Et si le Coronavirus renforçait la Chine au lieu de l’affaiblir ? 10 tendances tech (ou presque) qui montrent pourquoi

Par Fionn Wright, Coach et Producteur de documentaires, en direct de Shanghai. Article traduit et repris avec l’autorisation de l’auteur. L’article d’origine a été publié sur LinkedIn le 10 février 2020

Le virus frappe durement l’économie chinoise, mais il ne s’agit probablement que d’un phénomène temporaire. Le système immunitaire chinois se défend : il construit des hôpitaux en un temps record, ferme complètement une ville et, surtout, toute la nation s’unit pour exprimer son soutien et sa solidarité.

Mario Cavolo a appelé à une réponse globale au Coronavirus dans son post « Something’s not right here folks » qui est devenu viral sur LinkedIn puis sur tous les médias sociaux chinois. Il compare la réponse des médias au Coronavirus à l’épidémie de H1N1 aux États-Unis, en constatant : « ce n’est pas une conspiration, c’est juste une tragédie« , et « ces attaques racistes vicieuses, politiques et xénophobes et la diffamation de tout ce qu’est la Chine doivent cesser« .

Ce qui ne vous brise pas vous rend plus fort. Le peuple chinois est résistant et trouvera des moyens de sortir de cette crise, en revenant probablement encore plus fort qu’avant. Personne ne sait encore combien de temps cela prendra, mais l’esprit chinois n’est pas près d’être ébranlé. Nous avons vu comment l’ingéniosité chinoise en temps de crise a conduit à des modèles de fonctionnement entièrement nouveaux.

Lors de l’épidémie de SRAS en 2003, quand tout le monde avait peur de sortir, Liu Qiangdong, fondateur de JD (Jing Dong, l’un des plus grands détaillants en ligne de Chine), a déplacé les magasins physiques de Zhongguancun vers un magasin en ligne. Ma Yun a compris la demande de commerce électronique et a créé Taobao (la plateforme B2C d’Alibaba).

Al’époque du SRAS, le PIB de la Chine était de 12.000 milliards de yuans en 2003, mais 17 ans plus tard, le PIB de la Chine a atteint 100.000 milliards de yuans, si bien que la capacité anti-risque globale de la Chine a été multipliée par près de 10 depuis lors.

Certaines industries ressentent déjà la douleur de l’épidémie, du F&B et de l’hôtellerie aux compagnies aériennes, en passant par presque tout ce qui est « offline ». Le tourisme mondial est aussi durement touché, car le marché touristique chinois est non seulement le plus important du monde, mais aussi celui qui dépense plus que les numéros 2 et 3 réunis (Américains et Allemands).

Quelques secteurs cependant sont en plein essor : la médecine, la livraison de nourriture et surtout l’éducation en ligne. La modification de l’écosystème pendant la crise oblige les gens à trouver de nouveaux moyens d’accéder à ce dont ils ont besoin.

Malgré les effets à court terme sur de nombreuses industries en Chine, il est peu probable qu’elle ait un impact déstabilisant à long terme sur l’économie chinoise, qui est déjà en plein processus d’ajustement majeur, et cet événement va à bien des égards accélérer le rythme de l’ajustement vers l’adaptabilité et la résilience.

Bon nombre des concepts ci-dessous sont inspirés du célèbre blogueur chinois Shuimuran (水木然) et d’une grande partie des données et des recherches récoltées grâce au Dr. Shirley Yu, économiste politique de Harvard et de la London School of Economics.

1Le shopping hors ligne est terminé

Bien que les Chinois aient déjà pris l’habitude de faire des achats en ligne ces dernières années, il existe encore quelques types de produits que les gens préfèrent acheter dans les magasins. Ces habitudes devraient pratiquement disparaître dans les mois à venir après cette épidémie. Avant l’épidémie, on avait l’habitude d’aller au marché pour acheter des produits frais, mais maintenant, par la force, l’achat de produits d’épicerie en ligne est également devenu la norme.

Depuis que les achats se font en ligne, le magasin physique de l’avenir n’est plus centré sur la « vente de produits », mais sur l' »offre d’expériences«  New Retail. Si le magasin physique se contente d’être uniquement un lieu de vente, il perdra de sa pertinence. Quel que soit le type d’entreprise, il doit être capable de capter les clients en ligne. Les moyens traditionnels de captation des clients, tels que le démarchage ou la publicité traditionnelle, ont de moins en moins de pouvoir et coûteront de plus en plus cher.

L’essentiel pour attirer les clients en ligne est de capter leur attention avec du contenu, en leur offrant une valeur réelle avant qu’ils n’achètent quoi que ce soit. Les entreprises devront créer des contenus de valeur sous diverses formes pour attirer les clients, qu’il s’agisse de textes, de courtes vidéos, de fichiers audio ou d’autres formes plus interactives telles que les jeux. Comme le prédit depuis des années Michael Norris, expert en Chine de la Nouvelle Génération, de plus en plus d’éléments dans la chaîne de valeurs de la vente seront proposés gratuitement, et vont se rapprocher infiniment de zéro profit direct, de sorte que les entreprises devront trouver d’autres moyens de générer des flux de revenus. La publicité peut être davantage facturée, ou des partenariats peuvent être créés pour conditionner et regrouper des produits et des services, afin d’attirer les clients vers la découverte de nouveaux produits dans leur champ d’intérêt. L’attention est aujourd’hui la ressource la plus précieuse sur terre.

2L’éducation en ligne va commencer à remplacer l’éducation hors ligne

Pour la toute première fois, les enfants chinois sont scolarisés à domicile depuis plus d’une semaine. Tout à coup, une toute nouvelle possibilité s’est ouverte. Alors qu’auparavant, l’éducation en ligne était utilisée pour compléter l’éducation hors ligne, nous allons commencer à voir l’éducation en ligne commencer à remplacer des parties de l’éducation hors ligne. De nouveaux modèles permettant de le faire plus efficacement sont en train de voir le jour en ce moment même, et les Chinois commencent à se rendre compte que le temps qu’il faut pour se déplacer est en fait un temps précieux qui pourrait être utilisé pour apprendre.

Tout comme l’internet a changé la voie de circulation des produits, il a également modifié la voie de transmission des connaissances. L’éducation en ligne démocratise les ressources éducatives supérieures, et c’est exactement le problème central de l’éducation chinoise. Auparavant, chaque professeur ne pouvait enseigner que devant des dizaines ou des centaines de personnes, mais aujourd’hui, un seul professeur peut atteindre des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes en ligne, et ces étudiants viennent de tout le pays, y compris de régions peu développées qui ont accès à Internet. Maintenant que la structure d’une salle de classe n’est plus un obstacle, nous allons assister à des classes constituées de milliers d’élèves, enseignées par le meilleur professeur dans chaque matière, ainsi qu’à une augmentation de l’enseignement individualisé (one-to-few) et de l’enseignement individuel (one-to-one).

3Le travail à domicile devient la norme

Plus l’épidémie se prolonge, plus les Chinois s’habituent à travailler à domicile. Nous verrons une tendance se poursuivre : des carrières indépendantes des emplois traditionnels, communément appelées « slash careers », comme les freelances et les KOL, qui n’ont pas besoin de bureaux traditionnels. Le marché de la location de bureaux en 2020 va probablement chuter, à l’exception potentielle de quelques espaces de Co-Working malgré le fiasco de WeWork. La popularité des logiciels de bureautique qui permettent de réaliser un travail collaboratif va encore accélérer. La porchaine étape est le modèle de « bureau en ligne ». Une Chine en ligne est en train de voir le jour, et la Chine deviendra la référence mondiale pour un nouveau type de travail.

Des outils et des fonctionnalités de collaboration entièrement nouveaux seront mis à disposition à une vitesse lumière. Des régions émergentes, comme en Afrique, devanceront le monde développé en les adoptant comme elles l’ont fait avec les monnaies numériques, et deviendront ainsi plus compétitives dans certains domaines. Les cinq villes de développeurs de logiciels dont la croissance est la plus rapide se trouvent toutes en Afrique, et ces centres technologiques adopteront de plus en plus de modes de fonctionnement chinois avec des applications chinoises sur des appareils chinois.

