Slush 2022, trois crises et un métavers

Dans l’obscurité finlandaise du mois de novembre, le motto de Slush, le Vivatech des pays nordiques, était cette année le « Break of Dawn », l’aube. L’année dernière, ce n’était « que » la pandémie mondiale qui avait impacté le secteur de la tech et des investissements. Cette année s’y ajoutent deux crises supplémentaires : la guerre en Ukraine, et avec elle, la crise énergétique. Sur fond de crypto winter en ce début de saison froide en Finlande, même les start-ups doivent se serrer la ceinture : l’accent est désormais, comme pour les géants de la tech qui sont en train de dégraisser leurs entreprises, sur la rentabilité.

Par Kati Bremme, Direction de l'Innovation 

Avec 4600 fondateurs de startup (la France a envoyé 37 startups) qui rencontrent 2600 investisseurs, Slush est le plus grand rassemblement de capital-risque au monde. Et les 12000 participants ont même pu assister à au moins un des deals en direct : le gagnant du concours de pitch Slush 100 reçoit un investissement d'un million d'euros de la part de cinq investisseurs de renom. Parmi les intervenants figuraient cette année la Première ministre finlandaise, Sanna Marin, le PDG de Revolut, Nikolay Storonsky, John W. Thompson, associé de Lightspeed Ventures, Max Levchin, un des fondateurs de Paypal ou encore Emmett Shear, cofondateur et PDG de Twitch.

La rentabilité d’abord

Avec la hausse des taux d'intérêt, il devient plus coûteux de financer de nouvelles entreprises, ce qui affecte notamment de nombreuses entreprises technologiques. Dans le secteur technologique, l'accent était jusqu'à présent mis sur la croissance, mais les entreprises doivent désormais changer de cap et s'assurer qu'elles deviennent rentables. Si en période de prospérité, le mot clé était la croissance, c’est maintenant la rentabilité, dit Johannes Shildt, PDG de Krys.

Mais selon Factset, les investissements en capital-risque n'ont pas connu la crise en 2021 et ont augmenté dans chaque grande région par rapport à 2020. En Amérique du Nord et en Europe, l'activité d'investissement a plus que doublé, tandis que les investissements en capital-risque en Asie ont augmenté de 61,5 %. L'activité au début de 2022 n'a pas tout à fait atteint les niveaux de 2021, mais est restée forte. Les startups européennes, par exemple, ont levé 58,6 milliards de dollars, ce qui représente le deuxième semestre le plus élevé pour les investissements en capital-risque après le premier semestre 2021. Cependant, au troisième trimestre 2022, le montant des fonds de capital-risque levés dans le monde a baissé de 37 % par rapport au deuxième trimestre 2022, ce qui reflète les défis macroéconomiques auxquels nous sommes actuellement confrontés.

Doug Leone, capital-risqueur milliardaire, Partner chez Sequoia, a résumé la situation économique ainsi : "La situation ici aujourd'hui, je pense qu'elle est plus difficile et plus stimulante que celle de 2008, qui était vraiment une crise protégée des services financiers, ou de 2000, qui était une crise technologique protégée. Ici, nous sommes confrontés à une crise mondiale. Les taux d'intérêt augmentent dans le monde entier, les consommateurs commencent à manquer d'argent, il y a une crise de l'énergie et les problèmes géopolitiques. Et ma prévision est que nous n'allons pas nous en sortir très rapidement."

James Vincent, associé fondateur et PDG de FNDR (qui a lancé les marques de Steve Jobs, Brian Chesky  et Evan Spiegel) a quand même profité de Slush pour lancer le premier fonds de capital-risque axé sur la narration. Le fonds FNDR prendra ses décisions d'investissement en suivant trois principes fondamentaux : Significatif et Important, Proximité (FNDR co-construit l’histoire de la marque), profit et valeur humaine :"Nous avons le privilège d'être aux premières loges et d'avoir des échanges intimes avec certains des fondateurs les plus transformateurs du monde", a déclaré Vincent. "Cette interaction a conduit à des invitations personnelles à s'investir dans leur succès, ce qui a conduit à la création du Fonds FNDR."

