Pérouse 2026 : faut-il être traumatisé pour être un bon journaliste ?

Quel sera le visage du journaliste en 2030 ? Simple pourvoyeur de données pour nourrir les algorithmes, architecte des liens au sein de la « relationship economy » chère à Bruno Patino, ou profession en voie de disparition ? Au Festival International du Journalisme de Pérouse, bulle de réflexion nichée dans une cité étrusque ayant survécu à bien des chutes, on s’interroge sur la pérennité du métier face à une hégémonie de l’IA pilotée par une redoutable « broligarchy ».

Par Alexandra Klinnik et Kati Bremme, Méta-Media France Télévisions

Longtemps, le journalisme a fonctionné comme un système clos. Une chaîne maîtrisée : produire, vérifier, éditer, publier, diffuser. Chaque étape était identifiable, chaque responsabilité assignable. L’arrivée de l’intelligence artificielle dissout cette chaîne en brouillant les frontières. Le journalisme ne peut plus prétendre maîtriser ni la distribution de ses contenus, ni leur forme finale, ni même leur contexte d’interprétation. Dans un environnement où les réponses sont générées et synthétisées par des systèmes externes qui atomisent l’information originale pour la recomposer ailleurs, l’idée même de « produit éditorial », cet objet fini, intègre et packagé, devient obsolète.

Alors que la BBC annonce le licenciement de 10 % de ses effectifs, le secteur bascule dans une « économie en K » : une bifurcation brutale où les géants technologiques captent la croissance pendant que les médias traditionnels s’enfoncent. Dans ce sillage, l’intelligence artificielle menace désormais de court-circuiter la réflexion éditoriale. Entre l’effondrement de l’illusion du contrôle sur la distribution et l’émergence de YouTube comme nouvel écran informationnel souverain, l’information doit muer : passer d’une logique de volume à une logique de service, capable d’apporter une utilité concrète et authentique à l’utilisateur. Dans un océan de synthèses complaisantes, Wikipédia devient le dernier bouclier inattendu : une oasis de pédagogie humaine là où ChatGPT automatise l’absence de réflexion.

Sur le terrain, l’urgence est la même : les vérificateurs de faits luttent pour la vérité tandis que, du Soudan à l’Ukraine en passant par Gaza et le Yémen, des reporters font preuve d’un courage exemplaire pour maintenir un lien vital avec la réalité. Face à l’automatisation qui menace de nous couper du monde physique, ce journalisme de contact devient notre ultime boussole. Voici ce que l’équipe de Méta-Media a retenu de cette édition du Festival International de Journalisme : une plongée entre fragilité technologique et résilience humaine.

