Vidéo : le mobile impose ses standards
Par Gautier Roos, France Télévisions, Direction de la Prospective
Commençons par un constat aux allures d’évidence : en 2016, le smartphone est (vraiment) devenu hégémonique. Il dépasse désormais le desktop en terme de trafic web (plus de 51% de la navigation en ligne). Cette percée s’est accompagnée d’un boom de la consommation vidéo, qui elle-même s’effectue désormais en majorité sur mobile (51%).
Tous ces chiffres étaient évidemment prévisibles, vu le rythme (trépidant) auxquels nos devices évoluent. Ce qui l’était moins, en revanche, c’est la professionnalisation qui a subitement accompagné ces usages : l’écriture mobile est en train d’infuser sérieusement les médias traditionnels, des chaînes de télévision qui forment aujourd’hui leur rédaction à des nouvelles pratiques de journalisme, au cinéma, qui cherche à s’acquitter de la lourdeur des financements à 6 ou 7 chiffres.
Qui aurait pensé, il y encore quelques mois, que les journalistes des chaines de la TNT partiraient en sujet leur smartphone à la main, et qu’un film entièrement shooté à l’iPhone 5s illuminerait Sundance et Deauville (Tangerine de Sean Baker) ?
S’il a fallu patienter pour voir les acteurs traditionnels digérer cette nouvelle donne technique, nous assistons bien à une petite révolution au sein des staffs : une inclination que les Rencontres francophones de la vidéo mobile, organisées par Samsa.fr cette semaine à Paris, ont permis de confirmer.
Le boom du mojo : un journalisme local d’hyper-proximité
Un mot est revenu sur toutes les bouches pendant cette journée : la légèreté. Le matériel de captation tient désormais dans le sac à dos : plus la peine d’être une équipe encombrante pour réaliser ses sujets. Les équipements très lourds d’hier ont laissé place à des kits pesant moins de 2 kilos. Une esthétique plus spontanée s’est mise en place : le spectateur est plus tolérant envers les couacs de retransmission, les cadrages effectués à la va-vite, et autres incidents du direct.
Chose impensable il y a encore quelques années : les chaînes acceptent dans certains cas une image ou un son de qualité moyenne (pour ne pas dire médiocre), et intègrent enfin la spontanéité à leur fil narratif. Les mentalités ont changé : « Ce n’est pas parce qu’on gagne en réactivité et en efficacité qu’on perd en qualité » résume Laurent Keller, directeur de Léman Bleu TV, qui a pris le pari de lancer en mai 2015 une formule de JT « 100% iPhone ».
Loin de se cantonner à une simple mue technique, le format mobile joue aussi sur l’esthétique des formats, et institue un nouveau rapport aux personnes interviewées. Le smartphone intimide moins qu’une betacam : les non-professionnels semblent plus à leur aise devant l’objectif, et il devient plus facile de partir à la quête aux témoignages. La barrière de la caméra s’estompe.
Le rapport est plus frontal, moins intermédié : le tabou du zoom au smartphone au sein des rédactions – baisse de qualité oblige – obligent les JRI à se rapprocher des objets filmés, à refuser la mise à distance. C’est une nouvelle façon de concevoir ses sujets, plus directe, où le journaliste gagne en authenticité et se met au même niveau que le commun des mortels, puisqu’il doit se mettre en scène (il était bien pratique, le temps où l’on pouvait s’abriter derrière une équipe).
Depuis novembre, le smartphone est d’ailleurs le « principal outil de tournage » de BFM Paris, petite sœur locale de BFM TV, qui a équipé sa rédaction d’une « vingtaine d’iPhone dotés de deux puces 4G ». Ici, la faculté à travailler sur mobile est même stipulée dans le contrat (c’est d’ailleurs sur cet aspect que leur communication s’est orientée). Une aubaine en terme économique, avec des coûts immanquablement réduits, puisqu’un journaliste muni d’un pied et d’un micro coûte nécessairement moins cher qu’une équipe avec des tâches biens spécifiques…
En pleine phase de professionnalisation, les nouveaux outils ne manquent pas pour réussir ses reportages. La camera Mevon, qui tient dans la main, permet de monter ses images en déplacement. De son côté, Shoulderpod est le spécialiste des équipements de prise en main, avec des poignées qui permettent une stabilité d’image qui n’a rien à envier aux Panasonic et Sony d’antan. Les applications ont elles aussi la côté : les logiciels de captation vidéo (Filmic Pro, Luma Fusion, KineMaster) rivalisent aujourd’hui avec des programmes d’editing rapide et didactique (Live:Air permet par exemple d’habiller et d’enrichir visuellement ses lives). Nous vivons sans aucun doute la dernière époque où une régie TV rassemble encore une dizaine de techniciens attablés autour de grosses machines ronronnantes…
Snapchat : l’information passe aussi par la création
L’écriture mobile passe aussi par Snapchat, rapidement devenue la plaque tournante d’éditeurs en quête de seconde jeunesse pour leur audience. Pour toucher une génération sur-consommatrice d’info mais lassée par les formats traditionnels, les médias s’essayent à cette nouvelle forme de narration, qui allie proximité, humour, esthétique homemade, et rapidité (un snap s’efface au-delà des 10 secondes).
Si l’application favorise la créativité et la prise de risques (des cellules de designers et d’infographistes sont désormais pleinement consacrées à la fabrication quotidienne de livraisons Discover), les médias en question ne doivent pas pour autant oublier les fondamentaux : leur identité.
En voulant faire jeune à tout prix, les titres historiques prennent le risque de manier des codes qui ne sont pas les leurs, et de s’aventurer sur des territoires par nature incompatibles. Jean-Guillaume Santi, responsable de Snapchat Discover pour Le Monde, file la métaphore parlante du grand-père qui retourne sa casquette de 180° pour s’essayer à une punchline de rap, et convaincre son auditoire qu’il est encore dans le coup : même avec la meilleure volonté du monde, ce ne sera jamais crédible. La presse écrite doit donc atteindre un équilibre peu évident, pour autant propice à la création et à l’enrôlement de nombreux profils, après des décennies de relative stabilité au sein des effectifs de rédaction.
Un titre comme Le Monde, chez qui la moyenne d’âge des lecteurs mobile est de 40 ans, peut tout à fait aligner ses hautes exigences sur un format aussi bref : parmi les 140 éditions Discover fabriquées par le quotidien à ce jour, ce sont celles consacrées à la guerre en Syrie et la politique de Donald Trump qui ont suscité le plus d’engagement.
Alors l’info d’aujourd’hui passe-t-elle nécessairement par de l’image animée ? Oui, mais pas uniquement : les écrans larges et verticaux de nos smartphones sont aussi taillés pour recevoir du texte, scrollable ou non. Après des années de tergiversations, le marché arrive à maturité pour fabriquer une mise en scène graphique qui lui est propre, et qui ne néglige ni le fond, ni la forme.
Prenant ses distances vis-à-vis du calibrage papier, ou du sujet « 1 minute 30 » du JT, le mobile impose enfin ses standards. Profitons-en, avant que ces codes ne deviennent la norme, et que le copier-coller ne s’impose partout : Snapchat voit déjà son marché cannibalisé par les toutes récentes Stories d’Instagram…
Les citoyens n’ont jamais été aussi méfiants envers les médias
Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de la Prospective
Le divorce entre citoyens et médias est-il consommé ? Oui, à en croire la 31ème édition du baromètre de la confiance des Français dans les médias, réalisé par Kantar pour La Croix. Les chiffres sont édifiants : les Français se désintéressent de l’actualité et surtout, ils se méfient des médias et des journalistes. Un constat inquiétant à quelques semaines de l’élections présidentielle.
Les médias, persona non grata
L’intérêt des Français pour l’actualité atteint cette année un niveau historiquement bas, avec seulement 64% de sondés déclarant suivre assidûment les nouvelles. Un tel désintérêt n’avait pas été observé depuis 2002, avec les résultats que l’on sait au premier tour de l’élection présidentielle. Revivra-t-on le même scénario en avril prochain ? Difficile à dire, mais il faut bien avouer que ce désamour des citoyens envers les médias évoque définitivement un sentiment de déjà-vu.
Ce sont aussi bien la radio que la télévision, la presse écrite et internet qui sont concernés. La crédibilité accordée à la radio a ainsi baissé de 3 points entre 2016 et 2017, passant de 55% à 52% de Français qui considèrent qu’elle relate fidèlement l’information. La tendance est encore plus prononcée pour la presse écrite et la télévision, qui ont respectivement perdu 7 et 9 points de crédibilité. Même constat pour l’information sur internet, dont la crédibilité a baissé de 5 points.
Mais plus que l’objet global « médias », c’est la figure même du journaliste qui cristallise la brouille entre citoyens et médias. Seuls 27% des Français estiment ainsi que les journalistes résistent aux pressions de l’argent. Un chiffre qui tombe à 24% s’agissant des pressions des partis politiques et du pouvoir.
