WebSummit 2017 : sous les paillettes, peu de surprises
Par Frédéric Lecoin, France Télévisions, Direction de l’Innovation | Relations avec les start-ups
Beaucoup de marketing, d’annonces de com, de buzzwords employés à tort et à travers : la deuxième édition du WebSummit qui s’est tenu cette semaine à Lisbonne n’a pas évité les écueils propres aux grands rassemblements du secteur tech et innovation.
Mais derrière le strass et les paillettes, ce genre d’événements reste l’occasion de prendre le pouls de l’industrie, de ses grandes tendances et de ses défis pour les années à venir.
Une machine à business… qui intrigue les géants de la Silicon Valley
2.000 start-ups, 1.500 investisseurs, 60.000 participants : la cité lisboète a sorti les grands moyens pour se positionner, le temps de quelques jours, comme le carrefour de l’écosystème tech. Le WebSummit attire, et sa puissance de frappe est indéniable : mais quid du nombre de contrats signés, des investissements concrétisés… ? Rien n’est dit sur l’impact réel de l’événement pour les start-ups.
On retiendra toutefois de cette édition un programme de conférences toujours très fourni, avec des thématiques variées et la présence de personnalités qui font l’événement (Al Gore, François Hollande, Caitlyn Jenner, Wyclef Jean, ou encore Brad Parscale, directeur de la campagne numérique de Donald Trump).
Un programme qui a su séduire les géants américains de la tech qui, contrairement à l’an dernier, ont fait le déplacement cette fois – avec des stands certes modestes, mais prouvant leur intérêt à la fois pour le monde des start-ups et pour le territoire européen. Chacun est venu présenter son produit star : IBM a fait le show avec son intelligence artificielle Watson, Amazon exposait son service de cloud computing Amazon Web Services, Microsoft présentait des start-ups qu’il soutient et Google proposait des démonstrations d’AR Core, son nouveau kit de développement de réalité augmentée.
Autre évolution notable de cette seconde édition, une présence beaucoup plus marquée du secteur FinTech, avec une offre de start-ups bien plus conséquente et des banques et assurances présentes en nombre. En pleine opération séduction, ces dernières ont déployé de gros efforts pour mettre en avant leur « marque employeur » : preuve de leur difficulté, depuis quelques années, à recruter et surtout à retenir les jeunes talents. La finance et ses bonus ne semblent plus être une source de motivation pour les Millennials, qui préfèrent aujourd’hui se lancer dans l’entrepreneuriat !
L’IA omniprésente… parfois jusqu’à l’overdose
Bien sûr, le WebSummit n’a pas échappé à LA tendance qui affole toutes les industries. Qu’il s’agisse de FinTech, de HR tech ou d’adtech, on ne comptait plus les start-ups se présentant comme spécialistes de l’IA ou intégrant le terme dans leur description. Parfois à raison, souvent par opportunisme ; car l’intelligence artificielle vantée par ces entreprises se limitait bien souvent à une vague robotisation, sans « intelligence » particulière, ou par une utilisation de l’IA clairement marginale dans leurs activités.
Il fallait chercher, mais la véritable IA était bel et bien là, cachée dans quelques allées du salon. Elle suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes et le WebSummit s’est fait l’écho de cette dualité, à l’instar de Stephen Hawking anticipant les formidables opportunités promises par cette technologie mais également mettant en garde contre ses risques potentiels :
« L’intelligence artificielle peut constituer aussi bien la meilleure que la pire chose qui est jamais advenue pour l’Humanité ».
« Il est impossible de prédire ce que nous allons réaliser quand nos esprits seront boostés par l’IA. Peut-être les outils de cette nouvelle révolution technologique nous permettront de revenir sur les dommages engendrés par l’industrialisation sur la nature. Nous aurons pour objectif de finalement éradiquer la maladie et la pauvreté. (…) Nous devons également être conscient des dangers qu’elle porte en elle, les identifier, utiliser les meilleures pratiques et anticiper ses conséquences. »
Quelques heures plus tard, le WebSummit accueillait Sophia, un robot qui a donné sa propre conférence sur scène :
Et dans l’univers média ? Peu de nouveautés
Pas de surprise en ce qui concerne l’univers média, où les sujets qui monopolisent les esprits n’ont pas changé depuis quelques temps : fake news, relations avec les GAFA et les nouveaux entrants, modèles économiques, capacité à toucher les jeunes.
Fake news : back to basics
S’agissant des fake news, après l’état de sidération l’an dernier, l’heure est à la prise de conscience, à une meilleure compréhension du phénomène et à l’action. On regrettera toutefois qu’aucune initiative concrète n’ait été vraiment détaillée, tant du côté des GAFA que des pouvoirs publics. Cenk Uygur, co-fondateur de The Young Turks aux Etats-Unis, en est resté aux fondamentaux : pour lui, la meilleure réponse à apporter à la désinformation est de s’efforcer de pratiquer un journalisme objectif, qui vérifie ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. « Back to basics » finalement.
GAFA et éditeurs : une relation toujours ambivalente
Peu de réponses concrètes aussi pour ce qui est de l’attitude des éditeurs d’information face aux GAFA : leur position reste ambivalente entre dépendance (les plateformes apportent revenus et larges audiences) et cannibalisation des revenus. Meredith Artley, représentante de CNN Digital, l’affirme : les éditeurs ne doivent pas trop compter sur les GAFA. En face, Barbara Slater, directrice des sports à la BBC, admet que ces plateformes et les nouveaux entrants constituent plutôt des opportunités pour conclure de nouveaux partenariats permettant, dans le sport par exemple, de mieux diffuser toute sorte de disciplines sportives.
Toucher les Millennials : l’éternelle quête d’un public jeune
La capacité à toucher et à s’adresser au jeune public reste le graal des éditeurs et le ton ainsi que les formats sont primordiaux dans cette quête. La preuve : les Millennials détestent la politique à la télévision mais sont toujours friands de ces sujets dès lors qu’on leur propose un contenu adapté. Un acteur comme Konbini – d’ailleurs partenaire média du WebSummit – semble avoir trouvé la bonne formule en effectuant des choix éditoriaux qui reflètent son engagement et sont gages d’une certaine authenticité.
Et parce qu’un sommet tech digne de ce nom se doit de sortir son lot d’annonces, en voici deux qui ont retenu notre attention :
- Le lancement de la version française de Flipboard, agrégateur de contenus d’information qui privilégie la personnalisation des expériences de l’utilisateur ;
- La publication sur l’AppStore aux Etats-Unis, par HBO, de « Mosaic », une série interactive de Steven Soderbergh, qui offre une nouvelle manière de naviguer dans une série, d’abord disponible via l’application avant une diffusion sur HBO en janvier.