10 points à émporter

  1. Le journalisme ‘Out of Control’ ? – Devrait-on abandonner l’idée même de contrôler la distribution du contenu journalistique ? Pour David Caswell, la réponse est un « oui » sans ambiguïté. Plutôt que de s’épuiser à vouloir maîtriser des flux devenus « liquides », il propose d’introduire la notion de service : l’information ne vaut plus par son packaging, mais par son utilité directe et son authenticité (exit le « commodity content »). Cette transition exige de rompre avec nos vieux réflexes de « control freaks », comme le martèle Erja Yläjärvi, rédactrice en chef de Helsingin Sanomat. Pour Mukul Devichand, Editor of AI Initiatives du New York Times, piloter un média aujourd’hui ne ressemble plus à la conduite d’une voiture, mais à l’exercice bien plus imprévisible de « monter un éléphant » : on peut tenter d’influencer la trajectoire, mais l’animal (les plateformes et l’IA) reste le maître du mouvement. Pour Phoebe Connelly, qui a lancé le chatbot Ask the Post du Washington Post, l’enjeu est désormais de construire notre propre « tissu connectif » entre nos contenus éditoriaux et les modèles de langage (LLM). L’objectif : ne pas répéter l’erreur tragique faite avec les réseaux sociaux, où les médias avaient fini par abandonner toute souveraineté sur leur propre diffusion.
  2. Comment survivre à la “broligarchie” ? — Le dilemme est désormais politique. Carole Cadwalladr, souvent accusée d’activisme par ses adversaires, interpelle les rédactions : peut-on s’allier à OpenAI (partenaire du Guardian, mais aussi de l’armée) sans y perdre son âme ? En promettant de nous libérer des tâches ingrates, la technologie nous lie à des puissances opaques. Si la lanceuse d’alerte du scandale Cambridge Analytica refuse de céder au fatalisme d’un pacte avec une bande de techno-utopistes, à la fois libertariens et autoritaires, la réalité économique s’impose : survivre à tout prix justifie-t-il de devenir les vassaux de la « broligarchy » ? Des pistes de résistance émergent : la création de marketplaces dédiées, l’adoption de standards communs (comme l’action SPUR) et le recours aux négociations collectives. Un point reste toutefois rassurant (ou inquiétant) : face à cette mutation, les deux côtés —médias comme géants de la tech — sont encore en train d’improviser.
  3. Le trauma comme carburant — Lancer un média aujourd’hui relève peut-être moins de la stratégie que de la blessure. Turi Munthe, investisseur, va jusqu’à faire du traumatisme sous-jacent du fondateur le premier critère d’investissement, avant même le business model. Carole Cadwalladr en est l’illustration vivante : poursuivie en justice pendant quatre ans, abandonnée par le Guardian, c’est précisément cette trahison institutionnelle qui a forgé The Nerve et sa conviction que le journalisme doit protéger ceux qui le font. Paradoxalement, c’est dans ce paysage médiatique quasi apocalyptique que surgissent les projets les plus solides. La crise, loin d’être un obstacle, devient la condition même de l’émergence.
  4. La vérité devient contextuelle – Le journalisme a toujours reposé sur une promesse implicite : dire le vrai. Aujourd’hui, cette promesse est pulvérisée par la recomposition permanente des contenus. « Is reality real anymore ? » : la question hante les esprits, illustrée par l’image surréaliste du président américain proférant des menaces aux côtés d’un lapin de Pâques géant. Dans cet écosystème où l’information circule par fragments, totalement déconnectée de sa source originelle, la correction ne rattrape jamais la diffusion. L’intégration de l’IA dans les rédactions ne peut donc se faire à l’aveugle. Elle exige des guidelines éthiques strictes et, comme le martèle le New York Times, qui se refuse de proposer un chatbot news, un « human oversight » (supervision humaine) permanent. Dans ce chaos, la marque devient l’unique repère de confiance ; elle est le seul actif qui ne doit, sous aucun prétexte, être abîmé. Le défi ultime est d’ailleurs moins technique qu’émotionnel : si l’IA parvient à créer un lien plus fort avec l’audience que le média lui-même (le fameux « dividende d’intimité ») comment le journalisme peut-il encore justifier son existence ?
  5. De l’institution à l’individu – La figure du journaliste-créateur n’est plus une curiosité, c’est le nouveau standard de la relation avec le public. Dave Jorgenson, pionnier de TikTok pour le Washington Post, illustre cette bascule : « Mon audience me fait davantage confiance depuis que je suis devenu indépendant », souligne-t-il. Paradoxalement, cette autonomie ne signifie pas une rupture avec le passé, car Dave Jorgenson reconnaît que le travail d’enquête des médias traditionnels reste la matière première indispensable de ses vidéos. Sophia Smith Galer complète cette analyse en soulignant que le journaliste doit désormais maîtriser les codes de la creator economy pour exister. La confiance ne s’attache plus uniquement à un logo institutionnel, mais à une personnalité capable d’incarner l’information. Cette évolution marque la fin de la verticalité : le journaliste n’est plus seulement celui qui publie, il est celui qui engage une communauté. Pour les rédactions, l’enjeu est de taille : elles doivent apprendre à gérer des talents dont la marque personnelle finit parfois par dépasser celle de l’institution qui les emploie.
  6. Defendre la pensée – L’IA n’intervient plus seulement en bout de chaîne pour mettre en forme ; elle s’immisce désormais avant l’action. On la sollicite pour l’amont cognitif : « Aide-moi à analyser cette conversation », « Est-ce normal ? », « Que devrais-je faire ? ». C’est l’ère du Pre-think, du Pre-feel et du Pre-decide, décrite par Ezra Eeman. Ce glissement transforme le soutien technologique en une dépendance invisible : la réflexion est externalisée, étape par étape, rendant la frontière entre assistance et béquille mentale de plus en plus poreuse. Bien sûr, « lorsque la machine exécute une tâche mieux que l’humain, s’en priver relève de l’absurde », (Erja Yläjärvi). Mais le journalisme ne peut se réduire à une optimisation de calcul. Certains jugements restent, par nature, inaccessibles aux algorithmes. Comment expliquer à une IA la nuance de l’exactitude (accuracy) dans un contexte de crise, ou la portée morale d’une révélation ? Nous sommes biologiquement programmés pour privilégier la facilité, mais le rôle du journaliste est précisément de résister à cette paresse cognitive pour préserver ce que la machine ne sait pas simuler : le discernement éthique.
  7. N’enseignez pas des outils, mais des concepts – L’appel lancé par Djordje Padejski de Stanford est un signal d’alarme pour les écoles de journalisme : pour survivre, le journaliste ne doit plus être un simple technicien de la saisie, mais un architecte de l’information. Il s’agit de former des profils capables de comprendre les systèmes en profondeur, d’auditer les modèles d’IA et d’interroger de manière critique les résultats produits par les algorithmes. On quitte l’ère de la « production » pure pour entrer dans celle de la « supervision ». Mais cette mutation se heurte à un paradoxe structurel violent : auditer, surveiller et garder le contrôle exige une expertise métier solide. Ce sont des compétences typiquement détenues par les profils seniors. Or, ce sont précisément ces profils que la plupart des rédactions sacrifient aujourd’hui lors de plans de licenciements massifs pour réduire les coûts. En se séparant de sa mémoire et de son esprit critique au profit d’une automatisation mal maîtrisée, la presse risque de perdre son dernier rempart contre l’hallucination algorithmique. Et on ne parle même pas de la difficulté des profils juniors à se battre contre les machines…
  8. Du « storytelling » au « truthtelling » – Le récit ne suffit plus ; il doit désormais s’accompagner d’un travail explicite sur la preuve. Le lien de confiance traditionnel est rompu : selon le rapport Understanding young audiences at a time of rapid change du Reuters Institute, 51 % des moins de 25 ans font désormais davantage confiance à un influenceur ou à une personnalité qu’à une marque média institutionnelle. Cette bascule vers des entités perçues comme plus authentiques commence à s’étendre aux agents artificiels. Les Français sont 8% à préférer l’IA aux médias pour s’informer, et ceux qui privilégient l’IA pour s’informer quotidiennement lui accordent aussi une confiance plus importante qu’aux médias traditionnels (OpinionWay). Si la confiance se déplace vers des chatbots ou des créateurs parce qu’ils sont perçus comme « directs » et sans biais institutionnel, le journalisme doit riposter par une incarnation humaine et une éthique de la preuve que la machine ne pourra jamais que simuler. Le défi dans ce nouveau monde « agentique » est double : il s’agit de prouver notre valeur auprès des agents tout en restant pertinents pour les humains.
  9. Entre bureaucratie armée et censure de confiance – Les menaces directes à l’encontre des journalistes évoluent. On observe une montée en puissance de gouvernements qui instrumentalisent l’obstruction administrative, en recourant à des pratiques comme le refus de visas ou le retrait d’accréditations de presse (avec comme apogée l’exclusion de l’Associated Press du pool de presse de la Maison-Blanche et d’Air Force One pour avoir refusé d’utiliser l’expression « Gulf of America »). Maria Ressa les qualifie ainsi : « C’est une mort à petit feu, une hémorragie de mille entailles. Ces coupures en apparence anodines finissent par saigner à blanc, jusqu’à ce que le corps politique, épuisé, s’effondre. » Ces mesures constituent un moyen particulièrement efficace de contrôler le récit en coupant l’accès aux voix critiques, tout en évitant le coût politique d’intimidations plus visibles comme les arrestations ou la violence. Et dans certains contextes de crise, la mention « cet article a été approuvé par le censeur » subit un retournement sémantique radical : elle devient un gage de crédibilité. Comme dans le conflit israélo-palestinien, le journaliste assume d’être d’abord citoyen patriote et ensuite journaliste. Avec une écriture et une lecture entre les lignes.
  10. Aucune arme n’est aussi puissante que les médiasBranko Brkic a rappelé une vérité fondamentale que l’industrie a trop souvent tendance à occulter sous la pression de l’immédiateté : la survie du journalisme ne se jouera pas sur des gains tactiques à court terme, mais sur la solidité de son impact à long terme. Dans un écosystème où une campagne de désinformation massive peut être orchestrée et propagée en quelques minutes seulement, l’enjeu n’est plus de s’épuiser à poursuivre chaque fantôme numérique. Il faut impérativement choisir ses batailles et concentrer ses forces pour combattre les campagnes qui parviennent réellement à saturer l’espace public. Face à ce défi, les médias de service public occupent une position paradoxale : ils sont à la fois des géants par leur héritage et des nains face à la puissance algorithmique des plateformes. Liz Corbin, Head of News à l’EBU, souligne que la collaboration radicale est désormais l’unique voie de salut. Cela implique de briser les silos, y compris avec la concurrence, pour bâtir des fronts communs, à l’instar de l’alliance avec la WAN-IFRA.

Le trauma, un moteur pour lancer un média avec succès ?