Et pourtant… Près de 8 Français sur 10 pensent que les médias ont un rôle important à jouer dans le cadre de la présidentielle. Paradoxal ? Pas tant que ça si l’on regarde de plus près leurs attentes : ce que le public demande, ce sont moins des tribunes d’opinion que de l’information factuelle et vérifiée. 74% des sondés déclarent ainsi vouloir une information vérifiée pour suivre la campagne tandis que seuls 10% attendent des médias qu’ils s’engagent et 10% qu’ils les aident à faire leur choix. Exit donc les tribunes et autres éditoriaux engagés, les médias doivent prendre conscience que leur public désire avant tout du décryptage.
La fin de la récré pour les médias
Le moral n’est pas au beau fixe dans les salles de rédaction. Les résultats de l’enquête ne sont pas surprenants, mais leur ampleur est, il faut l’avouer, assez inédite. C’est la fin de la récréation pour les médias : après la douche froide de l’élection de Trump chez leurs confrères américains, les journalistes français ont bien compris qu’il était temps de procéder à un examen de conscience en bonne et due forme. Il est grand temps de nous poser les bonnes questions : comment en est-on arrivés à un tel niveau de défiance et surtout, comment regagner la confiance du public ?
La réponse est simple : nous devons nous battre sur tous les fronts. Il nous faut parvenir à la fois à contrer les fake news et à conserver notre légitimité face aux complotistes persuadés que les journalistes seraient tous de mise avec les politiques et les grands patrons du MEDEF.
Pour Michèle Léridon, directrice de l’information de l’AFP, les médias doivent « savoir entendre et se faire entendre ». Il s’agit de parler à leurs lecteurs, mais aussi – et surtout – de les écouter. D’écouter leurs doléances, leurs attentes et leurs incompréhensions. De dialoguer avec eux pour leur permettre d’être acteurs de leur consommation d’info.
Et cela ne se fera pas en restant dans le confort des bureaux parisiens. Il est plus que jamais nécessaire d’aller sur le terrain pour faire renaître la proximité avec les citoyens, de renforcer la coopération avec les bureaux régionaux pour produire une info plus locale, plus précise, moins « parisiano-centrée ».
« Réhabiliter le fait et combattre le relativisme »
C’est le dernier chantier, et pas des moindres, qui attend les médias selon Guillaume Goubert, directeur de La Croix. Alors que 83% des Français affirment avoir déjà été confrontés à une fake news sur les réseaux sociaux, il devient de plus en plus urgent de repenser notre traitement de l’information. Nous devons produire des contenus pédagogiques, clairs et didactiques.
Nous devons nous aussi investir dans l’éducation aux médias pour donner aux citoyens les clés de lecture nécessaires à la compréhension de l’information. Citons par exemple le Décodex lancé cette semaine par Le Monde pour guider les internautes dans la vérification de la fiabilité de leurs sources. Aux Etats-Unis, Slate a développé un plugin pour signaler les fausses informations sur Facebook, tandis que le Washington Post propose de corriger les tweets de Donald Trump… directement sur l’interface de Twitter. De son côté, France Télévisions va prochainement s’associer à d’autres médias pour réaliser une série de tutoriels sur les méthodes de vérification de l’info.
Bref, les initiatives ne manquent pas et si l’on peut déplorer que le petit monde des médias réagisse un peu tard, alors que la tornade des fake news a déjà largement occupé le devant de la scène durant l’élection américaine, on peut malgré tout espérer que notre élection présidentielle française échappera à la déferlante.
Ou au moins que les citoyens seront mieux armés pour distinguer le vrai du faux. Cela ne tient qu’à nous !
Qui sont vraiment les Millennials ? Anatomie d’un buzzword
Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de la Prospective
Silent generation, baby boomers, génération X : nous n’aimons rien tant que labelliser, classer et étiqueter les générations. Dernières victimes en date ? Les jeunes nés entre 1980 et 1995 (ou 1980 et 2000, personne ne sait vraiment). Le monde du marketing a tranché, récupérant au passage un terme inventé en 1989 par deux historiens : ce seront les Millennials.
Progressivement, le mythe s’est façonné : le Millennial serait donc ce jeune ultra connecté, diplômé de l’enseignement supérieur, adepte de l’économie collaborative et sensible aux enjeux environnementaux. C’est toute une imagerie qui s’est construite autour de la figure – fantasmée ? – d’un jeune urbain, écolo, entrepreneur et engagé.
Une description qui ressemble davantage à un entassement de clichés qu’à un portrait représentatif de la diversité de millions d’individus… Il faut dire que ce mot valise est bien commode pour des médias et des marques en mal de jeunesse cherchant à cerner ce public insaisissable. Le Millennial est un personnage bien identifié, et de fait, rassurant.
Mais qu’y a-t-il vraiment au-delà du cliché ? La question vaut la peine d’être posée, considérant que les Millennials représentent près de 2 milliards d’individus dans le monde. C’est ce qu’a entrepris de faire le think tank La Fabrique de la Cité dans sa dernière étude, « Les Millennials, une légende urbaine ? » en passant au crible sept idées reçues sur cette génération surmédiatisée.
1Une génération urbaine ?
Première caractéristique : le Millennial serait forcément urbain. Comme le note l’étude, les jeunes privilégieraient la ville
« poussés par l’évolution du marché du travail et des niveaux de revenus, la mutation des modes de vie (rallongement de la durée des études, âge plus tardif du mariage) et par une préférence accrue pour un environnement plus dense, desservi par les transports publics ».
Il est vrai que les jeunes sont statistiquement plus nombreux à s’installer en ville qu’en zone rurale. Mais ce qu’on observe, c’est surtout une polarisation des lieux d’habitation en fonction de leurs revenus : sans surprise, le cliché du Millennial vivant en hypercentre s’applique surtout aux jeunes les mieux lotis, tandis que les autres se concentrent davantage sur des espaces, urbains certes, mais plus périphériques. Le stéréotype du Millennial urbain est donc à relativiser.
2La colocation plutôt que la propriété
A l’ère d’Uber et d’Airbnb, les Millennials seraient une génération plus attachée au partage qu’à la propriété et la colocation serait ainsi devenue la norme. Une idée corroborée par les chiffres du logement : aujourd’hui en France, moins de 10% des primo-accédants ont moins de 30 ans.
Mais plus qu’une aversion pour la propriété, cette tendance reflète surtout une conjoncture économique de moins en moins favorable pour les jeunes (polarisation des revenus, diminution du pouvoir d’achat et de l’épargne) et un changement structurel des modes de vie (durée des études allongée et entrée plus tardive sur le marché du travail, âge plus avancé du mariage).
Ce n’est donc pas un supposé amour du partage et de la vie en communauté qui pousserait les Millennials à repousser l’âge de l’accession à la propriété, mais bien l’effet croisé de la conjoncture économique et de la transformation des modes de vie.
3Les transports en commun plutôt que la voiture
Métro, bus, train, covoiturage… Selon les marketeux, le Millennial serait un adepte des transports en commun. En France, la SNCF l’a bien compris et développe de plus en plus d’offres spécifiquement destinées à séduire les jeunes – citons par exemple TGV Pop, Ouigo ou encore Ouibus.

Mais selon La Fabrique de la Cité, cet arbitrage pour les transports en commun n’est en rien « la conséquence d’un changement dans la façon de concevoir la mobilité qui serait propre à cette génération ». Au contraire, la tendance à délaisser la voiture touche toutes les générations et résulte surtout d’un arbitrage motivé par des contraintes économiques.
4Une sensibilité accrue aux enjeux écologiques
Sensibilisé depuis l’enfance à la protection de l’environnement, le Millennial serait ‘green’, ‘eco-friendly’ et ‘bio’. Une idée reçue qui ne se vérifie pas toujours dans les faits : paradoxalement, les jeunes
« se montrent simultanément sensibles à l’argument de vente du ‘durable’ et du ‘vert’ et ignorants du coût écologique de leurs usages, notamment de leur utilisation vorace des nouvelles technologies. »
Pas de généralisation possible, donc : certains Millennials sont sensibles aux enjeux écologiques, d’autres moins… mais aucune tendance générationnelle ne se dégage.
5Une dilution des frontières de l’espace de travail
Vous n’avez pas pu échapper au cliché du jeune actif travaillant sur son ordinateur portable, un café à la main, installé dans un espace de coworking rempli d’autres jeunes actifs sur leurs ordinateurs. Aujourd’hui, les Millennials seraient de plus en plus friands de ces « tiers-lieux » oscillant sans cesse entre espaces de travail et de loisir.
C’est vrai, mais l’apparition de ces tiers lieux n’est que la conséquence d’une transformation plus intrinsèque du travail : ce qu’on observe, c’est l’effacement des frontières même de l’espace de travail – et cet effacement ne touche pas que les Millennials. Comme le note la Fabrique de la Cité : aujourd’hui,
« le lieu de travail dans sa forme la plus incompressible est désormais l’ordinateur portable, voire le smartphone. […] C’est l’idée même d’attribuer à un espace la fonction exclusive de lieu de travail qui se trouve remise en cause ».