4Une société plus soucieuse de la santé, fondée sur les biotechnologies

Les Chinois vont commencer à moins sacrifier leur santé pour de l’argent, atteignant les limites des horaires de travail « 996 ». La santé physique et mentale sera le principal indicateur de la valeur d’une personne à l’avenir, et les Chinois prendront des décisions plus conscientes de leur mode de vie. L’identification et la réaction au virus favoriseront la percée de l’ensemble de la médecine et de la technologie médicale, en particulier pour sensibiliser et attirer l’attention de toute la nation sur le pouvoir de la biotechnologie. Cette épidémie nous a montré l’importance d’un système médical scientifique. Au début du moins, les nouvelles de Wuhan ne parlaient que de la pénurie de ressources médicales. Le cœur des problèmes médicaux réside dans l’allocation efficace des ressources médicales, la capacité de programmation des ressources médicales à des moments critiques, et la coordination et le partage de ces ressources.

Le réseau de crédit social lié à la surveillance de la sûreté et de la sécurité va s’étendre à la santé des individus. Le gouvernement saura qui est malade quand, et parfois même avant que l’individu n’en soit lui-même conscient. Cela pourrait se faire directement sous forme de caméras infrarouges pour détecter les personnes avec de la fièvre au sein d’une foule, ou indirectement, par les types de produits que les gens achètent, en prédisant des indicateurs de santé basés sur les données importantes des autres personnes qui consomment régulièrement ces produits. Si des actions comme l’achat de couches peuvent déjà donner un crédit social, cela peut s’étendre à l’achat de produits sains par rapport au junkfood, comme dans les pays développés où le sucre, les cigarettes ou l’alcool sont plus taxés. Plus on est en bonne santé, grâce à une alimentation saine, à l’achat de produits liés à la santé et peut-être même à des équipements ou des cours d’exercice, plus on aura de chances d’être performant et de diminuer la charge pour société. C’est une donnée délicate à mesurer, mais à mesure que les données arrivent et sont analysées, les conclusions peuvent être testées, mesurées et mises en œuvre par itérations.

5Accélération de l’intégration des villes intelligentes

Wuhan est une ville de plus de 11 millions d’habitants, qui compte neuf provinces et qui a été fermée en pleine ruée du Nouvel An Chinois, la plus grande migration annuelle de personnes sur la planète. Si la situation de chaque citoyen de Wuhan est connue, si chaque personne peut être suivie avec précision et si chaque flux migratoire peut être localisé, alors la question des déplacements pourra-t-être traitée de manière plus ordonnée.

Les villes intelligentes de la Chine comprennent : la gestion du trafic, la chaîne logistique d’approvisionnement, la préparation aux situations d’urgence et la traçabilité des informations, qui seront entièrement basées sur des données, augmentées de l’intelligence artificielle pour la prévision. Cela reflète le niveau de gestion de l’ensemble de la société. Grâce aux villes intelligentes, la Chine disposera de moyens de gouvernance scientifique davantage fondés sur des données. La gouvernance moderne est de plus en plus basée sur les données, avec la santé et la sécurité des personnes comme première considération. Après cette épidémie, le pays tirera les leçons de l’expérience et des enseignements, analysera ce qui a bien fonctionné et élaborera de nouveaux systèmes pour intégrer ces enseignements dans le tissu social.

6La Chine passe à la vitesse supérieure

Lorsque nous parlons de la vitesse de la Chine, nous pensons à la vitesse des infrastructures, à la vitesse des trains à grande vitesse et à la vitesse 5G. Après cette épidémie, nous aurons la vitesse de la coordination stratégique, la vitesse de la recherche et du développement en temps de crise, et la vitesse de la réponse de la sécurité publique. Dans cette épidémie, des fournitures du monde entier sont livrées à Wuhan, avec le soutien de géants technologiques comme JD, le plus grand détaillant du pays. Les avantages de la logistique chinoise ont été pleinement démontrés, et les stocks de Wuhan ont été rapidement reconstitués. Même les rares ressources médicales ont été déployées efficacement dans tout le pays, ce qui constitue un véritable miracle de la logistique moderne.

Le 1er novembre, la Chine a officiellement lancé des réseaux commerciaux 5G dans les grandes villes. Huawei a commencé la recherche et le développement des technologies 6G depuis longtemps. En 2019, la Chine a annoncé que le secteur du P2P (peer-to-peer), son moyen de financement alternatif autrefois très dynamique, aura complètement disparu dans les deux ans. Ce qui émerge rapidement, c’est le secteur néobancaire chinois, les banques sur Internet sans aucun lieu physique de vente au détail. Le gouvernement central encouragera les grandes entreprises technologiques chinoises disposant d’un grand nombre de données sur les consommateurs à entrer dans l’arène du néobanking. Actuellement, la liste pourrait inclure les licornes technologiques chinoises Bytedance (société mère de Douyin, Tiktok en Chine avec plus de 400 millions d’utilisateurs actifs par jour), Meituan Dianping (plate-forme de livraison de nourriture et de services qui se développe plus rapidement que prévu), et Xiaomi (l’un des producteurs qui grandit le plus vite dans le monde).

Les néobanques chinoises sont les leaders mondiaux en matière d’innovations dans le domaine de la Fintech, offrant des microcrédits en 3 minutes, selon le modèle commercial 3-1-0 : 3 minutes pour faire une demande et prendre une décision de prêt, 1 seconde pour débloquer le prêt et 0 intervention humaine. La Chine devrait lancer sa monnaie numérique en 2020, le yuan numérique basé sur la blockchain, qui en fait essentiellement une cryptomonnaie, sans ses caractéristiques communes comme la décentralisation. La loi sur la cryptomonnaie a été officiellement mise en œuvre en Chine le 1er janvier 2020. La monnaie numérique, avec les caratéristiques de la blockchain qui sont la traçabilité et l’authentification, permettra à la Banque centrale chinoise de surveiller et de contrôler efficacement les flux de capitaux. Cela permet à la Chine d’internationaliser davantage le Yuan en tant que monnaie de commerce, d’investissement et de réserve dans les régions de la Nouvelle Route de la Soie.

Alibaba a mis en place un fonds spécial d’un milliard de yuans pour les fournitures médicales, qui est utilisé pour acheter des fournitures médicales dans le pays et à l’étranger. En plus de la recherche de ressources mondiales de la société, les Chinois du monde entier ont également lancé un approvisionnement vers la Chine. La Chine, en l’apparence « gelée », est en fait engagée dans une allocation stratégique de matériel à grande échelle. Après cette épidémie, nous verrons la capacité de coordination du matériel stratégique de la Chine non seulement en temps de crise, mais dans le monde des affaires de tous les jours.

7La Chine a un plan d’urgence pour son plan d’urgence

Dans le rapport annuel de la Conférence de travail sur l’économie centrale formulant les priorités économiques pour 2020, la Chine a souligné la nécessité d’être prête pour un « plan d’urgence » pour 2020. Ce plan d’urgence ne serait pas élaboré sur la base d’un modèle de marché libéral, au cas où le « modèle chinois » ne donnerait pas les résultats escomptés. Dans la pensée économique actuelle de la Chine sous Xi Jinping, la Chine est devenue plus profondément enracinée dans un mélange unique de principes économiques de marché et de caractéristiques socialistes.

En 2019, des partenariats stratégiques ont été développées entre Alibaba, Tencent et les plus grands organismes d’infrastructure et de télécommunications de l’État, afin d’aider ce dernier à améliorer sa compétitivité technologique dans le cadre de l’initiative « Nouvelle Route de la soie ». Le « plan de contingence » favorise l’indépendance économique de la Chine par rapport aux États-Unis. Ce plan d’urgence ne vise pas à libéraliser le marché, mais plutôt à accroître le contrôle de l’État.

La Chine a décidé de retirer tous les ordinateurs et systèmes d’exploitation étrangers de tous les secteurs de l’État d’ici 2022, dans un souci de contrôle économique et nationale. Si la Chine peut créer presque tous les composants techniques, elle n’a pas encore rattrapé son retard en matière de puces informatiques. La Chine est en train de canaliser 29 milliards de dollars avec un « Fonds semi-conducteurs » soutenu par l’État pour développer l’industrie des puces, et bien que les commentateurs occidentaux soient sceptiques quant à la capacité de la Chine à rattraper son retard, la question n’est pas si, mais quand la Chine rattrapera son retard sur le secteur.

8La Chine va se concentrer sur la stabilité interne

La stabilité de l’emploi est l’enjeu principal en Chine. La guerre commerciale a un impact direct sur le marché du travail chinois, car les fabricants quittent la Chine. La Chine est en train de recalibrer les itinéraires de sa chaîne d’approvisionnement mondiale, en se concentrant principalement sur son initiative « Route de la Soie » ainsi que sur l’UE, afin de compenser la perte d’emplois liés au commerce.