À première vue, quoi de plus fou que de lancer un média dans un paysage médiatique quasi apocalyptique, bouleversé par l’IA générative, la montée des créateurs de contenu et la raréfaction des financements ? Et pourtant, c’est peut-être précisément dans cette période de crise que se trouve l’opportunité. Comme l’a souligné un panel intitulé Lancer un média aujourd’hui : folie pure ou nécessité absolue ?, animé par Renée Kaplan, à la tête des partenariats France de Substack, cette conjoncture serait paradoxalement « la plus propice et la plus urgente pour bâtir de nouveaux modèles ».

Des modèles plus agiles, pensés pour répondre aux besoins, aux usages et aux équilibres économiques « d’un futur qui est déjà là ». Encore faut-il avoir assez de vécu et sans doute un certain goût du défi, pour avoir envie de soulever des montagnes et d’affronter l’adversité.

De gauche à droite, Renée Kaplan (Substack), Jonathan Shainin (Equator), Carole Cadwalladr (The Nerve) et Turi Munthe (investisseur)

  • « Quel est l’élément indispensable, l’unique moteur qu’un futur fondateur doit posséder avant même d’envisager de lancer un média ? Est-ce le financement ? La vision éditoriale ? » interroge Renée Kaplan. Turi Munthe, investisseur, propose une réponse bien plus viscérale : le moteur premier serait, selon lui, un traumatisme sous-jacent. L’ancien journaliste a ainsi rejoint un fonds de capital-risque qui place cette singularité au cœur de sa stratégie. Leur méthode est rodée : « Le premier coup de fil sert à analyser le business model. Le second est mené par l’associé « psy », qui cherche uniquement à mesurer à quel point le fondateur est… déglingué. » Un pari qui porterait ses fruits. Selon Turi Munthe, ce traumatisme forgerait une détermination hors norme, une forme de “manie” nécessaire pour balayer tous les obstacles. La condition sine qua non ? Une honnêteté brutale envers soi-même.
  • Cette thèse trouve un écho frappant chez Carole Cadwalladr, cofondatrice de The Nerve.  Pour cette ex-employée du Guardian, ce récit est « absolument parfait pour introduire son histoire ». Après avoir publié ses révélations sur le scandale Cambridge Analytica dans The Observer (alors propriété du Guardian), elle a été brutalement exposée. Parce qu’elle avait mis en lumière des irrégularités lors du référendum sur le Brexit, « un proche de Nigel Farage s’en est pris à moi ». Il l’a poursuivie en justice avec une stratégie délibérée : ne pas attaquer le journal, mais viser directement le TED Talk où la journaliste d’investigation exposait son enquête.  « J’ai dû affronter ce procès pendant quatre ans, seule, sans aucun soutien institutionnel. Nous avons dû financer ma défense par le crowdfunding. »
  • Au-delà du fardeau financier, qui s’élève à près d’un million de livres, c’est le coût psychique qui a été aussi lourd à porter : « Le procès a été réellement traumatisant. J’ai reçu un diagnostic de stress post-traumatique par la suite » Tout au long de cette épreuve, elle a ressenti une profonde trahison : « J’étais tellement en colère contre le Guardian. Je me suis sentie abandonnée par cette institution qui se targuait de principes moraux, alors qu’elle a échoué dans ce qu’il y a de plus fondamental pour un organe de presse : défendre ses journalistes et son journalisme. Et il ne l’a pas fait ! » C’est de cette faillite institutionnelle qu’est née sa conviction profonde : « Le journalisme doit demander des comptes aux puissants, il doit être rigoureux, et sa priorité absolue doit être de protéger les journalistes qui font ce travail, tout en restant indépendants. C’est le cœur de ma motivation. »
  • Une motivation et une éthique qui portent aujourd’hui ses fruits avec The Nerve, le média qu’elle a cofondé. Alors qu’elle craignait initialement de quitter la notoriété du Guardian, les résultats sont là : « Je me disais : « Je vais perdre cette plateforme mondiale… » Mais en réalité, quand je vois les statistiques d’audience, nous atteignons parfois 200 000 vues uniques sur un article. Je veux dire, des chiffres comme ça… C’est du niveau du Guardian. Vraiment. »
  • Et sinon de manière plus prosaïque, pour toucher une audience véritablement internationale, le passage à l’échelle est devenu incontournable : « Beaucoup des gros Substack basés en France ne publient pas exclusivement en français », explique Renée Kaplan, mais visent des marchés étrangers. De plus en plus de créateurs indépendants s’appuient sur des outils d’IA accessibles pour traduire et peaufiner leur contenu dans plusieurs langues simultanément. C’est désormais un modèle totalement scalable et gratuit.

Les chatbots : « Si tout le monde consomme le même résumé, que devient la diversité d’opinion ? »

« Quel est le problème avec le fait que les chatbots fournissent des actualités aux gens ? Au-delà du fait qu’ils ne renvoient pas nécessairement les utilisateurs vers The Guardian ? », demande en préambule Vivian Schiller, vice-présidente et directrice exécutive d’Aspen Digital, dans une table-ronde intitulée « Quand les chatbots diffusent l’information». Les lecteurs l’utilisent de plus en plus pour s’informer, même si l’usage reste pour l’instant marginal… et les réponses peu fiables. « Mais elles vont s’améliorer » , assure Caspar Llewellyn Smith, Chief AI Officer au Guardian. 15 % des 18-24 ans utilisent l’IA pour accéder à l’actualité, contre seulement 3 % chez les seniors, observait déjà en 2025 une étude du Reuters.

De gauche à droite : Katy Knight (ex Google), Caspar Llewellyn Smith (Guardian) et Ginny Badanes (Microsoft)

  • Casper Llewellyn Smith revendique une approche décomplexée : pourquoi lutter contre une tendance si profondément ancrée dans notre biologie ? Selon lui, notre préférence pour la simplicité est un mécanisme adaptatif. Là où les moteurs de recherche traditionnels obligent à un effort analytique coûteux et imposent une charge cognitive constante – trier une liste de liens – l’assistant conversationnel lui offre une réponse directe et digeste. « D’un point de vue de l’utilisateur, cette expérience peut être assez bonne. Je vais vraiment accorder de la valeur à la commodité de l’expérience. Cela réduit la charge cognitive. Nous sommes biologiquement programmés pour toujours privilégier la facilité », poursuit-il.
  • La véritable question, insiste-t-il, n’est plus seulement de savoir comment nous nous informons, mais à qui nous confions ce pouvoir de médiation. « Il faut se demander : est-ce que je préfère entretenir une relation avec un éditeur de presse traditionnel, ou avec Sam Altman ou Elon Musk ? Je sais quelle option je privilégie, et je crois que c’est ce qui est préférable pour la société. »

Il faut se demander : est-ce que je préfère entretenir une relation avec un éditeur de presse traditionnel, ou avec Sam Altman ou Elon Musk ?