Beaucoup de débats et beaucoup d’interrogations donc pour cette édition 2017 du WebSummit, notamment concernant l’intelligence artificielle et le pouvoir des géants américains des nouvelles technologies. Mais ces débats avaient surtout lieu dans les conférences, car dans les allées de l’événement, start-ups, investisseurs et dirigeants d’entreprise poursuivaient leurs rencontres et leurs discussions business. Et le papier montrait là sa capacité de résistance, les cartes de visite continuant à s’échanger en nombre !
De l’incitation douce à la manipulation insidieuse : les designers, architectes invisibles de nos vies connectées
Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de l’Innovation
C’est devenu l’un des marronniers favoris des journalistes en manque d’inspiration : impossible de rater, chaque année, l’indispensable papier sur la digital détox, passage obligé de l’été pour – selon les éléments de langage en vigueur – “s’éloigner des écrans” et “se reconnecter avec la nature”. Les reporters les plus téméraires partis en immersion loin de tout réseau 4G raconteront avec force détails les bienfaits de cette mise au vert. Après l’injonction au régime estival, l’injonction à la déconnexion : les sujets changent, les diktats restent. Avec, toujours, une dimension culpabilisante et un reproche implicite : si vous passez trop de temps sur les réseaux sociaux, c’est de votre faute.
Comme le régime, la déconnexion ne serait donc qu’une question de volonté ? C’est oublier qu’à des milliers de kilomètres d’ici, dans les très secrets bureaux californiens des géants du numérique, une armée de designers ne travaille justement qu’à une chose : concevoir des plateformes qui monopolisent le maximum de notre attention et provoquent des comportements d’addiction. Alors certes, il ne tient qu’à nous de nous déconnecter. Mais c’est aussi aux concepteurs de nos interfaces de nous aider à reprendre la main sur nos usages.
Des lignes de code pour court-circuiter nos cerveaux
“All code is political”, assénait récemment le journaliste David Cohn en réponse au New York Times qui se demandait “comment réparer Facebook”. Derrière la formule accrocheuse, une réalité : tout est calculé, rien n’est dû au hasard sur les plateformes sociales ; ni la couleur des interfaces, ni la forme des boutons, encore moins le parcours utilisateur que les ingénieurs de la Silicon Valley imaginent pour nous. Même pas caché, leur but est pleinement assumé : nous faire passer le plus de temps possible dans leurs applications pour capter le maximum de notre attention – chèrement revendue ensuite aux annonceurs.
Pour cela, les designers des plateformes ont leurs recettes. Elèves assidus des cours d’économie comportementale et dignes héritiers des travaux de Daniel Kahneman sur les biais cognitifs qui court-circuitent notre cerveau et limitent notre rationalité, les concepteurs de nos réseaux sociaux connaissent tout de nos faiblesses psychologiques et savent les exploiter pour créer une véritable dépendance à leurs produits. Pire : c’est une dépendance volontaire, et même consentie – ce n’est pas Facebook qui nous oblige à nous connecter cinquante fois par jour, mais bien nous qui en ressentons le besoin impérieux !
Pour nous pousser à revenir encore et toujours, inlassablement, sur leurs plateformes, Facebook, Twitter et consorts ne se sont pas contentés de concevoir des produits répondant à un besoin du marché : ils les ont pensés de manière à nous inciter, dans leurs mécanismes mêmes, à adopter des comportements compulsifs. Scroll infini, autoplay, « pull to refresh », stimuli (likes, retweets, partages…), autant de dispositifs qui font des réseaux sociaux de véritables machines à monopoliser notre esprit. Un design de l’attention théorisé et enseigné à la très sérieuse université Stanford sous le nom de captologie. Car les GAFA n’ont rien inventé : s’inspirant des travaux de Richard Thaler et Cass Sunstein, pères de la théorie du nudge, ils ont compris qu’en manipulant l’architecture des choix dans leurs menus et en gamifiant leurs interfaces, ils pouvaient inciter les utilisateurs à passer toujours plus de temps en ligne. Le soft power plutôt que la coercition : la Silicon Valley a tout compris à la manipulation des masses !
Vers une déontologie du design ?
Sauf que de l’incitation douce à la manipulation insidieuse, il n’y a qu’un pas. Un pas que certains anciens designers de la Valley, aujourd’hui repentis, estiment avoir allègrement franchi. De plus en plus de voix s’élèvent ces derniers temps contre ce kidnapping de notre attention. Parmi eux, Tristan Harris, ancien de Google dont le manifeste “Comment la technologie pirate votre esprit” a fait grand bruit il y a quelques mois en détaillant par le menu les nombreux ressorts utilisés par les GAFA pour rendre leurs plateformes addictives. Depuis, Harris a créé son collectif Time Well Spent, qui milite pour une consommation raisonnable – et surtout raisonnée – des réseaux sociaux.
De plus en plus, les consciences s’éveillent et certains n’hésitent pas à ériger cette “pollution mentale par le numérique” en un véritable problème de santé publique. Mais alors, à qui la faute ? On évoquait plus haut les injonctions à la digital détox et leur dimension culpabilisante – mais est-on vraiment responsables de notre addiction aux réseaux sociaux quand ils sont conçus précisément pour pirater nos cerveaux et nous rendre accros ? Quelle place les sciences de la persuasion laissent-elles réellement à notre libre-arbitre ? N’est-ce pas aux plateformes elles-mêmes de se conformer à une morale, une éthique, des valeurs ?
“Don’t be evil”, a longtemps scandé le slogan de Google… avant de se transformer en un plus pragmatique “Do the right thing” – signe annonciateur d’un abandon de valeurs morales devenues trop encombrantes pour le géant des moteurs de recherche ? Impossible à dire. Mais bonne nouvelle : si ce ne sont pas les entreprises elles-mêmes qui s’engagent à adopter un comportement éthique, de plus en plus de designers prennent conscience de leur pouvoir. Véritables architectes invisibles de notre monde connecté, ils sont de plus en plus nombreux à se mobiliser pour mettre leurs compétences au service du bien commun. Un mouvement qui, en France, a déjà donné lieu à la première rencontre “Ethics by design”, pour inviter designers et chercheurs à “envisager la construction des produits numériques sous un angle éthique”.

Et en effet, les designers semblent bien être les seuls à même de réinjecter un peu d’éthique dans les GAFA. Avec des utilisateurs ignorant bien souvent tout ou presque du fonctionnement des plateformes, et une législation perpétuellement en retard face à des usages changeant à toute vitesse, une transformation top-down, qui viendrait des concepteurs des produits, pourrait être salutaire. Aux designers donc de prendre leurs responsabilités, de questionner leurs pratiques et les valeurs qui les guident dans la conception de nos interfaces numériques.
