Étude : la technologie de plus en plus intégrée dans le quotidien des rédactions

Par Diana Liu, France Télévisions, MediaLab

Piratage, désinformation, violence en ligne et physique contre les journalistes, crise de confiance : voici quelques-uns des enjeux principaux que doivent affronter les médias dans notre ère de vertige digital. La technologie numérique émerge comme un outil clé de contre-attaque pour la sécurisation des communications jusqu’à la vérification des faits, mais les salles de rédaction lui donnent-elles la place qu’elle mérite ? 

Selon l'édition 2019 du rapport sur l'état de la technologie dans les rédactions mondiales du Centre International des Journalistes (ICFJ), réalisé auprès de plus de 4.000 journalistes de 149 pays et de 14 langues, la transformation est en cours. Il y a deux ans, ce même rapport révélait que les journalistes avaient du mal à faire face à la révolution numérique. Mais le pari n’est pas encore gagné. Quelles sont les tendances sur l’utilisation de la tech dans le journalisme, et quelles pistes à dégager pour l’avenir des médias ?

Technologie et journalisme : 5 tendances

1. Cybersécurité, enfin une prise de conscience

Alors que les journalistes tentent de se frayer un chemin dans un environnement de plus en plus dangereux, la cybersécurité devient une première ligne de défense incontournable. L'heure est à la prise de conscience : plus des deux tiers des journalistes et des salles de rédaction sécurisent leurs communications, un bond significatif par rapport à 2017 lorsque moins de la moitié des journalistes employaient des techniques de cybersécurité. L’outil de préférence : des applications de messagerie cryptées. 

Source : 2019 State of Technology in Global Newsrooms Survey Highlights

D’autres mesures de sécurité sont beaucoup moins utilisées, telles que le cryptage de courriel, d'appel téléphonique ou l'usage d'un VPN. Un quart ou encore moins des salles de rédaction s’en servent.

2. La désinformation de plus en plus contrée avec des outils numériques

Prise de conscience aussi des directeurs de rédaction vis-à-vis du problème de désinformation, ainsi que l’émergence des outils numériques pour lutter contre. 75% des directeurs s’inquiètent de l’impact de la désinformation sur l’industrie, et un tiers affirme que leur organisation emploie des vérificateurs spécialisés pour vérifier la véracité des informations de leurs reportages. Cependant, moins de la moitié des journalistes disent que la désinformation influe sur leur travail quotidien.

Malgré cette différence d’opinion, les journalistes se tournent de plus en plus vers des outils numériques de vérification des faits tels que Google Fact Check Tools, Facebook Fact Checker, Storyful et Dataminr. Un quart des journalistes disent utiliser ces outils au moins une fois par semaine, et plus d'un tiers des directeurs de l'information disent la même chose. Deux fois plus de journalistes utilisent les outils de vérification des réseaux sociaux aujourd'hui comparé à il y a deux ans.

Source : 2019 State of Technology in Global Newsrooms Survey Highlights

3. L’engagement et la restauration de la confiance du public passent également par des outils des réseaux sociaux

De manière globale, la crise de confiance dans les médias est l'une des préoccupations les moins importantes des directeurs de rédaction, un changement par rapport au sondage de 2017. 

Mais des efforts sont faits en faveur de l’engagement et de la confiance du public. Plus de 60% des salles de rédaction et plus de 50% des journalistes se concentrent davantage sur les articles d'intérêt public et citent plus de sources pour bâtir la confiance. On constate aussi une utilisation notable des réseaux sociaux, l’outil numérique le plus fréquemment utilisé par des journalistes pour interagir avec leur public (82% l’utilise au moins une fois par semaine), trouver du contenu généré par les internautes à rajouter aux articles (68%) et engager ses communautés (67%).

A noter par ailleurs, la montée en puissance des applications de messagerie pour engager le public. 69% des journalistes l’utilisent au moins une fois par semaine, surtout en Afrique subsaharienne et au Moyen-Orient / Afrique du Nord, par rapport au 63% pour Twitter ou d’autres microblogs.

4. L’utilisation des données pour produire et diffuser des reportages 

Les journalistes sont montés en compétence concernant l’utilisation des données pour produire et diffuser des reportages. Selon le rapport, c’est le plus grand changement dans la manière dont les journalistes font leur métier aujourd’hui. 61% des journalistes analysent et utilisent les données pour des articles au moins une fois par semaine, comparé à 36% il y a deux ans. 35% produisent également des visualisations de données et des infographies, comparé à 27% en 2017.

Source : 2019 State of Technology in Global Newsrooms Survey Highlights

5. Les salles de rédaction hybrides se multiplient

Alors que de nombreuses salles de rédaction sont passées à un modèle mélangeant diffusion traditionnelle et numérique, le pourcentage de salles de rédaction exclusivement numériques a diminué ou est demeuré stable depuis 2017, sauf en Asie de l'Est et du Sud-Est. La baisse la plus marquante des salles de rédaction uniquement numérique a eu lieu en Amérique du Nord (de 33% à 22%) et en Eurasie (de 55% à 45%).