Le principe directeur du président Xi Jinping pour le secteur immobilier chinois en plein essor, selon lequel les propriétés sont « destinées à la vie et non à l’investissement », sera maintenu en 2020. La Chine compte actuellement 400 millions de personnes appartenant à la classe moyenne et, d’ici 2035, ce chiffre devrait doubler pour atteindre 800 millions. Afin de favoriser une consommation durable en Chine, des réformes structurelles devront être menées dans les domaines de la santé, de la protection sociale et des retraites, afin que la classe moyenne puisse se permettre d’épargner moins et de dépenser plus.

Malgré ce que les médias occidentaux affichent, le sentiment sur le terrain est que la Chine n’a jamais été aussi unie. Le gouvernement a investi pour soutenir l’ensemble du pays dans cette crise. Des travailleurs médicaux et des soldats de tout le pays se sont déplacés à Wuhan, construisant deux hôpitaux en 10 jours avec des robots 5G pour les soutenir à l’intérieur de l’hôpital. La participation d’individus, d’entreprises, d’organisations d’aide sociale et de Chinois, tant au niveau national qu’international, a permis de mettre en place une collaboration systématique à une échelle jamais vue auparavant.

Les Chinois à l’étranger sont de plus en plus connectés avec la Chine grâce à WeChat et à d’autres plateformes de médias sociaux comme Douyin. Cela crée un écosystème mondial de Chinois solidaires qui peuvent se soutenir mutuellement en temps de crise et continuer à coopérer dans la vie de tous les jours. Un certain sentiment de fierté nationale se réflète sur ces réseaux sociaux, à travers des memes qui démontrent la façon dont le monde développé est en retard et lent à bien des égards, même s’ils soulignent la qualité de leur vie à l’extérieur de la Chine.

9Les entreprises chinoises vont se développer à l’étranger

Les entreprises chinoises vont commencer à chercher plus activement à faire des affaires à l’étranger pour diversifier leurs marchés, de la même manière qu’un investisseur avisé diversifie son portefeuille pour amortir l’effet d’une crise. Le sentiment anti-chinois dans les pays développés fait qu’il est difficile pour les entreprises ouvertement chinoises de bien faire (à quelques exceptions près comme DJI, un producteur de drones). Huawei est en tête du peloton ici, nageant à contre-courant de beaucoup de pression, et s’en sort plutôt bien malgré la controverse internationale. Mais Huawei n’est que la première des nombreuses entreprises chinoises qui vont s’étendre au-delà de ses frontières au cours de la prochaine décennie.

Toutes les entreprises n’ont pas la résilience ou la portée de Huawei et vont plutôt se concentrer sur les économies en développement qui sont plus ouvertes aux produits chinois. Le revenu disponible dans ces pays augmente et, avec 85 % de la population mondiale vivant dans le monde en développement (20 % en Chine), ce qui représente 99 % de la croissance mondiale, la Chine fait ses paris pour les prochaines décennies. Des entreprises comme Transsion, qui a effectivement conquis plus de 50 % du marché africain des smartphones (Samsung était numéro 2 avec 10 %) concentre tous ses efforts en Afrique, et ne vend pas du tout en Chine. Elles ont réussi à le faire en concevant des produits entièrement adaptés au marché, comme un smartphone optimisé à la capture de photos de personnes à la peau plus foncée.

Nous verrons d’autres exemples d’entreprises chinoises de ce type qui exploitent les avantages de l’infrastructure technologique chinoise et les appliquent pour répondre aux besoins non satisfaits des marchés extérieurs, notamment des économies en développement. Nous verrons beaucoup de ces entrepriseschinoises s’appuyer sur l’infrastructure logistique mise en place dans le cadre de l’initiative « Nouvelle Route de la Soie » ou sur l’infrastructure numérique construite par des entreprises comme Huawei et Transsion. La familiarité et l’intégration avec ces formes d’infrastructure leur donneront un avantage évident face aux concurrents occidentaux, qui ont déjà affronté ce même problème de pénétration de marché et de puissance des plateformes face aux géants de la tech comme Google, Facebook ou Apple ces dix dernières années.

Sur les 195 nations souveraines reconnues par l’ONU, Huawei entretient actuellement des relations contractuelles avec 172 pays, englobant le monde en développement. La première priorité stratégique de Huawei sera de conquérir le monde développé en 2020. La difficulté pour Huawei d’accéder aux infrastructures 5G de l’UE réside dans la réglementation, par opposition à une interdiction totale aux États-Unis (et dans trois autres pays : l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon). La réussite de la percée de Huawei en Europe sera un test fondamental de la puissance technologique de la Chine ainsi qu’un test de ses relations de plus en plus fragiles avec l’Occident. Le Royaume-Uni, contre la volonté des États-Unis, a maintenant partiellement laissé entrer Huawei pour développer son infrastructure 5G, mais fait de son mieux pour l’empêcher d’accéder à des zones susceptibles de compromettre la sécurité nationale.

10Le rêve chinois ne fait que commencer

La Chine a accompli sa mission, vieille de 70 ans, qui consiste à devenir une nation « modérément prospère d’ici 2020 ». Bien qu’il ait ralenti la Chine au début de l’année 2020, le coronavirus ne l’empêchera pas d’atteindre son objectif de devenir un pays pleinement développé d’ici 2050. Vu à l’échelle des décennies, ou de la vision chinoise à long terme des siècles, la crise du coronavirus n’est qu’un détail. Depuis l’Antiquité, la nation chinoise a été confrontée à une multitude de catastrophes, et pourtant elle reste une nation indomptable, qui s’est relevée d’une pauvreté importante au cours des dernières décennies, pour reprendre sa place parmi les pays les plus puissants du monde.

Cette épidémie est l’occasion pour la Chine d’évoluer. Ce sera un test pour les relations économiques et sociales de la Chine, ses relations avec le peuple et le gouvernement, et les relations de la Chine avec le monde. La Chine a déjà impressionné le monde par sa capacité à se mobiliser rapidement à grande échelle pour construire les hôpitaux de Wuhan, et ces initiatives ne sont qu’un petit avant-goût de ce qui viendra.

P.S. Selon la « Law of China Speed », cet article est déjà dépassé au moment où je l’écris.

Liens vagabonds : Bruxelles balaie les solutions de Zuckerberg en matière de régulation

À retenir cette semaine

Facebook & Europe – En visite en Europe, Zuckerberg supplie pour plus de régulation de la Big Tech — mais à ses conditions. Le patron de Facebook soutient la réforme sur la taxation des multinationales, même si cela conduit Facebook à payer plus d’impôts. La plateforme a publié un livre blanc sur la réglementation des contenus haineux en ligne préconisant une obligation de moyens plutôt que de résultatsL’UE rejette ces propositions, qui “ne vont pas assez loin.”

Stratégie européenne du numérique – Que faut-il retenir de la « nouvelle stratégie » numérique européenne ? Pour l’IA, la Commission européenne veut des applications “dignes de confiance” avec un encadrement proportionnel aux risques pour les droits fondamentaux. En matière des données, Bruxelles veut créer un marché unique. Un cadre dans lequel s’inscrira la législation à venir, prévue au plus tôt pour la fin de l’année. 

Coronavirus & tech – Un nouveau rapport prédit l’impact du coronavirus sur l’industrie technologique, Apple évoque déjà une pénurie d’iPhone en raison des difficultés d’approvisionnementEn Chine, la Tech fournit des outils pour faire face à l’épidémie : la création d’une plateforme nationale d’e-learning et des applications éducatives.  L’IA aussi – les entreprise chinoise de reconnaissance faciale affirment pouvoir identifier les visages masqués.

3 CHIFFRES

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Infographie: L'industrie tech grippée par le coronavirus | Statista Vous trouverez plus d’infographie sur Statista

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Crédit photo : NeONBRAND – Unsplash

Dans les coulisses de Douyin, le TikTok chinois

Par Diana Liu, France Télévisions, MediaLab

TikTok, l’application de partage de courtes vidéos qui a connu un essor stupéfiant ces dernières années, n’en est qu’à ses prémices en Occident. Mais sa version chinoise, Douyin, a déjà atteint une certaine maturité. Douyin compte 400 millions d’utilisateurs actifs par jour — une croissance de 60 % en un an, selon le rapport annuel de ByteDance sorti en janvier 2020. Selon eMarketer, 67,9 % des utilisateurs des réseaux sociaux et 59 % des utilisateurs de smartphone en Chine utilisent Douyin. « Douyin, c’est le YouTube de la Chine » affirme Kelvin Zhao, stratège en contenu numérique à Beijing Source Point Interaction Technology.