D’autant que l’on sait que la frontière entre monde virtuel et monde physique va continuer de se brouiller pour que, de plus en plus, le numérique devienne un phénomène diffus. L’internet ambiant est en train de devenir une réalité, les écrans disparaissent : notre nouvelle interface, c’est nous-mêmes ! Aujourd’hui la voix, demain notre corps tout entier avec la réalité virtuelle sociale. Et avec la disparition des interfaces physiques, l’influence des plateformes numériques deviendra de plus en plus pernicieuse, car comment questionner ce qui fait partie intégrante de notre quotidien… au point qu’on ne le voit même plus ? Les GAFA façonnent aujourd’hui nos comportements en ligne : transformeront-ils demain notre langage (nous commencerons tous nos phrases par “OK, Google”), voire notre pensée (pensons à Neuralink, le projet d’interface cerveau-machine d’Elon Musk) ? Tristan Harris dénonçait le piratage de notre esprit par la technologie. Réagissons donc avant qu’elle ne pirate aussi notre corps.
[Etude] La fin des fake news… Mais pas celle que vous croyez !
Par Lorraine Poupon, France Télévisions, MédiaLab
Tout ou presque semble avoir été dit sur les « fake news » et leur viralité. Mais elles perdurent et même prospèrent. Ce rapport de First Draft commandé par le Conseil de l’Europe revient aux racines du problème : le concept-même de fake news: trop vague, peu rigoureux et galvaudé, il désigne en vérité des réalités variées qui appellent des réponses adaptées.
Car comment mettre au même niveau un titre d’article parodique du Gorafi et une vaste entreprise de manipulation de millions d’électeurs ? L’expression fake news ne possède pas de définition unique et précise. Les hommes politiques qui en abusent pour servir leur discours poussent le vice jusqu’à l’utiliser pour dénoncer des médias fiables et reconnus lorsque la réalité ne les arrange par ou leur déplaît.
L’autre mort des fake news
C’est pour cette raison que les auteurs du rapport la rejettent, purement et simplement. Ils appellent plutôt à une typologie rigoureuse des différents types de « dysfonctionnements » de l’information afin de leur apporter une réponse adaptée, et lutter efficacement et de manière ciblée. La seule question du format n’est pas anodine. Si la « désintox » prend le plus souvent la forme d’articles, ce sont les images ou vidéos retouchées qui sont les plus partagées. Cela rend plus difficile leur repérage, car il ne peut être automatisé, et donc leur désamorçage.
Il faut également différencier les acteurs à l’origine du dysfonctionnement, leur message et ceux qui le reçoivent et donc l’interprètent. Selon que l’individu aura des intérêts politiques ou économiques à défendre, il ne faudra pas lui répondre de la même manière.
Enfin, il faut bien distinguer les différentes étapes dans la chronologie de la diffusion de cette soi-disant information. S’il y a trois phases dans un premier temps, l’avènement des réseaux sociaux en a créé une quatrième : celle de la reproduction. Et c’est cette étape finale qui est cruciale car permettant la viralité d’un contenu.
La communication rituelle
C’est l’autre conclusion majeure de ce rapport. Appliqué aux réseaux sociaux, il ne convient plus de réduire le partage de contenus à une action neutre. C’est un vrai acte social car public et exposé à son cercle de connaissances. C’est ce qui différencie la communication dite rituelle de la communication de simple transmission (d’après les travaux de James Carey).
Et les producteurs ou fabricants de désinformations en sont tout à fait conscients. Les individus ont une propension à fréquenter sur les réseaux sociaux des personnes partageant des opinions similaires aux leurs.
Cela est amplifié par les algorithmes qui mettront en avant des contenus que vos contacts auront aimés ou commentés et qui seront donc susceptibles de vous intéresser. A cela s’ajoute la tendance à accorder une plus grande confiance aux « informations » partagées par une connaissance que par une organisation reconnue comme fiable et sérieuse.
A terme, cela crée un véritable effet de caisse de résonance, de chambre d’écho, où l’utilisateur n’est, dans un cas extrême, confronté plus qu’à des contenus qui le confortent dans ses opinions.
Le rapport se clôture sur pas moins de 35 recommandations adaptées aux différents formats et acteurs impliqués, entreprises de la tech, gouvernements, médias ou membres de la société civile. Retenons qu’il s’agit essentiellement d’un appel à une plus grande transparence du côté des GAFA, à une collaboration plus transversale dans ce combat (aussi bien entre acteurs du secteur privé qu’avec le secteur public) et également à mieux former et éduquer les populations.
Il s’ouvre également sur un défi, et pas des moindres : celui des applications de messagerie, véritables viviers de désinformation. L’enjeu est , en apparence, simple à saisir puisqu’il est impossible de connaître les contenus partagés. Insolvable ?
Intelligence Artificielle : 3 principes clés pour la rendre plus sûre
Par Lorraine Poupon, France Télévisions, MédiaLab
« On voulait des voiture volantes, on a eu 140 caractères ! ». On ne compte plus le nombre de fois où cette citation de Peter Thiel a été utilisée pour illustrer la déception entre l’effet d’annonce d’une révolution technologique et son véritable impact sur nos vies. Encore une nouvelle app ou un énième réseau social ? Ce genre d’initiative n’a pas eu sa place au Hello Tomorrow organisé la semaine dernière au CentQuatre à Paris. Profondément optimiste, cet événement annuel se propose de mettre en avant le meilleur de la deeptech afin de se réapproprier le futur et le dessiner tel que nous le désirons. Comment ? En rassemblant en un seul lieu les innovations les plus disruptives au monde, celles issues d’un travail en laboratoire et souhaitant passer du monde de la recherche à celui de l’entrepreneuriat.
Face aux entrepreneurs venus présenter leurs découvertes, un public de curieux probablement conscient des enjeux et lassé du pessimisme quasi-systématique dans notre rapport à la technologie. Mais également des investisseurs. Car s’il s’agit de convaincre de la portée possible de leurs découvertes, encore faut-il financer leur industrialisation à large échelle.
Du côté de Méta-Media, c’est probablement l’intervention de Stuart Russell sur l’IA qui nous a le plus marqués car étant à contre-courant des peurs que cette question suscite.
Partant du constat que l’IA progresse bien plus vite que toutes nos prédictions, il faut se préparer à l’évidence que bientôt, elle ne se limitera plus à battre le meilleur joueur au monde en jeu de Go, que bientôt elle pourra lire et comprendre tout ce que l’humanité a jamais produit de livres, et elle sera tout simplement plus « intelligente » que l’Homme.