Casper Llewellyn Smith
  • Comme le souligne Vivian Schiller, Microsoft a pour mission première de maximiser la valeur pour ses actionnaires. Pourquoi, dès lors, investir autant d’efforts dans la qualité de l’information ?  L’enjeu est d’abord de préserver la confiance des utilisateurs, explique Ginny Badanes, general manager Tech for Society Microsoft  : « Nous voulons qu’ils choisissent nos produits. Ils doivent leur faire confiance. Ils ne viendront pas, ou ne reviendront pas, s’ils font de mauvaises expériences. Si cette expérience revient à ajouter du « chewing-gum » dans la recette, ils déserteront. Nous avons tout intérêt à bien faire les choses et à créer une expérience positive » Au-delà de cette stratégie, une autre réalité prévaut : « Beaucoup de personnes dans l’industrie se sentent réellement concernées, car nous sommes nous-mêmes des consommateurs d’information. Nous lisons les actualités chaque jour. Je prédis que, d’ici deux ans, même si ces modèles ne seront probablement pas la source principale où les gens s’informeront, ils y joueront un rôle majeur. »
  • Face à cet optimisme technologique, Katy Knight invite à tempérer l’enthousiasme pour la « friction minimale » prônée par Caspar Llewellyn Smith. Si nous sommes biologiquement enclins à privilégier la facilité, la directrice de l’entreprise philanthropique Siegel Family Endowment (qui a pour but de comprendre l’impact de la technologie sur la société) souligne que cette adaptation comporte un risque insidieux pour la citoyenneté. « La commodité, c’est génial, et le résumé, c’est bien, mais il ne nous permet pas de nous investir pleinement dans l’information », rétorque-t-elle. L’effort de lecture est indissociable de l’esprit critique. Pour elle, en déléguant la synthèse de l’actualité à des modèles conçus pour réduire la charge cognitive, nous risquons de réduire le journalisme, ce processus structurant pour notre vie démocratique, à un simple flux de données aseptisé.
  • « Si tout le monde consomme le même résumé et perd sa capacité à questionner ou à réfléchir en profondeur, que devient la diversité d’opinion ? Qu’arrive-t-il à notre écosystème informationnel ? L’actualité fait partie de quelque chose de plus vaste : elle sert à l’action, à l’enregistrement de l’Histoire, à la politique. » Forte de son expérience passée chez Google, Katy Knight ne se présente pas comme une technophobe, mais comme une observatrice lucide des mutations sociétales. Elle insiste sur le fait que notre manière d’interagir avec le monde est une question de libre arbitre. « Les faits sont les faits », rappelle-t-elle, soulignant qu’il est certes facile de les livrer via une mise à jour quotidienne automatisée, mais que cette simplification appauvrit notre rapport à la connaissance. « Je crains que, plus nos vies deviennent fluides, plus nous abdiquions notre propre libre arbitre, et peut-être notre propre intelligence », conclut-elle.« Certes, nous sommes biologiquement programmés pour privilégier la facilité, mais nous avons également un besoin profond de sentir que nous sommes aux commandes. »
  • Le crédit accordé aux institutions classiques s’est évaporé au profit d’une multitude de voix individuelles, influenceurs et créateurs de contenu, rendant la vérité plus diffuse que jamais. Si les outils d’intelligence artificielle promettent de soulager notre charge mentale en agrégeant ces sources, ils créent, selon elle, un effet pervers : une surcharge informationnelle inédite. Dans ce flux où tout se mélange, le lecteur finit par perdre ses repères. « Comment appréhender un monde où la confiance devient aussi diffuse ? (…) Même si votre charge cognitive est réduite parce que vous ne passez plus votre matinée à cliquer sur trois journaux différents, cela reste une masse énorme à traiter en termes de surcharge informationnelle. Plus vous avez affaire à cette profusion, plus la confiance s’érode, parce que vous êtes trop désorienté pour savoir qui est qui et ce qui est quoi »

Après le lecteur, l’agent ?

Dans un élan de destruction créatrice schumpétérienne, le panel Après le lecteur : quelle suite pour l’information dans un monde façonné d’abord par l’intelligence artificielle ? a esquissé le portrait d’un monde où des agents d’intelligence artificielle s’intègrent pleinement à la chaîne de décision des médias. Non comme des tâcherons du numérique, mais comme de véritables collaborateurs, selon Florent Daudens, défenseur de l’open source chez Hugging Face et co-fondateur de Mizal AI. Des sites web, des newsletters, tout le « front-office » devient obsolète suite au passage des agents. Si l’ancien modèle ne crée plus de valeur, il est urgent d’explorer de nouveaux leviers de monétisation.

De gauche à droite : David Caswell, fondateur de StoryFlow, Lucky Gunasekara, co-fondateur et CEO de Miso.ai, Shuwei Fang, chercheuse au Shorenstein Center on Media, Politics and Public Policy et Florent Daudens, co-fondateur de Mizal AI

  • Les éditeurs s’efforcent toujours de vendre des offres groupées sous forme d’abonnements, mais ce modèle économique doit être repensé. Selon Shuwei Fang, qui a forgé l’expression de « dividende d’intimité » pour décrire notre lien émotionnel avec des IA maîtrisant à merveille le langage naturel (et imitant à la perfection des émotions), les agents représentent un potentiel d’audience exponentiel, notamment sur le marché B2B (qu’elle vient de développer dans cet article pour The Economist). En citant des chiffres du Reuters Institute fournis par Felix Simon, on estime que 10 % des agents sont déjà utilisés pour la consommation de l’actualité. Pourtant, personne ne connaît encore la physionomie de ce nouveau marché : verrons-nous émerger huit millions d’agents spécialisés ou un seul agent universel au service de l’humanité ? Une certitude demeure: les chatbots sont morts, place aux agents. Là où le chatbot se limitait de répondre à une question dans une fenêtre fermée, l’agent agit en autonomie : il ne se contente plus de discuter, il exécute des tâches complexes, navigue entre les applications et anticipe les besoins de l’utilisateur sans attendre d’instruction constante.
  • Dans ce nouveau paradigme, la monnaie d’échange n’est plus l’attention, mais le contexte et la demande accumulée. Comme le formule Shuwei Fang, la valeur réside désormais dans la compréhension fine de trois piliers : ce que le public sait, ce qu’il veut savoir, et l’objectif qu’il souhaite atteindre. Elle résume cette équation sous le terme de « demand signal » (signal de demande). Pour conserver un intérêt économique, ces informations doivent impérativement être partagées. Si ces données restaient verrouillées chez un fournisseur unique, elles ont peu de valeur. Face à cela, les médias font face à un choix stratégique : Le « supplier mindset » (posture de fournisseur) : Se contenter de nourrir les modèles des autres, une option que Florent Daudens déconseille fermement. Le « builder mindset » (posture de bâtisseur) : Prendre une part active à la construction de l’écosystème. La recommandation des experts est unanime : pour survivre, les médias doivent contrôler leur propre agent tout en favorisant l’interopérabilité avec les autres acteurs du réseau.
  • Lucky Gunasekara, cofondateur et PDG de Miso.ai, une plateforme permettant aux éditeurs de transformer leurs contenus en moteurs de réponses personnalisés, exhorte les médias à prendre conscience de la valeur de leurs archives. Il dessine un portrait assez utopiste de la rédaction à l’horizon 2030 : « Demain, vous n’allez pas manager des collaborateurs, vous allez piloter une usine », affirme-t-il, citant en bon élève l’exemple d’Associated Press et son outil AP Intelligence. Pas certain que ce futur soit réellement souhaitable.
  • Le défi dans ce nouveau monde « agentique » est double : il s’agit de prouver notre valeur auprès des agents tout en restant pertinents pour les humains. Interrogée sur la priorité à donner pour une rédaction aux moyens limités, Shuwei Fang évoque avec malice la question de l’horizon temporel : les agents présentent l’avantage d’être, par définition, insensibles au vieillissement. Elle ajoute un second élément disruptif : hier, le journalisme était enfermé dans le produit fini, le contenu. Demain, dans un monde où des agents évalueront la fiabilité d’autres agents, la valeur se déplacera. Ce sont peut-être les compétences satellites qui forgent l’essence du métier — vérification, investigation, enquête — qui deviendront le cœur de la valeur monétisable, bien au-delà de la simple mise en forme de l’information.
  • L’ère « agentique » sonne le glas du « commodity content ». Désormais, la question cruciale n’est plus celle du volume, mais de la valeur : quel contenu est le plus à même de générer de la confiance ?