Plongée dans l’univers de Douyin : ses contenus diversifiés, son usage professionnalisé et sa place dans le secteur de la vidéo courte.

Douyin – qu’est-ce que le « TikTok chinois » ?

Douyin a été lancé en Chine en septembre 2016. L’application permet aux utilisateurs de créer et mettre en ligne des clips synchronisés au rythme d’une musique. Elle a connu un vif succès en raison de ses outils de montage ludiques, son interface de « swipe » intuitive et son algorithme de recommandation addictif. Son slogan : « filmer la belle vie ».

Au commencement, l’audience était principalement constituée de jeunes. Mais aujourd’hui, les 400 millions utilisateurs actifs de Douyin sont issus de toutes les tranches d’âge. En 2019, 460 000 familles ont utilisé Douyin pour faire des portraits de famille, 3,08 millions pour faire des vidéos parent-enfants et 7,09 millions pour partager leurs photos et vidéos de mariage. « Les utilisateurs incluent des jeunes, des personnes d’âge mûr et des personnes âgées » explique LiuYu, journaliste et animatrice radio au Groupe Radio Pékin. « Dans ma famille, mon père, ma mère, mon oncle et ma tante utilisent tous Douyin, et ma mère crée même des vidéos. »

Des contenus diversifiés

Contrairement à TikTok, connu principalement pour des vidéos humoristiques ou de performance créées par des jeunes, Douyin se revendique « la plus vaste plateforme chinoise de connaissance, d’art et de patrimoine culturel ».

L’année dernière, 14,89 millions de vidéos « basées sur la connaissance » ont été partagées sur l’application, les catégories les plus populaires étant la cuisine, l’apprentissage linguistique, les matières scolaires et l’éducation professionnelle. Douyin met en valeur également le rôle de l’application pour promouvoir le patrimoine artistique chinois, à travers des filtres spéciaux de l’Opéra de Pékin ou son « plan pour les arts » en partenariat avec des créateurs et universitaires.

Parmi les 400 millions d’utilisateurs, on retrouve une grande diversité de contenus. Les vidéos les plus populaires à regarder et à créer varient selon la génération : par exemple, celle des années ’60 préfère créer des vidéos de danse et regarder des vidéos de mariage. Un grand décalage par rapport à l’Occident, où les vidéos de danse relèvent du domaine des adolescents.

Et quid des sujets de société, notamment la crise du coronavirus ? Selon Kelvin Zhao, c’est un sujet délicat, mais la contestation politique ne s’inscrit pas forcément dans l’esprit de l’application. « Les gens en parlent [du coronavirus], mais de manière plus légère et comique. On montre ce que l’on fait chez soi lorsque l’on s’ennuie. »

 

Une plateforme fortement professionnalisée

L’engouement pour l’application est une évidence : l’utilisateur moyen y passe 48,5 minutes par jour, et la longueur des vidéos a même été prolongée à 1 minute (5 pour les créateurs les plus célèbres) afin de favoriser les contenus de plus haute qualité. Alors que la stratégie de monétisation TikTok n’en est qu’è ses débuts, l’influence sur Douyin est déjà rentable.

 « La production vidéo sur Douyin a évolué, passant de contenus générés par les utilisateurs aux contenus générés par des professionnels, qui impliquent des entreprises ou même la collaboration avec la plateforme » explique LiuYu.

Pour faciliter la monétisation des contenus, Douyin a intégré des fonctionnalités d’e-commerce qui permettent d’acheter des produits montrés dans une vidéo.

Les influenceurs les plus connus peuvent rapporter des revenus publicitaires conséquents — un compte avec 3 à 5 millions d’abonnés peut générer entre 50 000 – 100 000 yuan pour une courte vidéo.

Quel usage les médias chinois traditionnels font-ils de Douyin ? Selon LiuYu, la plupart des grandes entreprises médiatiques comme CCTV, la chaîne principale de télévision publique, ont déjà ouvert des comptes sur la plateforme. Même si Douyin est loin d’être le réseau social de référence en Chine pour communiquer avec le public, Kelvin Zhao souligne qu’il reste un « complément formidable » aux plateformes comme WeChat ou Weibo, le Twitter chinois. « Douyin a changé ce que l’on attend de la communication sur les réseaux sociaux. WeChat ou Weibo sont toujours très axés sur le texte et la photo. La vidéo est une forme plus simple et immédiate, donc ils essaient de rattraper leur retard avec des courtes vidéos. Mais les utilisateurs ont déjà pris l’habitude d’utiliser Douyin. »

Un format en plein essor

En 2019, l’industrie chinoise des vidéos courtes comptait 857 millions d’utilisateurs, et les chercheurs estiment que les internautes chinois passeront plus de temps à regarder des vidéos courtes que des contenus longs dans l’avenir. Même si Douyin reste la plateforme de vidéo courte dominante, Kuaishou, la deuxième plateforme la plus populaire avec 200 millions d’utilisateurs actifs, tente de percer. Ensemble, ces deux plateformes représentent 54,2 % du marché chinois des applications de vidéos courtes. Avec d’autres plateformes comme Xigua Video et Huoshan Video, une industrie florissante est en train de se créer.

Quelles leçons pour TikTok ?

La Chine a compris plus rapidement que nous — l’ère Instagram (le partage des photos) s’estompe, et l’ère TikTok / Douyin (le partage de vidéos courtes) commence. Dans une société où l’information aussi bien que le divertissement sont consommés de manière éphémère et personnalisée, TikTok est bien positionné pour diversifier son écosystème de contenu — l’une des clés pour attirer un public plus large.

Mais le marché de la courte vidéo se fragmente. La Big Tech essaie de rattraper son retard en misant sur des vidéos éducatives. En janvier, Google a lancé Tangi — une plateforme de vidéos courtes éducatives dédiées à l’art, la cuisine et le do-it-yourself. Facebook vient de lancer Hobbi, une application qui permet à l’utilisateur de partager ses loisirs en photo et en vidéo. Et n’oublions pas Byte, le reboot de l’ancienne plateforme de vidéos courtes Vine qui souhaite concurrencer TikTok en proposant plus d’options de monétisation aux créateurs.

Le contenu est roi — c’est pour cela que TikTok doit veiller à cultiver des relations win-win avec les créateurs, surtout ceux qui diversifient et professionnalisent les contenus. L’année dernière, la plateforme a formé une équipe pour aider les médias traditionnels à investir la plateforme. TikTok expérimente également des options de monétisation pour les éditeurs.

TikTok ne sera jamais identique à Douyin — et tant mieux. Investigué par les autorités américaines, TikTok doit s’adapter aux différences culturelles de ses utilisateurs mondiaux et s’assurer de la sécurité et de la liberté d’expression de tous. 2020 sera une année déterminante pour la plateforme — à suivre de près.

Crédit photo : Owen Winkel – Unsplash

[Documentaire] Bien s’informer, une exigence sanitaire pour les producteurs et consommateurs d’information

Par Laure Delmoly, France Télévisions, MediaLab

Et s’il fallait tout simplement changer de paradigme pour envisager l’avenir sereinement ? Le documentaire « Les Médias, le monde, et moi » met en garde contre les effets néfastes des Junk News. Une information de qualité est bénéfique pour la santé des consommateurs, des journalistes et plus largement de la société. Elle permet de sortir du sentiment d’impuissance et de redevenir un citoyen actif. Forte de ce constat, Anne-Sophie Novel présente des initiatives à travers le monde qui réconcilient producteurs et consommateurs d’information.

Une crise sanitaire de l’information

Le désintérêt du public pour l’information est une alerte à ne pas prendre à la légère. Le flux quotidien de mauvaises nouvelles traitées souvent à la va-vite plonge les consommateurs dans un sentiment d’anxiété permanent.

“L’information devient une Junk News. On l’avale machinalement. Elle est fade et sans goût ou alors trop grasse ou trop sucrée pour être vraie. Résultat : infobésité et peur de manquer pour les uns, repli et médianorexie pour les autres.” souligne Anne-Sophie-Novel.

Jodie Jackson, dans You are what you read prône un traitement de l’information plus positif afin d’éviter ce genre d’effets psychologiques. Cet auteur britannique a d’abord cessé totalement de consommer l’information afin de se sentir mieux. Elle s’est ensuite ravisée pour choisir les informations à consommer. Un jeûne informationnel en quelque-sorte, suivi d’un régime de reprise adapté.

L’idée force ? Traiter de façon rigoureuse l’information sans ignorer les problèmes mais en mettant en valeur les avancées.

https://www.youtube.com/watch?v=QihDrQJtKys

 

“L’infobésité nous désensibilise aux tragédies. C’est un vrai problème.” conclu-t-elle.