Nicolas Cary, le cofondateur et vice-président de Blockchain.com, a évoqué le côté positif de cet « hiver de la crypto » en se moquant un peu des « cryptotouristes » anéantis par les récents crashs. Comme pour l’athlétisme, selon cet expert, il n’existe pas de shortcut pour devenir expert en crypto. Les difficultés financières, les crypto-monnaies et les DeepTech sont quelques-unes des tendances du salon technologique de cette année à Helsinki. Les percées technologiques changeront nos vies au cours de la prochaine décennie à l’instar de Polestar Precept, un concept car qui est présenté pour la première fois en Finlande, en plein cœur de Slush, et Einride veut s’attaquer au marché de 4 trillions dollars du cargo routier en remplaçant par des véhicules électriques.

Pourquoi la Finlande ?

Malgré les crises, la Finlande, qui s’intègre dans les « Nordiques » mais un peu moins dans les pays scandinaves (uniquement quand cela l’arrange), reste un pays avec un esprit entrepreneurial particulièrement développé qui combine technologie et qualité de vie. Avant la pandémie, le Restaurant Day permettait par exemple à tout un chacun de lancer un restaurant éphémère pendant un jour en plein Helsinki. Slush a été fondé par des étudiants, et la plupart d’entre-eux ont créé leur(s) propre(s) startup(s), ou sont passés du côté de l’investissement. En 2021, les startups finlandaises ont battu les records précédents et ont levé un total de 1,2 milliard d'euros de capitaux. En novembre 2022, les startups finlandaises ont déjà dépassé les chiffres de l'année dernière : le montant total des capitaux propres levés est supérieur à 1,3 milliard d'euros.

La Finlande est aussi un pays, où recherche, tech et investissements d’entreprises sont étroitement liés : l'Université d'Helsinki et Helsinki Innovation Services Ltd (HIS) ont présenté 16 innovations et entreprises dérivées fondées sur des recherches menées à l'Université. Dans le cadre du programme "Incubateurs de campus", la Ville d'Helsinki aide les établissements d'enseignement supérieur de la capitale à créer et à maintenir des incubateurs sur leurs principaux campus. Les incubateurs sur les campus visent à réunir la recherche finlandaise de pointe, les nouvelles idées des étudiants et le solide écosystème de startups d'Helsinki. Le programme Campus Incubators vise à créer 100 nouvelles entreprises par an, à soutenir le développement des campus en pôles d'innovation et d'activité commerciale et à accroître l'attractivité d'Helsinki aux yeux des experts internationaux.

"Helsinki veut être le meilleur endroit où faire des affaires pour les entreprises en croissance. Notre objectif est d'être la première plateforme d'expérimentation et d'innovation d'Europe d'ici 2025. L'une des questions clés est de savoir comment nous parvenons à attirer les talents dont nous avons tant besoin à Helsinki, et la réputation de Slush joue un rôle important à cet égard. Nous partageons également l'objectif d'une croissance durable, et Helsinki veut être une ville dont la croissance améliore également le monde", déclare Marja-Leena Rinkineva, directrice du développement économique de la ville d'Helsinki.

Nokia, dont l’effondrement il y a dix ans était l’une des raisons pour l'effervescence de startups dans le grand Nord, est de retour avec un grand stand pour présenter non plus des téléphones, mais des caméras intelligentes, qui combinent cloud et apprentissage automatique pour un usage IoT, et un logiciel de son spatial intégrable dans n’importe quel smartphone qui permet une immersion dans l’environnement de la personne avec qui on parle (la démo est enregistrée par Sir David Attenborough qui se promène dans une forêt) le tout développé par Nokia Bell Labs. Une troisième solution, Real-time eXtended Reality Multimedia (RXRM) est un logiciel qui ouvre les possibilités de capture vidéo à 360° et audio spatiale en 3D pour les communications industrielles et les applications commerciales.

Le métavers européen

ZOAN est passé du statut de startup à un employé à celui de studio de VR avec des opérations et des employés sur trois continents. Miikka Rosendahl & Laura Olin misent sur le « Heritage Metavers », un métavers qui rend accessibles des villes ou l’histoire depuis n’importe où. C’est Zoan qui a travaillé sur la version virtuelle de la ville de Helsinki, Virtual Helsinki ou encore sur Göteborg. L'entreprise compte aujourd’hui 650 projets avec Unreal Engine. Avec Cornerstone ils lancent leur propre métavers photoréaliste couplé à un modèle économique basé sur la blockchain, imaginé par des experts économistes : les propriétaires qui créent le plus d'interaction et génèrent le plus d'engagement et de contenu obtiendront le jeton d'énergie pour gouverner ce monde virtuel dont le principe de base est "de ne pas nuire à la planète ou à l'esprit humain".

