L’ère de l’information a-t-elle laissé place à l’ère de la crédulité ?
Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de la Prospective
Google en est témoin : les recherches sur le terme « fake news » ont explosé fin 2016, alors que Donald Trump s’apprêtait à devenir le 45ème président des Etats-Unis. Pourtant le phénomène n’est pas nouveau : qu’on l’appelle rumeur, hoax, complot ou conspirationnisme, le scepticisme, voire la méfiance à l’égard de l’information, ont toujours existé.
Et une telle vigilance est sans doute plutôt saine dans les régimes démocratiques. Mais nous avons depuis longtemps dépassé le simple recul critique du citoyen éclairé : désormais, c’est une véritable guerre de l’information qui se livre. Une guerre dont les réseaux sociaux sont le premier champ de bataille.
Comment en est-on arrivé à cette situation de mise en doute, voire de contestation systématique de la parole des médias traditionnels ? Et surtout, comment restaurer la légitimité des médias à l’heure où ils sont attaqués de toutes parts ? C’est pour échanger autour de ces questions brûlantes d’actualité que des journalistes et universitaires ont été réunis par le Geste cette semaine dans les locaux de L’Express.
De la théorie du complot à la fake news : genèse de la désinformation
La fake news moderne serait-elle née avec le 11 Septembre ? C’est en tout cas l’avis de Guillaume Brossard, créateur du site de débunking HoaxBuster, qui affirme qu’ « il y a eu une rupture très nette dans la fausse information en circulation sur le web depuis les attentats de 2001. » Si les rumeurs, la déformation des faits et autres légendes urbaines ont toujours existé, c’est bien en 2001 que les théories du complot sont arrivées sur le devant de la scène médiatique. Sans pour autant être prises au sérieux par les médias traditionnels, persuadés qu’elles n’étaient que les fantasmes de quelques conspirationnistes…
Pourtant, le phénomène n’a fait que prospérer depuis, jusqu’à exploser ces derniers mois lors du Brexit et de l’élection de Trump. Finalement, ce qui est inédit aujourd’hui, ce n’est pas tant la fausse information que l’ampleur inédite qu’elle a prise avec l’avènement des réseaux sociaux et leur force de frappe massive.
Grâce à une diffusion à grande échelle et à un ciblage de leurs contenus, les médias « d’infaux » ont su toucher une audience de plus en plus étendue et se sont progressivement positionnés comme les fleurons d’une information dite libre – par opposition à l’information institutionnalisée, voire étatisée, des médias traditionnels.
L’art de la guerre (de l’information)
Mais une guerre ne se mène pas sans une stratégie, et ça, les armées de la fake news l’ont bien compris. Pour Pascal Froissart, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à Paris 8, le vrai coup de maître – si l’on peut dire – de ces médias alternatifs est de recourir à la fameuse stratégie de la mouche :
Que fait une mouche quand elle veut détruire un magasin de porcelaine ? « Elle trouve un éléphant, pénètre dans son oreille, et bourdonne jusqu’à ce qu’enragé, fou de peur et de colère, ce dernier saccage la boutique. »
C’est ce à quoi on assiste avec ces micro-sites qui, en termes d’audience, ont l’importance d’une mouche par rapport au Monde ou au Figaro. Mais une mouche qui gêne au point qu’Alain Juppé comme François Fillon ont dû se résoudre à démentir en personne les rumeurs de leurs supposés liens avec des branches de l’islam.
L’autre pendant de cette stratégie, c’est un effort de captage de l’attention : une tactique grossière, mais efficace, qui consiste à monopoliser l’attention des citoyens et des médias sur des sujets anodins pour mieux éviter les sujets importants… Et qui semble particulièrement prisée par la nouvelle administration américaine et ses faits alternatifs sur le nombre de spectateurs présents à l’investiture de Trump. Or comme l’explique Pascal Froissart, à l’heure où la durée d’attention des citoyens est toujours plus réduite, « monopoliser le débat public avec ce genre de « non sujet » ne fait que détourner l’attention des vrais problèmes ».
Vivons-nous dans une démocratie des crédules ?
Aurions-nous donc quitté l’ère de l’information pour vivre dans une démocratie des crédules, pour reprendre l’expression du sociologue Gérald Bronner ? Ce qui est sûr pour Samuel Laurent, responsable des Décodeurs du Monde, c’est que l’âge des médias qui font l’opinion est bel et bien révolu. Après avoir perdu le monopole des canaux de distribution au profit des réseaux sociaux, les médias ont désormais perdu le privilège de la crédibilité.
En distribuant leurs contenus sur les plateformes, ils jouent finalement dans la même arène que des Sputnik et autres Breitbart News. Et surtout, avec des outils comme Instant Articles de Facebook et AMP de Google qui les obligent à formater leurs contenus dans un template prédéfini, leur identité de marque continue de s’étioler jour après jour. Et avec elle, leur statut de média fiable et légitime, puisqu’il devient de plus en plus difficile de distinguer la vraie info de la fausse.
Les médias contre-attaquent. Trop tard ?
Dans les salles de rédactions, les initiatives se multiplient pour endiguer la vague des fake news et réhabiliter la légitimité des médias d’information. Mais n’est-il pas déjà trop tard ? Autour de la table, les avis sont nuancés. Pour Cédric Mathiot, responsable de la rubrique Désintox de Libération, la caractéristique – et le problème ? – du fact-checking est que les journalistes ne sont pas maîtres de leur agenda : c’est un journalisme de réaction, pas d’anticipation.
Pour autant, tous s’accordent à dire qu’il y a une vertu à essayer. La guerre de l’information aura au moins permis de mettre au jour le décalage problématique entre les citoyens et leurs médias. L’entre-soi journalistique a tendance à nous faire vite oublier que tous les lecteurs n’ont pas les mêmes clés pour comprendre l’info et que la différence entre le fait et le commentaire est parfois loin d’être évidente.
Au-delà des indispensables rubriques de fact-cheking, un véritable travail reste donc à faire sur l’éducation aux médias et aux sources de l’information. Un travail qui doit passer, selon David Dieudonné, responsable du Google News Lab, par une collaboration des médias entre eux, mais aussi avec les entreprises tech qui sont aujourd’hui les principales pourvoyeuses d’info pour un grand nombre de citoyens. C’est de ce constat qu’est notamment née l’initiative CrossCheck, qui permettra aux rédactions de collaborer pour vérifier les informations qui circulent en ligne.
Trump finalement n’est ni plus ni moins qu’un troll comme il en existe des milliers sur le web – à la différence près qu’il est désormais à la tête de la première puissance mondiale. C’est sans aucun doute une période sombre que traversent les médias, mais c’est aussi l’occasion d’entamer un vrai travail de réhabilitation du métier de journaliste.
Il est certes paradoxal que l’on demande à la presse de s’instituer en arbitre de la guerre de l’information alors qu’elle n’a jamais été aussi fragilisée. Pour retrouver la confiance du public, certains choisissent de faire appel à des personnalités non journalistes, comme Mediapart qui a co-produit des vidéos avec les YouTubeurs Usul et Osons Causer, ou encore LCI qui vient de recruter le jeune Hugo Travers. Pourquoi pas ? La guerre de l’info, c’est peut-être aussi le signe qu’il est urgent de réinventer l’info.
Courts et multi-écrans : les formats qui séduisent les Millennials
Par Gautier Roos, France Télévisions, Direction de la Prospective
Comment maintenir l’intérêt d’un public volatil et sur-sollicité (les Millennials) quand on est une chaîne de télévision traditionnelle ? C’était l’une des questions soulevées lors du 4ème Trophée des Apps et de l’Internet Mobile, organisé cette semaine à Paris. L’occasion de constater que les acteurs traditionnels procèdent enfin à un aggiornamento numérique : un revirement stratégique dont il faudra encore attendre quelques mois pour savoir s’il porte ses fruits.
Il n’aura échappé à personne que la consommation télévisuelle des nouvelles générations diffère drastiquement de celle de leurs aînés. Aux canaux restreints d’hier s’est substituée une offre surabondante, et les chaînes de télé doivent désormais composer avec une concurrence encore impensable il y a dix ans, à l’heure où tout le monde se met à produire du contenu.
Les signaux sont contradictoires, et l’ambiance se prête autant à une inquiétude (légitime) qu’à un regain d’enthousiasme : d’un côté l’audience des grandes chaines s’effrite ; de l’autre, ce sont encore les formats qu’elles initient qui rythment l’espace public, et qui s’offrent une seconde vie sur Facebook et Twitter.
Et pour s’y retrouver au milieu de ce curieux paysage, un peu de précision ne nuit pas. Benjamin Grange, directeur général délégué du groupe Dentsu Aegis Network en France, rappelle que la catégorie des Millennials n’est pas un tout homogène. Il est évidemment trop tôt pour tirer des enseignements définitifs sur une classe d’âge qui n’est pas encore pleinement entrée sur le marché de l’emploi, mais on peut déjà scinder le groupe en deux catégories distinctes :
La génération Y, qui regroupe des personnes nées entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1990, et dont les attributs sont les suivants : le mashup (la faculté à combiner et à jongler entre des éléments d’univers exogènes, comme le multitasking), le live, et le share.