6Une réinvention de l’implication citoyenne
Les Millennials sont-ils vraiment la génération engagée que nous décrivent souvent les médias ? Des mouvements jeunes comme Occupy Wall Street, la Zone à défendre de Notre-Dame des Landes et plus récemment Nuit Debout ont contribué à forger cette image du jeune citoyen se battant pour des causes nobles. Et à raison.
Mais plus que l’appartenance à une génération, c’est surtout le niveau d’éducation et le capital culturel des individus qui révèlent leur potentiel engagement civique et politique. Difficile donc d’affirmer que « le Millennial est engagé » quand c’est avant tout le passage par l’université « qui conditionne l’envie et la capacité de participer à la vie de la cité ».
7Un nouveau rapport à la ville ?
Derrière ce stéréotype, le portrait du Millennial comme « un jeune urbain connecté vivant dans un ‘village métropolitain’ ». En fait, il est peu pertinent de distinguer le rapport à la ville des Millennials de celui de leurs aînés. Globalement, leurs attentes sont les mêmes : qualité de l’environnement et des infrastructures, sécurité.
Plus qu’un cliché, ce stéréotype du jeune urbain aurait même été volontairement nourri par les acteurs des politiques de la ville pour « marketer efficacement [leur] politique [de connectivité des espaces publics] en l’associant à une figure séduisante du jeune actif ». Une instrumentalisation du concept de Millennials qui montre bien que les clichés qui lui sont attachés sont à manier avec précaution !
On l’a vu, la figure du Millennial est l’objet de tous les fantasmes. Plutôt que le reflet fidèle d’un segment de la population, elle est surtout un miroir grossissant sur le mode d’une vie d’une partie de cette population. Car comme le conclut l’étude, « la grille d’analyse générationnelle s’avère systématiquement moins pertinente que d’autres prismes, tels le niveau de revenu et l’éducation ».
Dès lors, faut-il renoncer à ce terme qui s’apparente davantage à un raccourci intellectuel qu’à une réalité factuelle ? Pas nécessairement. L’idée n’est pas tant d’abandonner la figure du Millennial – que nous sommes les premiers à évoquer dans nos analyses – que de l’employer avec la précaution et le recul qui conviennent, en ayant conscience de ses biais idéologiques et sociologiques.
Algorithmes : l’heure de la grande régulation
Par Gautier Roos, France Télévisions, Direction de la Prospective
C’est devenu une évidence, partagée bien au-delà du cercle des spécialistes du numérique, qu’il est temps de discuter : les algorithmes nous gouvernent. Objet de débats publics récurrents (pensons au phénomène des bulles de filtres, réapparu au moment de l’élection de Trump), ils sont aujourd’hui au cœur des enjeux de régulation de l’économie numérique. Problème : leur architecture complexe et leur fonctionnement opaque rendent souvent difficile la justification de tel ou tel résultat dans un moteur de recherche par exemple.
Après avoir été épinglé pour avoir placé en tête des résultats un site négationniste, Google s’est justifié de la sorte : l’algorithme fait des choix basés sur des critères objectifs, et sa page n’est que le reflet du monde tel qu’il est.
Le tri des résultats ne vous plaît pas ? Ce n’est pas Google qu’il faut accabler ou combattre, mais bien le monde déplorable dans lequel nous vivons. Vu le tollé provoqué, le moteur de recherche a en bout de course corrigé le tir et modifié ses résultats. Ce qui complexifie encore un peu la question : quid de la tant vantée « neutralité des algorithmes » dans ce cas ?
On le voit bien : des problèmes éthiques, sociaux et économiques inédits se posent pour le régulateur. Pour mieux appréhender ces enjeux, Axelle Lemaire, secrétaire d’Etat au numérique et à l’innovation, a confié au Conseil Général de l’Economie (CGE) une mission d’analyse et de propositions. Elle a mené à la création d’une plateforme, « Transalgo », qui réunit chercheurs et experts pour proposer des critères d’évaluation des algorithmes et encourager la diffusion de bonnes pratiques.
La loyauté des plateformes plutôt que la neutralité des algorithmes
Plutôt que de chercher une « neutralité » des algorithmes impossible à attester (ne serait-ce que parce qu’ils sont conçus par des… humains), la mission met l’accent sur la « loyauté » des plateformes. Ce concept, forgé par le sociologue Dominique Cardon, défend l’idée qu’un algorithme doit faire ce qu’il est censé faire, et doit le faire bien. En résulte un devoir d’explication transparente des principes qui gouvernent la personnalisation des interfaces et des recommandations.
Discriminations publicitaires volontaires, bulles de filtres Facebook, abus de positions dominantes : les configurations varient selon les algorithmes utilisés, et les problèmes générés aussi. L’effet provoqué peut être identifiable par l’utilisateur et prévisible par la plateforme ; il arrive aussi qu’il soit non identifiable par l’utilisateur et non prévisible par la plateforme…Ce qui rend la tâche du régulateur particulièrement ardue.
Comment réagir quand Benjamin Edelman et Michael Luca, deux professeurs à Harvard, constatent que sur Airbnb.com, les Noirs sont obligés de louer leur maison 12 % moins cher que les autres annonceurs (les clients étant spontanément moins susceptibles de répondre à leurs annonces) ? Qui est responsable : la plateforme, les clients, l’algorithme, la société ?
La mission a donné lieu à cinq recommandations pour permettre au citoyen sur-sollicité d’aujourd’hui d’y voir plus clair. Les pistes d’action, formulées dans un rapport remis à Axelle Lemaire le 15 décembre dernier, sont les suivantes :
- Créer une plateforme collaborative scientifique, destinée à favoriser le développement d’outils logiciels et de méthodes de test d’algorithmes.
- Développer la capacité de contrôle au sein de la direction générale de la conurrence, de la consommation et de la répression des fraudes.
- Pour les entreprises, communiquer sur le fonctionnement des algorithmes visibles pour l’utilisateur et identifier l’équipe ou la personne responsable (« chief algorithm officer »).
- Développer, dans les domaines de l’emploi, de la santé, de la finance et de l’assurance, les réflexions sur les bonnes pratiques pour de nouveaux services utilisant des algorithmes de traitement de contenus.
- Former les agents opérant un service public utilisant un algorithme au respect des obligations de transparence inscrites dans la loi pour une République numérique.
La montée en compétence et le développement de l’expertise des pouvoirs publics (points 1 et 2) doivent ainsi mener naturellement au développement des bonnes pratiques (points 3 à 5).
De bons et de mauvais algorithmes ?
Récemment, le CSA Lab, la cellule de veille et prospective du CSA, a lui aussi planché sur la question. Le but étant de s’assurer que les algorithmes « opèrent au service d’un intérêt général convenablement et clairement défini, et non pas d’intérêts particuliers et opportunistes ».
La curation de contenus trop personnalisée semble inquiéter la cellule, qui prévient d’un “risque d’une discrimination accrue, d’une uniformisation de la société, d’une réduction de la liberté des choix individuels, voire d’une manipulation, lorsque la personnalisation a pour but d’influencer les comportements.”
Le diagnostic s’appuie sur une distinction entre deux types d’algorithmes qui influent sur nos décisions. Nous avons d’un côté l’algorithme sémantique (basé sur des thésaurus, menus et mots clés), qui favorise l’exploration et l’ouverture ; de l’autre, l’algorithme statistique (calculé en fonction de notre consommation et celle de nos amis), qui nous conduit à aimer ce que nous aimons déjà.
Un algorithme bien tempéré devrait respecter la structure du graphe des affinités, en misant sur les deux tableaux, et en fournissant à la fois du contenu sur les affinités fortes et faibles.
La cellule a aussi évoqué la création d’un algorithme cool (par opposition au modèle smart), qui inciterait le consommateur qui le souhaite à participer à la construction de son offre, et lui permettrait de jauger l’impact des algorithmes sur sa consommation. Elle cite l’exemple de la RTBF qui travaille sur un curseur qui donnerait la possibilité aux utilisateurs de régler le degré de personnalisation du site. Et restaurer, d’un même coup, sa possibilité de choisir et sa confiance.
Vivons-nous vraiment l’ère de la « toute-puissance » des algorithmes ?
En plus de ces mesures, Dominique Cardon met l’accent sur la nécessité de développer une culture critique de ces outils pour anticiper, ajuster nos comportements en connaissant ce qu’ils font et la manière dont ils procèdent. Et comprendre ainsi leurs limites.
Rappelons que s’ils sont aujourd’hui omniprésents, les algorithmes n’en sont pas pour autant omniscients : leur approche est avant tout behavioriste et leur domaine d’expertise ne couvre que des comportements monotones et réguliers. Bien évidemment, un être humain est loin d’être (uniquement) la somme de ses comportements.
