L’avenir des médias doit-il être « low-tech » ?

Par Diana Liu, France Télévisions, MediaLab.

Bouleversés par le numérique, les médias ont eu tendance ces dernières années à lui attribuer un pouvoir magique. Mais faire l’apologie de la transformation technologique comme la solution magique serait-il un moyen d’esquiver les enjeux écologiques et humains ? C’est cette incohérence entre éco-responsabilité et approche tentaculaire du numérique que sonde Jean-Jacques Valette, ancien rédacteur en chef adjoint de We Demain.

Le low-tech, qu’est-ce que c’est ?

Crédit photo : Gold of Bengals

« La transition numérique est devenue un mantra, mais on ne prend pas le temps de s’arrêter et de réfléchir à ce qu’on fait réellement. » Selon le journaliste, il est impératif de faire évoluer notre relation vers une approche « low-tech » de la technologie. Lorsqu’on parle de « low-tech », on parle de technologies « utiles, accessibles et durables » : utiles car répondant aux besoins de l’être humain, accessibles en terme de savoir et de matériaux et durable l’humain et l’environnement. On peut résumer la « low-tech » comme « une manière de concevoir et de se servir de la technologie qui est appropriée au besoin humain, tout en ayant un impact écologique limité. »

Comment les médias peuvent-ils évoluer vers une approche « low-tech » ? Et pourquoi cette approche doit-elle primer sur la méthode « high tech » ? Selon Jean-Jacques Valette, il faudrait une sobriété numérique, c’est-à-dire une innovation basée sur des impératifs écologiques et une reprise en main de la souveraineté et de la sécurité de nos systèmes afin de créer une société respectueuse envers l’humain et résiliente face aux bouleversements à venir.

Repenser notre consommation numérique pour aller vers une sobriété numérique

 Par rapport à d’autres domaines de consommation, la pratique de la sobriété numérique nous semble plus inatteignable qu’elle ne l’est vraiment. Car nous concevons la technologie comme appartenant à une sphère dématérialisée d’où on peut tirer une croissance exponentielle, explique Jean-Jacques Valette. Mais les chiffres ne mentent pas : « Nous assistons à une explosion de l’impact écologique d’Internet. Aujourd’hui, le numérique atteint 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ce qui est plus que les émissions de l’aviation, sera d’ici un an ou deux plus que celles du secteur automobile. On est en train d’atteindre la limite des ressources au niveau mondial. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être aussi gaspilleur. Les low-tech ne sont pas seulement éthiques. Elles seront bientôt une nécessité »

Certains usages rapidement adoptés pour leur capacité à nous livrer du contenu de manière instantanée et « sur demande » ne font qu’empirer le problème. Jean-Jacques Valette parle de l’essor des services de streaming : « A chaque fois qu’on veut écouter ou réécouter une chanson, on la re-télécharge en faisant appel à une plateforme de streaming. Des pratiques comme cela sont devenues massives — aujourd’hui, Netflix représente un quart du trafic Internet français. »

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Le journaliste dénonce également une course vers la complexification des sites d’information via le tracking, les widgets et les fichiers de contenus lourds. « Des sites qui au bout de 10 ans finissent par tomber en panne à cause d’un problème de mémoire et de manque de maintenance. » De plus, cette obésité numérique des plateformes et des sites pose des problèmes d’accessibilité aux personnes ayant d’anciens terminaux ou smartphones.

Aux médias donc d’intégrer une démarche d’éco-conception dans leur stratégie de design UX et de contenu. Une première étape serait de faire un audit de la consommation énergétique des sites et des plateformes afin de les réduire autant que possible. Jean-Jacques Valette prend pour exemple les travaux du designer Gauthier Roussilhe pour qui le design est « une nécessité pour une terre avec une énergie et des ressources limitées », et de Kris De Decker, journaliste et fondateur de Low-tech Magazine. Les deux conçoivent des sites optimisés énergiquement avec des images légères et, dans le cas de la page Solar de Low-tech Magazine, en utilisant un serveur d’énergie solaire (le site peut ainsi ne pas être accessible pendant de longues périodes nuageuses). « Les usagers se rendent ainsi compte qu’il y a des limites [aux ressources énergétiques]. Si on ne le fait pas volontairement, ça nous sera imposé soit par l’État, soit par des conditions matérielles. » explique Jean-Jacques Valette.