Ulrick Haagerup, Fondateur du Constructive Institute partage également ce constat. Pour cet ancien journaliste de la télévision danoise, il ne s’agit pas de donner des informations joyeuses ou positives mais de donner une idée plus juste et précise de l’actualité.

“2017 est l’année où l’on a réussi à contenir Ebola et durant laquelle il n’y a eu aucun accident dans un vol aérien commercial. Quel journaliste a mentionné cela?”

Ce mal-être face à une info à tendance anxiogène est partagé par les journalistes eux-mêmes, contraints de répondre aux nouvelles exigences des chaînes d’information continue et des médias en ligne.

“Les médias, qui ont perdu leur modèle de distribution, se mettent à courir pour capter l’information. Un contenu aujourd’hui ne dure pas plus d’une journée. Il est ensuite jeté. Les journalistes sont un peu comme les agriculteurs subventionnés. Ils travaillent comme des fous pour des choses qui ne sont pas vraiment consommées” analyse Benoit Raphael, expert & consultant digital.

Comme l’explique l’économiste des Médias, Julia Cagé, ⅔ de la production journalistique en ligne est de la reprise verbatim d’articles qui ont été écrits avant. C’est la contre-partie de cette hyper-réactivité demandée aux journalistes en ligne. Dans l’univers numérique, le journalisme d’assemblage prend le pas sur la production éditoriale originale.

Même constat pour le journalisme TV, Ce qui m’a frappé dans mon métier ces dernières années, c’est la mondialisation et la course à la rapidité. Le monde devient une vaste cours de récré et on raconte à peu près tout au même niveau. Avec les chaines d’info continue et les directs incessants, il y a régulièrement de mauvaises informations à l’antenne et même des erreurs. En fait, le média a pris le pas sur le journaliste” déclare Elise Lucet, journaliste à France Télévisions.

Un rôle d’analyse dans une ère de la complexité

Or dans un monde de plus en plus complexe, le métier de journaliste a toute sa place. Il devient même stratégique dans un contexte d’info mondialisée. La défiance envers les médias est à la hauteur des attentes d’un public exigeant envers un journalisme permettant décryptage et analyse.

« Il y aura toujours une place pour les journalistes. Cela ne veut pas dire qu’il y aura une place pour les journaux mais il y aura un avenir pour les journalistes dont le métier va se réinventer » déclare Eric Fottorino, journaliste et co-fondateur du 1hebdo.

“Nous sommes rentrés dans le temps de la complexité. Le temps où tout bouge en même temps, tout interagit en permanence. Il faut savoir créer des aspérités, donner à s’interroger, aller à la limite du déséquilibre” ajoute Stéphane Paoli, ancien journaliste de France Inter.

Samuel Laurent, à l’origine des Décodeurs du Monde met cependant en garde contre un soi-disant « âge d’or de l’info » qui serait révolu.

« Est-on vraiment moins bien informé qu’au XIXe siècle où de nombreuses rumeurs étaient publiées dans les journaux où dans les années 90 avec le temps réel pas maîtrisé ? » s’interroge-t-il.

Réinventer la posture journalistique

“Avec le modèle publicitaire, le lecteur était un concept abstrait. Avec le modèle de membership, ils nous soutiennent directement et peuvent même jouer un certain rôle dans la création de l’information qu’ils souhaitent consommer. ” analyse Aron PilhoferChercheur en innovation des médias à Temple University.

« Les médias s’ils veulent survivre devront renforcer leur valeur, écouter davantage leur audience et s’engager davantage envers elle. C’est une bonne chose pour que le journalisme serve vraiment la société” affirme Sean Dagan Wood, Directeur de publication de Positive News.

“Nice Matin s’est rapproché de moi. J’ai l’impression que le journal fait désormais partie de la famille donc je lui pardonne plus facilement ses défauts” confie un lecteur de Nice Matin à Damien Allemand, Responsable digital du quotidien qui a fait un vrai travail de rapprochement entre les journalistes et leurs lecteurs.

“On fait vivre aux lecteurs des expériences inédites. On les implique dans les choix du dossier et la construction de l’enquête. On a toujours été surpris par le choix des sujets de nos abonnés. Les deux premières années, nous n’avons pas pronostiqué une seule fois le bon sujet.”

Mais au-delà du rapprochement avec les lecteurs, la société attend désormais des journalistes des pistes de solutions. Le journaliste d’info doit aider à décrypter les problèmes mais il doit également être celui qui aide à trouver comment les résoudre.

La journaliste américaine Jean-Friedman Rudovsky de Broke in Philly utilise ainsi ses compétences d’analyse et d’investigation  pour les mettre au service des problématiques des communautés les plus défavorisées à Philadelphie.

Le face à face est parfois rude : « Madame Média, pourquoi ne pas vous intéresser aux SDF toute l’année plutôt que seulement le jour le plus froid et le jour le plus chaud ?”.

“Le journalisme est un mécanisme d’évaluation qui doit aider la société à s’auto-corriger. Notre rôle est d’utiliser le micro comme une baguette de chef d’orchestre pour organiser un débat sur ce qu’il faudrait faire” analyse Ulrick Haagerup du Constructive Institute.

La force du documentaire d’Anne-Sophie Novel ? Souligner l’importance d’une information de qualité dans une société démocratique. Producteurs et consommateurs de l’info ont chacun un rôle à jouer pour résoudre l’équation. Et Aron Pilhofer de conclure « Le produit d’info du futur sera plus collaboratif, plus responsable, plus transparent et, pour être honnête, beaucoup plus humble. »

« Les Médias, le Monde et Moi » est écrit par Anne-Sophie Novel et co-réalisé avec Flo Lava. Il a été diffusé sur la RTBF en mars 2018. Le livre « Les Médias, le monde et Nous » est sorti en octobre 2019 chez Actes Sud.

Liens vagabonds : le coronavirus porte un coup dur à la tech mondiale

À retenir cette semaine 

Coronavirus – Le virus porte un coup dur à la Tech mondiale, provoquant fermetures de magasin, pénuries de production – et surtout l’annulation du Congrès Mondial du Mobile, grand-messe des télécoms qui devait se tenir à la fin du mois à Barcelone et accueillir plus de 100.000 personnes. Le cinéma chinois est aussi touché. En Chine, le gouvernement lance une application qui permet de savoir si on a approché une personne contaminée ou à risque, mettant en évidence la haute surveillance dans le pays. Sur les réseaux sociaux, le virus a déclenché une véritable infodémie. 

UK & régulation Internet – L’étau se resserre sur les plateformes pour faire le ménage des contenus incitant à la haine. Le Royaume-Uni confie à l’Ofcom, le régulateur national des médias et des télécoms, le contrôle des contenus en ligne des plateformes comme Facebook et YouTube. En cas de non-conformité, l’Ofcom sera en mesure de les sanctionner par une amende ou par un blocage d’accès via les FAI.

Élection US – Après le dysfonctionnement de l’application des résultats lors des primaires démocrates en Iowa, une nouvelle application fait polémique. Conçue par la start-up Voatz, celle-ci permettrait aux électeurs de voter depuis leur smartphone, mais un rapport des chercheurs du MIT révèle les nombreuses failles de sécurité de l’application. Apple News enrichit sa couverture électorale en permettant aux utilisateurs de poser leurs questions sur l’élection à Siri. Selon un sondage du Pew Research Center, les Américains de tous bords politiques pensent que les fake news viseront principalement leur parti.

Oscars – Parasite triomphe et Netflix déçoit, avec seulement 2 films récompensés sur 24 nominations malgré une campagne qui aurait coûté plus de 100 millions $. Mais l’émission des Oscars ne se porte pas très bien non plus, avec une chute d’audience de 20 % par rapport à l’année dernière et des notes historiquement basses.

3 CHIFFRES

Le trafic internet mobile a augmenté de 30,6 % depuis 2017, tandis que le trafic sur des ordinateurs de bureau a chuté de 3,3 % 

Facebook a franchi la barre des 37 millions d’utilisateurs en France en 2019

Près de 20% du temps télé américain est désormais à la demande – dont plus de 50 % pour Netflix et YouTube

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE Infographie: Les champions du monde des dépenses en R&D | Statista

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La révolte des travailleurs de l’invisible, le nouveau prolétariat précaire de la révolution numérique

Interview d’Antonio Casilli, professeur de sociologie à Télécom Paris, à l’occasion de la sortie de la série documentaire « Invisibles – les travailleurs du Clic ». Propos recueillis par Kati Bremme, Direction de l’Innovation et de la Prospective 

Ce sont plusieurs dizaines de milliers de modérateurs et de modératrices qui surveillent les contenus qui transitent sur les réseaux sociaux, employés par des sous-traitants aux noms prometteurs, comme « CCC – Competence Call Center » à Barcelone. Ceux à qui on fait miroiter un travail « valorisant « avec une indépendance dans la gestion du temps en « freelance », se retrouvent souvent dans une précarité rappelant les débuts de l’industrialisation au 19ème siècle. Plateformes de service à la demande (Deliveroo, Uber…), plateformes de micro-travail (Amazon Mechanical Turk) ou encore plateformes sociales (Facebook, YouTube), toutes sont basées sur la main d’oeuvre de ces nouveaux ouvriers de l’ère numérique.