La génération Z, qui regroupe les personnes nées à partir de 1995, et qui accentue encore plus les caractéristiques de ses aînés : c’est l’ère du zapping (la consommation des marques est immédiate, et offre peu de seconde chance en cas d’échec), du hacking (une notion qui s’étend au-delà du champ informatique : c’est une génération qui aime remettre en cause l’ordre établi), et de l’emoji (leur façon de s’exprimer intègre quasi naturellement des éléments visuels).
Du web à la télé linéaire : quand les frontières s’estompent
Michel Jumeau, directeur du marketing grand public d’Orange France, invite à se méfier des idées reçues qui circulent au sujet des Millennials. Leur utilisation intensive des messageries instantanées n’a fait disparaître ni les SMS, ni les appels (les coups de fil traditionnels sont même de plus en plus fréquents au sein de cette population là).
De même, le piratage et le streaming n’ont pas fait basculer la consommation dans l’ère du « tout gratuit » : les Millennials consomment plus de contenus payants que la moyenne, notamment grâce à des offres attractives (Spotify, Netflix). Après des années d’incertitude et de tâtonnements, les plateformes proposent enfin des modèles qui permettent d’éviter partiellement la fuite des revenus (voir l’industrie musicale, qui a repris des couleurs après deux décennies catastrophiques).
De façon plus prévisible, c’est aussi une génération naturellement multi-écrans, chez qui la surconsommation de contenus est quasiment une norme : on comprend facilement, dans ces conditions, pourquoi les marques se mettent à lui faire les yeux doux, et ce malgré un pouvoir d’achat restreint par la crise et une sécurité professionnelle plus qu’incertaine.
L’idée selon laquelle les Millennials auraient déserté la télévision est loin d’être exacte : c’est plutôt à un mode spécifique de consommation (la télévision linéaire) qu’ils tournent le dos, préférant éclater celle-ci sur plusieurs supports et différentes plages horaires.
« Les Millennials sont partout » constate Olivier Ou Ramdane, directeur des nouveaux business de TF1, signifiant par là que le multi-écrans doit être considéré plus comme une opportunité que comme une menace pour les acteurs traditionnels. A cet égard, MyTF1 XTRA est une sorte d’antichambre de la chaîne historique puisque l’espace offre un catalogue de vidéos non diffusées à l’antenne, qui se prêtent davantage à une consommation mobile (particulièrement l’e-sport). L’économie de production est adaptée au mode de diffusion, puisque les budgets sont bien en deçà d’une grille TV traditionnelle.
En 2015, Orange a de son côté décidé de « relinéariser » des marques provenant du web sur une chaine : le canal 31 permet au spectateur d’accéder aux contenus de Vice, Golden Moustache, Studio Bagel, melty…Loin d’être incompatibles, les deux univers sont perméables, même si un nouveau format d’écriture spécifique aux mobiles est en voie d’expansion.
STUDIO+, filiale du groupe Canal+, est née d’un constat simple : le déficit de fictions premium sur le segment des Millennials. Disponible sur l’App Store et sur Google Play, le service propose un abonnement à hauteur de 4,99 euros/mois pour profiter de séries exclusives au format innovant : 10 x 10 minutes. Des contenus filmés spécifiquement pour le mobile, et un visionnage pensé dans des moments et des lieux bien précis (les transports, les files d’attente, ou même les salles de classe).
L’initiative répond aussi à un besoin pressant des nouvelles générations : la raréfaction du temps disponible. Dans une économie de contenus saturée autant par une offre pléthorique que par une catch-up qui permet désormais à chacun de rattraper le retard accumulé, les formats classiques de 52 minutes ne sont-ils pas condamnés ?
Gilles Galud, Président de STUDIO+, identifie un phénomène bien spécifique à cette nouvelle génération : de nombreux spectateurs regardent le début d’une série, l’abandonnent, puis y reviennent seulement pour le final de la saison…La plateforme est donc aussi une réponse au FOMO (fear of missing out), cette consommation effrénée et superficielle que chacun s’assigne pour rester dans le coup.
A terme, l’ambition du groupe et de produire des séries originales traduites en 5 langues et disponibles dans 20 pays. Avec toujours la même question qui ressurgit : les Millennials seront-ils prêts à mettre la main au porte-monnaie dans un paysage aussi concurrentiel ? C’est en conciliant format court et production haut de gamme (les séries sont présentées comme « cinématographiques ») que STUDIO+ espère modifier nos habitudes de spectateur.
« Le mobile est hyper structurant » résume Maxime Saada, DG du groupe Canal+ : nos smartphones ont pris la main sur les canaux d’hier, et ce sont bien eux qui dictent l’écriture à venir des médias historiques. Certaines fictions de STUDIO+ pourraient même s’inviter sur la chaîne cryptée, inversant le chemin classique qui mène de l’antenne au web : preuve que le paradigme a bel et bien changé.
Intelligence artificielle + intelligence humaine = le combo gagnant pour les bots
Par Gautier Roos, France Télévisions, Direction de la Prospective
On les appelle des bots, chatbots, agents conversationnels, assistants virtuels, ou invisible apps… Quelle que soit la dénomination choisie, difficile d’échapper aux interfaces qui les accueillent et qui se sont propagées à une vitesse folle ces dernières années : parmi elles, Messenger, Slack, WhatsApp, WeChat, ou encore Telegram trustent le haut du pavé.
Fabernovel Innovate, une agence d’innovation, organisait cette semaine à Paris une conférence sur ces nouveaux acteurs (enthousiasmants) de la révolution numérique, dans les locaux de Pixellis. L’occasion de revenir sur l’impact des bots sur les marques, les entreprises de services, et les médias d’infos.
Le succès de ces nouveaux acteurs ne se dément pas : Messenger comme WhatsApp ont chacune dépassé le milliard d’usagers par mois. Depuis 2015, les applications de messagerie ont d’ailleurs dépassé les réseaux sociaux en terme d’utilisateurs : nombreux sont ceux qui utilisent uniquement Messenger, et non plus Facebook, pour communiquer.
Nous entrons dans l’ère du tout conversationnel : curieusement, à l’heure où se développent des possibilités de formats et de storytelling inédites, les consommateurs sont en demande d’interfaces qui reprennent les codes de la conversation par SMS, formellement peu innovantes, pour ne pas dire conservatrices.
Nous revenons, à travers un design épuré, aux basiques de la relation client : l’idée de se faire comprendre simplement, et de se faire conseiller de façon personnalisée. Rien de très nouveau sous le soleil, si ce n’est la technologie : les bots ne font qu’accentuer des standards en vigueur depuis longtemps, notamment grâce au développement de l’IA, qui permet de centraliser et d’automatiser les requêtes. Les réponses pré-définies sont également de vigueur pour certains type de demandes, permettant un gain de temps pour tout le monde.
C’est pourtant une mini-révolution à l’échelle des marques et des médias : d’un modèle où les mails « nepasrepondre » étaient la norme, nous basculons dans une ère où l’interaction, et la bataille de l’attention, deviennent des enjeux cruciaux. Toute la difficulté pour ces nouveaux acteurs va être de se montrer force de curation tout en évitant de devenir trop intrusifs.
Du sur-mesure et de l’émotionnel : l’apport des messageries instantanées
Premier constat : le marché des applications arrive à saturation, et nous sommes nombreux à ne pas pouvoir ajouter de nouvelles applis faute d’espace disponible. Pire encore : beaucoup d’entre elles dorment sur notre smartphone (passé l’effet de mode, nous ne les utilisons plus). Les chatbots permettent de mutualiser les services (et donc libérer de l’espace) tout en allant chercher directement le lecteur, à une époque où celui-ci est de plus en plus passif dans sa façon de concevoir l’information. Les interfaces de 20 Minutes ou de franceinfo misent notamment sur des alarmes quotidiennes personnalisables condensant l’essentiel de l’actualité : l’utilisateur hier noyé sous l’infobésité peut paramétrer le volume d’infos et les thématiques qui l’intéressent, selon un rythme qui lui est propre (et qu’il peut faire évoluer à sa guise).
Misant sur la simplicité et l’immédiateté, les bots se distinguent aussi par la personnalisation et l’émotionnalité. L’utilisateur n’a plus besoin de chercher un langage adéquat pour ses requêtes, il s’exprime dans l’interface comme il le fait dans une conversation avec ses amis. C’est l’invisible appli qui se plie à sa façon d’écrire et qui adapte ses réponses, du moins lorsqu’elle est performante. L’autre gros avantage des bots, c’est l’apprentissage et l’affinement des réponses au fil du temps : plus la machine connaît vos préférences et votre façon de vivre, plus elle est en mesure de proposer des services ou des réponses adéquats.
Pour l’instant, les bots reposant uniquement sur l’IA affichent des résultats assez décevants. Ils sont encore incapables de faire preuve du discernement nécessaire face à certaines requêtes, y compris les plus simples d’entre elles (souvenons-nous de Tay, le bot de Microsoft sur Twitter, qui s’était vite mis à propager des messages pro-Hitler, rabâchant naïvement les messages qu’on lui envoyait).
