Dans « L’envers de la tech », Mathilde Saliou dévoile le coût invisible du numérique

Dans « L’Envers de la Tech », la journaliste Mathilde Saliou montre ce qui se cache derrière notre smartphone au design millimétré et révèle les effets concrets du numérique sur nos vies et nos démocraties, loin des discours éthérés de la tech.

Par Alexandra Klinnik, MediaLab de l’Information de France Télévisions

La tech ne se cantonne pas à « une sous-thématique de la rubrique éco ». Derrière l’avalanche d’annonces sur les nouveaux outils d’IA et les levées de fonds, une réalité matérielle s’impose : les géants du numérique mobilisent des ressources qui épuisent la planète et alimentent une logique consumériste délétère. Le numérique, infrastructure qui « module toutes les autres », constitue une « méta-industrie », rappelle le sociologue Olivier Alexandre. Au nom d’un prétendu progrès , « sans que celui-ci ne soit jamais clairement défini », le secteur impose des choix industriels et politiques aux lourdes conséquences sociales et environnementales.

C’est la démonstration que propose Mathilde Saliou dans L’Envers de la tech – Ce que le numérique fait au monde. La journaliste, spécialiste du numérique depuis une dizaine d’années, part d’un constat : l’abstraction de la technologie nourrit l’indifférence à ses effets bien réels. Elle démonte méthodiquement le décor du « cloud » : minerais extraits au Congo pour les puces, data centers énergivores installés dans des régions déjà en stress hydrique, atteintes au droit du travail, entreprises de la tech qui se « racontent en permanence comme anti-système quand bien même ils vivent sous la perfusion de financements publics », ou encore production d’une « boue informationnelle » difficile à contenir.

Sans verser dans le réquisitoire, l’autrice propose un guide afin de regarder nos outils au design soigné avec un œil plus critique. Elle met en lumière l’indifférence d’une industrie à ses effets sur la planète et les démocraties, et l’urgence de changer les récits dominants. Interview

Comment l’idée d’un numérique immatériel, éthéré et sans conséquence s’est-elle imposée dans l’imaginaire ?

Il s’agit du résultat d’une campagne de marketing permanente, répétée et extrêmement efficace de la part des acteurs dominants du numérique. Chaque jour, on nous présente des services de « cloud », des “nuages”, des outils “virtuels”, comme s’ils étaient parfaitement immatériels, indolores, invisibles. Mais le cloud, concrètement, repose sur énormément de ressources. Pour y accéder, il faut un smartphone ou un ordinateur. Fabriquer ces appareils nécessite une grande quantité de matériaux. Autrefois, pour construire un ordinateur ou un téléphone portable; il fallait assez peu de matériaux. Aujourd’hui, dans un smartphone classique, on en compte facilement de cinquante à soixante-dix, dont les fameuses terres rares. Les données sont ensuite stockées sur des serveurs, souvent regroupés dans des « usines de données », ou data centers. Ces serveurs, eux aussi, ont nécessité des ressources considérables pour être fabriqués. 

« Aujourd’hui, dans un smartphone classique, on compte facilement cinquante à soixante-dix matériaux, dont les fameuses terres rares »

Quels effets concrets la fabrication et l’exploitation des data centers ont-elles sur la planète ?

Leur fonctionnement nécessite beaucoup d’énergie, et pour les refroidir, on a souvent recours à de l’eau ou à un apport supplémentaire d’énergie pour ventiler. Ces data centers occupent de grandes surfaces et génèrent différents types de rejets et de pollutions, qui ont forcément des conséquences sur les populations alentour. Avec l’essor de l’intelligence artificielle, non seulement la construction de ce type d’infrastructures s’accélère, mais leur forme même évolue. Les géants du numérique développent de plus en plus ce qu’on appelle des hyperscalers : c’est-à-dire des centres de données dépassant 60 mégawatts selon la classification européenne, de véritables usines, mais avec très peu d’employés… Leurs dimensions deviennent difficiles à se représenter. Même en les comparant à un terrain de football, cela reste abstrait. C’est aussi difficile à se représenter que la fortune des grands patrons de la tech, laquelle semble elle-même s’être détachée de toute matérialité économique concrète.

