d’infographie sur Statista

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ES avec l’équipe Méta-Media

Les citoyens souhaitent co-produire le journalisme

Par Laure Delmoly, France Télévisions, MediaLab

PARIS – Trois mois de débats, d’abord véhéments puis constructifs, entre citoyens et journalistes d’une douzaine de grands médias d’information français, viennent de déboucher sur 250 propositions. 10 priorités ont été mises en avant cette semaine sur une plateforme collaborative. Le principal message est le souhait des citoyens d’être davantage partie prenante dans la couverture de l’actualité.

La Croix, le groupe EBRA, France Media Monde, France Télévisions, Radio France, TF1, la Voix du Nord, 20 minutes, le Parisien, Ouest France, France Info, et un acteur techno (Google News Initiatives) ont pris des engagements pour changer et doper la confiance. 

250 propositions citoyennes et 10 solutions priorisées par le vote

  1. Permettre aux publics de mieux distinguer journalistes (factuels) et éditorialistes (défendant des partis pris, y compris humoristes et polémistes)
  2. Proposer des débats contradictoires qui assurent une pluralité des points de vue, y compris un panel de citoyens non-experts.
  3. Contraindre les médias à mettre en place un fact-checking en temps réel sur les informations diffusées en direct.
  4. Généraliser la déclaration des conflits d’intérêts des experts sollicités par les médias sur le modèle des Déclarations Publiques d’Intérêt (DPI) dans la santé.
  5. Conserver une traçabilité et un archivage des fausses informations formulées par les personnalités publiques – notamment politiques – qui s’expriment dans les médias. (le « casier infox »)
  6. Proposer une présentation de l’information permettant de mieux appréhender la complexité d’un sujet, par exemple en accédant à une pluralité de points de vue.
  7. Promouvoir une plus grande diversité de profils de journalistes afin de refléter la population (âge, sexe, origine géographique, etc.)  notamment les profils scientifiques.
  8. Publier les éléments de langage fournis aux rédactions par le gouvernement, les partis politiques, les syndicats et les lobbies de manière à pouvoir les distinguer des analyses journalistiques.
  9. Créer un consortium national médias / Etat / police /justice / GAFA / universités / startups ayant pour mission de lutter contre la désinformation et s’appuyant sur des technologies de pointe.
  10. Faire davantage connaître le “médiateur de l’information” et faire évoluer son rôle en mettant en place un collège d’auditeurs / lecteurs / téléspectateurs avec un pouvoir d’interpellation.

Une démarche de co-construction entre journalistes et citoyens

Plus qu’une simple démarche de consultation, ce dialogue entre médias et citoyens, qui s’est déroulé du 4 novembre 2019 au 3 février 2020 est une véritable démarche de co-construction.

Les journalistes des médias partenaires se sont engagés à redoubler d’effort sur 3 sujets communs (lutte contre les fake news, éducation aux médias, association des citoyens à la production de l’information). 

La plateforme a réuni 32 500 visiteurs et 13 200 contributions avec une moyenne de 8 messages par contributeurs et des top contributeurs, très engagés sur la question et force de proposition.

“Les médias devraient gagner de l’argent au vote et non au clic. Le clic est hasardeux alors que le vote est le résultat d’un choix.”  François Very, top contributeur

“Je voudrais des reportages sur du positif et sur des citoyens qui construisent” Emmanuel Zancky, top contributeur

“J’avais un regard très dur sur la profession. Mais je me suis rendue compte que la tâche des journalistes n’est pas facile. Ils sont jugés et jaugés en permanence par des publics très différents. C’est impossible de satisfaire tout le monde.” Nicole Degbo, top contributrice

Les échanges ont eu lieu sur la plateforme en ligne, lors de débats en présentiel et lors d’ateliers d’écriture collective visant à imaginer les médias en 2050A noter que les jeunes se sont peu exprimés sur la plateforme en ligne, lui préférant les ateliers ou les réseaux sociaux.

Les médias s’engagent sur des solutions concrètes

La plupart des rédactions ont ouvert des chantiers et se sont engagés à mieux déployer certains déjà en cours.

Un constat : les journalistes aiment leur public et se disent prêt à faire évoluer la profession. Certains reconnaissent leurs erreurs – information vérifiée trop vite, incapacité à voir venir la crise des gilets jaunes – et s’engagent à redoubler de vigilance.

Les grands axes de travail sont définis : être davantage à l’écoute des citoyens pour faire remonter les sujets, distinguer les faits des commentaires, activer le comparatisme afin de donner de véritables clefs d’analyse. Et François Ernenwein de conclure « Comment voulez-vous que la démocratie vive si les citoyens ne partagent pas un volume raisonnable et éclairé d’information ? La hiérarchisation de l’info est une lecture du monde”.

Crédit photo : Chaunu

Face à l’urgence climatique, The Guardian se mobilise

Par Laure Delmoly, France Télévisions, MediaLab

Depuis 15 ans, The Guardian se démarque des autres médias généralistes en mettant la préoccupation environnementale au coeur de sa ligne éditoriale. Porteur de l’initiative mondiale Covering Climate Now, le quotidien britannique a récemment adopté plusieurs mesures radicales –  intégration du taux de CO2 dans la météo, utilisation d’un vocabulaire plus adéquat, évolution du traitement photo – afin de mieux rendre compte de l’urgence climatique.