Plus généralement, on se trompe quand on pense que l’algorithme est forcément totalitaire, aliénant et destiné à nous enfermer. Adossées à une conception purement néo-libérale, les recommandations qui nous sont faites chaque jour cherchent d’abord à nous stimuler et à nous exciter en proposant aussi du neuf. L’algorithme n’est aliénant que pour l’internaute qui a choisi, délibérément, de s’enfermer dans une sphère culturelle délimitée.
Avoir une prise sur nos données et sur la manière dont nous sommes calculés, c’est aussi réaliser qu’il est facile de tromper l’algorithme, qui ne fait que calculer et retourner les traces que nous lui fournissons. Pas besoin d’être un hacker de haut rang pour glisser un grain de sable dans la machine…
Enfin, le sociologue propose à chacun de « dézoomer », de prendre du recul sur sa pratique et de montrer à l’individu numérique où il se situe par rapport aux autres. Ce qu’il manque pour l’instant aux outils digitaux, ce sont des représentations visuelles qui donnent une idée de la diversité des mondes. Unfiltered News de Google présente par exemple un état des lieux de l’information dans le monde et permet de mesurer l’isolement idéologique de telle ou telle zone du globe :
Basé sur les données de Google News et Google Traduction, l’outil prend les 100 sujets les plus populaires dans chaque pays, les traduit dans 40 langues et les compile afin de donner une vision d’ensemble sur les articles les plus populaires dans le monde. Il permet ainsi de jeter un coup d’œil aux sujets les plus discutés sur la planète mais aussi les moins populaires (voire inexistants) dans votre pays.
La régulation des pouvoirs publics ne pourra pas tout : il appartient aujourd’hui à chacun de s’initier à une compréhension critique des algorithmes et de transmettre ces savoirs. De même, les journalistes et les éditeurs, empêtrés dans la spirale infernale des fake news, pourraient aussi en profiter pour tracer la voie et fournir les grilles de lecture nécessaires.
New York Times : le changement, c’est maintenant
Par Gautier Roos, France Télévisions, Direction de la Prospective
Comment s’adapter aux nouveaux usages du numérique quand on est un titre de presse historique et prestigieux ? Le New York Times a publié cette semaine un rapport interne définissant les grands axes stratégiques du groupe pour les trois années à venir. Un programme durable et ambitieux qui témoigne (enfin!) d’un changement de mentalités au sein des rédactions traditionnelles.
Ce document d’orientation stratégique rédigé par sept journalistes missionnés par le directeur exécutif du journal décline toute une série de lignes directrices à suivre sur de nombreux chantiers d’ici 2020 (formation et recrutement des journalistes, nouvelles attentes des consommateurs d’info, orientation du modèle économique…) pour s’adapter à une économie des médias en perpétuelle évolution.
L’objectif étant de trouver un modèle pérenne tout en maintenant le journalisme de qualité qui a fait sa réputation depuis des décennies. Et d’engager des changements sur le moyen-long terme, plutôt que de procéder par touches cosmétiques.
Une sorte de cahier des charges revu et corrigé à l’heure du numérique, dont de nombreux médias d’infos pourraient tirer parti pour avancer (et survivre) dans un monde incertain. La volatilité du lectorat, la concurrence des pure players gratuits, la cohabitation entre la rédaction papier et le numérique : voici quelques clés utiles aux éditeurs qui souhaitent engager des réformes sur le long cours.
Favoriser le lecteur (et non plus l’annonceur)
Phénomène notable : l’ère de la publicité reine semble terminée. Le New York Times souhaite plus que jamais s’inscrire dans une démarche d’abonnements de qualité (subscription-first business), et cherche d’abord à satisfaire ses lecteurs avant ses annonceurs.
La course aux clics n’est plus la priorité absolue : ce sont désormais le recrutement et la fidélisation d’abonnés qui comptent, seule façon de s’inscrire dans une démarche durable (et moins dépendre des variables aléatoires du marché). La répartition des revenus a en effet changé drastiquement en à peine dix ans pour le journal, ce qui explique aussi la raison de ces nouvelles lignes stratégiques :
Le Times fait partie des titres pour lesquels le virage du digital a été un succès, avec près de 500 millions de dollars générés uniquement par le numérique en 2016, soit bien plus que de nombreux éditeurs (BuzzFeed, The Guardian, The Washington Post…) réunis. D’ici 2020, le journal table sur 800 millions de dollars générés grâce au numérique.
Pour ce faire, l’accent a été mis sur trois grands axes : l’information, la composition des rédactions, et le management.
1L’information
Le rapport constate que les articles les moins lus du NY Times sont souvent ceux dont la forme est la plus classique (peu de contenus additionnels, peu de visuels…) et la plus proche de celle qu’on peut trouver gratuitement sur des sites concurrents. Pour devenir le point de rendez-vous indispensable dans la tête du lecteur, et justifier le temps et l’argent que l’abonné investit sur le site, le Times mise sur :
- Une mise en scène de l’info plus visuelle : encore trop d’articles ressemblent à un simple empilement de textes et ne fournissent pas forcément les outils adéquats pour comprendre l’info (le rapport cite l’exemple de ce lecteur réclamant en commentaire une simple carte pour comprendre un article sur les autoroutes new-yorkaises). Ce qui est valable pour le lecteur doit l’être aussi pour les journalistes, qui sont encore limités lorsqu’ils désirent enrichir les contenus avec des photos, vidéos, etc.
Le journal mise ainsi sur une synergie renforcée entre les journalistes papier et les équipes graphiques (infographistes, photographes, vidéastes), encore cantonnées à un rôle secondaire à une époque où ils sont de plus en plus prépondérants dans l’emballage informationnel.
- Varier les formats pour faire du NYT une habitude ancrée dans les pratiques informationnelles des lecteurs : si le quotidien papier est riche en rendez-vous, la version numérique doit trouver de nouvelles formes pour se rendre indispensable (newsletters, alertes, tableaux, FAQs, vidéos…) et exploiter au mieux les nombreux outils d’édition dont elle dispose aujourd’hui. Les « daily briefings » du Times, qui synthétisent l’essentiel de l’info sur une période bien délimitée, sont un exemple de narrations « épisodiques » et régulières qui montrent l’exemple à suivre.
- Mettre l’accent sur un journalisme de service (rubriques Cooking, Watching, Lifestyle…) : en plus d’un contenu purement informationnel, le Times doit perpétuer ses formats façon « tutoriels » de qualité destinés aux pratiques du quotidien, au bien-être et aux conseils d’expert. Dans les années 1970, cette richesse éditoriale était un compromis idéal pour attirer d’un même coup les lecteurs et les marques. Aujourd’hui, cette stratégie semble plus destinée à augmenter et fidéliser le nombre d’inscrits, étape préalable pour attirer les publicitaires.
- Engager davantage les lecteurs : à l’heure où les plateformes (Facebook, principalement) sont en train de subtiliser l’engagement des éditeurs, le Times souhaite élargir les possibilités d’interaction entre les membres de sa communauté et renforcer l’engagement des lecteurs. Les articles suscitant le plus de commentaires ne doivent plus être ceux réservés à un lectorat de niche, mais bien le cœur de leur activité éditoriale.
2La composition des rédactions
Les grandes ambitions du journal passent aussi par le déploiement de nouvelles compétences au sein des rédactions, à une époque où le journalisme subit (c’est un euphémisme) de nombreuses transformations.
- Former les employés aux nouvelles pratiques (et ainsi faire du « digitally-native journalism ») : conscients du fait que le « journalisme à la papa » est en train de mourir, les reporters comme les chefs de service souhaitent acquérir de nouvelles compétences. Le journal va donc mettre en place des sessions de formation permettant la maîtrise des nouveaux outils de narration numérique.
- Recruter rapidement des journalistes experts dans leur domaine et formés au numérique : plus spécifiquement, trois secteurs sont renforcés dans les mois à venir : des journalistes maniant des outils visuels, des reporters ultra-spécialisés, et des rédacteurs en chef capables de synthétiser l’info et de la placer dans un contexte plus analytique.
De nouveaux postes « d’experts » viennent ainsi d’être créés (avec par exemple un journaliste spécialisé dans les questions du genre, un producteur exécutif dédié à l’audio pour les podcasts) et c’est dans cette voie que le journal souhaite poursuivre son aggiornamento.
- Favoriser la diversité du staff : les journalistes réunis autour de la table doivent refléter un minimum l’audience (variée) qu’ils visent. Ce besoin d’hétérogénéité concerne la diversité ethnique, religieuse et sociale, mais pas uniquement : le staff du NY Times accueillera dans les mois à venir plus de femmes, plus de jeunes journalistes, plus de travailleurs non-américains, et plus de gens vivant en dehors des grandes métropoles.
- Repenser le recours aux journalistes freelance : plancher sur la relation avec les contributeurs extérieurs (y recourir plus pour certains types de contenus), dans la mesure où leur nombre risque d’augmenter dans les années à venir et qu’ils sont à l’heure actuelle une aubaine éditoriale – les contenus rédigés par des journalistes freelance réunissent en effet plus de lecteurs que ceux écrits par les employés.