Des contenus désormais créés à l’aide d’Intelligence Artificielle. Grâce au Pixel-Streaming d’Unreal, ce métavers est accessible depuis un ordinateur ou un smartphone. A l’occasion du dernier Festival de Cannes, l’entreprise avait rencontré Thierry Breton en lui suggérant que "l'industrie européenne des métavers a besoin d'au moins 1 milliard d'euros d'investissements pour devenir compétitive." En septembre, la Commission européenne avait présenté son « plan d’attaque » sur le métavers, « People, technologies & infrastructure ». Un terrain coûte 1 Ether, et en décembre ils lancent leur propre collection d’avatars. Interrogés sur l’accessibilité et les opportunités pour le service public, l’entreprise propose aussi un système de location de terrain.

Marimekko, la marque finlandaise par excellence, a préféré se lancer dans le métavers de Decentraland à l’occasion de Slush : "Nous considérons le monde virtuel comme un continuum de notre réalité physique et nous pensons qu'à l'avenir, une manière durable de faire des affaires sera soutenue par l'utilisation des possibilités offertes par le monde virtuel et les technologies émergentes et perturbatrices", a déclaré Suvi-Elina Enqvist, responsable de l'unité Innovation Works de Marimekko. Une approche numérique qui exploite les salles d'exposition virtuelles, les vitrines et les versions des vêtements pour les médias sociaux pourrait en effet finir par constituer une solution pragmatique à certains des problèmes de durabilité du secteur de la mode et du retail.

 

Enfin pour Sébastien Borget, le fondateur de The Sandbox, le métavers doit être ouvert : la véritable propriété des actifs numériques est un droit de l'homme, tout comme pour les actifs physiques. Du côté des avatars, Dima Shvets, fondateur de l’appli à succès REFACE, a lancé à Slush son projet Metahead de rendu 3d sans équipement ni compétences particulières pour générer un avatar à partir de son smartphone.

Souveraineté européenne

La commissaire européenne à l'Innovation Mariya Gabriel a profité de Slush pour annoncer les mesures destinées à soutenir les deeptechs du continent, ces startup qui développent des technologies de rupture, gourmandes en capitaux et en cerveaux scientifiques : "En 2021, nous avons doublé le nombre de licornes européennes, passant de 44 à 89. Tout cela est très encourageant et nous devons tous nous appuyer sur cette force", a indiqué la commissaire, avec l'objectif affiché que l'Europe devienne un leader dans la deeptech.

La première ministre Sanna Marin a de son côté évoqué l'importance d'investir dans la numérisation des secteurs public et privé en Europe, car la société sera de plus en plus numérique à l'avenir. Citant l'exemple de la Russie, le Premier ministre finlandais a également (plusieurs fois) souligné que si nous ne devrions pas couper tous les liens économiques, nous ne devrions pas dépendre de régimes autoritaires pour des éléments essentiels comme l'énergie. En outre, le Premier ministre finlandais a évoqué le rôle du gouvernement dans la création d'un environnement propice à l'innovation et a expliqué que la Finlande a conclu un accord parlementaire - ce qui signifie que les membres de son parti et des partis d'opposition se sont mis d'accord - pour consacrer jusqu'à 4 % du PIB de la Finlande à la R&D et à l'innovation et a déclaré que si tous les pays européens faisaient de même, l'Europe gagnerait la course mondiale. Elle a également souligné la nécessité de partenariats entre les secteurs privé et public pour atteindre l'objectif de R&D de la Finlande.

Le quantique européen - L'informatique quantique représente un changement de paradigme potentiel dans la façon dont nous traitons l'information et pourrait résoudre des problèmes impossibles à résoudre avec les ordinateurs classiques. Il faudra au moins une décennie pour y parvenir, ce qui nécessite des millions de qubits, ou unités de traitement quantique. Les processeurs quantiques les plus rapides actuellement disponibles n'ont pas encore dépassé les mille qubits. Nous avions déjà rencontré l’année dernière IQM qui fabrique des ordinateurs quantiques européens. La startup finlandaise vient de signer un accord avec Atos, au bout d'un partenariat depuis 2020, quand IQM avait été sélectionné pour faire partie de Scaler, le programme d'accélération d'Atos. IQM vient de présenter l’unimon, un nouveau type de qubit supraconducteur.