Porter l’initiative Covering Climate Now

Lancée en avril 2019 et pilotée par The Guardian, The Nation et la Columbia Journalism Review, Covering Climate Now est une initiative journalistique mondiale de 400 médias partenaires visant à mieux rendre compte des enjeux climatiques.

Les médias partenaires incluent :

La première semaine d’action s’est déroulée du 13 au 20 septembre 2019. Cette opération journalistique visait à alerter sur la crise climatique et ses conséquences en vue du UN Climate Action Summit. A cette occasion, le secrétaire général des Nations Unies  accordait une interview au conglomérat Covering Climate Now.

Le prochaine semaine d’action aura lieu du 19 au 26 avril prochain à l’occasion de la journée de la terre. L’audience cumulée de Covering Climate Now s’élève aujourd’hui à 2 milliards de personnes – à suivre sur Twitter via #CoveringClimateNow.

S’engager vis-à-vis des lecteurs 

Le 17 octobre 2019, The Guardian rédigeait une tribune pour s’engager publiquement face à l’urgence climatique. Cette tribune détaille la ligne éditoriale sur le climat pour les années à venir.

« Nous donnerons une place aux figures majeures de la crise climatique. Nous aborderons les questions liées à l’alimentation et aux transports afin d’aider les lecteurs à adopter un mode de vie plus durable. »

« Nous enquêterons sur les structures économiques et politiques qui sous-tendent l’économie du carbone. Nous étudierons les conséquences de la crise climatique sur d’autres enjeux cruciaux – les inégalités, la migration et la bataille pour les ressources rares. »

Pour permettre une couverture indépendante et qualitative des enjeux climatiques basée sur des faits scientifiques, le quotidien britannique lançait un appel à contribution à ses lecteurs

Un réel succès avec des dons de milliers de lecteurs issus de plus de 100 pays.

L’équipe climat du Guardian est internationale. Elle est constituée de :

Intégrer le taux de CO2 aux prévisions météo 

Depuis avril 2019, The Guardian intègre le taux de CO2 à sa météo.

“Il faut rappeler aux gens que la crise climatique n’est plus un problème d’avenir. Nous devons nous y attaquer maintenant, et chaque jour compte.” a déclaré Katharine Viner, rédactrice en chef du Guardian

Afin de pouvoir comparer, le taux quotidien, mesuré en parties par million (ppm), est fourni avec celui des années précédentes, le taux de référence (correspondant à la période « pré-industrielle ») et le taux considéré comme supportable à long terme (estimé par le climatologue de la NASA James Hansen).

Le taux de CO2 était de 280 ppm en 1958. En 2013, il dépassait le seuil des 400 ppm. Et en avril 2019, il était de 412.96, indique le bulletin météo du Guardian.

Adopter un vocabulaire adéquat

Depuis mai 2019, le quotidien britannique a révisé ses choix sémantiques sur le traitement du climat afin de mieux coller à la réalité

“Notre champ lexical sera adapté à la sévérité de la crise climatique dans laquelle nous sommes engagés » souligne Katharine Viner, rédactrice en chef.

Les principaux changement sémantiques sont consignés dans le guide stylistique

A noter que le Guardian s’aligne sur les chercheurs et politiques (et notamment le Secrétaire Général des Nations Unies) qui ont également fait évoluer leur vocabulaire. 

Réviser le choix photographique

Depuis octobre 2019, le service photo du quotidien britannique a modifié radicalement sa façon de mettre en image la crise climatique. L’objectif : sortir de la logique des « charismatic animals » – ours polaire et panda esseulés – pour illustrer de manière plus directe les conséquences de la crise climatique sur les populations. 

Fiona Shields, Responsable photo au Guardian explique comment elle a dû s’adapter à des articles rédigés par les journalistes faisant état d’une situation de plus en plus alarmante de la part des scientifiques. 

“L’enjeu est avant tout humain. Nous avons choisi des images de personnes portant des masques anti-pollution ou ayant perdu leur maison dans des incendies de forêts. Ces photos sont plus dynamiques. Elles témoignent d’effets beaucoup plus immédiats de la crise climatique » déclare-t-elle au micro de Radio Canada.

Refuser le publicité des compagnies pétrolières 

Le Guardian s’est engagé à refuser toute publicité provenant de compagnies pétrolières et gazières sur leur site internet, leur application et leur édition papier.

“Notre décision est basée sur les années de lobbying de la part de ces entreprises visant à retarder toute mesure significative sur le climat de la part des gouvernements »

 Le quotidien a d’ailleurs lancé la campagne “keep it in the ground” visant à inciter les autres médias à faire de même. Désormais, les publicités du Guardian mettent en avant les activités des compagnies solaires.

Atteindre un taux zéro carbone en 2030

Au delà de la couverture journalistique, le quotidien s’est engagé à réduire de manière significative et durable son empreinte carbone pour atteindre idéalement un taux zéro en 2030. Le quotidien travaille actuellement sur un plan d’action détaillé pour atteindre cet objectif. A commencer par un audit complet du journal sur ce sujet.

Soutenu financièrement par ses lecteurs, The Guardian montre aujourd’hui la voie aux autres médias pour un engagement de qualité et sur la durée. Non seulement le quotidien adopte le ton juste sur l’actualité climatique mais il s’engage à décrypter une crise complexe et au long cours. A voir si cette collaboration journalistique inédite inspirera les médias à s’engager ensemble sur d’autres enjeux cruciaux de l’époque.

Source photo : Edition du Guardian du 15 février 2019 – dessin d’enfant illustrant l’urgence climatique.