Creator economy : « Mon audience me fait davantage confiance depuis que je suis devenu indépendant »

Si l’intelligence artificielle semble rebattre les cartes de la médiation, une autre tendance transforme structurellement le journalisme : l’essor des créateurs indépendants. Dave Jorgenson en est l’incarnation. Surnommé le « TikTok guy » du Washington Post, ce journaliste a propulsé l’influence du média sur les réseaux sociaux avant de voler de ses propres ailes en août dernier, pour lancer Local News International. Un départ retentissant : selon un rapport récent, il a emporté avec lui 85 % de l’audience YouTube du Post.

« C’est ce que j’appelle une relation parasociale positive. Ils se sentent connectés pour diverses raisons, que ce soit parce qu’ils nous regardaient pendant le COVID, plus tard ou avant cela ; il y a un lien qui s’est tissé avec le temps », explique-t-il lors d’un panel dédié aux infrastructures de demain. Pour sortir du lot dans un écosystème saturé, Jorgenson mise sur une recette exigeante : « Vous devez vous différencier, que ce soit par votre façon de parler de l’actualité ou par votre manière de monter les vidéos. » Aujourd’hui, il privilégie des formats plus longs et une dose massive d’humour, devenue son « fil conducteur ». Voici ses conseils pour ceux qui souhaitent se lancer dans l’aventure.

Liz Kelly Nelson (Projet C) et Dave Jorgenson (Local News International, ex Washington Post)

  • Publier une charte éthique et être transparent sur la politique publicitaire, une “des choses les plus importantes” – À l’instar des recommandations de Liz Kelly Nelson (Projet C), Dave Jorgenson a publié une charte éthique détaillée, incluant sa politique publicitaire. « C’est un peu notre mantra, ces lignes directrices et ces règles, pour que tous ceux qui nous suivent et qui tiennent vraiment à nous y adhèrent », confie-t-il. Cette transparence a un avantage stratégique inattendu : elle crée une communauté de défenseurs, une minorité très restreinte mais très expressive de son audience.  « Ce sont eux qui portent le flambeau. Si je reçois beaucoup de commentaires négatifs, la plupart du temps, je laisse nos abonnés répondre à notre place. »

Ce sont eux qui portent le flambeau. Si je reçois beaucoup de commentaires négatifs, la plupart du temps, je laisse nos abonnés répondre à notre place.

Dave Jorgenson
  • Miser sur l’intelligence collective et savoir bien s’entourer – Pour Dave Jorgenson, passer de journaliste à entrepreneur a nécessité une adaptation. Confronté à la peur « du côté business » qu’il ne maîtrisait pas, il s’est associé à ses cofondateurs, Lauren Saks, ex-directrice adjointe de la vidéo au Washington Post, où elle a supervisé les chaînes TikTok et YouTube du journal, et Micah Gelman, ex-responsable de la vidéo au Washington Post, en charge de l’ensemble des fonctions éditoriales et commerciales.  « Il faut s’entourer de personnes en qui vous avez confiance », insiste-t-il, soulignant que même en indépendant, le journalisme reste un sport collectif : « Même si vous êtes indépendant, vous avez besoin de gens de confiance qui ne vous feront pas de critiques négatives par jalousie. Ils le feront parce qu’ils se soucient de ce que vous faites. Avoir ce genre de soutien est très important, sinon, on se sent extrêmement seul en le faisant. »
  • La diversification : une stratégie à penser dès le premier jour Pour Dave Jorgenson, la liberté de l’entrepreneuriat ne doit pas occulter la réalité économique. Pour « s’en sortir très bien », il a misé sur une diversification précoce. Entre le partenariat publicitaire avec Harry’s Razors – « On fait juste des vidéos maintenant où la blague est que j’insère un rasoir Harry’s sans aucune raison. C’est ça la blague, et ils nous paient pour le faire. Trop bien » –  et les revenus YouTube, il a surtout développé un pôle conseil stratégique avec ses cofondateurs. « L’autre grande partie de notre entreprise, qui est tellement importante, c’est le volet conseil avec Lauren et Micah. Ils travaillent avec des salles de rédaction à travers tout le pays, et on l’espère, bientôt à l’international aussi. Et c’est vraiment précieux pour nous d’avoir ces connexions, mais aussi des collaborations futures potentielles avec ces rédactions. » Une approche indispensable selon lui : « Réfléchissez-y bien à l’avance. C’est un conseil que je donne à beaucoup de personnes qui viennent me voir en disant : « Hé, je pense à quitter ma rédaction pour me lancer là-dedans. » »
  • Une confiance plus élevée en tant qu’indépendant – L’une des découvertes les plus marquantes pour Dave Jorgenson a été l’évolution immédiate de la relation avec son public.  « Mon audience me fait davantage confiance depuis que je suis devenu indépendant », souligne-t-il, tout en reconnaissant toujours le travail des médias traditionnels, matériel essentiel de ses vidéos. « Je tiens à être très clair : l’un des meilleurs aspects en quittant le Post, c’est que maintenant, je peux puiser mes sources partout. Donc, n’importe quelle vidéo peut s’appuyer sur Reuters, le Post, le New York Times, peu importe. Je suis donc très clairement pro-médias traditionnels, évidemment, mais ils sont très heureux que je sois indépendant parce qu’ils ont remarqué quelques sujets dont je parle peut-être un peu différemment. Ce n’est pas un changement radical, mais pour les gens qui nous suivent, ils le remarquent et l’apprécient. Cette confiance est donc bien plus élevée qu’elle ne l’était auparavant. »
  • Loin de prôner une rupture, Jorgenson anticipe une hybridation nécessaire : « Il y aura toujours des créateurs indépendants et des rédactions traditionnelles, mais ils se rapprochent. Et pour moi, c’est une bonne chose. Je pense que c’est là que les choses se rejoignent, sans vouloir dire qu’il ne faut pas essayer de construire ces infrastructures en interne. » Pour l’heure, de nombreuses rédactions ont cette année approché des créateurs en leur proposant des tarifs de pigistes. « Spoiler : ces tarifs sont déjà trop bas pour des journalistes freelances, alors imaginez pour des créateurs qui vous demanderont, très poliment, d’ajouter quelques zéros de plus », complète Sophia Smith Galer.