Antonio Casilli, spécialiste de l’analyse sociologique de ce « Digital Labor » a participé à la conception d’une série de documentaires pour France tv Slash, qui met en lumière l’environnement de ces travailleurs de l’ombre, avec, pour la première fois, un focus sur les pays francophones. Depuis 2009, il coordonne des projets de recherche sur les réseaux sociaux, la santé et la vie privée. Ses recherches, compilées dans deux ouvrages, Digital Labor en 2015 et En attendant les robots en 2019, sont à la base du travail d’enquête qui révèle les coulisses de notre société connectée « comme par magie ».

« Le plus grand tour de passe-passe de ces plateformes, c’est d’une part de faire croire aux consommateurs, […], qu’il y a des processus automatiques, qu’il y a des algorithmes partout, alors que très souvent il s’agit de tâches réalisées à la main. Et d’autre part, de faire croire aux travailleurs que ce qu’ils réalisent n’est pas un « vrai travail », mais plutôt « un job », ou un « gig » (en anglais), qu’il s’agirait là de quelque chose de transitoire et éphémère, et qui, à terme, va disparaître. »

Derrière la fausse prophétie du grand remplacement des humains par les robots se cachent en effet des millions d’ouvriers qui entraînent les algorithmes, dans des conditions de travail qui bouleversent les catégories sociales héritées de la société salariale.

« Invisibles – les travailleurs du clic » se distingue par un angle particulier qui ne se contente pas de « constater et dénoncer« , le quotidien de ces micro-travailleurs, mais qui révèle aussi les liens de leur travail avec la construction de l’Intelligence Artificielle et des algorithmes, ce nouveau « Lumpenproletariat » indispensable au progrès technologique. Selon Antonio Casilli, les travailleurs observés dans la série sont « conscients de leur situation, ils montrent des pistes de solution et des portes de sortie« . Une force de travail qui sort de plus en plus de l’ombre, à l’instar du documentaire « The Cleaners », projeté cette année à Sundance.

Retour aux débuts de la révolution industrielle ? 

Contractualisation vague, rémunération à la pièce, marchandage, tâcheronnage – à observer la situation de ces « forçats » de la révolution numérique, on se croirait dans un roman de Charles Dickens, au début de la révolution industrielle du 19ème siècle, où l’on pouvait exploiter la force de travail dsans cadre législatif. A l’époque déjà, on promettait de « remplacer le travail humain par les machines« , une promesse non tenue, réitérée lors de la 3ème révolution industrielle.

Antonio Casilli constate que, « depuis les années 90, les acquis de notre situation salariale sont [de nouveau] perturbés« . Le statut d’auto-entrepreneur et autres contrats « indépendants », largement exploités dans la révolution numérique, résultent « dans un rapport de force entre travailleur et patron de nouveau en déséquilibre, en contradiction avec le contrat de travail moderne« . Une situation qui nous ramène à une époque avant le droit de travail, avant le code du travail, et le contrat de travail.

Qui sont ces travailleurs de l’ombre ?

Ils s’appellent Bilel, Zlat, Nathalie, Nomena, Ny Kanto, Amélie, Chris, Édouard et habitent à Lyon, Barcelone, Dublin ou Antananarivo. Les portraits dressés dans les films diffèrent selon le pays d’origine, la situation personnelle, facteurs qui font varier le degré de leur précarité. Jeunes hommes de moins de 30 ans pour les services à la demande, femmes actives avec enfants pour les micro-tâches, des histoires complexes et interdépendantes qui sont au cœur de ce nouveau monde que nous habitons aujourd’hui. Dans les pays émergents, au salaire moyen peu élevé, on paye très peu pour des micro-boulots.

Mais selon Antonio Casilli, ce nouveau prolétariat du digital « se distingue aussi des travailleurs d’usine du début du 19ème par leur volonté de prétendre à une liberté tout en aspirant à un certain niveau de protection« . Tout en cherchant une autonomie dans la gestion de leur temps, ils sont à la recherche d’un statut avec une protection sociale. Pour le chercheur, « leur dignité est doublée d’une forte volonté de sortir de l’isolement« , et de leur quotidien tout sauf libre rempli de pastilles d’alertes, d’emails, doublés de menaces directes d’exclusion de la plateforme ou de réduction du salaire dans le cas où le travail demandé n’est pas fourni, ou que leurs conditions de travail seraient révélées.

Ce qui distingue l’écosystème européen des Etats-Unis

Contrairement aux USA, l’Europe s’appuie sur une longue histoire de protection sociale d’un côté et de défense des travailleurs par les syndicats de l’autre. Des syndicats parfois en perte de vitesse dans le monde du travail classique proposent leurs services à ces nouveaux ouvriers du clic : la CGT chez les livreurs en France, en Allemagne l’IG Metall, en Italie la CGIL, qui vient de poursuivre Deliveroo pour son algorithme discriminatoire.

Deliveroo vient d’ailleurs aussi d’être condamné en France pour « travail dissimulé », et sera obligé de requalifier les contrats de prestation de service en contrats de travail. En janvier 2019 déjà, la cour d’appel de Paris avait considéré pour la première fois qu’un chauffeur Uber était un salarié et que la relation entre la plateforme et son chauffeur ne devait pas être de type client-fournisseur. Même aux US, les syndicats, à l’instar de Teamster, s’intéressent à cette nouvelle économie. En septembre dernier, la Californie a adopté un projet de loi baptisé Bill 5, qui permet aux travailleurs des plateformes de devenir salariés et donc de pousser les plateformes à régulariser la « Gig Economy ». Mais on ne trouve pas d’exemple de régularisation à ce jour aux Etats-Unis.

Antonio Casilli souligne « le manque d’efficacité de la part des états dans la lutte contre les statuts précaires » de cette nouvelle économie digitale. Les procédures sont mises en place au cas par cas, rendues par ailleurs difficiles par des chaînes de production peu transparentes qui vont de Neuilly à la Côte d’Ivoire, en passant par Bobigny, la Roumanie et la Tunisie. S’accorder sur des règlementations pour une économie qui s’exerce à l’échelle de la planète et de façon immatérielle paraît presque insurmontable. Et selon le chercheur, « ce n’est sont pas uniquement les Gafas qui exploitent ces nouveaux micro-services rendus possibles par le numérique : des petites et moyennes entreprises aussi se servent dans cette force de travail bon marché« , ces dernières étant encore moins surveillés que les géants de la tech. Pour délocaliser dans l’économie numérique, plus besoin d’ouvrir une usine dans un pays tiers, il suffit d’attirer sur une plateforme.

On dit que l’IA va remplacer l’humain, mais finalement, elle est plutôt en train de créer de nouveaux jobs bas de gamme pour entrainer les algorithmes 

A l’image du Turc mécanique du 18ème siècle, ce prétendu automate doté de la faculté de jouer aux échecs, et qui cachait en fait dans son intérieur un joueur bien humain, l’Intelligence Artificielle n’est qu’illusion, elle n’est  « rien sans ses millions de tâcherons du clic », qui transitent par Amazon Mechanical Turk. Et il ne s’agit pas de data scientists ou de développeurs, mais d’ouvriers payés quelques centimes (selon leur pays d’origine) pour labeliser des images pour Instagram ou encore des « language analysts » qui écoutent à longueur de journée des conversations privées pour entraîner Siri, loin d’être une « Intelligence artificielle« .

« Les données produites par les travailleurs servent à la fois à faire fonctionner le service et à entraîner les algorithmes« , explique Antonio Casilli. Avec chaque course, les chauffeurs d’Uber entraînent l’algorithme des futures voitures autonomes, et nous mêmes d’ailleurs participons à cet écosystème en entraînant plus ou moins volontairement, et gratuitement, les algorithmes à travers la mise à disposition de nos données dans nos différents devices connectés.