La machine a donc encore besoin de l’humain, et les bots les plus performants sont d’ailleurs ceux qui utilisent l’IA pour centraliser les demandes avant de passer la main à l’humain lorsqu’ils calent. Soit ce dernier prend le relais, soit il épaule les agents conversationnels dans leur réponse et s’assure que celle-ci est appropriée.
Ajoutons que les bots sont aussi faciles d’accès pour les éditeurs et ne nécessitent pas le même poids logistique qu’une application ou un site web professionnel : le « bot store » initié par Facebook en 2016, qui propose aujourd’hui 34.000 bots utilisant Messenger, est ouvert à tous. L’implémentation d’un bot ne coûte presque rien, et il est aujourd’hui possible de tester et lancer son service plus rapidement que jamais.
Vers la fin des applications (et des humains) ?
Loin du simple gadget, le bot se professionnalise et concentre l’intérêt de nombreux acteurs (assureurs, services de transport, sites de rencontres, portails informationnels…). Le chatbot Bankin’ est déjà en train de donner un coup de balai au bon vieux conseiller de banque en agence : en fonction de vos rentrées d’argent à venir et de vos habitudes de dépense, il vous conseille et effectue (avec votre accord) les transactions qu’il jugent les plus avantageuses entre vos différents comptes.
Le marché arrive déjà à maturité : l’avatarisation semble passée de mode. Il y a encore deux ans, chaque service qui s’essayait au lancement de chatbots lui attribuait systématiquement un prénom : ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui, les assistants virtuels s’inscrivant désormais comme un complément naturel aux sites ou aux applications.
A tel point qu’on peut se demander si ces robots de plus en plus sophistiqués (Microsoft teste un bot capable de détecter les réactions grâce à la reconnaissance faciale) ne vont pas mettre un terme aux outils d’hier.
Le PDG de Microsoft Satya Nadella nous a ainsi prévenu : « les bots sont les nouvelles applis ».
Les formulaires en ligne seront probablement les premières victimes de l’émergence de bots, avant que les sites et les apps traditionnelles ne cèdent eux aussi la place ? En tous les cas, l’humain n’a lui pas encore dit son dernier mot : les utilisateurs n’aiment guère l’incertitude, et ont besoin de savoir si leur « conseiller » en ligne est un interlocuteur bien réel ou un robot.
Se projetant dans les années 2000, Alan Turing prévoyait qu’un humain serait incapable de discerner si son interlocuteur est une machine ou un homme (le fameux test de Turing) dans 30% des cas. L’avenir lui donne pour le moment tort, mais jusqu’à quand ?
Messianisme 2.0 : Mark Zuckerberg va-t-il sauver le monde ?
Par Gautier Roos, France Télévisions, Direction de la Prospective
Le patron-fondateur de Facebook a publié jeudi soir un statut quasi-démiurgique (de 6.000 mots) dans lequel il affirme la nécessité de « rassembler l’humanité ». Loin de se cantonner à un rôle de réseau social convivial, la firme reconnaît enfin le poids qu’elle occupe dans les démocraties, et affiche au grand jour ses prétentions planétaires, voire totalitaires…Pour mettre à bien ce projet ambitieux, Mark Zuckerberg prévient qu’il va mettre le cap sur l’intelligence artificielle.
Ces derniers mois, des rumeurs lui ont prêté des ambitions présidentielles (finalement démenties par l’intéressé)…Mais à l’heure où les gouvernants du monde entier déplorent leur impuissance à faire changer les choses, Mark Zuckerberg a-t-il vraiment besoin de ça ?
Fort d’un réseau qui couvre 1,8 milliard d’utilisateurs (un quart de la planète), le patron de Facebook est un capitaine d’industrie à la tête d’un empire nouveau : celui d’un village global qui fait fi des barrières entre les nations. Dans un manifeste anti-isolationnisme et pro-mondialisation de 6.500 mots publié jeudi sur le réseau social, l’ancien de Harvard s’est fixé un objectif pour le moins audacieux : rassembler l’humanité.
Un discours qui tranche avec les propos prononcés ces derniers mois, où Mark Zuckerberg bottait en touche et semblait nier ses responsabilités en refusant de considérer Facebook comme un média. Un revirement qui augure donc d’une prise de conscience pour le groupe, engagé sur tous les fronts pour les décennies à venir : engagement citoyen, regain associatif, sécurité dans un monde en crise, partage démocratique de l’information…
A l’heure où les fake news deviennent un instrument électoral autant qu’un outil promotionnel ; à l’heure où les éditeurs voient leurs revenus siphonnés par les plateformes ; à l’heure où certains utilisateurs pourtant très actifs ne voient le monde qu’à travers un fil d’actualité partisan : cet aveu d’omnipotence sonne plutôt comme une bonne chose. Reste à établir si les solutions apportées par les équipes de Facebook sont viables, et si les promesses aux contours relativement flous (« construire une communauté globale qui marche pour chacun d’entre nous ») s’apparentent à autre chose que de la poudre aux yeux.
Au-delà de l’intox et des bulles : le « sensationnalisme » en ligne de mire
Conscient du problème (bien réel) de la propagation de fausses nouvelles et des carcans idéologiques que sont les bulles, Mark Zuckerberg souhaite engager un grand nettoyage, mais pas n’importe comment. Se pose d’abord un problème de catégorisation : il semble parfois difficile de distinguer la propagande, le hoax, et la satire, particulièrement au sein de démocraties qui ont souvent du mal à trouver la concorde sur la question de la liberté d’expression. La posture de censeur inquiète le fondateur de Facebook : les ciseaux d’Anastasie, en ce qui concerne les fausses nouvelles, constituent une fausse solution, qui embraierait finalement sur d’autres problèmes tout aussi peu démocratiques.
De fait, les êtres humains n’ont pas attendu les réseaux sociaux pour polariser leurs opinions et regarder le monde à travers un entonnoir idéologique qui leur est propre : Facebook va devoir trouver l’équilibre subtil entre un interventionnisme nécessaire et un laisser-faire qui reflète aussi la façon intuitive dont le cerveau sélectionne l’info.
« Notre approche se concentrera moins sur la suppression des mauvaises informations, et plus sur la mise en lumière de perspectives et d’informations supplémentaires, y compris les éléments contestés par les fact-checkers ».
D’un point de vue purement économique, cela parait logique. On notera qu’il n’est pas fait mention des fermes à clics dans le manifeste, et on ne s’étonnera pas que cette question sensible soit passée sous silence : les fake news produites à l’échelle industrielle produisent indirectement des revenus pour Facebook, et une vraie chasse à l’information passe donc aussi par l’abandon de certaines ressources financières…
Autre cible pointée du doigt par Mark Zuckerberg : le « sensationnalisme », qui revient à maintes reprises au sein du texte, et qu’il inscrit dans la thématique plus générale de la mauvaise information. Le problème n’est pas uniquement lié à la véracité de tel ou tel article, c’est notre rapport à l’information (souvent superficiel) qui a besoin d’évoluer :
« Nous avons remarqué que de nombreux utilisateurs partagent des histoires uniquement grâce à un titre sensationnel, sans même avoir lu l’article. En général, quand une histoire est moins partagée après la lecture, c’est un bon signe qu’elle repose sur le sensationnalisme. A l’inverse, si une histoire est très partagée après la lecture, c’est souvent un bon indicateur pour savoir si le contenu est travaillé ».
Il semble donc que Facebook commence déjà à réduire la portée de ces contenus peu qualitatifs, en trackant les utilisateurs friands de la pratique (et en réduisant leur visibilité dans les fils d’actualité ?).
Terrorisme, livestream, vie publique : la sacro-sainte IA au secours du géant
Contrainte de traiter des milliards de données par jour, la firme va déléguer une partie de ses responsabilités à l’IA, notamment dans le domaine du terrorisme.
« Nous sommes en train d’explorer différentes manières d’utiliser l’IA pour bien faire le tri entre les nouvelles sur le terrorisme et la propagande terroriste, afin de pouvoir supprimer rapidement l’accès à ceux qui tentent d’utiliser notre service pour recruter au sein d’une organisation terroriste ».
L’IA sera également un renfort de poids pour lutter contre les livestream licencieux : Facebook semble d’ailleurs faire un mea culpa sur les retransmissions de suicides en direct, qui « auraient peut-être pu être évitées, si quelqu’un avait pu signaler l’événement plus tôt ».
« Nous travaillons sur des systèmes qui analysent les photos et les vidéos pour étiqueter les contenus et alerter notre équipe. Nous n’en sommes qu’à la phase de développement (…) mais le système représente déjà un tiers environ des signalements faits à notre équipe chargée d’examiner les contenus ».
Plus généralement, Mark Zuckerberg fait de la bonne information la voie royale vers le vote, notamment grâce à l’accès à la presse locale. Dans une époque où la participation électorale fait grise mine au sein des démocraties libérales, le recours aux nouveaux outils technologiques s’impose comme le remède miracle : la quatrième plus grosse fortune mondiale cite des exemples d’authentiques réussites en terme de rapprochement du peuple et des élus.
« En Inde, le Premier ministre Modi a demandé à ses ministres de partager leurs réunions et informations sur Facebook, pour qu’ils puissent recevoir directement un retour des citoyens. Au Kenya, des villages entiers échangent dans des groupes WhatsApp, y compris avec leurs représentants ».