Innover pour répondre aux impératifs écologiques

On parle d’innovation comme de l’impératif ultime, mais Jean-Jacques Valette rappelle que les vrais impératifs sont d’ordre écologique — et que l’innovation doit être mise au service de l’éco-responsabilité. « Innover pour innover ne sert à rien. Aujourd’hui, on veut mettre du numérique partout sans chercher pourquoi. Il faut partir des besoins et trouver des solutions. Les low-tech, c’est la juste mesure qui apporte une réponse aux besoins. » Selon lui, un objectif concret que toutes les entreprises devraient adopter est la neutralité carbone, dont la mise en place nécessitera une innovation réfléchie. Cela peut se faire via deux axes : réduire la consommation et choisir la source d’énergie.

Quelles innovations une approche low-tech peut-elle inspirer ? Selon Jean-Jacques Valette, ça peut être assez contre-intuitif, comme les grands succès le sont souvent. Une première piste serait d’innover dans les matières premières utilisées. En effet, ces dernières représentent une part importante de l'empreinte carbone. Jean-Jacques Valette suggère de remplacer notre usage du papier par de la feuille de pierre : un papier à 0% bois et résistant à l’eau. Quid de la pollution numérique ? Le journaliste suggère « d’arrêter de rédiger plusieurs fois le même article pour voir lequel buzze le plus » en adoptant une ligne éditoriale plus éco-responsable.

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Retrouver une souveraineté technique afin de créer des systèmes numériques plus sécurisés et plus accessibles

Les technologistes font l’apologie de la démocratisation du pouvoir mais les usagers comprennent de moins en moins les outils dont ils se sentent captifs et l’utilisation que font les entreprises étrangères de leurs données personnelles. C’est pourquoi Jean-Jacques Valette parle d’une « souveraineté des données à l’échelle française », de la nécessité de s’émanciper des clouds tenus par les GAFAM et de rendre le savoir-faire technique et matériel plus accessible aux usagers.

« La maîtrise de la technique est un pouvoir politique d’indépendance », affirme-t-il.

Deux pistes d’action s’imposent. D’abord, se rapprocher de l’open source, par exemple en utilisant le logiciel WordPress. Jean-Jacques Valette souligne l’importance de « se servir des outils que l’on maîtrise pour ne pas qu’un jour l’hébergeur puisse couper le site. » De plus, les logiciels open source s’adaptent mieux aux enjeux d’accessibilité (par exemple liés à la censure ou aux problèmes de vue) que les logiciels propriétaires.

On peut également choisir d'héberger ses données en France plutôt qu’à l’étranger, chez une entreprise comme Google. Jean-Jacques Valette souligne le travail du collectif CHATONS (Collectif des hébergeurs alternatifs, transparents, ouverts, neutres et solidaires) qui tisse des liens de responsabilité locale entre fournisseurs, services technologiques et clients. « C’est comme une AMAP de données — on connaîtrait des gens chez qui on héberge nos données. »

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Remettre l’humain au centre afin de créer un monde plus stable et résilient

La durabilité, ce n’est pas seulement vis-à-vis de l’environnement — c’est aussi une durabilité de nos conditions de travail et des systèmes qui font (et défont) notre société. « Si on veut faire du journalisme durable, il faut se recentrer sur l’humain. Il y a une jonction sociale et écologique à faire » explique Jean-Jacques Valette.

Les médias, en tant que quatrième pouvoir, « peuvent défendre la démocratie, défendre les droits des travailleurs, donner aux citoyens les informations dont ils ont besoin. Toutes ces choses-là contribuent à faire un monde plus stable. » La pratique du « slow journalism » par exemple promeut un travail plus en profondeur se déroulant sur le temps long, par opposition aux pratiques plus répandues de reprise de contenu ou de « hot take ».

« L’enjeu du 21ème siècle, c’est la résilience — faire des structures durables qui peuvent se remettre d’une catastrophe » Une catastrophe naturelle, mais aussi anthropocène ou politique — tout s’enchevêtre. Dans la démarche low-tech, on ne peut pas séparer l’éco-responsabilité de la responsabilité envers les citoyens. Il s’agit d’insuffler la technologie avec une intentionnalité en la mettant au service des écosystèmes et communautés humaines.

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Crédit photo : Alessandro Bianchi - Unsplash

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