Vers une souveraineté numérique européenne ?

Par Kati Bremme, Direction de l’Innovation et de la Prospective.

Avec la toute puissance des GAFAM et leur modèle capitaliste des données d’un côté, et les BATX avec une exploitation « communiste » de l’autre, l’Europe semble plus que jamais avoir besoin d’une infrastructure numérique indépendante. Cette semaine, une alliance allemande de scientifiques, d'experts en informatique et de responsables des médias, menée par l'ancien directeur de SAP, Henning Kagermann, et le directeur du Bayerischer Rundfunk (BR), Ulrich Wilhelm, a appelé l'Union Européenne à mettre en place une « Infrastructure numérique indépendante ».

Leur appel met en exergue l'urgence de trouver une alternative aux géants de l'Internet américains et chinois.

Le document stratégique au titre multilingue « European Public Sphere - Gestaltung der Digitalen Souveränität Europas » (Sphère publique européenne - Façonner la souveraineté numérique de l'Europe) se lit presque comme une déclaration d'indépendance. Selon les auteurs du projet, la mise en place d’un écosystème numérique indépendant serait la seule possibilité de défendre des valeurs européennes de diversité, de protection de la vie privée et d’ouverture face à la toute puissance des modèles existants.

Un besoin d'indépendance mis en exergue par la crise du coronavirus

La crise du Covid-19 et le confinement ont une fois de plus démontré l'énorme dépendance des Européens face aux géants du Numérique : la transformation numérique forcée s’est en effet jouée en faveur des réseaux sociaux, du cloud et autres systèmes de communication, tous domiciliés hors l'Europe. Mais l'espace numérique peut-il vraiment devenir plus qu'un amplificateur des courants sociaux ?

Ulrich Wilhem, dans une interview à la SZ souligne l’importance d’une solution alternative : « La plupart des gens sont facilement mobilisables avec un attrait émotionnel, susceptibles de polarisation, de nourrir le ressentiment. [...] Le grand problème c'est que les plateformes numériques poursuivent un modèle commercial qui vise, par exemple, à garantir que les utilisateurs restent le plus longtemps possible. Ils doivent se sentir en sécurité avec des personnes qui partagent leurs idées. [...] Les messages émotionnels se répandent plus rapidement et de manière plus fiable, et la polarisation s'accroît. Cela peut être acceptable pour le domaine des loisirs. Mais lorsqu'il s'agit de sujets du domaine politique, la question devient fatalement importante ».

Réunir les forces pour la protection des données

L'appel trouve un écho dans l’actualité de cette semaine, avec la justice européenne qui annule l'accord sur le transfert de données personnelles (« Privacy Shield ») entre l'Europe et les Etats-Unis. Un dispositif très utilisé par la quasi-totalité des grandes entreprises américaines pour traiter les données personnelles (identité, comportement en ligne, géolocalisation…) de leurs utilisateurs européens.

L'appel à l'indépendance numérique s'inscrit dans la continuité logique de cette interrogation, avec l'objectif de développer une alternative européenne basée sur le bien commun. "Si l'Europe réunit ses forces maintenant et lance une initiative ambitieuse, un espace numérique public peut émerger qui offre des conditions d'accès et d'utilisation équitables, renforce le discours public et assure la pluralité identitaire de l'Europe", renchérit Ulrich Wilhelm.

La défense des valeurs européennes : ouverture et diversité

Il ne s'agit aucunement de s'enfermer dans une solution européenne hermétique. Contrairement aux modèles américains et chinois, ce nouvel écosystème numérique européen serait ouvert et transparent.

Les universités, les secteurs de la culture et des médias et d'autres entreprises de tous les continents pourraient en effet y participer si elles en respectent les valeurs et les principes.

Cette différenciation des modèles existants est aussi soulignée par la chancelière allemande Angela Merkel, qui, en marge d’une conférence de presse le 14 juillet, a commenté de façon très positive l'initiative : plutôt que de limiter l’espace des acteurs américains et chinois, il s’agit de développer des nouvelles solutions indépendantes européennes, une logique déjà amorcée par un certain nombre de projets déjà en cours, comme celui d’une infrastructure de données et de cloud computing ("Gaia-X") menée conjointement par l'Allemagne et la France, et soutenue par de nombreuses entreprises des deux pays, et d'autres projets dans le secteur de l'Intelligence Artificielle.

Une approche globale qui renforce les initiatives existantes

La mise en place de cette gouvernance passerait par une approche globale avec un effet de levier sur tous les niveaux : européen, national, régional. Une agence numérique européenne ou un réseau européen d'agences nationales piloterait l’ensemble des enjeux, de la réglementation au financement de la recherche, en passant par les incitations du marché, la fixation de normes et les tâches purement gouvernementales.

Dans ce contexte, une variété d'offres avec des conditions d'accès et d'utilisation équitables et transparentes pourra-t-être créée : l'infrastructure numérique dans le cadre des services d'intérêt général, les valeurs européennes "by design" dans la conception technologique...

Avec toutefois un bémol ajouté par Angela Merkel : «... Je pense que l’idée est très bonne. Cependant, je ne crois pas que la politique seule puisse la mettre en œuvre. Il est possible de créer un certain cadre pour cela, mais l'initiative doit venir de la société elle-même, l’offre doit être attrayante. A la fin, ce qui compte, c'est ce qui est accepté par la population. »

Un écosystème numérique indépendant pour l’Europe ?

Oui, mais uniquement si le besoin est compris par la population et si ce service public numérique est porté par l’ensemble des utilisateurs. C'est la condition sine qua non pour transformer cette belle idée en un projet réalisable.

 

Illustration : Bernard Hermant sur Unsplash