On s’appuie également sur une plus grande diversité de formats pour distribuer son contenu, même si les réseaux sociaux restent dominants. Environ 66% des médias d’information diffusent du contenu dans au moins quatre formats, une hausse importante par rapport à 40% en 2017. Outre les productions pour les réseaux sociaux, les formats populaires comprennent la vidéo (35%), les applications de messagerie (27%), les newsletters (27%) et le livestreaming (24%).

4 défis pour l'avenir

1. Embaucher davantage de spécialistes de la tech, surtout chez les femmes

Même si l’utilisation de certains outils numériques (les plateformes de vérification des faits, les réseaux sociaux et la création de contenu numérique) est à la hausse, les journalistes et les directeurs de rédaction ayant une expérience avancée dans les technologies, telles que la cybersécurité ou les analytiques, sont toujours peu nombreux.

Au moment de leur embauche, 19% des journalistes possédaient des compétences en analyse et 7% avaient des compétences en cybersécurité, tandis que 43% possédaient des compétences dans des outils numériques et vidéo. Seuls 4% des employés des rédactions sont des professionnels de la technologie (développeurs de produits), une légère augmentation par rapport à 2% en 2017.

Les femmes occupent désormais la moitié ou plus des postes de direction dans 4 sur 8 des régions étudiées, et la majorité des postes de journalisme en Europe et en Amérique du Nord. Toutefois, les femmes sont moins nombreuses à avoir des compétences numériques que les hommes au moment de l’embauche. Environ 25% des femmes n'avaient aucune expérience numérique, comparé à 15% des hommes. 48% des femmes possédaient deux compétences techniques ou plus, comparé à 55% des hommes.

2. Proposer des formations plus poussée pour les journalistes (qui sont en demande)

Le sondage constate un décalage entre la demande et la disponibilité des formations spécialisées.

Les salles de rédaction offrent surtout des formations en vidéo et audio, mais les journalistes souhaitent également recevoir plus de formation sur des sujets tels que le journalisme de données, la cybersécurité, le podcasting et les outils de vérification des faits.

Le domaine dans lequel les journalistes veulent le plus de formation est le journalisme de données : 79% des journalistes souhaitent une formation sur l'analyse des données, alors que seulement 35% des salles de rédaction l’offrent. De plus, les journalistes accordent davantage d’importance au journalisme de données que les directeurs de rédaction : 65% des journalistes trouvent que cela a un impact positif sur leur travail par rapport à 55% des directeurs.

L'écart le plus fort entre la demande et la disponibilité des formations concerne l'utilisation et la compréhension de l’IA. 42% des journalistes veulent une formation en IA tandis que seulement 5% des salles de rédaction l'offrent.

Source : 2019 State of Technology in Global Newsrooms Survey Highlights

3. Réussir l'intégration de l’IA dans les rédactions 

Presque deux tiers des directeurs affirment que l’intégration d’IA dans la salle de rédaction (robot-journalisme, logiciels de transcription, indexation des images, etc) est un défi de taille — le deuxième plus grand challenge après le développement de nouveaux modèles de revenus.

Dans six des huit régions, 50% ou plus des directeurs de rédaction citent l'IA comme préoccupation centrale, en particulier les directeurs en Asie de l'Est et du Sud-Est (70%), en Asie du Sud (69%) et en Amérique latine et dans les Caraïbes (68%). Les directeurs en Europe, eux, sont moins de 50% à être préoccupés par le défi d’IA. À l’ère actuelle, seulement 6% des journalistes utilisent l'intelligence artificielle et le robot-journalisme quotidiennement, et 10% les utilisent chaque semaine.

4. Tirer profit de la technologie pour diversifier ses revenus

Alors que le sondage de 2017 montrait une industrie mal équipée pour faire face à la révolution numérique, les données de 2019 indiquent que le développement de nouvelles sources de revenus semble être le plus gros défi chez 73% des directeurs de rédaction, étant donné que 54% de ces derniers affirment que la publicité n'est plus leur principale source de revenus. Cependant, plus d'un quart des directeurs s'attendent à ce que les abonnements numériques deviennent une source importante de revenus au cours de la prochaine année.

Source : 2019 State of Technology in Global Newsrooms Survey Highlights

Autre grande difficulté, sauf en Amérique du Nord — recruter et engager des journalistes. À l’échelle mondiale, 55% des salles de rédaction l’affirment, mais le chiffre baisse à 28% en Amérique du Nord. C’est un peu paradoxale, étant donné le taux de licenciement important dans le secteur : 40% des journalistes ont déjà perdu un poste en raison de coupes budgétaires et 70% ont travaillé en free-lance à un moment de leur carrière.

Cependant, il semble y avoir un consensus sur les possibilités qui s’ouvrent grâce à la technologie numérique. 58% des directeurs de rédaction estiment que les réseaux sociaux contribuent à l’augmentation des revenus, 56% affirment la même chose pour le contenu vidéo et audio, 53% pour les formats visuels et interactifs et 40% pour le journalisme de données. 

Dans l'ensemble, une intégration réfléchie de la technologie vient épauler de plus en plus l'expertise journalistique afin de relever les défis actuels des médias. Chose à la fois prometteuse et exigeante, car il y a encore beaucoup de boulot à faire.

_

Crédit photo : Matthew Guay - Unsplash

A lire aussi