Une opération à mi-chemin entre le coup de communication pompeux et la démarche citoyenne sincère, qui fait du bruit à peu de frais : dans les minutes qui ont suivi, les titres les plus prestigieux de la presse américaine ont contacté Mark Zuckerberg pour obtenir des précisions sur tel ou tel sujet, et propagé la tribune en format « augmenté ».
Le post, déjà partagé sur plus de 5.000 profils, génère pléthore de commentaires où l’on salue autant la démarche visionnaire « d’un grand philantrope », qu’on moque l’idée qu’un réseau social, aussi puissant soit-il, puisse aider le monde à aller mieux. D’autres agitent le spectre orwellien : qu’une seule et même entreprise puisse afficher des vélléités planétaires dans toutes les strates de la société n’est évidemment pas une bonne nouvelle…
Entre utopie mondialisante et cauchemar globalisé : c’est probablement à mi-chemin que se trouve la vérité.
Les Millennials prêts à travailler main dans la main avec les robots
Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de la Prospective
L’arrivée de la robotique et de l’automatisation est une bonne nouvelle pour l’entreprise, selon une majorité de Millennials interrogés par Deloitte dans son enquête annuelle sur la Génération Y.
D’une manière générale, les jeunes aujourd’hui sont plus inquiets, moins optimistes, à la recherche de stabilité et de sécurité dans leur travail… Mais pour autant, ils ne se montrent pas forcément rétifs au changement. Et surtout accueillent plutôt avec bienveillance l’arrivée de l’intelligence artificielle et des algorithmes dans l’entreprise.
« Hi, robot » : l’automatisation du travail n’est pas une menace pour les Millennials
Alors que leur avenir n’a jamais été aussi incertain, l’enquête dépeint des jeunes avant tout en quête de stabilité dans leur emploi. Mais – même si l’idée peut paraître contre-intuitive – stabilité ne signifie pas réticence au changement. Ainsi, une majorité de Millennials voit d’un bon œil l’automatisation du travail.
Pour eux, l’arrivée des nouvelles technologies de robotique ouvre de nouvelles potentialités en termes de productivité et de croissance économique, mais aussi en termes d’opportunités pour se consacrer à des tâches plus créatives et pour acquérir de nouvelles compétences.
Une opinion qui n’est cependant pas partagée par tous : 40% des Millennials interrogés avouent craindre les effets de l’automatisation de l’entreprise sur leur emploi et 53% s’attendent à voir leur lieu de travail devenir plus impersonnel, moins humain.
Une frontière assez nette se dessine entre les Millennials que Deloitte qualifie de « super connectés » et ceux qui sont moins familiers des nouvelles technologies et des médias sociaux : 64% des Millennials « super connectés » pensent en effet que l’automatisation va créer de l’emploi, contre seulement 15% des jeunes moins connectés.
Des jeunes à la recherche de stabilité dans l’entreprise
Alors que la précarité n’en finit plus de gagner du terrain chez les jeunes, la sécurité de l’emploi devient plus séduisante que jamais et le statut de freelance perd de son attractivité.
Cette recherche de stabilité se traduit par une loyauté accrue des Millennials à leur employeur : si en 2016, de nombreux jeunes actifs déclaraient vouloir quitter leur entreprise dans les deux à cinq prochaines années, en 2017 le contexte a évolué et a brutalement calmé leurs envies de changement. Désormais, 6 jeunes sur 10 avouent préférer un poste permanent et à temps plein plutôt qu’un emploi en freelance.
Pour autant, les jeunes valorisent toujours la flexibilité de l’organisation du travail, qu’ils associent à une productivité, un engagement et un bien-être accrus. 64% déclarent ainsi pouvoir travailler ailleurs que dans leur bureau, une hausse – spectaculaire – de 21 points par rapport à l’an dernier, qui reflète la rapidité avec laquelle le monde du travail se transforme sous l’impulsion du progrès technique.
Les jeunes ont perdu l’insouciance du passé
Entre la multiplication des attentats en Europe, le Brexit et l’élection de Donald Trump, l’année 2016 fut pour le moins mouvementée et les Millennials semblent avoir perdu l’insouciance du passé. Au total, 64% d’entre eux pensent que la situation politique et sociale de leur pays ne s’améliorera pas durant les prochains mois, soit une hausse de 9 points par rapport à l’an dernier.
Une tendance révélatrice d’un pessimisme généralisé d’autant plus répandu dans les pays développés, où à peine un jeune sur trois (34%) pense que la situation économique de son pays est appelée à s’améliorer, contre 57% chez les Millennials des pays émergents.
Et en cette période d’incertitude politique, sociale et économique, les plus grandes craintes des jeunes concernent moins leur propre situation que les grands enjeux géopolitiques internationaux : la guerre, le terrorisme, la faim et les inégalités économiques inquiètent ainsi davantage les Millennials que le chômage ou les problèmes environnementaux. Des craintes devancées, dans les pays émergents, par la criminalité et la corruption, citées par 58% des jeunes sondés.
C’est donc un portrait tout en contradictions que dresse cette étude : celui de Millennials préoccupés par les problèmes politiques, économiques et sociaux qui assombrissent leur avenir, à la recherche de stabilité, mais aussi d’autonomie dans l’organisation de leur temps de travail.
Pour cette enquête, Deloitte a interrogé 8.000 jeunes actifs nés après 1982, diplômés de l’enseignement supérieur et travaillant majoritairement dans le privé. Un panel qui ne représente pas toute la diversité de la Génération Y donc, mais qui occupe de plus en plus de postes à responsabilités dans notre économie.
Et surtout, un panel qui s’avoue à la fois curieux et inquiet de voir arriver l’intelligence artificielle, les algorithmes et la robotique dans l’entreprise. De quoi relancer le débat sur l’importance d’éduquer les jeunes au code et aux nouvelles technologies pour mieux embrasser la mutation du monde du travail.
Le casse-tête numérique : repenser le contenu à l’ère de la surabondance
Par Gautier Roos et Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de la Prospective
Evolution des usages, recomposition du paysage concurrentiel, transformation des modèles économiques : on n’en finit plus de lister les conséquences de la révolution numérique dans le secteur audiovisuel. Mais ces effets ne sont rien d’autre que les différentes faces d’une même problématique : celle de l’émergence d’une nouvelle chaîne de valeur du contenu dans le secteur des médias.
Comment cette nouvelle chaîne de valeur se dessine-t-elle, et qui sont les acteurs les mieux positionnés pour en tirer profit ? Ce sont les questions auxquelles répond le Fonds des Médias du Canada dans son dernier rapport intitulé « Le casse-tête numérique : repenser la nouvelle chaîne de valeur du contenu ».
Un « oligipole de la découvrabilité »
La métaphore du web comme un vaste champ ouvert à tous et ne demandant qu’à être défriché est bien loin. En deux décennies, quelques grands seigneurs se sont partagés les terres et désormais, ce sont les GAFAMI (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, IBM), BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiami) et autres NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) qui règnent en maîtres sur le web.
Et c’est cette petite poignée d’acteurs qui contrôle toutes les étapes du parcours des internautes, créant ainsi un véritable « oligopole de la découvrabilité ». Dans ce contexte, la concurrence se fait de plus en plus rude entre les médias et autres éditeurs, qui rivalisent pour distinguer leurs contenus dans l’offre pléthorique disponible aujourd’hui sur la toile.
Et la dernière bataille sur le terrain de la découvrabilité, c’est celle de l’intelligence artificielle, seule capable d’exploiter les milliards d’octets de données collectées quotidiennement sur les internautes pour les profiler et leur faire des recommandations toujours plus personnalisées.
Là aussi, la fin de l’histoire semble écrite : Google, Amazon, Apple, Microsoft et même Facebook ont déjà une longueur d’avance dans la course à l’IA. Tout porte à croire, selon le FMC, que le marché de l’intelligence artificielle se partagera entre les mêmes acteurs qui se partagent déjà l’accès aux contenus sur la toile. Ce qui soulève d’autant plus de questions en termes de protection des données personnelles : comment garantir l’utilisation éthique des données si ce sont les mêmes acteurs qui les récoltent et les commercialisent auprès des annonceurs ?
Mélange des genres : du direct, du drama, de la jeunesse
Du côté des habitudes de consommation, le FMC identifie trois genres qui montent en grade dans la nouvelle chaîne de valeur des médias : le live streaming, les séries dramatiques et les contenus jeunesse.
2016 a incontestablement été l’année de la consécration du live streaming et les plateformes n’envisagent visiblement pas de s’arrêter en si bon chemin. Après les grands (Facebook, YouTube, Twitter, Periscope), des acteurs plus petits sont entrés sur le marché pour tenter de se faire une place au soleil : Tumblr, Vimeo, Live.ly ou encore Instagram proposent aujourd’hui de la diffusion en direct. Et pour mieux séduire les utilisateurs, les plateformes proposent toujours plus de fonctionnalités : live en duplex, live depuis un drone, live en 360°…
Mais comme le note le FMC, pour dominer le marché, l’essentiel est avant tout de miser sur les genres qui marchent : l’info (le succès des live des débats de la présidetielle américaine en témoigne), le sport et l’e-sport sont incontestablement les stars du live streaming et drainent à eux seuls des millions de spectateurs.