3Le management
Le journal souhaite prendre plus de risques à l’avenir, et manifeste aussi l’envie de cesser de se reposer sur l’héritage du print.
- Mieux définir l’identité et les objectifs de chaque desk : donner une vision et des objectifs clairs à chaque département, où l’héritage du print (et d’un modèle publicitaire alors stable et florissant) est encore trop prégnant. De nombreux salariés issus des différentes rédactions semblent ne pas comprendre dans quelle direction s’oriente leur département. Trois priorités se dessinent ainsi au sein de chaque de desk :
– a) Le journalisme : quels sujets couvrir ou ignorer ? quelle est la forme la plus adéquate ? qu’est-ce qui permet de se distinguer des concurrents ?
– b) Le public : qui est visé par le contenu ? comment faire en sorte que le public revienne lorsqu’il cherchera un sujet sur un domaine similaire ?
– c) Les opérations : répartir les compétences et trouver l’équilibre au sein du staff entre les reporters, les créateurs de contenus, les managers…
- Redéfinir ce qu’est… le succès : le NY Times pourra bientôt compter sur un outil permettant de nouvelles mesures d’audience, qui répertorie et analyse les éléments qui attirent et maintiennent le lecteur sur le site. Une approche plus qualitative, qui permet d’abandonner la sacralisation du nombre de pages vues, et autres données purement quantitatives. Le « 2020 group », l’équipe du NYT qui a rédigé ce rapport, souligne aussi que les indicateurs de performance ne font pas tout : le journal repose aussi sur le discernement de ses rédactions (quelle histoire est digne d’être publiée ou mise en avant, et à quel moment ?) pour mener à bien sa refonte éditoriale.
- Redéfinir les priorités lors de la conception des articles : consacrer plus de temps à penser leur construction (l’angle, le style, la forme la plus adéquate pour tel ou tel contenu) et moins s’attarder sur les détails (placement des paragraphes…). Ce point concerne non seulement les priorités du lecteur, qui a aujourd’hui l’embarras du choix en matière d’info, mais aussi la façon de travailler des équipes, qui consacrent parfois trop de temps à des tâches secondaires.
- Renforcer la synergie entre la rédaction et le reste de l’entreprise, et permettre notamment aux développeurs, designers, et chefs de produit, de comprendre comment fonctionne la rédaction (et réciproquement).
- Être moins dépendant du diktat du format papier…tout en rendant la version print encore meilleure : des formats récents, destinés uniquement à la version papier, ont permis au journal de se maintenir au top : des changements similaires seront initiés en 2017. Le NYT manifeste aussi le besoin de renforcer la coordination entre les journalistes couvrant des thèmes similaires, qui travaillent pour l’heure en vase clos. La création imminente d’équipes consacrées au climat ou à la question du genre s’inscrivent dans cette direction.
Journal de référence et pionnier en matière de révolution numérique, le NYT a pris acte d’un modèle encore appelé à évoluer.
Une direction dont bien des médias d’information, même ceux confortablement nichés sur un piédestal, feraient bien de s’inspirer.
Fact-checking, bots et « push revival » : les stratégies des médias d’info pour 2017
Par Gautier Roos, France Télévisions, Direction de la Prospective
Comme chaque année, l’Institut Reuters a sondé 150 cadres officiant dans des médias d’information pour publier son rapport sur les tendances médiatiques à venir. A travers 24 pays, l’étude offre un panorama détaillé des éditeurs du monde entier, des enjeux auxquels ils font face, et donne des clés sur leur façon d’envisager l’avenir. Modèle économique, nouveaux usages, opportunités éditoriales : voici donc un condensé des grandes tendances de l’information pour 2017.
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2016 aura marqué une révolution copernicienne pour les médias d’infos internationaux. Fragilisés économiquement, ils doivent aussi composer avec une méfiance toujours plus accrue chez les jeunes. L’élection de Donald Trump a aussi permis de faire apparaître de nouveaux concepts, qui changent drastiquement la donne : qui aurait pensé que la « post-vérité », les « filter bubbles » et les « fake news » s’inviteraient dans nos dictionnaires il y a encore six mois ?
Qui avait prévu que Snapchat, longtemps demeurée une interface où l’on s’envoyait des photos éphémères, ferait aujourd’hui la pluie et le beau temps sur les médias d’info, en particulier chez les jeunes ?
Tentons d’y voir plus clair à l’heure où les éditeurs, toujours plus nombreux sur le marché, sont tenus de s’adapter aux nouvelles pratiques tout en pérennisant un modèle économique déjà précaire.
Restaurer la confiance envers les médias d’information : mort aux fake news, aux algorithmes, et aux filtres
Premier constat étonnant : à l’heure où les fake news menacent la confiance des lecteurs envers les éditeurs, les médias d’infos se montrent eux plutôt…confiants. 70% des éditeurs pensent que les préoccupations citoyennes autour de la question des fake news vont plus renforcer leur position (70%) que l’affaiblir (17%).
Les producteurs d’info estiment en effet que leur rôle va devenir de plus en plus prépondérant, dans une société où prolifèrent rumeurs et intox. Ils regardent dans l’ensemble positivement le besoin des lecteurs d’aller chercher une info plus complète et vérifiée, et y voient même une aubaine pour se (re)mettre à produire un journalisme de qualité.
L’explosion du fact-checking
L’année sera marquée par un boom du fact-checking citoyen, où les plateformes, fondations, et philanthropes mettront la main à la pâte pour chasser la mauvaise information.
Facebook a déjà annoncé son partenariat avec des agences et des titres de presse pour permettre aux utilisateurs de signaler des contenus douteux ; dans le même temps, des plug-ins (le WashPost qui donne la possibilité de fact-checker les tweets de Donald Trump, l’extension de Slate qui permet de filtrer les newsfeed Facebook) et des bots sont déjà dans les cartons pour procéder au grand nettoyage informationnel et démêler le vrai du faux.
Loin de se cantonner à un entre-soi journalistique, la question des fake news semble mettre la démocratie en péril : les médias d’info ne peuvent plus se permettre de s’abriter derrière des paywalls et des lectorats restreints car ciblés, ils doivent réintégrer les fils d’actualité « mainstream » et contester la mal-information.
Des algorithmes plus transparents
Avec leurs algorithmes opaques et leur faculté à nourrir des bulles toxiques, les réseaux sociaux sont sous le feu des critiques : des politiciens allemands ont suggéré l’idée d’infliger une amende allant jusqu’à 500 000 euros pour chaque fake news que Facebook (ou toute autre plateforme) n’arriverait pas à endiguer. Si le projet a peu de chances d’aboutir, la pression sur les plateformes va, elle, s’intensifier, et nul doute que les staffs éditoriaux et les postes dédiés à la vérification de l’info devraient s’élargir dans nombre d’organigrammes.
La pression vient aussi de l’Etat : pour préparer ses élections, le gouvernement tchèque met lui sur pied une unité « anti-fake news » qui surveillera une quarantaine de sites web propageant des théories complotistes ou des infos non vérifiées au sujet des migrants.
Restaurer une relation d’équilibre entre plateformes et éditeurs
Interrogés sur la toute-puissance des plateformes, les éditeurs affichent un visage plus circonspect : ils sont 46% à se déclarer plus inquiets que l’année dernière quant au rôle et à l’influence de ces acteurs. Sans surprise, seulement 9% d’entre eux s’estiment « moins inquiets » qu’auparavant.
« Les entreprises d’info sont en train de réaliser qu’elles contribuent à faire prospérer Facebook et d’autres plateformes tout en se portant préjudice. Il est temps de redéfinir la relation qui unie les deux acteurs » résume un responsable britannique dans le rapport.
Une inquiétude qu’il est facile à comprendre : alors que Facebook et Google voient leurs revenus gonfler, de nombreux médias s’embourbent dans les plans de licenciement pour simplement survivre.
Le modèle économique actuel est en train d’engraisser des géants en même temps qu’il paupérise ceux qui leur fournissent des contenus : les éditeurs s’accordent à dire qu’ils ne sont pas satisfaits des faibles revenus que leur rapporte Facebook, et qu’ils n’ont pas toujours accès à de précieuses données utilisateurs que le groupe de Mark Zuckerberg garde pour lui. Des problèmes se posent aussi avec Google AMP, les médias d’infos se lamentant de voir leurs propres contenus attribués à un URL…Google.
Cette asymétrie s’invitera au débat cette année, et des tentatives pour faire changer les choses sont d’ailleurs déjà entreprises à droite à gauche : Schibsted, un conglomérat norvégien, est en train de bâtir sa propre plateforme de distribution d’infos et de contenus pour lutter avec Facebook. Il faut s’attendre à voir de plus en plus de médias concurrencer directement les agrégateurs d’info avec leurs propres productions.