Un des champs d’applications du quantique sera la recherche pharmaceutique. La startup Algorithmiq a présenté à Slush sa solution Aurora, qui veut utiliser des ordinateurs quantiques pour la découverte de médicaments.

Les nouveaux réseaux sociaux

Malgré toute leur popularité, les plateformes de médias sociaux Web2 présentent des inconvénients. Les utilisateurs ne sont pas récompensés pour leur participation ou leur fidélité. Les créateurs de contenu ne sont pas propriétaires de leur contenu ou de leur public. Les options de monétisation du contenu sont limitées. Et les algorithmes sont conçus pour maximiser les profits des plateformes de médias sociaux et diffusent souvent des préjugés et des informations erronées.

Stani Kulechov, star locale fondateur d’Aave (et ancien bénévole de Slush), veut amener les réseaux sociaux dans le web3 avec Lens Protocol basé sur la blockchain Polygon.


Pour lui, le web3 n'est pas une plateforme, mais un protocole sur lequel chacun pourra construire son réseau. Emmett Shear, cofondateur et PDG de Twitch, se pose aussi les questions très 'économie de créateurs' "Comment mettre plus d'argent dans les poches des streamers ? Comment rendre les choses plus équitables ?" 

Harjas Singh, Chief Product Officer chez Shares, l'appli d'investissement sociale et communautaire qui permet aux familles et aux amis d'investir ensemble, a annoncé que sa plateforme allait s'étendre dans les pays nordiques, en se lançant d'abord en Suède. Bien qu'elle n'ait été fondée qu'en 2021, la société, dont le siège est à Paris et à Londres, a déjà levé plus de 90 millions de dollars de fonds. Harry Stebbings, fondateur de 20VC et Tom Hulme, Google Ventures, ont échangé autour de l’influence de TikTok sur le storytelling : "Grâce à Tiktok, nous nous concentrons davantage sur les histoires." Pour Stebbings, TikTok est la meilleure plateforme B2B depuis l’e-mail.

Nicolas Cary, de blockchain.com, a, de son côté, imaginé un nouveau protocole "qui vous récompense pour votre attention : une plateforme de médias sociaux décentralisée qui échange des jetons d'attention" au lieu de traquer les données personnelles.

Le gagnant du Slush 100

Sur fond de licenciements massifs dans le secteur de la tech, la startup gagnante du concours Slush 100 prend tout son sens : elle aide à relocaliser les talents en automatisant un maximum de tâches administratives. Un million d'euros ont été attribués à la start-up gagnante Immigram, l'investissement de SAFE provenant d'Accel, General Catalyst, Lightspeed, NEA et Northzone qui ont chacun soutenu certaines des réussites technologiques les plus emblématiques de notre époque - Meta, Stripe, Airbnb, Snap, Spotify, Slack, Instacart, Hubspot, Uber, ByteDance, Salesforce, Klarna...

"Slush 100 est une manifestation exceptionnelle d'ouverture et d'allié en faveur de l'écosystème des start-up. Jamais auparavant un groupe de sociétés de capital-risque de ce calibre n'avait engagé de capitaux dans un programme européen de création d'entreprises - sans parler d'un programme qui profite aux premières étapes de l'écosystème", a déclaré Eerika Savolainen, PDG de Slush. La guerre en Ukraine vient d'ailleurs de rattraper Slush, qui a décidé de revenir sur sa décision controversée d'attribuer à Immigram, cette startup fondée par deux citoyens russes, le premier prix de son concours de pitching.

Les nouveaux gatekeepers, selon Benedict Evans

Pendant que Daniel Metzler, PDG et cofondateur d'Isar Aerospace, veut nous donner un accès low cost à l’espace, Benedict Evans, comme chaque année, ramène les tendances tech sur terre. Au milieu de cette crise, les gros poissons deviennent des petits poissons - les fournisseurs d'autrefois deviennent des concurrents.

S’agissant du métavers et du web3, Evans reste sur sa position de l’année dernière : "I have no idea what people are talking about"... Le matériel de réalité augmentée et de réalité virtuelle va s'améliorer, mais "who cares?" On verra dans dix ans...

 

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