Et du côté de l’OTT, ou télévision par contournement, ce sont les séries dramatiques et les contenus jeunesse qui fonctionnent. Une popularité grandissante qui s’explique notamment par le fait que ces deux genres se prêtent particulièrement bien aux usages désormais majoritaires (consommation en différé, binge-watching) et sont plus durables que des contenus d’actualité qui s’inscrivent forcément dans une temporalité plus limitée.
Autre explication à la montée en puissance des formats jeunesse selon le FMC : « la décision de se désabonner d’un service est plus difficile à prendre lorsqu’il s’agit d’une offre à bas coût, sans publicité et correspondant aux goûts de tous les membres de la famille, y compris les enfants ».
Un maître-mot : la diversité
Au-delà de l’aspect éminemment politique qu’elle met sur la table, la diversité est un modèle d’affaires à privilégier. Au sein des staffs d’abord, où les équipes sont chaque jour renouvelées par la fameuse catégorie des Millennials, qui représentent la génération la plus diversifiée culturellement parlant. Différentes études montrent qu’il existe d’ailleurs une corrélation entre le niveau de mixité au sein d’une entreprise et son rendement, une tendance qui devrait encore s’infléchir dans les années à venir :
En terme de contenus, la diversité est aussi aux avant-postes, puisque le marché de spectateurs se constitue désormais aux quatre coins du globe. Netflix est aujourd’hui implanté dans 190 pays, et ce vivier colossal d’abonnés influe sur l’écriture même des formats. « Répondre aux demandes d’un auditoire de plus en plus international requiert une approche plus inclusive et représentative en matière de répartition des rôles », résume Ted Sarandos, le directeur des contenus chez Netflix.
Avec un auditoire devenu global, les scénarios et l’écriture des personnages se font désormais le reflet d’une diversité qui est aussi une aubaine économique. Une étude menée par l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) en 2016 constate même que les films et émissions qui enregistrent les meilleures recettes sont ceux qui mettent en avant la mixité de la société américaine.
Sur le plan des usages enfin, les clivages ont là aussi tendance à se réduire. De plus en plus de femmes se mettent aux jeux sur mobile et rattrapent peu à peu le niveau des hommes, représentant un important vecteur de croissance pour le secteur. Une homogénéisation des pratiques qui infuse toutes les classes d’âge, où l’hypersegmentation, demeurée longtemps l’apha et l’oméga du marketing, semble perdre du terrain. L’essor des perennials en témoigne : cette approche met en pièce les clivages générationnels et mise d’abord sur les valeurs communes d’un groupe de personnes à l’aise avec les nouvelles technologies, plutôt qu’une distinction basée sur l’âge.
Pour s’adapter à un marché concurrentiel et développer des contenus capables d’atteindre de vastes publics, il devient donc primordial de diversifier le bassin de talents œuvrant à la production et à la diffusion de formats appelés à devenir mondiaux.
Vers un nouvel échiquier mondial
Conscient des limites naturelles de leurs territoires et des débouchés restreints qu’ils représentent, les producteurs européens et américains tournent le regard ailleurs : une nouvelle carte mondiale se dessine, avec de nouveaux centres d’influence en terme de consommation, de contenus et d’investissement.
Ces nouvelles terres promises s’appellent l’Asie Pacique, l’Afrique et l’Amérique latine. La Confederation of British Industries prévoit que d’ici 2030, les deux tiers de la classe moyenne mondiale résideront dans les zones de l’APAC. C’est déjà la zone du globe où l’industrie du jeu vidéo génère le plus de revenus, et ce sera bientôt le cas pour les applications mobiles. La télévision payante n’y est pas en reste, avec un marché qui devrait s’étendre à 764 millions d’abonnés en 2025 :
La Chine reste une zone phare en matière d’investissement, avec un marché de la vidéo en ligne qui devrait quadrupler de 2015 à 2020, et un marché du mobile qui surclasse déjà les leaders d’hier : « En Chine, plus de personnes utilisent leur appareil mobile pour payer leurs factures, commander des services, regarder des vidéos et faire des rencontres que partout ailleurs sur la planète. L’an dernier, il y a eu plus de paiements effectués à l’aide d’un appareil mobile en Chine qu’aux États-Unis », note Paul Mozur du New York Times.
S’appuyant sur des pays qui arrivent à maturité en matière de connectivité et d’équipements mobiles, l’Afrique est elle aussi une terre de convoitises pour les géants du divertissement. En 2016, Canal+ y a connu une croissance de 20% rien que sur le troisième trimestre de l’année, alors que dans le mêmes temps ses revenus chutaient en France.
Plus qu’un relais de croissance secondaire, ces marchés émergents offrent un second souffle bienvenu à des acteurs traditionnels en proie aux difficultés, forcés de se renouveler pour…simplement survivre.
On le voit bien : l’industrie des médias se recompose, et impose de nouveaux standards en matière de technologie, d’innovation, et d’habitudes de consommation. La nouvelle chaîne de valeur de l’audiovisuel passe plus que jamais par la maîtrise du contenu, mais aussi celle du contexte : fabriquer un contenu de qualité ne suffit plus, soigner chaque étape de sa diffusion – depuis la production jusqu’à la distribution – est peut-être plus prépondérant encore.
Ce rapport est présenté dans le cadre d’un partenariat éditorial entre le Fonds des Médias du Canada (FMC) et Méta-Media. © [2017] Tous droits réservés.
S’informer : quand la source… ne coule pas de source
Par Gautier Roos et Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de la Prospective
Vous est-il déjà arrivé de discuter avec un ami, de parler d’une info tout juste publiée dans les médias… sans parvenir à vous rappeler où vous l’avez lue ? Pas d’inquiétude, vous n’êtes pas seuls : selon une étude du Pew Research Center publiée cette semaine, vous faites partie des 44% d’internautes incapables de citer la source des informations qu’ils consomment.
Une analyse qui va au-delà des études (récurrentes) sur les nouvelles pratiques initiées par l’ère digitale, en s’intéressant non seulement à l’expérience de consommation des contenus d’info, mais aussi – et surtout – au souvenir qu’ils laissent aux internautes.
L’accès à l’info en ligne : la home page résiste !
Premier enseignement plutôt surprenant de l’étude : les portails des éditeurs sont une voie d’accès aussi fréquentée (36%) que les réseaux sociaux (35%) pour accéder à l’info. A l’heure où nous pensions que les plateformes avaient gagné la bataille, le fait de se rendre directement sur la home page de tel ou tel support, ou sur l’application dédiée est encore un réflexe. Les moteurs de recherche (20%) et les initiatives distribuées comme les mails ou les notifications (7%) suivent assez loin derrière.
En revanche, on note que le consommateur d’infos est plutôt conservateur dans ses habitudes, avec des pratiques pas vraiment propices au changement. 65% des sondés favorisent en priorité une manière principale d’accéder aux nouvelles, les 35% restants préfèrent eux picorer l’information selon leur bon vouloir.
Pour ce qui est des motivations des utilisateurs, l’étude constate que la lecture en ligne est une expérience qui va autant chercher du parcours intentionnel que de la promenade fortuite. Les lecteurs accèdent à l’info presque autant en la recherchant (39%) qu’en tombant dessus alors qu’ils faisaient autre chose (36%). De façon générale, plus l’âge augmente, plus le fait de chercher l’information – plutôt que de se laisser porter – s’accentue. Enfin, on notera qu’indépendamment de l’âge, les femmes ont (légèrement) plus tendance à flâner pour accéder aux nouvelles, quand les hommes favorisent le moyen plus direct qu’est la requête.
Les sources ne sont pas une priorité pour de nombreux lecteurs
Alors que nous sommes noyés sous l’infobésité, il devient difficile pour tout le monde de garder en mémoire ne serait-ce qu’une partie du volume d’info consommé au long d’une journée. Mais cette amnésie partielle ne s’arrête pas là, comme le confirme l’étude.
Près de la moitié des lecteurs sondés (44%) n’est pas en mesure de citer la source d’une info dans les deux heures qui suivent la lecture. La provenance de telle ou telle nouvelle n’a donc un intérêt que pour 56% des interrogés : un chiffre qui suggère, en sous-texte, que les efforts déployés par une marque de presse pour soigner son image (fiabilité, professionnalisme) n’ont qu’une portée limitée auprès d’une audience générale.
Pour des titres de presse qui délaissent de plus en plus le modèle publicitaire pour initier une stratégie d’abonnement, et qui misent d’abord sur une relation durable avec un lecteur fidèle, ce n’est pas forcément une bonne nouvelle. Comment convaincre des nouveaux venus de s’abonner si la moitié du lectorat ne tient pas compte de ce qui fait la spécialité de tel ou tel titre sur le marché ?