La pression va s’intensifier sur les plateformes, qui devront peut-être à terme débourser plus pour avoir accès aux contenus, et restaurer un semblant d’équité économique. En Corée du Sud par exemple, le portail Naver verse chaque année une somme définie aux éditeurs, et le régulation du pays permet d’assurer même aux plus petits médias une part des recettes.
Bots et reconnaissance vocale : c’est déjà demain
Les messageries instantanées attirent aussi toute l’attention des éditeurs : Facebook Messenger (56%), WhatsApp (49%), Snapchat (49%) sont considérés comme des canaux « importants » ou « très importants » pour distribuer les contenus et interagir avec une communauté. Plus de 30 000 bots ont été créés sur Facebook Messenger en moins d’un an, et Kik, Skype, Telegram, bien que loin derrière, offrent déjà de belles opportunités pour s’adonner à un journalisme conversationnel d’un genre nouveau.
Plus globalement, Facebook reste un graal pour les médias d’infos : 78% des personnes interrogées estiment qu’il est très important d’y investir des dépenses, loin devant Youtube (25%), et…Facebook Messenger (16%).
Au-delà du bot, la voix est aussi l’un des enjeux de l’année : un tiers des éditeurs (28%) a bien l’intention d’expérimenter cette année des assistants à reconnaissance vocale comme Alexa sur Amazon Echo ou Google Assistant sur la Google Home.
Et nous-mêmes, nous nous mettrons à trouver naturel de parler directement à nos ordinateurs (que ce soit par bots, ou via Alexa, Siri, ou Cortana). Une tendance qui devrait à terme rendre le tactile (déjà) désuet : d’ici 2020, un tiers du temps consacré à la navigation internet devrait se faire sans passer par des interfaces à écran.
(Tenter de) pérenniser son modèle économique
Dans un paysage flou où les habitudes de consommation médiatiques évoluent toujours plus vite, les managers interrogés émettent (logiquement) des doutes quant à la pérennité de leur modèle économique. 24% d’entre eux se disent plus inquiets qu’il y a un an quant à la viabilité financière de leur groupe, un chiffre qui monte à 33% dans le secteur de la presse papier. Trois priorités se dégagent dans les objectifs des uns et des autres pour 2017 :
– a) accroître la masse de revenus en provenance des lecteurs existants
– b) convaincre de nouveaux consommateurs de payer en ligne pour accéder à leurs services
– c) développer de nouveaux services
L’accent sera aussi mis sur la fidélité et sur l’engagement, les éditeurs cherchant à faire du sur-mesure plutôt que d’attirer une masse de chalands anonymes : on parlera d’ailleurs plus d' »adhésion » que de « paywall », signe que les objectifs et les mentalités commencent à changer. Le gros challenge sera d’exploiter les données utilisateurs récoltées afin de comprendre comment les fidéliser.
Parmi les postes de dépenses les plus prisés par les médias pour l’année à venir, citons « la data et des systèmes de recommandation et de segmentation » (61%), ainsi que des inscriptions et des « sign-in drives » (52%).
2017 sera aussi l’année du push : 69% des personnes interrogées considèrent qu’il est « très important » d’intensifier et de mettre la paquet sur les notifications et alertes, à l’heure où Twitter prévoit son propre système d’alertes info personnalisées pour début 2017. Longtemps cantonnée à un simple message texte, la notification va s’enrichir visuellement : elle devrait prendre rapidement la forme de graphe, système de visualisation de data, photo avec contenu incrusté…
The Guardian, Mic et d’autres entreprises sont déjà en train de plancher sur les formats à adopter pour s’afficher sur l’écran verrouillé, qui ne devrait justement plus « faire écran » entre l’utilisateur et le message à délivrer.
Ad-blockers : reconnaître que la publicité intrusive est dépassée
La question de l’intrusion publicitaire fera elle aussi son retour. De façon surprenante, certains médias tirent parti de l’expansion des ad-blockers : ils intègrent désormais à leur offre low-cost une possibilité de se débarrasser des publicités à peu de frais, et bloquent tour simplement les contenus à ceux qui refusent de le désactiver (c’est le cas de Bild en Allemagne).
Le grand challenge pour les éditeurs est de rendre la publicité acceptable, et d’en finir avec le modèle intrusif : les Googles AMP et Instant Articles de Facebook ont déjà un peu entériné l’idée selon laquelle il est possible de combiner publicité discrète (seuls certains formats sont acceptés) et exclusion de la majorité des ad-blockers traditionnels.
Best Of 2016 : vos 10 billets préférés
Pour boucler l’année, voici le top 10 des billets les plus lus et partagés sur le blog Méta-Media en 2016.
1Comment parler à la génération #NoBullshit ? 7 conseils
Pourquoi la plupart des dirigeants de médias font-ils comme s’ils n’avaient pas d’ados à la maison ? Demandez-leur donc si leurs enfants regardent la télé, écoutent la radio, lisent un journal, parcourent un magazine. La réponse est quasi toujours la même : « Heu… non ! Ils sont sur YouTube, Facebook, Snapchat, Instagram, Netflix, Spotify … ou un jeu vidéo », via smartphone ou ordi.
Et pourtant ces dirigeants – qui savent bien que leur monde change très vite – semblent continuer de privilégier leur audience vieillissante aux usages déclinants, en négligeant la génération montante, celle qui s’apprête à prendre les commandes, celle qui est déjà là. Comme si une petite voix intérieure cynique, l’emportant sur l’indispensable lucidité, leur disait : « ça tiendra bien jusqu’à ma retraite ! ».
2Le patron de Vice aux vieux médias : donnez vite les clés aux jeunes !
Shane Smith ne donne jamais de conférences. Le patron de Vice déteste ça. Au pire, il dit préparer parfois “cinq bullet points, toujours arrosés de whiskey”.
Alors quand il cache jeudi soir ses tatouages sous un costume pour parler au gratin de la télé britannique, réuni comme chaque fin d’été à Edimbourg, il parle cru, même avec prompteurs. Car l’enjeu est crucial selon ce pionnier du numérique qui prédit pour les prochains mois « un bain de sang » dans les médias et une vive consolidation des géants américains, voire « l’extinction » de certains d’entre eux.
3Snapchat : quels comptes suivre (et comment les ajouter)
Snapchat est le nouvel eldorado des éditeurs et le plus gros casse-tête du moment aussi. Si vous avez plus de 20 ans, il est fort possible que seul un petit nombre de vos amis aient adopté la plateforme de messagerie éphémère et vous vous dites sûrement qu’il ne se passe rien sur Snapchat. Faux ! Il s’y passe beaucoup de choses mais Snapchat est une île où les trésors ne se laissent pas trouver facilement.
4Au-delà du mobile
« Nous ne connaîtrons jamais le moment où nous pourrons dire : pff… le numérique ce fut dur, mais désormais, c’est du passé ! », prévenait, en mars à Austin, le pdg du New York Times, Mark Thompson, ex-patron de la BBC.
Oui, le numérique continue de muter, d’accélérer, de tout changer. Nous vivons bien une transformation systémique, bien plus importante que celle de Gutenberg qui n’était, après tout, qu’une mobilisation de l’alphabet. Attention donc : nouvelles plateformes, nouveaux écosystèmes en vue.
5Les Millennials ? La moitié de la population active d’ici 5 ans !
6Dix tendances tech qui vont bouleverser notre société
Fjord, cellule du département Design & Innovation du cabinet de conseil Accenture vient de publier l’édition 2016 de son rapport d’analyse des tendances, qui en compte dix cette année.
De l’arrivée de l’EX à la prise de décision assistée par algorithmes en passant par la fin du marketing de masse, les avancées technologiques devraient bouleverser notre environnement et entraîner des mutations profondes de nos sociétés, autant dans les sphères publique et professionnelle que privée.
7Snapchat : les médias français ont débarqué ! Voici leurs snapcodes
En l’espace de quelques semaines, les médias français ont débarqué sur Snapchat. Dans la partie Stories uniquement pour le moment, puisque Discover n’est encore réservé qu’aux anglo-saxons. Sans doute pas pour longtemps…
Néanmoins, tout le monde ne publie pas tous les jours. Et sauf erreur de notre part, certains même pas du tout. Mais qui leur reprochera la prudence d’avoir réservé un compte au nom de leur marque en prévision du jour où ils décideront de s’adresser au tiers des 15-24 ans français qui ont été séduits par la plateforme.
8Ecole 42 : apprenez leur aussi à penser
À Monsieur Xavier Niel, président de l’École 42, et Monsieur Nicolas Sadirac, directeur général de l’École 42.
Votre école d’informatique a fêté cette année ses trois ans. Sa vocation est, pour rappel, de remplir un espace laissé vide par des institutions inadaptées au monde contemporain, lequel se trouverait « coincé (je vous cite) entre d’une part l’université, qui propose une formation pas toujours adaptée aux besoins des entreprises mais qui est gratuite et accessible au plus grand nombre, et d’autre part les écoles privées, chères, dont la formation est assez qualitative mais laisse sur le côté de la route le plus grand nombre de talents, voire de génies, que nous pourrions trouver en France ».