Depuis 2022, près des deux tiers des projets de centres de données annoncés ou en construction se trouvent dans des régions déjà en situation de stress hydrique. Le Texas et la Californie accueillent de nombreux centres de données alors qu’ils sont régulièrement frappés par de graves sécheresses. En Californie, les risques de méga-feux nécessitent de vastes quantités d’eau pour être maîtrisés, alors que les nappes phréatiques sont dans un état catastrophique. Pour certains spécialistes de l’environnement, cet épuisement des ressources est en partie lié à l’essor de la Silicon Valley.

À l’image de la France, engagée dans une course pour accueillir un maximum de centres de données, l’Espagne cherche elle aussi à attirer les grands acteurs du secteur afin qu’ils y construisent leurs usines de données. La région d’Aragon, en particulier, tente de les séduire en leur proposant des abattements fiscaux. Or, cette région est déjà fortement touchée par le stress hydrique. Lors des canicules de 2023, de nombreuses villes et villages d’Aragon ont même été privés d’eau courante. Dans le même temps, la méthode de refroidissement privilégiée par les géants américains consiste à utiliser de l’eau. On se retrouve ainsi face à un conflit d’usage évident entre les besoins essentiels des populations locales et ceux des centres de données, dans des territoires déjà soumis à de fortes tensions sur la ressource en eau. Malgré ces conditions, les autorités locales autorisent l’implantation de Meta ou Amazon avec leurs hyperscalers.

« Depuis 2022, près des deux tiers des projets de centres de données annoncés ou en construction se trouvent dans des régions déjà en situation de stress hydrique »

De manière générale, la population a du mal à visualiser ce que sont les data centers… 

Oui, surtout parce qu’un data center ressemble, vu de l’extérieur, à un simple entrepôt, et reste donc invisible. Ce qui m’a vraiment frappée, c’est le peu de conscience par exemple qu’on a du nombre de centres autour de Paris et en Île-de-France : au début de mon enquête, 80 % des data centers français y étaient concentrés. Aujourd’hui, la situation évolue avec de nouveaux projets partout en France, et 63 sites identifiés dans la métropole depuis le sommet sur l’IA de février 2025. Et pourtant, malgré leur proximité, les médias parisiens en parlent très peu, alors que ces centres réutilisent souvent d’anciennes friches industrielles, notamment dans la Seine Saint-Denis (Aubervilliers, Saint-Denis, La Courneuve), l’Essonne, et même à Paris.

« Ce qui m’a vraiment frappée, c’est le peu de conscience qu’on a du nombre de centres autour de Paris et en Île-de-France : au début de mon enquête, 80 % des data centers français y étaient concentrés »

Les impacts environnementaux du numérique ne se limitent pas aux data centers.  Dans votre essai, vous consacrez notamment un passage à l’exploitation minière en République démocratique du Congo…

La République démocratique du Congo connaît une situation d’économie militarisée depuis trente ans. La convoitise pour le coltan, pour tous les matériaux qui sont extraits dans les mines y participe directement, en particulier dans la région du Kivu. L’un des premiers acheteurs de ce type de matériaux en proportion et volume, c’est l’industrie du numérique. Ce sont des matériaux qui servent à fabriquer nos smartphones et ordinateurs. Prenons l’exemple d’Apple : ce n’est pas la seule entreprise concernée, mais elle illustre particulièrement bien la logique consumériste de la tech. L’entreprise nous vend des objets très esthétiques, censés représenter le « cool ». Elle nous incite à changer nos appareils tous les 1 à 2 ans. Les raisons données ? La cybersécurité, de nouvelles fonctionnalités comme plus de caméras ou l’intégration de l’intelligence artificielle. Derrière cette logique, l’entreprise alimente un cycle de captation permanent de ressources, souvent extraites dans des conditions dramatiques pour les droits humains, notamment en République démocratique du Congo. Le fondateur de l’association Génération Lumière, David Maenda Kithoko, rappelle régulièrement que le viol des femmes et des enfants reste utilisé comme arme systématique de guerre, avec un viol toutes les 4 minutes, elle-même alimentée par les luttes pour les territoires miniers et par la vente des métaux qui en sont extraits. Les populations sont tuées ou forcées de se déplacer pour que les assaillants puissent creuser ou faire creuser. Il faut également rappeler que la République démocratique du Congo abrite le deuxième plus grand poumon vert de la planète. Cette forêt est détruite et brûlée, notamment pour pouvoir exploiter les minerais, activité qui implique par ailleurs de polluer les sols avec énormément de déchets. C’est une destruction de l’environnement au carré. 