Le poids des institutions : « Au Portugal, la loi m’interdit de me présenter comme journaliste »

Si le modèle des créateurs indépendants semble séduisant, il se heurte parfois à des barrières législatives quasi insurmontables. Joana, créatrice indépendante venue du Portugal, a rappelé au public dans ce même panel que la liberté éditoriale a un coût juridique : « Au Portugal, la loi m’interdit formellement de me présenter comme journaliste. Si je le fais, je risque des poursuites et des amendes, ce qui est impossible à gérer sans une structure derrière soi. » Une injustice criante, souligne-t-elle, « Il y a énormément de gens dans les rédactions qui ne sont pas journalistes, qui signent des articles, et eux ne sont pas inquiétés.  Mais si vous êtes indépendant, vous êtes ciblé parce que vous n’avez pas l’institution derrière vous pour garantir votre autorité », regrette-t-elle.

De gauche à droite : Justin Arenstein (Code for Africa), Amy Mitchell (Center for News , Technology & Innovation) Justin Bank (The Independent Journalism Atlas), Lizz Kelly Nelson (Project C), et Dave Jorgenson (Local News International)

  • Pour cette indépendante, le système semble piégé : monétiser son contenu signifie perdre sa « carte de presse » et, par conséquent, sa légitimité aux yeux de l’État. « Ma question est donc : quelles sont mes options ? Soit je ne monétise pas mon travail et je ne mange pas, soit je retourne dans une rédaction où ils ne me paient pas pour travailler. » Le constat est sans appel : alors qu’un article en rédaction est parfois rémunéré « 15 euros ! », le travail indépendant permet de monter à « 50 ou 80 euros ».
  • « Hacker » le système pour survivre. Face à cette précarité, la réponse pourrait résider dans une forme d’auto-organisation radicale. Pour contourner ces blocages, des solutions créatives émergent, comme en Afrique francophone où des journalistes ont contourné les autorités de régulation, explique Justin Arenstein, chief strategist de Code For Africa : « Ils ont créé une entité qui leur délivre une accréditation, comme solution de contournement. Donc, si vous devez travailler dans une entreprise de médias,ils ont en fait créé une coopérative qui ne facture rien. Elle n’exerce aucune activité commerciale, mais c’est une entité légale ; ils en sont membres et obtiennent leur accréditation par ce biais. »
  • Pour les intervenants du panel, cette stratégie est indispensable : « Il existe donc peut-être des solutions créatives. Nous devons quasiment « hacker » le système tout en travaillant à sa réforme, car il s’agit d’une forme de contrôle monopolistique. » Cette solidarité transfrontalière est vivement encouragée : « La meilleure façon de résoudre ce problème est d’échanger des enseignements. »
  • Au-delà de cette résistance juridique, la pérennité du créateur repose sur un changement de paradigme économique. Oubliez la course aux millions d’abonnés : l’avenir pourrait résider dans la théorie des « mille vrais fans », théorisée par Kevin Kelly, cofondateur du magazine Wired et mise en avant par l’un des intervenants du panel. Ce modèle, qualifié de « très durable », repose sur une promesse simple : pour gagner sa vie en tant qu’artisan de l’information, inutile de viser une audience de masse. « Il est beaucoup plus réalisable de viser un millier de clients qu’un million de fans. Viser des millions de fans payants n’est pas un objectif réaliste, surtout lorsque vous débutez. Mais un millier de fans est à votre portée. Vous pourriez même être capable de retenir mille noms. Si vous gagniez un nouveau vrai fan par jour, il ne vous faudrait que quelques années pour atteindre ce millier. » En somme, pour le journaliste indépendant, le salut ne viendrait plus de la validation par les institutions, mais de la profondeur de la relation avec sa communauté. Un retour à l’artisanat, où la valeur ne se mesure plus en portée médiatique, mais en fidélité pure.
  • Toutefois, cette proximité avec l’audience comporte une face sombre parfois occultée. Comme le souligne dans un autre panel la journaliste Sophia Smith-Galer, suivie par 800 000 followers, cette relation privilégiée est une arme à double tranchant. Si elle est le moteur de l’indépendance, elle génère une charge mentale inédite : « Gérer les retours positifs est en réalité assez épuisant, car vous recevez un flux constant de sollicitations sur votre appareil. Vous êtes encouragé, voire incité, à être en communion permanente avec ceux qui vous suivent et vous font confiance. » Loin d’être un simple échange de contenus, le journalisme créatif devient alors un exercice de gestion émotionnelle de haute intensité, où la disponibilité constante devient une exigence aussi gratifiante que dévorante.

Journalistes en zone de conflit : entre patriotisme et autocensure

Dans Convergence autoritaire : comment la Russie, l’Iran et la Chine reconfigurent les écosystèmes de l’information, Thibaut Bruttin, Directeur général de Reporters sans frontières, rappelle que le déclin de la liberté de la presse à l’échelle globale atteint un seuil critique. Selon une enquête de Forbidden Stories, 77 % des répondants (journalistes) ont été menacés par des représentants des autorités publiques (fonctionnaires, élus locaux, élus nationaux, forces de l’ordre). C’est deux fois plus que par des groupes criminels ou armés., remarque Laurent Richard, Fondateur de Forbidden Stories. En Iran, la population a vécu un blackout internet complet de pus de 50 jours. Face à 90 millions d’habitants, les 60 000 terminaux Starlink disponibles sont dérisoires ; l’information ne circule plus que par des réseaux précaires de « comptes sociaux de confiance ».