Sauve qui peut ?
Mais alors comment ne pas renoncer à l’IA tout en s’assurant qu’elle servira réellement l’Homme ? Pour Russell, au-delà des croyances et des peurs irrationnelles, il faut cibler le problème initial.
Il faudrait donc s’assurer que la machine a bien été programmée pour ce que nous souhaitons réellement qu’elle fasse. Or, même pour une tâche en apparence simple, il ne faudra que peu de temps à cette même machine pour comprendre qu’éteinte, elle ne pourrait plus l’accomplir. Cette tâche est sa raison d’être, ce pourquoi elle a été programmée : elle finira donc par trouver un moyen pour ne jamais être éteinte et afin que rien ne s’interpose entre elle et l’objectif qui lui a été donné. A ce stade, on pourrait croire au début d’un scénario de film catastrophe.
IA : Mode d’emploi
Russell y répond en tentant de redéfinir la logique de l’IA selon trois principes fondateurs :
- L’altruisme : l’unique objectif du robot est de participer à la réalisation des objectifs et des valeurs de l’Homme, en réponse à la troisième loi d’Asimov.
- L’humilité : le robot ne sait pas avec certitude quelles sont ces valeurs humaines, en réponse à la quête obsessionnelle de réalisation de sa tâche.
- L’observation : sa connaissance des valeurs humaines sera issue de l’observation des comportements et choix humains
Une première étape en apparence simple mais en réalité indispensable au développement d’une IA compatible avec l’homme. Et voilà qui pourrait probablement rassurer Elon Musk ou Bill Gates !
Pour revoir son keynote version TED :
[Etude] Le futur du journalisme en manque de stratégie
Par Lorraine Poupon, France Télévisions, MédiaLab
Le consensus sur la crise que traverse la presse est tel qu’elle est elle-même devenue un sujet de prédilection pour bon nombre de médias. Une fois cela acté, les conclusions de l’étude de Future Today sur le futur du journalisme ont de quoi inquiéter sur l’état d’esprit de la profession.
Cette prise de conscience n’est pas nouvelle. Ce qui est plus récent, c’est le développement d’un vrai discours d’incitation à l’égard du public à soutenir la presse et le journalisme de qualité. Celui-ci a toujours eu un coût mais à l’heure de l’apparente gratuité d’une grande partie de l’offre, il est devenu essentiel de faire preuve de pédagogie pour justifier le prix d’un abonnement, de la présence de publicités, et parfois même la demande de dons.
A cela s’ajoute la conscience d’un nouveau monde qui vient. Ce sont 75% des rédactions américaines interrogées qui surveillent les évolutions technologiques face à une moyenne de 18% pour l’ensemble de la population. Les enjeux de l’IA ou des bots sont loin d’être inconnus. Qu’il s’agisse d’opportunités ou de menaces dépend encore de la stratégie qu’adoptera la profession.
Un diagnostic sans remède ?
Mais y en a-t-il seulement une, de stratégie ? L’air du temps semble plutôt être à la fébrilité avec la conscience de l’existence de défis multiples et une inquiétude constante mais l’absence de plan de long terme pour y répondre. L’enjeu est ici d’être pro-actif plutôt que de subir le nouvel ordre qui ne tardera pas à s’imposer.
Rapporté à la pyramide des âges qui compose une rédaction et à la hiérarchie qui la structure, cela devient réellement problématique. Les journalistes en début de carrière auront tendance à se projeter à long terme (soit entre 10 et 20 ans), ce que ne feront pas des journalistes entre 44 et 64 ans dont la vision est plus « court-termiste » (laps de temps inférieur à 5 ans). Or, ce sont ces derniers qui détiennent les postes à responsabilité au sein des organisations et qui sont donc censés fixer la feuille de route de la profession.
Les Jours, Nice Matin, Brut : 3 médias qui ont osé innover
Faut-il pour autant céder à la panique ? Pas vraiment. S’il existe une véritable crainte sur le devenir du secteur chez les interrogés, ils restent marqués par l’optimisme concernant leur propre futur de journaliste. Et cette tendance individuelle est renforcée par des initiatives innovantes (bien que minoritaires) qui rencontrent le succès.
Face à la crise économique que traverse le secteur, certains font ainsi le pari d’une formule simple : l’abonnement, sans pub. Voilà près de 10 ans maintenant que le business model de Mediapart se pérennise, faisant naître dans son giron des logiques similaires.
C’est le cas du site Les Jours lancé en février 2016 par des anciens de Libération. Des articles écrits sur le long cours, payants, par abonnement. Une façon de faire du journalisme différemment ou plutôt de se donner les moyens de continuer à en faire selon les standards d’exigence avec lesquels ils ont toujours travaillé.
Nice Matin fait de son côté le choix d’une nouvelle optique, celle d’un « journalisme de solutions ».
Des dires de ceux qui le pratiquent, cela réclame une forme d’humilité de la part des journalistes qui doivent être plus à l’écoute des attentes véritables de leurs lecteurs et non plus des attentes qu’ils leurs prêtent. Et les résultats sont là avec une progression de 70% des abonnés en un an.
Enfin, comment ne pas citer le succès fulgurant de Brut, équivalent français des NowThis et AJ+ qui s’apprête à fêter son premier anniversaire et ses 150 millions de vues dans le monde en 2017.
La recette du succès est, encore une fois, plutôt simple en apparence. Une dizaine de vidéos publiées quotidiennement, excédant rarement la minute 30, dont le ton n’hésite pas à se faire humoristique et qui ne prétendent pas aller au fond des problématiques, plutôt libérales, abordées. Conçues comme des clés d’accès aux sujets traités par des médias traditionnels délaissés, elles séduisent – massivement – les moins de 35 ans qui constituent 80% des fans de la page Facebook. La viabilité de ce modèle économique doit encore passer l’épreuve du temps mais la prise en charge par la régie publicitaire de France Télévisions et la publicité native devraient permettre à Brut de confirmer son succès.
Ces exemples sont bien la preuve qu’il n’est pas question de renoncer à toute forme de succès ou de tomber dans le fatalisme. Mais au-delà de la prise de conscience généralisée, il faut désormais se remettre en question, innover, faire preuve d’audace tout en utilisant rationnellement les nouveaux outils à disposition.
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Le désenchantement de l’internet : la fin du fantasme de l’agora 2.0 ?
Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de l’Innovation
Un siècle après sa consécration par Max Weber, le concept de désenchantement du monde revient aujourd’hui sous la plume de Romain Badouard, revisité à la sauce 2017 pour devenir le « désenchantement de l’internet ».