« La République démocratique du Congo abrite le deuxième plus grand poumon vert de la planète. Cette forêt est détruite et brûlée, notamment pour pouvoir exploiter les minerais »

Cette pollution peut s’étendre à l’état du paysage informationnel…

Oui, je crois qu’on peut dresser un parallèle entre l’état de la planète et celui de nos écosystèmes numériques. En ligne, nos espaces sont aujourd’hui saturés de contenus de très faible qualité. Ce qui relevait autrefois du spam dans nos boîtes mail s’est déplacé vers les réseaux sociaux, sous la forme de commentaires agressifs, toxiques, ou d’arnaques en tous genre. Cette dérive est amplifiée par la dégradation du contexte international. Le climat géopolitique tendu favorise des opérations d’ingérence destinées à attiser les conflits autour de débats pourtant légitimes, exacerbant les oppositions et rendant toute recherche de compromis de plus en plus difficile.

L’industrialisation des fake news, rendue possible notamment par l’essor de l’intelligence artificielle générative, alimente cette pollution informationnelle massive. Présentée par ses promoteurs comme une source de progrès énorme, cette technologie produit aussi une boue informationnelle absolument délirante, face à laquelle on ne sait pas encore bien  réagir pour réaffirmer nos fondements démocratiques. Or, la démocratie repose d’abord sur la capacité à s’informer, à s’appuyer sur des faits vérifiés et recoupés, et à en débattre sereinement. 

Comment expliquer que le numérique traité sous un angle critique reste parfois un angle mort dans les médias traditionnels ?

Ces questions ne sont pas assez traitées parce que les médias traditionnels ont longtemps abordé la tech sous le seul angle du progrès économique. Ce récit très limité est défendu par la Silicon Valley depuis trente ans. La profession n’a pas fourni suffisamment d’outils critiques. On a trop rarement montré que, derrière leurs affirmations selon lesquelles elles participaient  au progrès collectif, ces entreprises étendaient leur pouvoir dans tous les pans de nos vies, y compris sur le plan politique, au point de devenir de potentiels concurrents des États-nations.

Par ailleurs, le numérique est présenté par l’industrie elle-même comme un sujet éminemment technique. Derrière cette façade, elle cherche surtout à se réserver le sujet, à se placer en dehors de la société et à dire : « Laissez-nous faire. » En les laissant agir sans regard ni transparence, nous avons permis qu’ils organisent leur propre fonctionnement à l’abri du débat public, au détriment de la démocratie. Cela relève aussi d’un certain élitisme : l’idée qu’eux seuls seraient capables de comprendre. Mais nous baignons tous dans un environnement numérisé : tout le monde devrait pouvoir en parler, même sans expertise. C’est même important en fait. 

Regardez l’évolution de l’administration publique au cours des 10 à 15 dernières années : on a assisté à une poussée très forte vers la numérisation des services publics. Pour l’essentiel de la population, cela a effectivement facilité l’accès aux services : on peut consulter son compte Ameli, ses impôts, ou d’autres démarches depuis son ordinateur ou son smartphone. C’est bien pour ceux qui savent utiliser ces outils, mais pour tous ceux qui ne maîtrisent pas le numérique, pour ceux qui n’ont pas les moyens d’acquérir des équipements numériques, pour ceux qui vivent dans des zones où les coupures d’électricité sont fréquentes, ou pour ceux qui ont des situations familiales compliquées – comme les mères célibataires –, la numérisation peut devenir un véritable obstacle. Une représentante politique locale m’a confié que les mères célibataires peuvent être considérées comme une partie intégrante de la fracture numérique, car elles n’ont souvent simplement pas le temps de réaliser leurs démarches en ligne, même si celles-ci existent. Parfois, il serait plus rapide et plus simple de pouvoir échanger directement avec quelqu’un pour être accompagné. 