Gravure de l’automate « Turc mécanique » par Joseph Racknitz 1788, Université de Humboldt

Les machines sont aujourd’hui encore loin d’apprendre toutes seules. Ce sont en fait de vraies personnes qui sont employées à jouer les robots. Selon Antonio Casilli, « plus l’IA prend de la place dans notre société, plus les tâcherons du micro-travail sont nécessaires pour injecter de plus en plus de travail humain »Ce qui disparaît aujourd’hui, « ce n’est pas le travail mais l’encadrement formel du travail ».

Des résistances s’organisent

Les ouvriers du numérique sont en train d’organiser un nouveau rapport de force dans cette asymétrie économique et politique. Ils mettent en place des solutions, des pistes, des rébellions. « Qu’elles soient juridiques, syndicales, coopératives ou politiques, des réponses existent« . Les travailleurs des plateformes veulent être « indépendants, mais de manière collective« , à l’instar des chauffeurs Uber qui créent leur alternative collaborative, ou encore de la Scop de livraison de repas Mensakas (« Mon patron n’est pas un algorithme ») à Barcelone, fondée par d’anciens coursiers Deliveroo, Glovo et UberEats, notamment Eduardo et Nouria, qui témoignent dans un des documentaires.

« Les perspectives qui s’ouvrent aujourd’hui nous poussent à regarder la véritable origine des plateformes« . Antonio Casilli s’interroge en effet sur l’origine de la plateforme en tant que concept politique, comme un ensemble d’idées et un lieu de discussion qui réunit et libère, pour dépasser l’état de la plateforme capitaliste, qui enchaîne ses ouvriers du clic. Dans ces nouvelles humanités numériques, des pistes de sortie de ces situations intenables existent, notamment grâce au courage de ces travailleurs qui luttent, s’organisent, et brisent le silence

La série documentaire « Invisibles – les travailleurs du Clic » écrite par Henri Poulain et Julien Goetz est disponible sur France tv Slash 

[Rencontres video mobile] Faire de l’innovation éditoriale une priorité

Par Laure Delmoly, MediaLab, France Télévisions

Qui trop embrasse mal étreint. Un programme natif vidéo innovant respecte le ton et les codes d’écriture du réseau social pour lequel il est produit, tout en sortant de l’ordinaire. « Choisir sa plateforme et s’y tenir afin d’engager le public », c’est le mot d’ordre des 4ème Rencontres francophones de la vidéo mobile qui se sont tenues le 6 février dernier à Paris à l’initiative de Samsa.fr

Insuffler la culture d’innovation dans les rédactions

1Réorganiser les rédactions

Dans son ouvrage le Journalisme mobile, Nathalie Pignard-Cheynel, professeure à l’Université de Neuchâtel décrit les évolutions du métier à l’heure du « mobile first ». Les chiffres sont clairs : 7 consultation sur 10 d’un site d’information se fait aujourd’hui via un smartphone. Il faut donc s’adapter et produire des contenus pensés uniquement pour le mobile ou les réseaux sociaux. Cela implique des changements organisationnels dans les rédactions et l’apparition de nouveaux métiers tels que “mobile editor” ou “community manager”.

Avec le smartphone, on se pose beaucoup de questions sur les formats, sur les nouveaux modes de narration et sur les différentes communautés en ligne à adresser. Il faut donc mettre en place de nouvelles collaborations avec les rédactions

Le smartphone bouleverse la consommation mais également la production de l’information. Il est désormais utilisé par les journalistes comme un réel outil de production et d’édition de vidéo. Les nombreuses démonstrations d’applications de live et de montage vidéo durant cette journée de rencontre en témoignent.

2“La petite entreprise dans la grande entreprise”

Pour Nicolas Becquet, responsable du développement & de la transformation numérique à L’Echo, l’innovation est “la petite entreprise dans la grande entreprise”. Pour rendre l’innovation possible, il faut partager une ambition numérique commune autour de l’éditorial qui est le dénominateur commun d’une rédaction. 

Pour y parvenir, il faut :

Dernier conseil de Nicolas Becquet sur le temps alloué à l’innovation : “A chaque fois, je fais en sorte qu’un journaliste de la rédaction ne consacre qu’un tiers de temps supplémentaire à un nouveau format qu’il  consacrerait à un article en temps normal”

3Intégrer l’innovation dans la chaîne de production éditoriale

L’atelier module de France info, c’est la cellule d’innovation pilotée par Julien Pain pour raconter l’info autrement. Lihn-Lan Dao raconte la genèse du format « Draw my news ».

“Je me suis inspirée du format “draw my life” de YouTube : adopter un ton léger pour expliquer l’info, l’illustrer par un croquis sur un tableau Veleda pour le filmer et ensuite l’animer “

« Draw my news », c’est 3 jours de production pour un produit de 1 min 10 mis en ligne sur YouTube. Ce temps est intégré dans le planning de production de la chaîne de télévision.

Produire des formats vidéos natifs pour chaque plateforme

Pour Julien Le Bot, auteur, réalisateur et YouTubeur, “Le rêve du YouTubeur qui fait fortune dans sa chambre n’existe plus. Youtube est une plateforme pour mettre en valeur des compétences et créer de la valeur qui sera monétisée ailleurs, en dehors de la plateforme. »

Les plateformes sociales sont utilisées pour la notoriété de marque et comme tremplin vers d’autres produits éditoriaux rentables. Mais l’investissement est nécessaire. Une recommandation : choisir sa bataille et écrire avec les codes de la plateformes pour laquelle on choisit de produire. Il est contre-productif d’inonder toutes les plateformes sociales avec le même format car les internautes le sentent et se désengagent.

1Les enquêtes vidéos du Monde sur YouTube

Charles-Henry Groult, responsable cellule vidéo au Monde, revient sur une des dernières innovations du quotidien : la production d’enquêtes visuelle à partir d’images récupérées sur les réseaux sociaux.

On est parti d’un constat. Aujourd’hui, des milliers d’heures de vidéo sont produites par tout un chacun pendant les manifestations (Gilets jaunes, Hong Kong) et mise en ligne sur les réseaux sociaux. Il y a un réel besoin d’explication et de contexte sur ces images là. Au Monde avec notre cellule de 20 journalistes vidéo, nous sommes en mesure de faire ce travail de décryptage. Et c’est notre rôle”

Chaque vidéo, scriptée et storyboardée, dure environ 15 minutes avec 10 minutes de contextualisation.

« Parfois, il manque des images sur des moments décisifs. Quand il faut re-situer sur le terrain ce qu’il s’est passé, on reconstitue les images qui n’existent pas avec de la modélisation 3D. Lorsque c’est nécessaire, on rend visible l’invisible via du motion design”

Cette vidéo de reconstitution du tir LBD sur Olivier Beziade en janvier 2019 a nécessité 350 h de travail : 150 h d’enquête, 200 h de réalisation et 6 personnes. L’enquête n’a été mise en ligne qu’en octobre 2019.

“On a été soufflé par l’impact politique et citoyen de ces vidéos. Après les violences policières, nous souhaitons nous emparer de thématiques mondiales : Nord de l’Irak, Hong Kong, Afrique”

Ces vidéos sont un excellent moyen d’aller chercher de nouveaux publics puisque 60% de l’audience vidéo YouTube du Monde est âgée entre 18 et 35 ans.

2La chaîne YouTube “Tout le monde s’en fout” de Marc de Boni

Marc de Boni est journaliste, ancien grand reporter au Figaro. En janvier 2017, il quitte le quotidien et lance la chaîne « Tout le monde s’en fout »  en collaboration avec un comédien et un professionnel du cinéma. Marc a accepté d’utiliser la comédie et les artifices du spectacle pour informer une communauté complètement rétive aux manières traditionnelles de s’informer. En trois ans, sa chaîne atteint les 580 000 abonnés.

« Nous avons fait le choix de fabriquer le parfait personnage avec un comédien plutôt que d’aller le chercher parmi les YouTubeurs existants. Souvent les journalistes ne sont pas capables d’endosser ce rôle de YouTubeur. Ce que l’on fait est à la fois très éloigné de la pratique journalistique et une ode à l’innovation éditoriale

Le low cost est une illusion esthétique. Chaque épisode nécessite deux semaines de travail et un budget de production alloué. 

“Sur ce genre de format, nous avons toujours la notion d’impact en tête : En quoi, à la fin du visionnage, la personne va modifier son comportement au quotidien”.

Le format a donné naissance à des produits dérivés : livres, spectacles, événements et formations. 

3Le format FAQ d’ARTE pour Snapchat

Lama Serhan, responsable création et production pour les réseaux sociaux chez ARTE présente le format FAQ.