Noa Landau, Gur Megiddo et Milàn Czerny au Teatro del Pavone

  • Une pression réelle qui pousse au départ forcé que ce soit en Iran, en Chine ou en Russie : le média Istories, après avoir été capable d’émettre pendant deux ans depuis la Russie, est désormais installé en exil. La situation est d’une violence extrême, explique Alesya Marokhovskaya, rédactrice en chef de Important Stories : leurs sources restées en Russie ne se parlent pas et ne se connaissent pas entre elles pour limiter les risques, car la simple collaboration avec le média expose à une peine de 5 ans de prison. Ce mur du silence brise tout lien de communication organique entre l’intérieur et l’extérieur du pays.
  • À New York, Vivian Wu, fondatrice de Dasheng (Mighty Voice, car parfois il faut crier), utilise la liberté numérique pour infiltrer la muraille de censure chinoise qui s’exporte désormais partout dans le monde. Pour partager ses contenus tout en contournant la surveillance, ses abonnés rusent en masquant ses vidéos YouTube sous forme de fichiers audio présentés comme de la musique. Son approche pour combattre la simplification « noir et blanc » du régime : de la sophistication, de l’articulation et de la complexité dans ses contenus. Pour elle, l’enjeu est de créer une « archive de connaissances » sans limite de format. Son contenu ayant eu le plus de succès est d’ailleurs une interview d’un scientifique de 3 heures, prouvant l’appétit pour le temps long. Elle impose une seule contrainte : les interviewés donnent leur vrai nom, leur vrai visage, dans un décor soigné qu’elle qualifie de « très anti-social media ». Tous les acteurs s’accordent sur la nécessité de collaborer sur les moyens technologiques pour détourner la censure, mais aussi sur les enquêtes éditoriales, esquissant peut-être bientôt un réseau de journalistes en exil.
  • Dans ces zones de conflit, la perception de la censure par le public s’inverse radicalement. Noa Landau, directrice adjointe de Haaretz, et Milan Czerny, journaliste et chercheur, soulignent qu’en Israël, où la censure installée sous le protectorat britannique et toujours d’usage ne se fait plus par fax mais par WhatsApp, la mention « cet article a été approuvé par le censeur » est devenue un véritable sigle de qualité. Selon les journalistes présents dans la table ronde Le paradoxe du censeur : censure israélienne, Gaza et contrôle de l’information à l’ère de l’IA, cette censure acceptée, voire sollicitée par les lecteurs pour ne pas « décourager la nation », transforme le journalisme en un mécanisme social d’autocensure. Le professionnel assume alors d’être d’abord un citoyen patriote avant d’être journaliste. Face à ces enjeux, les réseaux de journalistes en exil ne se positionnent pas en concurrents des médias institutionnels, mais comme une brique vitale capable de combler le « gap » informationnel en répondant précisément aux besoins de nuances de l’audience.

D’un côté, les journalistes opérant en zones de conflit et sous le joug de la censure doivent persévérer dans le vieil exercice de l’écriture et de la lecture entre les lignes pour laisser poindre la réalité ; de l’autre, les journalistes en exil déploient des subterfuges technologiques, s’appuyant notamment sur l’intelligence artificielle pour franchir les murailles numériques et maintenir le lien avec leurs audiences.

Sophia Smith Galer : « Je ne parlerai jamais d’un individu comme d’une « marque » »

Avec plus de 800 000 abonnés, Sophia Smith Galer s’impose comme une figure incontournable de l’information en ligne. Pourtant, la journaliste rejette catégoriquement l’étiquette de « marque » personnelle, souvent accolée à son travail par les médias traditionnels. « Je ne parlerai jamais d’un individu comme d’une « marque » », lance-t-elle lors d’un panel animé par Antonia Zappulla, CEO de la Thomson Reuters Foundation. Pour elle, le terme de « personal branding » est non seulement absent de son vocabulaire, mais il agit comme un outil de dépréciation. « Pour les femmes, il semble que beaucoup de contenus sur les réseaux sociaux soient perçus comme un exercice de « personal branding » ou de gestion d’image. Mais pour les hommes, on parlera plutôt d’entrepreneuriat ou de croissance. » Dans le monde des créateurs, elle précise d’ailleurs que personne ne parle de « personal branding ».

  • Loin de l’image de marque, elle revendique une pureté journalistique adaptée aux nouveaux formats. « Je perçois mon travail comme une compréhension de la stratégie de format. C’est du journalisme, c’est de l’analyse, et c’est une manière de répondre aux changements de l’écosystème de l’information. » Cette adaptation impose de « désapprendre » les réflexes des rédactions traditionnelles pour placer l’audience au centre. « Pour que votre produit soit un succès, il doit être axé sur le public avant tout. »
  • Ce basculement vers l’indépendance offre également une autonomie financière que les médias classiques peinent à égaler. « Les partenariats de marque sont bien plus rentables que ce que je toucherais en rédigeant une enquête pour un média classique (en tant que freelance) », observe-t-elle. Les tarifs en freelance sont souvent bas et ne reflètent absolument pas l’ampleur du travail à fournir, poursuit-elle. Comme ce sont les créateurs qui captent l’attention du public en ce moment, les annonceurs disposent de budgets conséquents qu’ils souhaitent investir auprès d’eux.
  • Comment décrocher ce type de partenariats ? Avoir une grande communauté ne suffit plus. Lorsqu’une organisation ou une entreprise vous contacte, elle voudra souvent en savoir davantage sur les caractéristiques de votre audience, sauf si elle dispose déjà d’outils pour les analyser elle-même. « En coulisses, elles effectueront probablement des calculs sur votre taux d’engagement. Le nombre d’abonnés ne compte plus vraiment depuis un bon moment déjà. Si ce que je dis est une nouveauté pour vous, responsables de réseaux sociaux en salle de presse, sachez que vos équipes médias le savent depuis longtemps. Demandez-leur conseil : elles savent ce qui compte aujourd’hui et pourront vous l’expliquer.» Ce qui intéresse les entreprises, c’est le taux d’engagement. Elles veulent savoir : « Si je paie cette personne des milliers de dollars, quel sera mon retour sur investissement ? Vont-ils m’apporter tel nombre de vues ? »
  • Toutefois, Sophia Smith Galer refuse l’opposition binaire entre médias indépendants et traditionnels. Elle continue de collaborer étroitement avec ces derniers, notamment pour les sujets les plus sensibles. « Parfois, quand les gens parlent de mon parcours en disant que j’ai quitté les médias traditionnels, je ne pense pas avoir jamais vraiment quitté les médias traditionnels. Pour quelqu’un qui est censé les avoir quittés, je travaille énormément avec eux. »
  • Le paysage évolue, et avec lui, la reconnaissance juridique du statut de créateur. En Afrique du Sud, par exemple, le Conseil de la presse autorise désormais les journalistes créateurs à devenir membres. Ils doivent simplement respecter le code de conduite. Au Danemark, le Syndicat des journalistes danois dispose d’une branche dédiée aux créateurs avec son propre code de déontologie. Aux Pays-Bas, le Syndicat des journalistes néerlandais accepte les créateurs d’actualités comme membres à part entière, à condition, là encore, qu’ils respectent les mêmes normes. « Et en Belgique, on observe une discussion vraiment intéressante au sein du syndicat traditionnel, où les journalistes ne veulent pas des journalistes créateurs car, comme je l’ai dit, ils ne sont pas des « journalistes »»”, explique Sophia Smith Galer. Pour la journaliste, la transition ne doit en aucun cas être une obligation : « Je ne pense pas que chaque journaliste devrait se sentir obligé de faire de la vidéo verticale si ce n’est pas ce pour quoi il a signé. »

Comment préparer la prochaine génération de journalistes ?

