3 questions à Dave Jorgenson : « Mon audience me fait davantage confiance depuis que je suis indépendant »
Surnommé le « TikTok guy » du Washington Post, Dave Jorgenson a propulsé l’influence du média sur les réseaux sociaux avant de voler de ses propres ailes en août dernier pour lancer Local News International. Son objectif ? Bâtir une marque d’information multiplateforme, mêlant humour, reportage et incarnation. Avec une attention particulière portée aux contenus courts sur Reels et TikTok, « un gagne-pain qui fait grandir l’audience ». Ce départ a porté ses fruits puisque le journaliste a emporté avec lui 85% de l’audience YouTube du Washington Post.
Par Alexandra Klinnik, MediaLab de l’Information de France Télévisions
Ce succès ne doit rien au hasard. Le journaliste a pu compter sur un solide capital sympathie auprès des abonnés, ses indemnités de départ, et le soutien de deux figures du Washington Post : Lauren Saks et Micah Gelman, anciens responsables vidéo. Car l’indépendance est aussi un sport d’équipe : pendant qu’ils gèrent le volet business, lui s’épanouit dans son « bac à sable » créatif. Puisqu’une audience massive ne garantit pas des revenus stables, Dave Jorgenson a anticipé en diversifiant dès le départ son modèle économique : partenariats publicitaires (parfois décalés, comme avec Harry’s Razors), revenus YouTube et activité de conseil stratégique auprès de rédactions nationales et internationales. Pour pérenniser cette réussite, la petite équipe mise sur une transparence totale. Une charte éthique vient officialiser ses engagements publicitaires, répondant ainsi aux attentes d’une communauté exigeante. « Une minorité restreinte mais très active se soucie de ces questions, et c’est précisément celle qui compte », explique-t-il au Festival International de Journalisme de Pérouse, préférant d’ailleurs laisser ses abonnés les plus fidèles répondre eux-mêmes aux critiques dans l’espace commentaires. « Ce sont eux qui portent le flambeau pour vous. »
Cette attention de la communauté n’est pas nouvelle, mais elle a changé de nature. « Mon audience me fait davantage confiance depuis que je suis indépendant », constate-t-il, encore surpris par cette évolution. En s’affranchissant du Washington Post, il a troqué l’image de l’employé pour celle de l’outsider que l’on veut voir réussir, dans un contexte de méfiance envers les médias traditionnels. Est-ce qu’en s’aventurant ainsi hors des sentiers battus, Dave Jorgenson aurait fini par tourner le dos à ceux qui l’ont fait éclore (et vice-versa) ? Bien au contraire. « Je suis très clairement pro-médias traditionnels », martèle-t-il. Pour lui, l’indépendance reste un levier : en quittant le Washington Post, il a paradoxalement élargi son horizon de vérification. Là où il était autrefois limité aux sources internes de sa rédaction, il peut désormais puiser partout. Dans une seule vidéo, il n’hésite pas à croiser jusqu’à six sources différentes, incluant des titres de la presse locale. Le travail des rédactions classiques reste le matériel essentiel de ses vidéos.
Loin de prôner le divorce, Dave Jorgenson mise sur un mariage des deux mondes. Si les rédactions courtisent désormais ces nouveaux visages, elles se heurtent à une réalité économique. En proposant de simples « tarifs de pigistes », les médias rateraient la cible : « Ces tarifs sont déjà trop bas pour les freelances, alors imaginez pour des créateurs qui vous demanderont d’ajouter quelques zéros de plus », prévenait Sophia Smith Galer, aussi présente à Pérouse. En attendant que les structures s’adaptent, Dave Jorgenson trace la voie et offre des pistes concrètes à ceux qui souhaitent suivre ses traces. Rencontre.
Quel est le futur des médias face à la montée en puissance des créateurs indépendants ?
Je crois qu’on se trompe souvent sur l’avenir des médias en imaginant, d’un côté, des créateurs indépendants et de l’autre, les médias traditionnels. En réalité, les deux mondes convergent : nous allons voir de plus en plus d’indépendants collaborer avec de grandes rédactions classiques. Ces dernières comprennent que ceux qui produisent les vidéos sont tout aussi cruciaux, voire plus, pour capter l’audience. C’est une opportunité fantastique, peu importe votre camp. Je pense qu’il est particulièrement important de « franchir les lignes ». Travailler avec des rédactions tout comme avec d’autres créateurs indépendants est, selon moi, bénéfique pour le journalisme et préférable pour le public.
« Sur les réseaux sociaux, le succès d’une vidéo se mesure avant tout à l’engagement, et surtout aux commentaires »
Un nouveau créateur peut-il se faire une place en 2026 ? Par quoi faut-il commencer quand on veut devenir créateur d’information ?
Il n’est pas trop tard pour se lancer. Certes, le marché est saturé, bien plus qu’avant, mais sur YouTube Shorts ou Instagram Reels, on voit constamment de nouveaux créateurs émerger et qui attirent de plus en plus l’attention. Il y a encore une place à prendre, à condition de savoir se différencier et de faire des vidéos qui ne ressemblent pas à celles des autres !
Si je devais donner un conseil à quelqu’un qui veut se lancer en tant que créateur d’information, ce serait celui-ci : n’ayez pas peur de vous filmer. Et surtout, acceptez l’idée que les vingt premières prises soient ratées ; la vingt-et-unième sera la bonne. Pour ma part, la qualité d’une vidéo ne repose pas tant sur ma performance devant la caméra que sur le travail d’écriture en amont et de montage en aval. C’est là-dessus que je concentre mes efforts aujourd’hui. Si vous écrivez bien et que vous maîtrisez le montage, le reste suivra naturellement.
« La qualité d’une vidéo ne repose pas tant sur ma performance devant la caméra que sur le travail d’écriture en amont et de montage en aval »
Quels sont les indicateurs pour mesurer le succès d’une vidéo ?
Sur les réseaux sociaux, le succès d’une vidéo se mesure avant tout à l’engagement, et surtout aux commentaires. Si les gens réagissent massivement, c’est que vous avez visé juste, à moins, bien sûr, d’avoir fait un énorme faux pas. Mais généralement, un flux important de commentaires est le meilleur indicateur. Après le nombre de partages, je regarde également la durée de visionnage. Si la durée moyenne correspond quasiment à la longueur totale de la vidéo, c’est un excellent signe. Ça prouve que vous avez captivé l’audience jusqu’à la dernière seconde. Et quand l’intérêt ne faiblit pas, c’est que la vidéo est une vraie réussite.