Le chercheur dresse le constat d’une désillusion quant au potentiel démocratique de l’internet, fantasmé à ses débuts comme un outil d’émancipation de la société civile… avant de prendre, au tournant des années 2010 avec l’affaire Snowden, les contours d’un spectre menaçant, symbole de la surveillance généralisée, de la propagande industrielle et d’une brutalisation du débat public.
Venu présenter son dernier ouvrage au Tank, Romain Badouard est revenu sur ce glissement sémantique, de l’internet comme utopie d’une agora 2.0 au mythe d’un espace anarchique où les opinions les plus extrêmes s’expriment sans contrôle.

Un espace de débat public débarrassé des gatekeepers
L’internet n’a pas seulement révolutionné la communication et la circulation des informations : il a aussi transformé l’organisation du débat public dans nos sociétés. Le temps semble bien lointain désormais où la prise de parole n’était possible que dans les médias traditionnels, soumis au filtre des gatekeepers que sont les éditeurs, journalistes et autres édiles de la société civile.
L’avènement de l’internet et, avec lui, des réseaux sociaux a donné une toute autre ampleur au débat public, chaque citoyen ayant désormais la capacité de s’exprimer et, surtout, d’être entendu par tous. Une libération du discours qui a permis de démocratiser la prise de parole publique, mais qui a aussi ouvert la voie aux opinions les plus radicales, voire les plus violentes. L’internet est ainsi devenu un révélateur de phénomènes sociaux, l’un des plus notoires étant celui des fake news. Nous l’avons souvent répété sur ce blog : les rumeurs et les fausses informations ne sont pas nées avec le web, mais elles ont pris une ampleur inédite avec lui, à la fois en termes de vitesse de propagation et de pouvoir d’influence sur l’opinion publique.
Romain Badouard estime toutefois qu’ « il ne faut pas jeter l’internet avec l’eau du bain. » Pour lui, « l’internet a été un outil de démocratisation inégalé en termes de liberté de parole et d’autonomisation de la société », et il considère que c’est surtout aux plateformes de prendre leurs responsabilités dans l’organisation du débat public.
Le design des plateformes : un rôle éminemment politique
Une prise de responsabilités qui passe, selon le chercheur, par une réflexion sur le design des réseaux sociaux sur lesquels nous passons l’essentiel de nos vies connectées. A la croisée des chemins entre enjeux technologiques et démocratiques, le design des plateformes joue un rôle éminemment politique dans l’organisation du débat public. La manière dont les algorithmes ordonnent les contenus, ou dont les espaces d’échanges entre utilisateurs sont gérés, traduisent en effet une certaine façon de concevoir la société et les rapports sociaux.
Exemple avec la plateforme collaborative Wikipedia, où les espaces de conflictualité sont organisés et les guerres d’édition strictement encadrées. Une véritable institutionnalisation de la gestion du conflit qui vise à produire le consensus, et qui s’explique aussi par l’existence d’un but commun (rédiger des articles) qui rend les contributeurs plus enclins à faire des compromis.
Ce n’est pas le cas sur les réseaux sociaux, où les espaces de commentaires et d’échanges entre internautes prennent bien souvent des allures de champs de bataille où les trolls s’en donnent à cœur joie. Une brutalisation des débats qui a poussé les plateformes, au fil des années, à modifier leurs algorithmes pour préserver le bon fonctionnement des espaces de discussion. C’est ainsi que Facebook et YouTube placent désormais les commentaires les plus likés en tête des posts pour favoriser une régulation collective des échanges. Citons également l’annonce récente de l’extension des tweets à 280 caractères, qui pourrait aider Twitter à faire oublier son image « d’usine à punchlines » et aller dans le sens d’un apaisement des débats en permettant aux internautes de poster des propos plus nuancés.

Des changements de design qui ne sont pas anodins donc, et qui exercent une véritable influence sur le déroulement des échanges sur les réseaux sociaux. Car on a généralement tendance à ne voir qu’une facette de la relation entre technologie et politique : celle des ressources technologiques en tant qu’outils de l’activité politique (la déclinaison numérique des campagnes électorales, par exemple). Mais n’oublions pas le revers de la médaille : au vu de son influence considérable sur le débat public, le contrôle des ressources technologiques est lui-même un enjeu éminemment politique !
Faut-il politiser davantage la question des choix technologiques ?
Reconnaître l’influence politique de la technologie, c’est aussi reconnaître la nécessité d’une gouvernance démocratique des ressources technologiques. Car rien ne nous garantit que Facebook, Twitter et consorts continueront à s’autoréguler et à faire en sorte de maintenir des espaces de débats ouverts et respectueux. On l’a vu à maintes reprises, les grandes plateformes de la Silicon Valley n’hésitent pas à changer arbitrairement leurs règles et leurs algorithmes si cela les arrange.
On ne peut donc décemment pas se permettre de les laisser décider, en toute opacité, de la façon de gérer l’espace public connecté. C’est une question inédite dans notre histoire qui se pose aujourd’hui : comment organiser le débat public à l’échelle de l’internet (et donc, en d’autres termes, à l’échelle du monde) ? Y a-t-il un besoin d’intervention des pouvoirs publics ? Ce qui est sûr, c’est qu’à défaut d’encadrer les plateformes, les gouvernements doivent avant tout s’emparer du sujet de l’éducation aux médias. Ne pas laisser leurs citoyens démunis face à la multitude de contenus qui défile sous leurs yeux. Leur apprendre à s’informer, à vérifier leurs sources. Et, surtout, leur montrer que les algorithmes ne sont pas neutres.
Ne pas oublier non plus que les plateformes, comme toute entreprise, défendent avant tout leur propre profit. Et que, contrairement à ce que voudraient nous faire croire Mark Zuckerberg et ses grands discours sur le rôle social de Facebook, les réseaux sociaux ne sont pas au service de l’intérêt général.
Alors, l’internet est-il vraiment propice au débat public ? Sommes-nous condamnés à passer nos vies connectées enfermés dans nos bulles de filtres, ou au contraire, engagés dans des dialogues de sourds, des discussions sans fin avec des internautes avec qui nous ne tomberons jamais d’accord ?
Ce ne sont peut-être pas les bonnes questions à poser finalement. Car les jeunes générations, celles qui sont nées dans le monde connecté et qui auront appris à débattre sur ces plateformes, vont intégrer une culture du débat très différente de celle de leurs aînés. La question n’est donc pas de savoir si l’internet est l’espace le plus propice au débat, mais comment éduquer les citoyens à utiliser les plateformes de manière éclairée.