Autre contraste soulevé par l’étude : cette tendance à l’oubli est encore plus prononcée chez les jeunes (les 18-29 ans ne sont eux que 47% à pouvoir citer leur source). Ce sont aussi eux qui favorisent le plus les réseaux sociaux dans leur suivi informationnel, et il semble bien difficile de ne pas y voir un lien de causalité…
Dernier constat : Facebook est cité comme une source d’informations pour 10% des sondés, presque au même titre que CNN (14%) et Fox News (12%), alors que la plateforme ne produit pas de contenus. On peut donc logiquement comprendre les craintes suscitées par le format Instant Articles chez certains éditeurs : il est probable que leur identité de marque s’estompe au profit de celle de la firme de Mark Zuckerberg dans la tête de certains lecteurs. A l’heure où Facebook se défend d’être un média, on note en tout cas qu’il est perçu comme tel par une partie non négligeable des lecteurs !
Tous les chemins mènent à l’info
Autre observation de l’étude : l’expérience de consommation de l’info ne varie pas uniquement selon la source de l’info, mais aussi et surtout selon le parcours suivi l’utilisateur pour parvenir au contenu – c’est-à-dire selon qu’il soit passé par la page d’accueil d’un site média, un fil d’actualité sur les réseaux sociaux ou encore un mail d’un ami qui lui conseillerait la lecture d’un article.
Ces différents chemins vers l’info, selon le Pew Research Center, ne sont pas anodins : ils en disent long sur le comportement de l’utilisateur et surtout sur la façon dont il réagira – ou non – à l’information. Une info reçue via une recommandation sociale directe (un email ou un texto d’un proche) suscitera ainsi beaucoup plus de réactions (commentaires, partages) qu’une info trouvée sur le site web d’un média.
Pas étonnant lorsque l’on connaît la place de la recommandation dans l’engagement des internautes : les éditeurs ont depuis longtemps compris que les suggestions des proches confèrent aux contenus une dimension personnalisée qui suscite des taux d’engagement bien plus élevés.
En revanche, en termes de ‘source awareness’ – c’est-à-dire la propension des internautes à se souvenir de la source des contenus qu’ils consomment – ce sont bien les newsletters et les notifications directement émises par les médias qui marquent le plus de points, avec 78% d’internautes capables de se remémorer de la source d’une info quand elle provient de ces canaux. Un chiffre qui chute à 52% quand le contenu leur est parvenu via les réseaux sociaux, et 50% pour la recommandation via un mail ou texto d’ami.
Quel enseignement pour les médias ? Ils doivent s’efforcer de mieux ‘brander’ les contenus distribués sur les plateformes pour les rendre plus identifiables, plus reconnaissables. Une tâche difficile à l’heure où les géants mondiaux du web, Google et Facebook, les incitent surtout à utiliser leurs outils Instant Articles et AMP – des outils qui, pour accélérer le temps de chargement des pages, imposent justement la même mise en page pour tous les contenus…
Fake news et « travailleurs du clic » : comment la désinformation est devenue un marché mondial
Par Gautier Roos, France Télévisions, Direction de la Prospective
Les algorithmes des réseaux sociaux ont-ils pris le pouvoir sur l’opinion ? Comment un système de désinformation, organisé d’une main de maître, a pu contribuer à l’élection de Donald Trump ? Le fact-checking, et les labels de fiabilité attribués à tel ou tel titre de presse, peuvent-ils vraiment endiguer le phénomène ?
Toutes ces questions ont été débattues cette semaine lors d’un événement organisé par La Belle Games et NUMA Paris, sur une initiative du journaliste Laurent Checola. Antonio Casilli, l’un des chercheurs les plus renommés sur les problématiques de « digital labor », a remis en perspective la question des fake news, souvent traitée de façon parcellaire. Une soirée où participaient des développeurs et des personnes investies dans ces thématiques en vue d’élaborer, au fil des prochains rendez-vous, des jeux vidéo innovants destinés à alerter sur le phénomène.
L’occasion de découvrir que ces fausses informations ne sont pas qu’un problème qui chagrine les démocraties libérales en mal de représentativité, mais bien une guerre économique qui s’étend à la surface du globe, et qui concerne pour ainsi dire… tout le monde.
Fake news : un marché mondial destiné à produire de l’intox
Utilisé parfois bien abusivement, le terme de « fake news » s’appuie sur trois racines historiques permettant de retracer l’histoire du phénomène :
- La propagande : fausse information adossée à une volonté politique, visant à produire activement de l’ignorance. Exemples : données erronées, nouvelles biaisées, publicités mensongères, spams présentant des remèdes miracles…
- La littérature de colportage, qui nourrit les croyances populaires avec des rumeurs qui s’auto-alimentent : informations fantastiques, théories surnaturelles, mais aussi mèmes internet avec des légendes outrancières (phénomène de buzz).
- Les écrits apocryphes : les mythes et autres complots qui reposent sur l’idée qu’une force nous empêche de dire une vérité. S’ajoutent aujourd’hui à la catégorie les alternative facts, le recours aux bots, le vaste marché de faux likes et faux clics.
Point important soulevé par Antonio Casilli : les fake news ne se résument pas uniquement à de l’intox ou de la mal-information, c’est aussi l’interaction sociale qui les accompagne. Le problème du fact-checking traditionnel est qu’il met de côté la circulation du message, pour ne s’intéresser en général qu’aux sources (qu’on est appelé à considérer comme fiables ou non). Or l’émetteur est loin d’être le seul facteur à prendre en compte : le marché de l’engagement, et son arsenal autoritaire déployé pour augmenter la viralisation, doit tout autant nous alerter.
Le fonctionnement de Facebook – une plateforme qui pour le coup ne crée aucun contenu – a évidemment partie liée au problème. Depuis l’élection de Trump, la structure même de son algorithme est pointée du doigt : d’un côté il sélectionne par filtrage les contenus censés nous intéresser, de l’autre, il crée de véritables communautés autocentrées où s’écharpent en fait des individus aux avis bien plus similaires qu’ils ne le croient.
Ajoutons à cela la (moins connue) restriction de la portée organique des messages sur Facebook, un procédé initié par la plateforme pour inciter ses utilisateurs à basculer vers un modèle payant pour diffuser leurs posts. Les publications qui ne sont pas sponsorisées sont naturellement limitées auprès de votre communauté : pour atteindre un taux de reach satisfaisant, il faut donc passer à la caisse… Ce que les partis politiques ont bien compris.
Avant chaque élection, les campagnes d’influence en ligne s’effectuent désormais grâce à des fermes à clics. Sous ce nom plutôt bénin se cache en fait un énorme marché drainant les petites mains des pays émergents et ceux en voie de développement : une micro-tâche (un like, un partage, la rédaction d’une fake news, l’élaboration d’un slide) est effectuée moyennant quelques centimes, pour ne pas dire quelques dixièmes de centimes.
UpWork, Fiverr, Get Paid For Likes, Taskrabbit, Amazon Mechanical Turk, 5euros.com…Si les modèles divergent, ces plateformes permettent à des clients de trouver des prestataires à moindre coût, faisant allègrement fi de notre droit du travail et notre protection sociale. A l’heure où le like et le partage sont presque devenus une monnaie à part entière, le recours à ces usines où s’agglomèrent des tâcherons du clic ne peut qu’interpeller.
Selon Business Insider, les équipes de Donald Trump ont acheté près de 60% des followers de sa page Facebook. Des profils situés aux Philippines, en Malaisie, en Inde, en Afrique du Sud…et au Mexique (!), ce qui n’a pas manqué d’éveiller la curiosité des observateurs :
Sans réelle surprise, on remarque que la carte des pays qui ont recours à ces click farms (Etats-Unis, Australie, Canada, Grande-Bretagne…) et ceux qui vendent ces services (Philippines, Pakistan, Chine, Hong Kong, Bangladesh…) reproduit les disparités du monde du travail. De là à parler de néo-colonisation du trafic mondial, il n’y a qu’un pas.
Quand la gamification n’a plus rien d’un jeu
Une nouvelle pratique qui ne se cantonne pas à nos voisins d’outre-Atlantique. De façon moins abusive, le parti socialiste a rémunéré des influenceurs pour propager des messages pendant les primaires : plutôt que d’utiliser des petites mains anonymes, ce sont des leaders aux communautés bien établies qui ont été sollicités (avec une rémunération moins indécente).
Empêtrées dans le « Pénélope Gate », les équipes de François Fillon n’ont visiblement pas eu la même clémence. En s’inscrivant sur la plateforme Les e-militants de l’alternance, les internautes bénévoles peuvent s’engager à défendre leur candidat : un kit de soutien en ligne leur est proposé (des éléments de langage, des tweets pré-enregistrés, des objectifs chiffrés…) pour irriguer les réseaux sociaux. A la clef : pas de rémunération, mais de simples points distribués pour les actions engagées, et peut-être un égo regonflé (« Un classement des meilleurs e-miliants est établi en fonction des actions réalisées »).
Nos partis politiques avalisent donc une forme de travail non rémunéré, rendue moins scandaleuse par le vernis de la gamification…Le philosophe américain Ian Bogost, qui travaille ces thématiques depuis des années, va plus loin : il souhaite qu’on parle d’exploitationware plutôt que de ludification, insistant sur les faibles revenus empochés par les forces productives dans ce nouvel écosystème.
Contrairement à ce que notre intuition nous laisse penser, la viralisation n’est donc pas devenue l’apanage des machines ! Antonio Casilli nous rappelle, qu’à côté des envahissants spambots, des travailleurs volontaires (le plus souvent précaires) contribuent au phénomène. Un secteur de la fake news déjà en voie d’uberisation, qui ne profite, comme bien souvent, qu’à un petit nombre.