9Et si nos élites étaient incapables de nous préparer au monde qui vient ?
La transformation systémique que nous vivons a mis le web au centre de nos vies. Mais cette nouvelle organisation sociale est pilotée par les GAFA, désormais trop en avance sur nos élites politiques, dépassées, et tentées de sous-traiter certaines missions à la Silicon Valley qui entend remplacer l’État-providence.
L’emprise algorithmique, l’hégémonie des grandes plateformes, le mythe du big data comme remplacement de la connaissance, contribuent à faire disparaître la puissance publique. Seule l’Europe pourrait changer le web. En a-t-elle la volonté ?
104K/Ultra-HD : les premiers téléviseurs low-cost chinois sont déjà là
Quand la Chine s’éveillera… La 4K arrive encore plus vite que prévu ! Avant même l’ouverture du CES de Las Vegas, où la révolution de l’Ultra Haute-Définition des images devrait éclater cette semaine dans le secteur de l’électronique grand public, les constructeurs chinois, souvent inconnus, viennent en ce début d’année s’infiltrer dans une faille des géants coréens et japonais : l’entrée de gamme à prix cassés !
Ils sont déjà présents dans les rayons ! Y compris en France.
Chatbots, vidéo 360, live : l’info fait sa mue
Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de la Prospective
Comment informer à l’ère de Snapchat, du live et de la vidéo 360° ? C’est la question qui a réuni jeudi les éditeurs de contenus et services en ligne lors d’une table ronde* organisée par le GESTE dans les locaux de L’Express. Plusieurs journalistes éditoriaux sont venus présenter des nouveaux formats narratifs testés par leurs rédactions et partager leur retour d’expérience.
Du quotidien gratuit 20 Minutes aux « legacy media » Le Monde et France Télévisions en passant par le pure player BuzzFeed France et le magazine de mode et lifestyle Elle, ce sont des médias très différents qui étaient représentés. Enfin… différents certes dans leurs lignes éditoriales, leurs publics et leurs modèles économiques, mais unis par un même défi : se saisir des opportunités offertes par les progrès de la technologie et des plateformes sociales pour créer des formats innovants et transformer la manière de mettre en forme leurs contenus.
L’innovation oui, mais pas au détriment de la qualité des contenus
Toutes les expérimentations de nouveaux formats le prouvent : l’innovation doit avant tout servir le propos. Qu’il s’agisse de réaliser une vidéo 360, de créer un chatbot ou une story Snapchat, la nouveauté du format ne dispense pas de produire un contenu de qualité.
C’est ce qu’explique Anne Kerloc’h, rédactrice en chef adjointe en charge des réseaux sociaux et de la vidéo chez 20 Minutes, lorsqu’elle évoque les premières publications du quotidien en vidéo 360. Visite de la fan zone de l’Euro et de la patinoire du Grand Palais, immersion dans des manifestations : chez 20 Minutes, la vidéo 360 a toujours une raison d’être, qu’elle réside dans l’esthétisme du Grand Palais filmé à 360° ou dans la possibilité de faire vivre un événement sur le terrain, au plus près de l’action.
Cette priorité donnée à la qualité des contenus se retrouve dans les propos de Jean-Guillaume Santi, responsable des contenus du Monde sur Snapchat Discover. Pour lui, l’un des défis majeurs a consisté à s’adresser aux (très) jeunes (71% des utilisateurs ont moins de 25 ans) en inventant une ligne éditoriale et un ton adaptés à Snapchat, tout en conservant « l’identité Le Monde » et l’image de marque d’un média sérieux. Pour cela, l’équipe dédiée aux contenus Snapchat a imaginé un design ludique et coloré et réécrit les articles pour les rendre plus pédagogiques et accessibles aux plus jeunes. Et ça marche : Le Monde a atteint 600.000 visiteurs uniques pour son édition spéciale sur l’élection de Donald Trump !
Innover pour instaurer une relation de proximité avec son public
L’émergence de nouveaux formats permet aussi aux médias de diversifier leur ligne éditoriale et de proposer des contenus moins institutionnels que les traditionnels articles. C’est notamment le cas pour Elle, dont la directrice marketing audience et réseaux sociaux, Lucia Lagarigue-Aumonier, est venue présenter les contenus proposés sur Instagram, Twitter ou encore Pinterest.
Elle s’est notamment lancé sur les stories Instagram pour proposer, parallèlement aux articles traditionnels, des mini vidéos sur les coulisses d’événements ou encore des pastilles pour accompagner les live Facebook du magazine. Des contenus qui plaisent particulièrement à son public, toujours friand de découvrir l’envers du décor et de nouer une relation plus intime avec son magazine.
Chez 20 Minutes, la relation avec les lecteurs passe aussi par des opérations participatives comme le générateur de Une personnalisée. Pour fêter ses 2 millions de fans sur Facebook, le quotidien a demandé à un panel de lecteurs de proposer des idées de projets et a retenu ce générateur qui permettait à chacun de créer sa une personnalisée.
Les nouveaux formats permettent donc aux médias d’élargir leur ligne éditoriale et de proposer des contenus plus spontanés et plus participatifs. Mais à vouloir se montrer proche de ses lecteurs, le risque est d’en faire trop et tomber dans le fameux effet « Papi met une casquette à l’envers ».
Eviter l’effet « Papi met une casquette à l’envers »
C’est la grande crainte des journalistes lorsqu’ils proposent un format nouveau : se ridiculiser auprès des jeunes à force de vouloir trop adopter leurs codes et leur langage. Pour Julien Pain, responsable de l’atelier des modules de franceinfo:,
« il faut miser sur l’humour pour éviter un excès de pédagogie qui donnerait aux jeunes l’impression de se retrouver à l’école. Mais pas n’importe comment : en s’adressant à des humoristes, des personnes dont c’est le métier ».
C’est ainsi, en assurant un contrôle éditorial des contenus mais en laissant libre cours à l’imagination de jeunes humoristes, que la chaîne réussit à proposer de l’info à la fois sérieuse et décalée.
Même approche chez BuzzFeed, où Cécile Dehesdin, rédactrice en chef de l’édition française, explique vouloir « memifier l’info » (c’est-à-dire créer des memes) tout en proposant un contenu qualitatif. Pour proposer des contenus d’info de qualité adaptés aux codes des réseaux sociaux, les journalistes de BuzzFeed s’inspirent des bonnes pratiques partagées par les équipes dédiées aux contenus distribués du pure player, c’est-à-dire les contenus postés uniquement sur les réseaux sociaux. Une approche concluante, puisque BuzzFeed est devenu une référence en matière d’infotainment.
L’humour est aussi de mise pour le 20bot, le chatbot de 20 Minutes. Le quotidien ne s’est pas contenté de créer un robot capable de vous envoyer des articles d’actualité, il l’a doté d’une personnalité et d’un grand sens de l’humour qui permet de créer une certaine complicité avec ses interlocuteurs et de plaire aux Millennials.
La course vers les nouveaux formats est donc bel et bien lancée et tous les médias s’y mettent.
Mais les écueils sont nombreux : vouloir à tout prix innover sans apporter de valeur ajoutée au contenu ou encore trop chercher à être proche des jeunes et renier son identité de média traditionnel, c’est risquer d’être contre-productif et de perdre son lectorat. Proposer des nouveaux formats c’est bien, mais ce n’est que la moitié du chemin : le plus important reste encore de les intégrer dans une offre éditoriale cohérente.
(*Full disclosure: table ronde animée par Eric Scherer)
Lectures : nos recommandations pour cet hiver (2/2)
Voici la suite de nos recommandations de lectures pour bien finir l’année !
Internet, l’illusion démocratique, Ippolita
Créé en Italie en 2004, Ippolita est un groupe de recherche interdisciplinaire qui analyse les nouvelles technologies et leurs conséquences sur la société. Dans cet ouvrage, le groupe nous met en garde contre nos illusions sur Internet, sur la liberté que nous donneraient les réseaux sociaux et dénonce les aspects totalisants voire totalitaires du crowdsourcing sur Internet. Pour Ippolita, le web est à la fois un poison et un contrepoison où il convient d’être attentif pour éviter le populisme et préserver notre démocratie.
Weapons of Math Destruction: How Big Data Increases Inequality and Threatens Democracy, Cathy O’Neil
Le Big Data représente-t-il une menace pour notre démocratie ? Cathy O’Neil, ancienne employée de Wall Street et data scientist, tire la sonnette d’alarme sur l’importance que les algorithmes ont pris dans nos vies. Elle dévoile le côté sombre du Big Data, qui influence dorénavant notre parcours scolaire, le prix de notre mutuelle ou encore les crédits bancaires que l’on réussit ou non à obtenir… Cet ouvrage nous montre que les modèles mathématiques utilisés aujourd’hui ne permettent pas de juger les individus sans biais et selon les mêmes règles. Bien au contraire, ils renforcent la discrimination en changeant la réalité au lieu de la décrire.