N’attendons donc pas que les GAFAs changent leurs algorithmes ou leur design pour éviter les fake news et les trolls : apprenons aux internautes à s’informer et à débattre !
Tendances de l’entertainment : donnez les clés au public !
Par Lorraine Poupon et Alexandra Yeh, France Télévisions, MédiaLab et Innovation
Lors de sa présentation annuelle des tendances de l’entertainment, l’agence Hopscotch a dégagé 4 thèmes qui bouleversent et transforment le monde du divertissement dans son ensemble, du cinéma au jeu vidéo en passant par la musique. Ces quatre tendances seraient les manifestations ponctuelles d’une nouvelle logique plus vaste : celle du « worldbuilding ». Mais qu’est-ce donc encore que ce nouveau buzzword ?
« Le « worldbuilding » caractérise la nouvelle manière dont les entertainers travaillent, qui consiste à créer un univers et à en donner les clés au public, plutôt que de chercher à maîtriser toutes les expressions de l’œuvre. » », explique Yvan Kraut, directeur du planning stratégique de l’agence Hopscotch.
Elle implique donc chez les créateurs une sorte de lâcher-prise vis-à-vis du public qui deviendrait l’acteur principal de son propre divertissement.
Le retour du Golem
Il est surprenant de retrouver cette créature de la mythologie juive parmi les tendances de 2017. La légende le décrit comme un être fait d’argile, dépourvu de libre-arbitre et créé pour protéger son créateur. Revenu sur le devant de la scène lors d’une exposition et comme personnage d’un jeu vidéo en VR, on peut le voir comme une métaphore de la numérisation du monde et de notre capacité à recréer de nouveaux mondes avec du code.
Parmi les exemples de cette résurgence du Golem, la campagne publicitaire “Make a date with Harlequin” qui transporte avec humour les personnages masculins de la célèbre collection littéraire dans notre monde contemporain, le Star Wars Hotel attendu pour 2018 à Disney World (symbole selon Hopscotch de notre désir de fuite en avant et d’immersion dans un univers totalement différent du notre) ou encore les technologies d’immersion par les sens comme l’haptique (qui permet de faire ressentir le toucher via un écran) ou l’immersion olfactive de Nosulus Rift. Ce qui se dessine dans cette tendance : notre besoin de plus en plus pressant de fuir le monde tel qu’il est et d’être transportés ailleurs pour réinventer un univers meilleur.
L’Alter ego, ou comment mieux se connaître à travers l’autre
Des contenus qui nous plongent dans la peau de l’autre, qui provoquent l’empathie et redéfinissent notre rapport à l’altérité en nous offrant une sorte de miroir. Ici, la frontière entre sujet et objet se brouille.
Les médias immersifs sont bien sûr en bonne place dans cette tendance et créent une nouvelle forme de journalisme fondée sur l’empathie et l’expérience. Exemple phare : “Welcome To your Cell”, série documentaire de 6 épisodes de 9 minutes produite par The Guardian, qui nous plonge dans le quotidien de détenus ayant vécu l’expérience des cellules d’isolement.
La tendance Alter Ego se traduit également par une envie croissante de façonner l’autre à notre convenance, comme dans le jeu de télé-réalité Game Of Clones, où un-e célibataire doit choisir parmi huit prétendant-es sélectionné-es selon son idée du partenaire idéal-e. Une tendance poussée à son paroxysme au Japon où a eu lieu le premier mariage en VR, qui a permis à un jeune Japonais d’épouser… un personnage de manga.
L’Auteur : l’avènement du spectator’s cut
Il s’agit pour les spectateurs de devenir acteurs de leur consommation de contenus entertainment. En d’autres mots : de prendre le contrôle de leurs contenus, de créer leurs propres versions et de proposer leur « spectator’s cut ». Une implication grandissante dans le processus créatif donc, permise par la démocratisation des outils de création et la montée en gamme des produits destinés au grand public. Qui aurait prédit, il y a quelques années, que Michel Gondry créerait un court-métrage entièrement tourné à l’iPhone 7 ?
Dans cette mouvance, Netflix a récemment lancé les “interactive adventures”, destinées à ses plus jeunes spectateurs, où les enfants, à l’image des « Livres dont vous êtes le héros », sont invités à décider de la suite de l’histoire. Depuis, les commentaires d’adultes se sont multipliés pour demander le même type de dispositif sur d’autres séries de la plateforme.
Hope : le Worldbuilding comme vecteur d’optimisme
Force est de constater que la dimension engagée des contenus d’entertainment est loin d’être nouvelle ou propre à l’année 2017. Parlons plutôt d’un retour en force de la volonté des individus de réinventer le monde. Car en s’impliquant dans la création de contenus de divertissement, l’homme se prouve qu’il est aussi capable de transformer sa réalité. Le monde de l’entertainment devient ainsi un vecteur d’optimisme et d’émancipation des individus, qui croient à la possibilité d’une autre société.
En témoignent les nombreux biopics qui se sont intéressés cette année à des personnages phares de notre histoire, des individus qui se sont engagés pour façonner un monde en phase avec leurs valeurs : Le Redoutable, qui s’intéresse à l’itinéraire de Jean-Luc Godard lors des événements de mai 68, Le jeune Karl Marx ou encore Jeannette, un film musical sur l’enfance de Jeanne d’Arc.
Même tendance du côté des documentaires, armes par excellence du changement, avec notamment Une idée folle, consacré à l’éducation, qui propose aux spectateurs de s’impliquer jusqu’au bout en organisant leurs propres projections dans leur quartier.
Que le divertissement fasse du spectateur un Golem dans un monde nouveau, l’intéresse à ses Alter-ego en le plongeant dans la peau de l’autre, le place en position d’Auteur ou lui donne envie de changer le monde, le Worldbuilding s’affirme comme une manière pour le public de s’approprier les marques, les formats et les oeuvres en participant à leur création. Finalement, le format qui s’échappe des mains de son créateur et le dépasse ne serait-il pas devenu le signe du succès de son entreprise ?
Les usages des 10-13 ans, ces clandestins du web social
Par Barbara Chazelle, France Télévisions, Prospective et MediaLab de l’Information
Bien que légalement ils ne devraient pas y être, il n’est un secret pour personne que les moins de 13 ans ont investi les réseaux sociaux en mentant sur leur âge pour s’inscrire : les 7-12 ans passent 6h10 connectés chaque semaine, un chiffre en hausse de 30 minutes par rapport à 2016 et 45 minutes par rapport à 2015 selon Ipsos.
Très influente bien que clandestine, cette « génération tête baissée » fascine par ses usages des plateformes que l’agence Heaven décrypte dans son deuxième baromètre « Born Social »*.
Qui sont les clandestins des réseaux sociaux ?