Retrouvez notre compte-rendu vidéo de cette première soirée au NUMA, avant les prochaines étapes où seront développés les concepts des jeux vidéo :
Voici le Gamathon et la présentation des projets du 11 juin :
En 2017, l’OTT n’est plus une option pour la télé
Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de la Prospective
Difficile aujourd’hui de se rappeler qu’un jour la télévision fut seule en son royaume. Alors que le programme télé fait désormais figure de relique du passé, le temps où les chaînes traditionnelles n’avaient pas à s’inquiéter des Netflix, Amazon et autres Hulu semble bien loin.
La télévision aujourd’hui, ce n’est plus seulement le petit écran qui trône au milieu de votre salon, ce sont aussi – et surtout – les séries sur votre ordinateur à la maison, les vidéos sur votre téléphone dans le bus, ou les émissions que vous rattrapez sur votre tablette le lendemain de leur diffusion. Bref, comme l’explique le récent rapport Ooyala sur l’état des lieux de l’industrie audiovisuelle en 2017, la nouvelle norme de la télévision, c’est l’OTT.
Go OTT or go home
L’OTT, ou over-the-top, désigne la télévision par contournement, c’est-à-dire tous les services qui proposent des contenus audiovisuels via Internet sans passer par le canal traditionnel d’un opérateur, qu’il soit une compagnie de câble, de téléphone ou de satellite.
L’OTT recouvre notamment tous les types de vidéo à la demande : SVOD (service de vidéo à la demande par abonnement), TVOD (VOD achetée à l’acte) et AVOD (VOD gratuite financée par la publicité) ainsi que les plateformes de vidéo en streaming comme YouTube ou encore Vimeo.
Si ces services par contournement ont un jour fait figure d’outsiders, de compléments à la télévision linéaire classique, ce sont eux désormais qui sont les véritables moteurs de l’industrie audiovisuelle. Face à la transformation des usages et à la saturation du marché, les chaînes sont poussées dans leurs retranchements et se retrouvent face à un dilemme : se renouveler ou disparaître dans le foisonnement d’une offre de contenus toujours plus vaste.
Dans ce nouvel écosystème, les spectateurs sont les véritables faiseurs de rois. En s’abonnant à tel ou tel service de SVOD ou en regardant des vidéos sur telle ou telle plateforme de streaming, leurs millions de clics font et défont les carrières des géants de l’industrie. Et ils sont toujours plus exigeants.
Le public consomme toujours de la vidéo… mais à ses conditions
En 2016, la consommation moyenne de vidéo mobile a augmenté de 4 heures par rapport à 2012, tandis que la consommation hebdomadaire de télévision a diminué de 2 heures et demi. S’il n’y avait qu’une leçon à retenir de la mutation du paysage audiovisuel ces dernières années, ce serait donc celle-ci : ce n’est pas la télé que le public délaisse, mais la programmation de masse, indifférenciée et à heures fixes.
Le public aime toujours la vidéo, mais à ses conditions : il veut pouvoir décider des programmes qu’il visionne, à quelle heure et sur quels supports. Et le support de prédilection, pour beaucoup, c’est désormais le mobile : après avoir officiellement dépassé le desktop en 2016 à la fois en termes de trafic web et de visionnage de vidéo, il continue cette année à s’imposer comme le premier écran. Une tendance favorisée par les progrès en termes de connectivité et de capacité de la bande passante, qui permettent d’améliorer la vitesse de chargement et la qualité des vidéos et donc l’expérience utilisateur.
Mais les pratiques de visionnage ne changent pas seulement d’écrans, elles se transforment aussi plus en profondeur :
- Après le cord-cutter, un nouveau type de spectateur émerge : le ‘cord-cobbler‘ (littéralement le cordonnier) qui recherche une offre sur mesure, un package qui lui permettrait de piocher à sa guise parmi les catalogues des différentes plateformes de VOD
- Le binge-watching continue de s’imposer dans les usages : il concerne 70% des spectateurs aux Etats-Unis, pour le plus grand bonheur des plateformes de VOD qui publient leurs séries par saisons entières. Les diffuseurs traditionnels prennent acte de cette transformation en programmant de plus en plus souvent plusieurs épisodes à la suite pour imiter l’offre OTT.
- La consommation en mobilité explose : 40% des utilisateurs se disent déjà intéressés par un forfait mobile illimité qui leur permettrait de consommer de la vidéo en streaming ‘on the go’.
Bref, le temps où l’on attendait impatiemment le film du samedi soir semble bel et bien révolu. Et si les nouveaux géants de l’audiovisuel comme Netflix, Amazon et YouTube l’ont bien compris, les diffuseurs traditionnels, bousculés dans leurs certitudes, ont mis du temps à remettre en question leurs habitudes bien ancrées. Et commencent seulement aujourd’hui à rattraper leur retard…
Les diffuseurs traditionnels réagissent
En France, TF1 a lancé l’offensive en ce début d’année en annonçant sa prise de participation, en partenariat avec le groupe italien Mediaset, dans le multichannel network Studio 71, qui agrège plus de 1.000 chaînes YouTube, réunit 405 millions d’abonnés dans le monde et génère plus de 6 milliards de vues par mois. Même son de cloche chez la BBC, qui s’est récemment associée à la chaîne privée britannique ITV pour lancer Britbox, un service de vidéo à la demande par abonnement destiné au marché américain.
Des stratégies qui n’ont rien d’anodin : en formant des partenariats pour proposer de nouvelles offres de contenu en ligne, les diffuseurs traditionnels montrent qu’ils ont pris acte des nouvelles attentes du public et qu’ils sont enfin prêts à bousculer les vieux paradigmes de la télévision pour se lancer dans l’OTT.
Mais avec quel modèle ?
Mais le plus dur reste encore à faire : bâtir l’offre qui séduira le plus grand nombre d’internautes. Entre la construction d’un catalogue de contenus et la définition du modèle de financement (abonnement, publicité, achat à l’acte), les choix stratégiques sont cruciaux.
De nouveaux modèles émergent et les chaînes traditionnelles pourront par exemple s’inspirer de Hulu et CBS All Access, qui proposent un modèle hybride à mi chemin entre la SVOD et l’AVOD. Leurs spectateurs peuvent ainsi choisir entre un abonnement plein tarif sans publicité ou un tarif réduit avec publicité.
L’autre challenge de l’OTT sera évidemment celui de la programmation et plus particulièrement de la découvrabilité des contenus. Savoir exploiter les données de visionnage des utilisateurs pour leur proposer des recommandations continuera d’être, selon Ooyala, l’un des facteurs clés d’un service OTT réussi.
Enfin, Ooyala insiste sur la nécessité pour les plateformes OTT d’investir dans la création originale. Le succès fulgurant des séries Netflix l’a montré, le public est en demande de programmes nouveaux et de qualité. Et Netflix ne compte pas en rester là : la plateforme de Reed Hastings a déjà annoncé que les séries originales représenteront bientôt 50% de son catalogue. Comme NBC, HBO ou encore Amazon Prime qui dépensent déjà des milliards dans la création de contenus inédits, les services d’OTT devraient donc capitaliser sur la création originale pour créer une image de marque et fidéliser leur public.
Plus d’excuse donc aujourd’hui pour prétendre que le streaming et la VOD ne seraient que des tendances éphémères.
En quelques années, ces nouveaux modes de visionnage ont profondément transformé la télé. Aux diffuseurs maintenant, de prendre leurs responsabilités et de proposer enfin des offres taillées pour les nouveaux usages du public. Car la mutation de la télé se fera avec ou sans eux.
Fake news et crise de confiance : en 2017, les médias d’info feront eux aussi campagne
Par Gautier Roos, France Télévisions, Direction de la Prospective
Illustration : Pau Gasol Valls pour Reputation Squad
A l’heure où les médias doivent composer avec une crise de confiance inédite, comment préparer et couvrir l’élection présidentielle à venir ? Le News Impact Summit, organisé cette semaine dans les locaux de Sciences Po Paris, a permis de soulever tout un tas de thématiques en rapport avec la question : poussée du populisme sur internet, responsabilité des médias traditionnels, propagation des fake news, décrochage des citoyens, nouveaux outils permettant une couverture plus efficace des campagnes…
Une journée consacrée, notamment, aux nombreux enseignements dispensés par les élections américaines, dans un pays où l’investiture de Donald Trump constitue une secousse sismique pour les médias traditionnels.
Elections US : les manquements de la presse…et ceux des citoyens
Quelles responsabilités pour les éditeurs dans l’arrivée au pouvoir de Donald Trump ? La question est aussi épineuse que complexe. Une partie des médias traditionnels n’a pas fait correctement son travail, en couvrant les débats sous l’angle de la « horse race » (« who won the debate ») plutôt que sous le prisme des idées et des programmes. La personnalité même de Donald Trump, et sa faculté à dicter l’agenda médiatique en intervenant sur toute sorte de sujets, a de fait impacté la couverture des événements.
