« Notre couverture climatique implique une expérimentation sans cesse » — Interview avec Hannah Fairfield, cheffe de rubrique Climat au New York Times

Par Diana Liu, MediaLab de France Télévisions 

La prise de conscience mondiale des enjeux climatiques ces dernières années s’est accompagnée d’une transformation en matière de couverture des thématiques climatique et environnementale au sein de nombreuses rédactions, y compris le New York Times. En début 2017, le quotidien new-yorkais a ouvert son service climat (climate desk), qui compte aujourd’hui une douzaine de reporters et de rédacteurs. Le journal se démarque par son traitement innovant et transversal du climat : en 2019, environ 900 articles ont paru sur le climat — des formats graphiques « explainer », des reportages d’investigation utilisant de nouvelles technologiques et des enquêtes visuelles sur les conséquences du réchauffement climatique dans le monde entier.

Comment raconter le climat de manière accessible, mais aussi puissante et novatrice ? Méta-Media en a discuté avec Hannah Fairfield, cheffe de rubrique Climat au New York Times.

Personnaliser et visualiser les enjeux climatiques

Selon Hannah Fairfield, la stratégie du journal sur le climat est « d’en révéler le plus possible sur la politique et la science du changement climatique, et de montrer la manière dont ces changements affectent toutes nos vies ». Ainsi, la représentation personnalisée des effets immédiats et à long terme du changement climatique s’avère un angle particulièrement important.

« L’un de nos plus grands projets s’appelait, À quel point votre ville natale s'est-elle réchauffée depuis l’année où vous êtes né ? (How much hotter is your hometown than when you were born?). Nous invitons nos lecteurs à indiquer leur ville natale et leur année de naissance afin de leur révéler combien de jours de l’année ont atteint en moyenne 32 °C ou plus, comment cela a évolué aujourd’hui et comment cela évoluera dans l’avenir. Le projet a été conçu à l’échelle mondiale — vous pouvez voir des résultats pour des villes en Chine, en Inde, en France, au Royaume-Uni. Nous avions envie de montrer l’expérience partagée du réchauffement. »

Source : New York Times

Un autre axe de communication central est celui de la visualisation. « La personnalisation permet aux gens de voir comment le changement climatique les touche directement. Mais pour raconter le climat, une des choses les plus importantes est de le rendre visible aux gens » affirme Hannah Fairfield.

L’année dernière, le journal a publié un projet qui réunissait les deux aspects. L’article, « Découvrez comment l'air le plus pollué du monde se compare à celui de votre ville » (« See How the World’s Most Polluted Air Compares With Your City’s »), se sert de la réalité augmentée pour montrer aux lecteurs à quoi ressemble la pollution atmosphérique. Le but : visualiser la pollution dans la ville du lecteur lors de la pire journée en termes de la qualité de l’air, puis la comparer à la pollution lors des incendies en Californie en 2018 et à celle à New Delhi lors des pics de pollution extrêmes en fin 2019.

Source : New York Times

Innover avec les nouvelles technologies de storytelling

Dataviz, réalité augmentée, imagerie aérienne par drone ou photojournalisme - l’expérimentation avec des nouvelles technologies de storytelling est toujours au rendez-vous au NYT. « Nous expérimentons beaucoup afin de présenter les informations de manière novatrice pour le lecteur. » Ces nouveaux outils journalistiques viennent s’ajouter aux formats plus traditionnels, comme des informations sur les mesures climatiques. « Nous avons besoin de tous ces outils pour raconter de la manière la plus puissante possible le changement climatique et ses tendances à long terme », affirme Hannah Fairfield.

Un exemple de cette innovation se trouve dans un article autour des fuites de méthane peu réglementées sur des sites pétroliers et gaziers aux États-Unis. Cette « menace climatique invisible » a été rendue visible par le biais d’une caméra thermique, déployée par un vidéographe lors du reportage. Ensuite, les journalistes ont juxtaposé des images des sites à l'œil nu contre des images prises de la caméra thermique afin de révéler la quantité de méthane qui s’échappait. « C’était une opportunité pour les journalistes de se servir d’une nouvelle technologie qu’ils n’avaient pas encore employée, puisque la bonne occasion ne s’était pas présentée. »

Source : New York Times

Ces innovations sont accueillies avec enthousiasme par les lecteurs, qui se montrent très réceptifs aux nouvelles technologies de storytelling. « Aujourd’hui, les lecteurs s’y connaissent très bien en visualisation et en cartographie des données. Cette demande et leur capacité de compréhension nous permettent également de raconter des histoires plus puissantes ».

Rendre le climat plus accessible à des publics variés

Étant un domaine qui exige certaines connaissances scientifiques et techniques, la couverture du climat pose souvent un défi particulier : comment engager le sujet d’une manière qui soit à la hauteur des enjeux, sans pour autant aliéner les novices ?

Pour Hannah Fairfield, cela revient au pouvoir du visuel de faire rentrer les lecteurs dans le vif du sujet. « Lorsque nous avons publié des articles sur l’impact du changement climatique sur des sites culturels et naturels, nous avons combiné des informations plus techniques avec de très belles photographies du parc national de Yellowstone ou du Liban. Cet élément de storytelling visuel peut vraiment être une manière d’engager des publics variés ».

Source : Josh Haner - New York Times

Une autre tactique consiste à contextualiser le climat autrement, en le reliant aux sujets plus pratiques… comme celui de la nourriture. L’année dernière, une collaboration entre la rubrique Climat et la rubrique Food du journal a donné naissance à un article « explainer » pour répondre aux questions les plus pressantes concernant les liens entre la nourriture et le changement climatique. « Cet article contenait beaucoup d’informations complexes et de données, mais nous les avons présentées et mises en forme de manière très accessible. C’était donc très réussi et nos lecteurs l’ont trouvé assez utile ».

Source : New York Times

Le journal a également publié des articles sous forme de « cours intensif » pour informer ses lecteurs des bases du changement climatique.

Apporter des solutions que les individus et les communautés peuvent mettre en place

Suite aux demandes des lecteurs, le journal a lancé une rubrique dédiée aux actions concrètes au sein de sa newsletter Climat, Climate Fwd:. « La newsletter est pour nous un espace de communication avec nos lecteurs. Je pense que c’est important de faire passer le message que leurs actions sont importantes. Cela comble en quelque sorte le fossé entre les journalistes et nos lecteurs. La newsletter est également une bonne porte d’entrée pour un public qui n’a pas forcément des connaissances techniques très pointues, mais est quand même très actif et intéressé par nos contenus ».

Illustration : Melissa Bradley sur Unsplash

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