Les journalistes se slashent pour mourir, Lauren Malka
La révolution numérique a profondément transformé le journalisme. Twitter, avec sa règle des 140 caractères, et Google, en formatant le contenu des articles, ont forcé les journalistes à adapter leurs contenus, et faire simple et court est devenue la norme. Ces nouvelles pratiques menacent-elles pour autant le journalisme de fond, libre et engagé ? Lauren Malka démystifie la profession, souvent idéalisée, pour réaliser une critique nécessaire sur l’évolution du métier du journaliste sans faire de concession ni tomber dans la nostalgie d’un âge d’or fantasmé.
vN, The First Machine Dynasty, Madeline Ashby
Vous aimez la science-fiction ? Ce livre est fait pour vous ! Il raconte l’histoire d’Amy Peterson, un robot humanoïde se répliquant lui-même sous le nom de VonNeumann. Amy connaît peu de choses sur son histoire personnelle jusqu’à ce que sa grand-mère arrive et attaque sa mère androïde. Sans perdre de temps, elle décide de la manger vivante pour protéger sa mère. Elle découvre alors que le système de sécurité qui l’empêchait de blesser des êtres humains ne fonctionne plus. Désormais, elle pourra être utilisée comme une arme et certains vont vouloir la détruire…
Où la lumière s’effondre, Guillaume Sire
Avec ce roman, Guillaume Sire prouve qu’Internet peut être un fabuleux sujet littéraire. Son héros Paul, un entrepreneur de la Silicon Valley, décide de détruire Internet, qu’il a lui-même créé. Il constitue pour cela une armée de dix mille hommes pour venir à bout de cette technologie et confie la mission à son ami d’enfance Robin. Profondément attaché à Internet et à sa vie à San Francisco, Robin hésite à venger Paul et à sacrifier son rêve américain. Même romancé, cet ouvrage pose des questions essentielles sur notre futur et sur la place considérable prise par la technologie dans nos vies. Que deviendrait-on sans Internet ? Quels dieux remplaceraient ceux de la Silicon Valley ?
Presence, Richard MacManus
Presence est un techno-thriller sur la réalité virtuelle. Après avoir participé à une manifestation en réalité mixte à Washington pour protester contre le réseau de drones du gouvernement, Gats Holloway apprend que son meilleur ami a été tué. En recherchant son assassin, Gats découvre le côté obscur du monde virtuel de Doppel, devenu le nouveau Facebook. Elle rencontre de nombreux clones virtuels, démasque un complot terroriste et un groupe de hackers appelé Random.
The Signals Are Talking : Why Today’s Fringe Is Tomorrow’s Mainstream, Amy Webb
Dans ce livre, Amy Webb aide les dirigeants d’entreprise à distinguer les vraies tendances de fond des simples modes passagères.Elle explique quels sont les signaux pertinents et comment les écouter pour mieux comprendre les transformations de son secteur d’activité.
La réalité virtuelle tout simplement, Clément Apap et Ziad Touat
Cet ouvrage a été écrit aussi bien pour les néophytes de la VR que pour le public averti. Il dresse un tableau d’ensemble de la réalité virtuelle en faisant retraçant son historique, ses enjeux et son futur.
Le guide des Youtubers, Sébastien Moricard et Alain T. Puyssegur
Avec 1,4 milliard de vidéos vues par mois en 2016, YouTube n’en finit pas de susciter des vocations. Ce guide est destiné à la fois aux vidéastes en herbe qui souhaiteraient se lancer et aux utilisateurs toujours avides de nouvelles découvertes sur YouTube. Il présente plus de 350 chaînes classées par thématique : jeux vidéo, vulgarisation des savoirs, lifestyle, web-séries ou encore booktubeurs.
Lectures : nos recommandations pour cet hiver (1/2)
Voici nos recommandations semestrielles de lectures pour mieux comprendre et apprécier le monde qui vient.
Bonne fin d’année à tous !
Blur : How to Know What’s True in the Age of Information Overload, Bill Kovach et Tom Rosenstiel
La révolution numérique a précipité le déclin des médias traditionnels et l’avènement de nouvelles sources d’information. Mais malgré la digitalisation de leur métier, le travail d’investigation et de recherche de la vérité des journalistes demeure le même. Blur est un guide du paysage médiatique de notre siècle. Il amène ses lecteurs à faire preuve de curiosité, voire de scepticisme à propos des sources d’information en ligne. À l’heure des citoyens journalistes, cet ouvrage apporte les éclaircissements nécessaires pour les personnes qui veulent s’y retrouver dans cette « infobésité ».
Deep Rules for Focused Success in a Distracted World, Cal Newport
Deep Rules s’intéresse à l’une des capacités les plus précieuses sur le marché du travail, mais qui se raréfie : la concentration. Dans un monde hyperconnecté, il est de plus en plus difficile de ne pas être distrait par nos e-mails ou les notifications de nos réseaux sociaux. Cal Newport démontre les bienfaits du « deep work » et énonce les quatre règles qui permettront à chacun d’améliorer cette capacité et d’en faire une habitude de travail.
Les casques de réalité virtuelle et de jeux vidéo,
Technophile dans l’âme, vous adorez les jeux vidéo et la réalité virtuelle ne vous donne pas le vertige ? Ce livre est fait pour vous ! Longtemps réservée aux professionnels, la réalité virtuelle est dorénavant accessible au grand public. Philippe Fuchs s’intéresse ici aux casques immersifs et détaille leur fonctionnement en exposant leurs potentialités et leurs contraintes.
The Content Trap : A Strategist’s Guide To Digital Change, Bharat Anand
Les sociétés font face à deux challenges aujourd’hui : se faire connaître et monétiser leurs activités. Pour comprendre comment concillier ces deux objectifs, Bharat Anand a étudié différents médias et entreprises allant du New York Times à The Economist, du géant d’Internet chinois Tencent au pionnier du digital scandinave Schibsted. En étudiant leurs success stories, Ahnand nous propose une grille de lecture pour mieux comprendre comment élaborer une stratégie d’entreprise à l’heure de la disruption numérique.
The Ultimate Guide to Remote Work, Wade Foster
Pour les managers, gérer une équipe à distance peut paraître compliqué pour les managers. Cet ouvrage leur est destiné : en décryptant les succès et échecs de Wade Foster, le PDG de l’entreprise Zapier, il permet au lecteur de suivre l’évolution des méthodes de management d’une entreprise qui est passée de trois à plus de vingt salariés. Il est mis à jour régulièrement pour témoigner de l’évolution du fonctionnement de la firme.
The Attention Merchants, Tim Wu
L’attention est la nouvelle ressource rare de notre monde. À chaque moment de la journée, nous sommes confrontés à des messages de marques qui redoublent d’efforts pour capter notre attention. De l’inauguration de l’avenue Madison à l’explosion de l’Internet mobile, d’AOL aux géants du web, d’Ed Sullivan à Kim Kardashian ou Donald Trump, le business model de ces marchands de l’attention n’a jamais évolué : un moment gratuit de distraction contre un instant de votre temps.
En compagnie des robots, Kate Darling, Alain Bensoussan, Yannis Constantinidès, Jean-Gabriel Ganascia, John McCarthy et Olivier Tesquet
Cet ouvrage est une synthèse des débats issus de la rencontre « En compagnie des robots » qui s’est tenue à la Gaîté Lyrique en novembre 2015. Aujourd’hui, vivre avec des robots n’est plus de la science fiction. Ils sont présents dans les maisons de retraite, dans les écoles, dans nos maisons… Peu à peu, nous nous habituons à leur présence et nous nous attachons à eux. Quels risques prenons-nous en faisant confiance à ces logiciels incarnés, potentiellement espions ? Faut-il, pour se protéger d’eux, leur octroyer un statut juridique spécifique ?
Faut-il avoir peur du numérique ?, Nicolas Colin et Lætitia Vitaud
Le numérique a pris une place importante non seulement dans notre quotidien, mais aussi dans les institutions et les entreprises. Ces mutations suscitent de nombreuses incompréhensions et inquiétudes. Afin de lutter contre les idées reçues, Nicolas Vitaud et Laetitia Vitaud ont recensé vingt-cinq questions essentielles auxquelles ils apportent des pistes de réflexion.
Journalism’s Lost Generation, Scott Reinardy
Les transformations du secteur des médias n’annoncent pas seulement une crise de la presse écrite, mais aussi une crise dans les rédactions locales et une perte de compétences des professionnels de l’information. Scott Reinardy a interviewé des centaines de journalistes de petites, moyennes et grandes rédactions pour connaître leur degré de satisfaction professionnelle et recueillir des témoignages de journalistes inquiets et anxieux, voire au bord du burn-out pour certains. Cet ouvrage propose une réflexion globale sur la fabrique de l’information du 21ème siècle.