Mais ce manque de professionnalisme n’explique pas tout. Quid des médias qui ont fait correctement le job, en dénonçant les contre-vérités des uns et des autres, en mettant de côté leurs velléités partisanes, et en jouant pleinement leur rôle de contre-pouvoir ? Ils n’ont pas su atteindre l’opinion. Leur impact sur l’élection n’a pas pesé bien lourd, ce qui marque un ébranlement dans le monde journalistique : le professionnalisme ne suffit plus pour être audible. D’où le voile d’inquiétude et d’incertitude qui rôde désormais au-dessus du secteur.
A l’heure des bulles, des filtres, et des algorithmes qui sélectionnent (plus ou moins finement) ce qui est digne d’intérêt, les éditeurs ont perdu la main. Tout au long de la journée est revenue l’idée d’une perte d’influence des acteurs d’hier face au pouvoir de curation des plateformes : un citoyen d’aujourd’hui a plus tendance à croire et partager une information relayée par un proche sur Facebook, qu’une information produite par tel ou tel titre de presse. La source devient un enjeu second, y compris chez les lecteurs très friands d’actualité, qui sont loin d’échapper au phénomène.
A cela s’ajoute une méfiance grandissante envers le système médiatique dans son ensemble, considéré comme un grand tout partisan qui manque à ses devoirs d’objectivité. Trump a parfaitement su capitaliser sur le manque de confiance des citoyens envers les médias de masse, qu’on accuse d’être déconnectés du monde réel et des gens ordinaires. Il a même nourri cette défiance, en les qualifiant « d’adversaires ».
Une indifférence, voire un mépris de la part du lectorat, qui rend difficile une éventuelle réconciliation : « the more you argue, the less they believe you » résume Mathew Ingram, senior writer chez Fortune et expert des médias, qui revient sur les problèmes de conscience qui se sont posés au sein des rédactions américaines. Faut-il qualifier le président de « menteur » ? Spontanément, nous sommes tentés de dire oui, puisque Trump a fait du mensonge une stratégie à part entière. C’est au sein du lectorat que le problème se pose : « une fois le « L word » prononcé, le média se met de facto à dos une partie de l’opinion ». Des lecteurs qui deviennent par la suite rétifs à toute information émise par le titre en question…
Mais est-ce vraiment un phénomène nouveau ? Le populisme (si tant est qu’on puisse en donner une définition précise), la défiance à l’égard du système, n’ont pas attendu Internet pour s’inviter dans le débat. « Les réseaux sociaux ont ouvert le robinet, mais le phénomène existait déjà auparavant » rappelle Hervé Fabré, de la voix du Nord, qui cite l’exemple du traditionnel courrier des lecteurs.
La nouveauté se joue sur deux plans. D’une part, la capacité des acteurs de la « fachosphère » à trouver des relais dans l’opinion qui valident leur propre système de croyance. De l’autre, la diversité des moyens permise aujourd’hui par le web pour relayer ces infos, avec des membres surimpliqués qui ont souvent une ou deux longueurs d’avance sur les techniques de communication des hommes politiques traditionnels. La gratuité des messages invite à une certaine créativité : Dominique Albertini, qui couvre l’actualité du FN pour Libération, rappelle la sophistication de certains activistes qui n’hésitent pas à glisser leurs messages dans des contenus… pornographiques.
Si propager sa vision des faits ne coûte pas grand-chose, ceci est aussi valable de l’autre côté du spectre, chez les factcheckers. Lancé la semaine dernière, le Décodex (Le Monde) s’attaque non plus aux contenus douteux, mais directement à la source : 600 sites sont passés au crible pour signaler aux lecteurs s’ils sont fiables ou non. Samuel Laurent, à l’initiative du projet, est bien conscient de la portée limitée de son entreprise, dans la mesure où ces labels auront peu d’incidence sur les internautes déjà impliqués dans l’actualité.
L’idée est plutôt de s’adresser aux personnes qui ne sont « pas forcément très aguerries à la pratique d’internet », en les invitant à un scepticisme que les réseaux sociaux ne permettent plus. Une invitation au doute qui s’étend aux sites parodiques étrangers, dont les coupures sont encore abusivement crues et partagées !
Cette lutte généralisée envers l’intox ne se limite pas à un aggiornamento des titres de presse : l’audience se doit d’adopter des nouveaux réflexes pour modifier, interroger, et sécuriser ses pratiques de lecture. Plutôt que de distribuer les bons et les mauvais points, les médias doivent insister sur la nécessité impérieuse d’éduquer et donner les clés pour comprendre le fonctionnement des algorithmes et des bulles d’enfermement.
Data, maps, et fact-checking pour tous : les solutions pour couvrir 2017
A moins de trois mois des élections présidentielles, les médias français s’ingénient à couvrir l’info autrement. Le Parisien lancera bientôt un tableau de bord en ligne consacré aux candidats, où l’on pourra, grâce à des modules détachables (widgets), suivre facilement l’agenda politique de chacun.
Un outil permettra de visualiser et comparer les programmes selon la thématique choisie, des cartes interactives montreront les déplacements prévus et passés, les ralliements seront indiqués à travers des bulles graphiques…Un focus sur les requêtes Google permettra aussi de sonder l’opinion sur une période très précise, en soulignant quelles préoccupations émergent à l’instant T.
De quoi agréger sur une même plateforme des informations déjà disponibles mais de façon disparate, et permettre aux lecteurs un gain de temps et une hauteur de vue sur la vie politique.
En vue d’éviter le « parachute journalism », Euronews mise de son côté sur un dispositif innovant et immersif, avec une galerie de portraits tournés en vidéo 360, bientôt accessibles sur Facebook, Twitter et Youtube. L’idée ? S’immiscer dans la vie de gens ordinaires, et montrer leur quotidien plutôt que de le commenter (« Show, don’t tell »).
Pour lutter contre un conformisme indéniable aux seins des médias français (des journalistes aux parcours similaires couvrent depuis des années la vie d’hommes politiques…eux-mêmes en place depuis très longtemps), Streetpress a déjà initié une couverture alternative de l’actu politique. « L’interview Kebab » de Benoît Hamon, où l’ancien porte-parole du PS est invité à se confesser dans un décor on ne peut plus quotidien, a donné un coup de jeune à un genre généralement pratiqué par des « professionnels de la profession » : une nouvelle façon de se réconcilier avec une audience jeune qui juge l’interview classique bien désuète. La street school, où des apprentis journalistes peuvent candidater sans diplôme préalable, témoigne de cette même envie de reconnexion entre la vie politique et les citoyens ordinaire.
Les médias d’hier s’initient (enfin) aux nouvelles pratiques permises par le web. Grâce aux 3 milliards de requêtes générées chaque jour (!), les Google Trends deviennent de fidèles bras droits pour les plateaux télé traitant de politique : les émissions en direct scrutent ces données pour voir quelle thématique a suscité des réactions, et se servent des questions posées dans les moteurs de recherche pour interroger en direct le personnel politique.
De la data que les titres de presse devront aussi transformer en visuels parlants pour un lectorat qui commence à s’habituer à ces pratiques narratives. Alicia Parlapiano, qui chapeaute le département graphique du New York Times, a livré 5 conseils pour adapter ses tableaux, cartes, et autres outils visuels en vue des élections :
- Ne pas se limiter à un seul format délimité, mais expérimenter (il existe des dizaines de bonnes façons de présenter l’info), en vérifiant que chaque outil est facile à comprendre, impartial, et qu’il permet de contextualiser les infos en questions.
- Se cantonner à un design simple et épuré (« Less is more ») : tout élément qui n’apporte aucune info doit être supprimé
- Produire la bonne analyse, en ajoutant des commentaires adéquats aux données
- Ne pas négliger le print, qui reste la meilleure surface pour visualiser des éléments de grande taille
- Penser d’abord à l’ergonomie du smartphone, puisque c’est désormais sur ce device que les graphiques sont en majorité consultés.
Un exemple parlant : « les deux Amériques » du New York Times, qui impose comme une évidence la répartition des électeurs de Donald Trump (carte du haut) et Hillary Clinton (carte du bas) :
De concert avec 16 rédactions françaises, dont France Télévisions, le réseau First Draft News et le Google News Lab lancent de leur côté CrossCheck, un outil pour vérifier les informations en circulation et remettre les citations dans leur contexte. L’initiative sera lancée le 27 février, et permettra au public de participer, en signalant des contenus douteux afin que CrossCheck puisse mener une enquête.
Une équipe d’étudiants en journalisme formés par Google, recrutés au CFJ et à l’école de journalisme de Sciences Po, sera chargée de résumer et remettre en contexte chaque allégation signalée (citations tronquées, photomontages, rumeurs…). Facebook, soucieux de redorer son blason après avoir essuyé bien des critiques depuis l’élection de Trump, est partenaire du projet, et a aussi lancé un autre projet parallèle avec des rédactions, dont là aussi France Télévisions.
Une batterie d’initiatives qui devrait permettre, espérons-le, d’éviter la stupéfaction au moment de dépouiller les urnes…
[Edit du 10 février 2017] Et pour mieux comprendre comment fonctionne le fact-checking, Méta-Media vous emmène à la rencontre des journalistes de franceinfo et de L’Imprévu qui ont vérifié tous les propos de Marine Le Pen durant L’Emission Politique du 9 février :
