Les Français se désintéressent de l'actualité

Par Laure Delmoly, France Télévisions, MediaLab

Les Français se désintéressent de plus en plus de l’actualité. Selon le 33e baromètre Kantar / Sofres réalisé pour La Croix, 41 % des sondés affirment que leur intérêt envers l’actualité est «assez faible ou très faible», soit le pire taux jamais enregistré depuis 1987. Crise de confiance, crise de l’information mais aussi crise de la représentativité. Malgré les initiatives prises en 2019, les Français estiment que les médias ne parviennent pas encore à rendre compte de leurs préoccupation. Fait nouveau, si la confiance envers les médias traditionnels remonte légèrement, internet atteint le plus bas niveau en terme de crédibilité.

Une crise “structurelle” de l’information

En France, l’intérêt pour l’actualité est au plus bas niveau après un léger rebond observé l’an dernier. Un peu moins de 6 Français sur 10 s’intéressent à l’actualité. Effet de saturation face à l’infobésité et un certain traitement de l’actualité qui crée de la distance. Une tendance observable depuis désormais cinq ans mais aujourd’hui clairement assumée. Jamais autant de personnes interrogées n’avaient assumé le fait de s’intéresser « assez » faiblement (28% + 4) ou « très » faiblement à l’actualité. (13% +4).

Les jeunes (50 %), les femmes (53 %), les moins diplômés (54 %), les personnes engagées politiquement (48 %), mais aussi les ouvriers (53 %) ou les commerçants et artisans (53 %) s’isolent le plus de l’information.

Source : baromètre Kantar / La Croix

Une crise de la représentativité qui persiste malgré plusieurs initiatives des médias

C’était l’une des critiques majeures des « gilets jaunes » : les médias déconnectés du terrain, ne rendent pas compte des difficultés quotidiennes des Français.

Un an plus tard, après un certaine remise en question des médias et quelques initiatives, l’heure est à la prise de conscience. Les Français estiment-ils que les médias rendent mieux compte de leurs préoccupations? «Non», répondent 71 % des interrogés, et «non, pas du tout», pour 23 % d’entre eux. Le pourcentage de «non» s’élève à 79 % chez les moins de 35 ans.

Source : baromètre Kantar / La Croix

Une crise de confiance qui s’inscrit dans une tendance mondiale

« La France, est, avec le Brésil, le pays où la défiance envers les médias a le plus augmenté cette année. » souligne Vincent Giret, Directeur de France Info. Une crise de confiance qui s'inscrit dans une tendance mondiale. En effet, selon le baromètre Edelman, la défiance envers les médias a encore augmenté de 3 points par rapport à l'année dernière pour le public en général et de 4 points pour le public le plus informé.

 

Source : baromètre Edelman

Si la confiance envers les médias traditionnels a légèrement augmenté par rapport à l’année dernière (+2% pour la presse écrite et + 2% pour la télévision), internet souffre du discrédit actuel autour des plateformes. La radio reste le média avec le plus fort taux de confiance (50%), devant la presse écrite (46%) et la télévision (40%).

 

Source : baromètre Kantar / La Croix

Impossible d'appréhender ces chiffres sans aborder la situation économique des médias. En France, la perception de l’indépendance des journalistes est pour le moins inquiétante. 68% des Français interrogés estiment que les journalistes ne sont pas indépendants du pouvoir politique et 61% estiment qu’ils subissent de fortes pressions relatives à l’argent.

 

Source : baromètre Kantar / La Croix

La télévision reste le premier moyen d’information

Si la télévision perd du terrain, elle reste encore un moyen d’information privilégié. Les Français continuent d’accéder prioritairement à l’information par la télévision (48% dont 65% des plus âgés) et internet (32%).  A noter : les chaînes généralistes restent privilégiées (29%) mais celles d’information en continu sont aussi appréciées (19%), notamment par les 35-49 ans. 

Source : baromètre Kantar / La Croix

Une rupture des usages dans l’accès à l’info

 Le baromètre met en lumière une rupture très nette dans les usages entre les moins de 35 ans qui s’informent majoritairement via internet (61%) et les plus de 35 ans pour qui la télévision reste le premier moyen d’information (56%). Un fossé générationnel qui ne cesse de se creuser, les plus de 65 ans optant à 65% pour le poste de télévision tandis que les jeunes qui souhaitent s'informer s’en détournent clairement (18% des 18-24 ans).

Source : baromètre Kantar / La Croix

 

Concernant l'accès à l'information en ligne, les applications mobiles et sites de presse écrite restent en tête des sources numériques (25%) devant les réseaux sociaux (22%). Les sites ou applications des médias TV ou radio sont encore loin derrière (9%) dans les sources d'information numérique.

Internet au plus bas niveau en terme de crédibilité

Autre constat : le discrédit d’internet comme source d’information, qui après avoir connu un pic de crédibilité en 2015 revient à son niveau le plus bas de 2005.

Deux causes à cela : le discrédit actuel des plateformes sur leur politique de modération du contenu et la modification de l’algorithme Facebook de 2018 qui ne privilégie plus les pages médias dans le feed des utilisateurs.

Source : baromètre Kantar / La Croix

Lutter contre les Fake News

Les internautes se méfient des informations sur Facebook ou Twitter quand elles sont partagées par un ami (pour 66% des sondés) ou par un organe de presse (50% en hausse).

59% Français sondés estiment qu'ils repèrent les fausses informations sur Internet. Les jeunes (72%) et les plus diplômés (67%) estiment être ceux qui les identifient le plus. 

Source : baromètre Kantar / La Croix

 

Les médias sont clairement attendus sur les Fakes News. Interrogés sur « les acteurs qui devraient agir contre la propagation des fausses nouvelles », les sondés comptent d’abord sur les journalistes (38%, +2) et les organismes de contrôle (36%, +2°, suivis des citoyens eux-mêmes (29%, -2), du gouvernement(26%, +3), des enseignants (5%) et des universitaires (2%).

Remédier à la polarisation de l’audience

« Nous sommes envahis d’information. Or lorsque nous sommes envahis, nous avons tendance à nous raccrocher à ce qui nous ressemble. » commente Vincent Giret.

Conscients de cette forte polarisation de l’audience, les médias se donnent pour objectif de faire se rencontrer des professionnels ou des audiences qui ne pensent pas de la même façon, et ce notamment autour de 3 thèmes sur lesquels ils sont très attendus : l'environnement, l'actualité internationale & les Fake News.

"Nous avons trop longtemps négligé notre relation client. Il faut réinventer l'univers du journalisme"  conclut Vincent Giret.

Les médias doivent réinventer leur relation à l’audience.  Leur objectif pour 2020 ? Multiplier les initiatives citoyennes afin de fortifier cette relation.  « Nous devons continuer à faire de la pédagogie de l’information afin de mettre en échec cette communautarisation de l’information » affirme Valérie Nataf, Directrice de la Rédaction de LCI. Et Guillaume Goubert, Directeur de La Croix d’ajouter « Les Médias doivent renforcer leur capacité à faire vivre des débats constructifs avec des constats d’accord et de désaccord. En faisant cela, nous sommes clairement dans notre rôle ».

* Le baromètre Edelman a été conduit en ligne dans 28 pays en octobre/novembre 2019

** Le baromètre Kantar / La Croix a été réalisé en France sur un échantillon de 1.000 personnes interrogées face à face en janvier 2020

Crédit photo : Unsplash

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