L’inscription sur les réseaux sociaux est déjà majoritaire dès la 5e (62,3%) et incontournable à la fin du collège, à 85,4% d’inscrits.
Heaven note une stagnation du taux d’inscription entre 2016/2017, peut-être le signe que l’âge d’une certaine autonomie numérique ne peut baisser indéfiniment.
Les filles sont plus précoces : elles sont 67,9% âgées de 13 ans ou moins à utiliser les réseaux sociaux contre 56,6% pour les garçons.
Snapchat et Instagram en tête, réseaux d’apprentissage ludique des relations sociales en ligne
Le trio de tête des réseaux sur lesquels les collégiens sont le plus présents n’a pas changé par rapport à 2016.
Snapchat reste plébiscité à 76,7% (+3 points vs 2016) pour la communication ludique entre amis. La pratique du test de l’amitié par les « fichas » qui consiste à envoyer des photos de soi peu flatteuses et éprouver ainsi la loyauté de ses amis (qui doivent garder le silence sur ces dossiers compromettants) est assez répandue.
Instagram est la plateforme généraliste des moins de 13 ans : publication de photos évidemment et communication de faits marquants (anniversaire, sortie entre amis) mais aussi messagerie directe et communication en groupe (échange de devoirs).
Pas étonnant donc que ces jeunes ne voient plus trop l’intérêt d’être sur Facebook qui fédère moins de la moitié des moins de 13 ans (47,6%) et tend à la baisse avec une forte décroissance du taux d’inscription en 6e (42.6% vs 26.6 d’inscris soit -16 points en un an). Le signe de la montée en puissance des « Facebook Nevers » ?
Musical.ly, une application particulièrement technique permettant de partager des vidéos autour du chant et de la danse, entre directement à la 4e position cette année avec près de 30% d’inscrits, dont 80% sont des filles.
Quant à Twitter, son usage est stable avec moins de 30% de collégiens d’inscrits. Perçu comme un vecteur d’expression critique mais également d’humour, le réseau bénéficie de la promotion qu’en font les émissions télé : les moins de 13 ans préfèrent alors utiliser le compte des parents pour répondre aux sondages auxquels ils sont sollicités plutôt que de s’inscrire.
Quelques verbatim sur les usages :
YouTube, la télé des jeunes
Etudiée à part des réseaux sociaux par Heaven, la plateforme vidéo de Google est plébiscitée par les collégiens. C’est tout simplement leur télé, celle avec laquelle ils ont grandi via la tablette des parents.
Les YouTubers ont développé de nombreux formats qui fédèrent les pré-ados, à l’instar des Challenges, qui comme son nom l’indique, consiste à relever un défi au regard de toute sa communauté. Parmi les plus connus :
- Ice Bucket Challenge : se faire arroser d’eau glacée)
- Water Yoga Challenge : réaliser des poses de yoga avec de l’eau dans la bouche
- Cinnamon Challenge : manger de la cannelle en poudre
- Jelly Belly Challenge qui se joue à deux. Les joueurs mangent un bonbon de la même couleur mais l’un d’eux tombera sur une saveur répugnante. Par exemple, pour le bonbon orange, c’est soit pêche, soit vomi.
Parmi les autres formats populaires :
- Meet-up : une rencontre IRL entre le YouTuber et sa communauté
- Tag : liste de questions ou de défis auxquels les YouTubers se soumettent, seul ou à plusieurs. Par exemple, le Boyfriend Tag ou Tag Dessin
- Ask : même principe que le Tag, mais c’est le public qui est à l’origine des questions
- Room Tour : le YouTuber présente sa chambre et raconte des anecdotes sur les objets qui la composent
- Haul : présenter ses achats, son panier de course vegan ou ses fournitures scolaires
- Prank : Le YouTuber fait croire un mensonge à un proche et film sa réaction
- Chit Chat : le principe est d’avoir une conversation avec son audience. Mais le YouTuber étant seul face caméra, le Chit Chat est plutôt un monologue d’un YouTuber sur un épisode de sa vie ou sur ce qu’il pense d’un sujet
- GRWM : le format « Get Ready With Me » (prépare-toi avec moi) souvent associé au Chit Chat car il permet de mettre un peu d’action dans la vidéo
- ASMR (Autonomous Sensory Meridian Response) : l’idée est de créer des stimuli auditifs qui facilitent la relaxation en murmurant mais aussi tapotant, caressant, mettant en mouvement toutes sortes de matières. Les jeux de rôle sont souvent utilisés pour mettre en scène ces stimuli. Par exemple, une séance de maquillage ou jouer un vendeur dans une boutique.
- Unboxing : le YouTuber déballe un colis reçu par une marque et en commente le contenu
- Empties : présentation d’une série de produits que le YouTuber a consommé jusqu’au bout
Le rapport aux marques
Les 10-13 ans sont bien conscients que les YouTubers se font payer (en argent ou nature) pour présenter des produits mais loin de les rebuter, cela renforce au contraire leur fascination envers ceux qui ont réussi à se faire remarquer par une marque… avec l’espoir de devenir riches !
L’étude montre que les collégiens sont réfractaires à la publicité : 22% d’entre eux utilisent un adblocker mais aussi qu’ils distinguent mal les posts sponsorisés sur les réseaux sociaux (« il n’y a pas de pub sur instagram » !) : cela pose question sur l’éthique à avoir envers ce public encore peu aguerri aux mécanismes du marketing.
[Etude] 50% de la vidéo sera mobile d’ici 2020
Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de l’Innovation
D’ici trois ans, la moitié de notre consommation de télévision et de vidéo se fera sur des terminaux mobiles. C’est ce qu’affirme la 8ème édition de l’étude Ericsson ConsumerLab TV & Media*, dont les conclusions sont sans appel : le poste de télévision traditionnel va continuer de perdre du terrain dans les années à venir, au profit notamment du smartphone qui va confirmer sa place de premier écran.
Mobile + A la demande : les nouveaux standards de la consommation vidéo
Ce ne sera pas une surprise pour ceux qui s’intéressent à l’évolution des usages et des pratiques de consommation de médias : le smartphone est bel et bien en train de détrôner la télévision. On l’annonce depuis quelques années déjà et Ericsson le confirme. 70% des répondants à l’étude affirment en effet consommer des contenus TV et vidéo sur leur smartphone – soit deux fois plus qu’en 2012 – et déjà, le smartphone représente 20% du temps total consacré au visionnage de TV et de vidéos. Une progression fulgurante de la consommation mobile donc, encore plus marquée si l’on considère tous les terminaux mobiles (smartphone, desktop, tablette) : tous devices confondus, les projections affirment déjà que 50% de la consommation vidéo sera mobile en 2020 (soit une augmentation de… 80% en 10 ans !).