Dans un État démocratique, l’objectif doit être de pouvoir contacter et inclure tout le monde, que l’on maîtrise les outils numériques ou non. Sinon, on crée une rupture d’égalité.

« Ces questions ne sont pas assez traitées parce que les médias traditionnels ont longtemps abordé la tech sous le seul angle du progrès économique. Ce récit très limité est défendu par la Silicon Valley depuis trente ans »

Dans un contexte international marqué par des tensions croissantes et une dépendance structurelle de l’Europe aux technologies américaines, la question de la souveraineté numérique européenne revient au premier plan. Dans quelle mesure un tel objectif est-il réellement atteignable ?

Le problème est que nous avons été “matrixés” par les géants du numérique, persuadés qu’une seule entreprise doit tout gérer. En laissant une seule entreprise intégrer tous les éléments de nos vies numériques, nous avons perdu du pouvoir, en tant qu’individus, citoyens et États, face à des entreprises devenues bien trop puissantes.

Ce que je veux dire, c’est qu’une souveraineté numérique européenne est possible, mais il faudra réfléchir et se mettre d’accord sur des modes de gouvernance efficaces. L’Union européenne a commencé à réfléchir à ces questions. Il faudra abandonner l’idée d’un “champion européen” unique, car cette vision est contre-productive.  Faire émerger un champion européen, ça revient à vouloir créer une sorte de Google européen, avec un drapeau bleu aux étoiles jaunes. Or, si l’on suit cette logique, on risque de reproduire exactement le problème que connaissent les États-Unis avec Google : une entreprise devenue si puissante que même son propre État peine désormais à la maîtriser. Il faut avant tout parvenir à faire travailler la multitude d’entreprises européennes ensemble, tout en maintenant la capacité de l’État ou de l’Union à garantir un cadre assurant le bon fonctionnement démocratique.

« Faire émerger un champion européen, ça revient à vouloir créer une sorte de Google européen, avec un drapeau bleu aux étoiles jaunes. Or, si l’on suit cette logique, on risque de reproduire exactement le problème que connaissent les États-Unis avec Google : une entreprise devenue si puissante que même son propre État peine désormais à la maîtriser »

On reste cependant addicts aux outils proposés par ces entreprises. En tant que “junkie du numérique”, pour reprendre votre expression, quelles solutions pratiques pour rétablir un équilibre à court-terme ? 

Concrètement, au niveau individuel, on peut commencer par de petits pas : se fixer des limites de temps sur certains réseaux sociaux ou applications, par exemple. Si vous êtes déjà un peu plus avancé, vous pouvez aller plus loin : renoncer à certains services, souvent américains, conçus pour être addictifs, et vous tourner vers des alternatives plus respectueuses et locales.

Il en existe beaucoup, et elles ne sont pas forcément plus difficiles à utiliser. Plusieurs sont développées en France, en Suisse ou ailleurs dans l’Union européenne. Que ce soit pour remplacer vos services de messagerie ou de stockage, il existe des options solides : par exemple, Nextcloud pour remplacer Google Drive. Pour les réseaux sociaux, vous pouvez explorer Mastodon, qui est né en Europe et évolue de manière très intéressante. 

Pour défendre nos valeurs démocratiques, il serait sans doute plus pertinent de chercher à recréer du lien, de se déconnecter. Ça peut signifier s’engager dans des associations, des groupes ou des collectifs afin d’échanger des connaissances variées. Si vous êtes fort en numérique, vous pouvez aider ces collectifs à faire évoluer leurs outils. C’est précisément par ces pratiques, et en s’inspirant de ce que les féministes appellent une « éthique du care », une éthique de l’attention et du soin porté aux autres, en prêtant une attention réelle à ses voisins que l’on peut recréer, voire faire émerger, de véritables réseaux de résistance.

À l’échelle de la société française, je crois aussi qu’il faut en faire un sujet politique à part entière. C’est-à-dire demander aux candidats aux municipales et à la présidentielle leur position sur l’autonomie stratégique de la France et de l’Europe, sur l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs, sur le recours à la vidéosurveillance ou l’implantation de centres de données dans notre ville ou village. Et voter en fonction.

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