« L’idée : poser une question de société chaque semaine. Le format n’est pas incarné par quelqu’un mais par une identité graphique forte. Nous allons voir une personne qui a eu un déclic dans sa vie. A partir de là, nous tirons le fil de l’histoire« 

Les formats FAQ, c’est 35% d’engagement, 1 min 20 de visionage sur 5 minutes et 600 000 vues par épisode.

« Le programme n’est mis en ligne que sur la plateforme Snap. Pour qu’un programme fonctionne, il faut écrire avec les codes de la plateforme. Il faut respecter les règles du jeu. Nous mettons en ligne éventuellement un ou deux épisodes de FAQ sur Instagram lorsque nous estimons que c’est pertinent mais pas plus »

Créer de nouvelles formes d’engagement avec le public

L’objectif ? Réinventer la relation au public, en re-mettant au goût du jour de vieux outils comme la newsletter, en sondant l’audience sur le sujet traité ou en s’impliquant directement dans les débats de la société civile.

1La newsletter éditorialisée

« En 2009, la newsletter était ringarde. En 2020, elle est hype. Avec une bonne newsletter, on tisse un lien assez fort avec le lecteur. Il retrouve le plaisir d’attendre » déclare Jean Abbiateci, journaliste passé par Le Temps et Heidi.news.  

En 2020, la newsletter devient la nouvelle page d’accueil des sites. Pourquoi ? Elle possède les avantages de ses inconvénients :

Attention. La newsletter est un outil à double tranchant. Elle permet de fidéliser le lecteur mais il faut être respectueux pour ne pas que la sentence tombe : le désabonnement.

Une bonne newsletter doit :

“Une bonne newsletter, c’est d’abord de l’info et ensuite de l’esprit. L’info doit être amenée de manière amusante, intelligente. C’est plus agréable de sentir une voix qui nous parle plutôt que d’avoir un article qui nous raconte de façon un peu froide l’actualité.” 

Dans un contexte d’infobésité, la fonction d’une bonne newsletter est de signaler au lecteur les meilleures ressources, celles du média dont elle est issue mais aussi d’autres médias. Un bon exemple de ce type de curation éditoriale : la newsletter de Quartz.

2Le sondage amené de façon ludique

Nicolas Becquet, responsable innovation à l’Echocréé le format “Factif”, un format entre le fictif et le factuel. Le principe : les dialogues sont fictifs mais les informations présentées sont réelles. Ainsi, pour présenter une étude scientifique sur la souffrance au travail et le burn out, il passe par la scénarisation BD : l’histoire d’Olivier, un quadra qui frôle le burn-out.

Factif, c’est 7 jours de développement, 330 000 pages vues sur l’ensemble du dossier et 8 200 questionnaires scientifiques complétés sur le burn out. Ce format a permis de raconter, expliquer, et d’engager l’audience. Le sondage sur le burn-out sur le site de l’Echo a obtenu plus du double des réponses que celles qu’avaient collecté les chercheurs eux-mêmes.

3Les débats participatifs

Quentin Noirfalisse du média belge francophone Médor a créé le Médor Tour. Son objectif : retrouver un lien avec son audience en organisant des apéros participatifs et en installant des bureaux éphémères dans des bars et des cafés.

“Les gens nous ont raconté leurs problèmes et cela nous a donné des idées de sujets. Nous avons pu créer du contenu de qualité qui rendait compte de leurs préoccupation quotidiennes”

“Ce lien avec le public s’est transformé en débat sociétal. Médor comble les vides pour faire dialoguer politiquement des gens qui ne sont pas d’accord entre eux et créer du débat. Faire se rencontrer des gens, c’est avoir de l’impact même si ces actions ne se concrétisent pas par des abonnements. On se sent utile”.

Une belle journée d’inspiration autour de la vidéo mobile avec une recommandation : ne pas reproduire dans les formats et les accessoires ce qu’on fait à la télévision. Une tendance de fond se dessine : avec le format mobile, le journaliste devient média à lui tout seul, ce qui accroît sa responsabilité et sa déontologie. Une chose est sûre, les journalistes sont prêts à relever le défi.

Photo : Rencontres de la video mobile

[Etude] La BBC, première source d’info en ligne durant les élections législatives

Par Laure Delmoly, France Télévisions, MediaLab

L’audiovisuel public n’a pas à rougir. Dans un contexte national fragile marqué par le post-Brexit et l’incertitude sur l’avenir du National Health Service, la BBC est perçue par les Britanniques comme une source d’information fiable et de qualité. Selon une étude sur la consommation de l’information en ligne (Reuters Institute) effectuée sur un panel de 1700 répondants âgés de 18 à 65 ans, la BBC était la source d’information en ligne la plus utilisée (44% des répondants) durant les dernières élections législatives.

Le succès du site/appli BBC News

 BBC News : neutralité & information de qualité

Un rôle crucial : nourrir l’intérêt pour la vie politique

Malgré des critiques virulentes émanant des réseaux sociaux et des autres médias, la BBC joue un rôle de neutralité et d’information primordial dans la sphère publique. Un rôle qu’elle doit continuer à défendre afin de remédier à une polarisation de l’audience et de nourrir l’intérêt des citoyens pour la vie politique. Méfions nous des caisses de résonance – cette étude scientifique le prouve – l’audiovisuel public a de beaux jours devant lui.

Crédit photo : Reuters

[ChangeNOW] Les talks développement durable & pitchs de startups

Par Christophe de Vallambras, France Télévisions, MediaLab.

A l’occasion de l’exposition universelle « Change Now » des innovations pour la planète, organisée du 30 janvier au 1 février 2020 au Grand Palais à Paris, France Info a reçu de nombreux invités pour aborder les grandes thématiques du développement durable lors de séances de talks et et de pitchs.

Startups de développement durable qui attirent les jeunes diplômés soucieux de la planète, fonds d’investissement qui débloquent des sommes de plus en plus importantes pour l’économie solidairecollectivités locales au cœur de l’élan environnemental –  les solutions concrètes émergent et se développent de plus en plus vite. Cette énergie est une dynamique formidable pour les médias qui pourraient, s’ils entendent cet élan, renouer avec leurs publics, notamment jeunes, et retrouver des sujets positifs à publier.

Les talks développement durable

1Le financement du développement durable

2Les collectivités locales et le développement durable

3Les jeunes et le développement durable

Les pitchs des startups

1 L’agriculture et le développement durable

2L’alimentation et le développement durable

3Les transports et le développement durable

4La maison et le développement durable

 

Crédit photo : Unsplash

Liens vagabonds : pour la première fois, YouTube révèle ses recettes publicitaires

À retenir cette semaine 

YouTube – YouTube révèle ses recettes publicitaires pour la première fois. Les résultats financiers d’Alphabet montrent que le site de partage de vidéo a engrangé 15,15 milliards $US en revenus publicitaires en 2019 ― une croissance de 85% depuis 2017. Cette somme dépasse les revenus publicitaires collectifs des diffuseurs américains ABC, NBC et Fox pour la même année.

Élections américaines – Les plateformes annoncent leurs directives pour les contenus “falsifiés” et “nocifs” à l’aube des élections 2020. YouTube supprimera tout contenu manipulé induisant les utilisateurs en erreur ou présentant un “risque de préjudice flagrant”. Twitter fait de même, et étiquetera ou supprimera les tweets contenant des images et des vidéos manipulées. Pendant ce temps-là, Donald Trump et ses alliés préparent ce qui pourrait être la plus vaste campagne de désinformation de l’histoire.

Audio – « La radio traditionnelle est dépassée et il faut investir dans les podcasts, » affirme le responsable de la radio à la BBC. Pourtant, des contenus live des stations de radio ainsi que les podcasts font un carton sur BBC Sounds, qui a atteint un record 2,9 millions d’auditeurs au cours du dernier trimestre. Spotify, de son côté, affiche de beaux résultats : 271 millions d’abonnés (+31% en un an) et une croissance de 200 % dans l’écoute des podcasts. L’entreprise continue à investir dans ce format avec le rachat du média de podcast “The Ringer.

3 CHIFFRES

Disney+ dépasse les 28 millions d’abonnés et pourrait bien bouleverser le marché britannique. On attend 126 millions d’abonnés en 2025

Plus de 5 millions d’abonnés désormais pour le @nytimes

Audience TV du SuperBowl : 5% par rapport à 2019 et -12% sur 2017 / Audience Streaming : +20%.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE Infographie: YouTube double ses revenus publicitaires | Statista

Vous trouverez plus d’infographie sur Statista

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