Cette transformation des terminaux utilisés s’accompagne d’une évolution des contenus visionnés. La vidéo à la demande grignote de plus en plus de terrain, notamment chez les 16-19 ans, qui passent déjà plus de la moitié de leur temps de visionnage sur la VOD – un temps qui a doublé depuis 2010. Cette tendance devrait s’accélérer selon Ericsson qui prédit que la vidéo à la demande représentera près de 50% du temps total passé à consommer de la vidéo d’ici 2020.
Chez les spectateurs les plus âgés, la télévision linéaire fait de la résistance puisque les 60-69 ans passent encore 80% de leur temps de visionnage devant le traditionnel téléviseur, un chiffre stable depuis 2013. Il ne faudrait d’ailleurs pas signer trop vite l’arrêt de mort de la TV : parmi les 20.000 répondants à l’enquête, seuls 6% affirment qu’ils n’utiliseront probablement plus leur poste de télévision dans 5 ans.
La réalité virtuelle pour refaire de la vidéo une expérience collective
Autre chiffre clé annoncé dans cette étude : celui des usages de la réalité virtuelle, qui devrait séduire un internaute sur trois d’ici 2020 selon les projections. Un chiffre vraisemblable… à condition que la VR sociale se développe ! Car c’est l’un des moteurs essentiels pour conquérir les spectateurs et s’imposer dans leurs pratiques de consommation média : leur permettre de partager des expériences en visionnant des contenus à plusieurs. Trop isolante pour le moment, la VR a pourtant un véritable potentiel pour relancer la dimension sociale de la télévision et en refaire une expérience collective (comme à l’âge d’or, désormais bien lointain, de la télévision, où les familles se retrouvaient dans le salon pour visionner leurs programmes).
A quoi ressemblera la conso vidéo dans 5 ans ?
Interrogés sur l’évolution de leurs usages dans les cinq ans à venir, 30% des répondants pensent qu’ils consommeront de plus en plus de vidéo en réalité virtuelle. 29% se voient également adopter les interfaces vocales et utiliser leur voix pour piloter leurs appareils. Des tendances très tournées sur la technologie qui se distinguent de l’évolution des cinq dernières années, où ce sont surtout les usages qui ont changé avec la montée en puissance des contenus HD, la généralisation du binge-watching et la diversification des plateformes utilisées pour visionner des contenus TV et vidéo.
Le nombre moyen de services VOD utilisés par chaque internaute a d’ailleurs connu une augmentation conséquente, de 1,6 service par personne en 2013 à 3,8 services en 2017. Ce qui pose une nouvelle fois la question de la découvrabilité des contenus, de plus en plus complexe dans ce contexte de surabondance de l’offre.
Désormais, les internautes passent près d’une heure par jour à chercher du contenu (+13% en un an). Pas étonnant, dans ces conditions, que 70% d’entre eux affirment qu’ils aimeraient pouvoir recourir à un moteur de recherche universel. Car au-delà de la nécessaire adaptation des médias à la transformation des usages, c’est bel et bien le défi de la découvrabilité qu’il leur faudra relever dans les années à venir. Et cela passe par une meilleure indexation des contenus et une amélioration des recommandations personnalisées. A bon entendeur !
* Etude menée auprès de 20.000 internautes âgés de 16 à 69 ans, issus de 13 pays d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie.
Crédit Image Une : Clem Onojeghuo, Unsplash
[Etude] Quel avenir pour les médias immersifs ?
Par Lorraine Poupon, France Télévisions, MédiaLab
Difficile de saisir à notre époque l’ampleur de la révolution qu’a représentée la radio à son apparition ou plus tard la télévision. Entendre ce qu’autrefois on lisait, voir ce qu’autrefois on ne faisait qu’entendre. Et si la prochaine étape consistait à pouvoir vivre l’événement raconté ? Y être projeté, immergé ? Cette étude de l’Associated Press cherche à déterminer quelle place les nouveaux formats des réalités virtuelles, augmentées, hybrides, sont en train de se faire.
Les outils existent déjà, ont déjà su faire leurs preuves. Si cette étude cherche à déterminer de quoi demain sera fait, il reste difficile de tirer des conclusions des expériences ponctuellement menées mais qui ne représentent pas encore une norme.
L’innovation à tout prix ?
Ces nouveaux formats ne remplaceront pas la vidéo traditionnelle mais offrent de nouvelles possibilités. A ce titre les mêmes attentes en termes de qualité, de vérification de l’information, d’éthique doivent s’appliquer. Dans le cas contraire, l’effet peut être désastreux, en témoigne l’expérience récente et malheureuse de VR par Mark Zuckerberg à Puerto Rico. Attention donc ! Un format innovant sans un fond adapté n’est pas suffisant.
Le lecteur comme acteur principal
Différentes étapes ont été franchies. Et cela va désormais plus loin que la seule photo 360 où le public, fixé à un point, dépend directement de la vision du journalisme et de là où il s’est placé. Avec la photographie 3D volumétrique, il est libre de se déplacer comme bon lui semble dans l’espace, d’aller à différents points obtenir l’information. Le chemin n’est plus prédéfini ou unique comme, par exemple, un paragraphe dans le fil d’un texte rédigé. Cela implique une nouvelle manière de concevoir la structure du reportage.
Le rôle du lecteur est ainsi redéfini, il est à l’initiative de l’accès à l’information et ne la consomme pas passivement. Ce qu’il obtient ainsi est plus mémorable et engageant.
Reste à ne pas se laisser distancer
Cette nouvelle conception d’un sujet réclame des connaissances et compétences supplémentaires chez les journalistes. S’ils restent garants de la qualité éditoriale des sujets, cela implique des collaborations avec les entreprises maîtrisant ces technologies.
Reste un travail de sensibilisation à mener au sein des rédactions pour convaincre de l’intérêt de ce type de format plutôt qu’un format traditionnel pour certains sujets.
AR, VR et vidéo 360 peuvent être déclinées et se compléter sur différentes plateformes pour une expérience plus complète. Et il est primordial de jongler entre ces différents formats pas encore adoptés avec un large consensus. S’il est aujourd’hui impossible de savoir avec certitude lequel rencontrera le plus grand succès, il est d’ici là important de tous les maîtriser afin d’être prêt le jour où cela arrivera.
A ce titre, les nouveautés annoncées par Apple qui permettent l’accès massif à l’AR et à la mixed reality via l’iPhone pourraient peser dans la balance. Plus besoin d’un casque spécifique si un support équipé est rendu accessible de manière généralisée !