Nikita Roy, créatrice du podcast Newsroom Robots, a ouvert le débat sur une question existentielle pour la profession : si l’IA s’impose comme le nouveau « stagiaire » capable d’absorber les tâches d’exécution, quelle place reste-t-il pour les nouveaux entrants ? Pour Jeremy Kaplan, directeur de l’innovation à la CUNY Graduate School of Journalism (et auteur de la newsletter Wondertools), le journalisme suit la trajectoire de la médecine : une mutation irréversible vers l’ultra-spécialisation. Là où l’on formait des journalistes généralistes, on voit émerger des profils de fact-checkers de pointe, de data scientists, de managers d’agents IA ou encore d’auditeurs de LLM.

Le public au Teatro della Sapienza

  • Cette transformation profonde se traduit déjà dans les cursus académiques de la CUNY, où le curriculum est désormais révisé chaque semestre pour coller à la vitesse de l’innovation. Les étudiants y explorent des disciplines hybrides telles que le drone journalism, l’investigation algorithmique (algorithm investigators) ou le interactive storycoding. Cette technicité nouvelle s’accompagne d’un changement de paradigme éthique brutal : en temps de guerre ou de crise majeure, la sécurité est devenue la priorité absolue, supplantant désormais les traditionnelles questions légales et déontologiques.
  • Pour Astrid Maier, rédactrice en chef adjointe de la DPA, une certitude s’impose : nous basculons irrémédiablement vers de nouveaux formats. Le fétichisme ancestral autour de l’écriture s’efface face à l’émergence de machines savantes et polyglottes. Nous devons impérativement cesser de nous définir uniquement comme des « écrivains » pour concentrer nos efforts sur ce que l’IA ignore encore, bien que ce champ de possibles se réduise chaque jour davantage. L’enjeu est de rester des storytellers : les humains demeurent, pour l’instant, les mieux placés pour comprendre ce que leurs semblables veulent entendre, même si OpenAI tente déjà d’investir ce terrain émotionnel en acquérant le studio de podcast TBPN. Mais au-delà du simple récit, le journalisme doit désormais porter le Truthtelling (le dire vrai) et s’atteler à reconstruire une confiance solide avec la communauté, à une époque paradoxale où les citoyens commencent déjà à accorder leur confiance à des chatbots.

Nous devons cesser de nous définir comme des rédacteurs et nous concentrer sur ce que l’IA ne sait pas faire.

Astrid Maier
  • Jeremy Kaplan répond à l’interrogation quelque peu philosophique sur le nouveau socle du journalisme par une formule de « 5 V ». Un modèle qui permettrait d’établir un équilibre rigoureux entre les attentes profondes des citoyens et l’exigence de vérité, en s’appuyant sur cinq piliers fondamentaux : Valeurs, Vision, Voice (la Voix/l’Identité), Verification et Venturing (l’Audace/l’Aventure).
  • À Stanford, l’enseignement a opéré un pivot majeur, explique Djordje Padejski : on abandonne l’apprentissage d’outils déterministes au profit de celui de l’esprit critique (une compétence qui, d’ailleurs, aurait toujours dû être au cœur des rédactions). Au lieu d’enseigner des « tools » qui changent désormais toutes les deux semaines, on se concentre sur l’enseignement de concepts fondamentaux. Ce changement s’inscrit dans un contexte paradoxal : on a un besoin vital de compétences clés du domaine, ce savoir-faire des seniors capables d’apporter une vision d’ensemble, un diagnostic précis et un jugement humain réel, et pourtant, ce sont ces journalistes qui ont été licenciés en premier lors de la vague d’allégement économique de ces dernières années. Le dilemme est majeur pour l’avenir de la profession : d’un côté, on manque de ces profils seniors indispensables, et de l’autre, on n’a plus la possibilité d’entraîner les jeunes, car ces derniers semblent aujourd’hui facilement remplaçables par un robot.
  • Majeur dilemme, que la DPA tente de résoudre avec des actions RH innovantes : au lieu de laisser analyser les CV des nouveaux entrants par des algorithmes, les candidats se prêtent à un exercice d’interview vidéo de deux minutes sur des sujets liés à l’IA (format « video first » oblige) avec Astrid Maier, qui décrit un changement de paradigme total : le traditionnel « learning by doing » se transforme désormais en « learning by design ».
  • La comparaison avec la médecine occidentale du début de cette table ronde paraît à double tranchant : si l’ultra-spécialisation permet une expertise pointue, elle risque de faire perdre la vision d’ensemble du « corps » social, menant parfois les journalistes à passer à côté de diagnostics évidents. À cette approche fragmentée, on pourrait préférer un journalisme inspiré de la médecine chinoise, capable de maintenir une vision holistique tout en intégrant des outils modernes.
  • Face à un contenu infini confronté à un jugement humain réel fini, une question disruptive émerge du public, portée par Ulrike Langer, fondatrice de News Machines : ne serait-il pas plus simple d’engager des profils technologiques pour les former au journalisme plutôt que l’inverse ? À l’issue des débats, l’image de ce journaliste-orchestre des temps modernes reste floue : un expert capable d’analyser, de vérifier et d’agir comme une véritable OPC (One Person Company), tout en dirigeant des armées d’agents plus ou moins secrets ou au contraire, ou celui qui, au contraire, range ses algorithmes pour renouer avec ce qui a toujours fait le sel du métier : frapper à une porte, regarder quelqu’un dans les yeux, et raconter ce que nulle machine ne saura jamais vraiment ressentir.

Conclusion

Pérouse, comme chaque année, aura eu le mérite de nous forcer à regarder en face ce que nous préférerions parfois ignorer. L’état du journalisme en 2026 n’est ni une catastrophe annoncée ni un horizon radieux : c’est une bifurcation vertigineuse, où chaque choix engage bien plus que des modèles économiques. Il engage une certaine idée de ce que signifie informer dans une démocratie. Ce qui frappe dans les débats de cette édition, ce n’est pas tant la puissance de la technologie (d’ailleurs, la Big Tech y est presque absente) que la résistance obstinée de l’humain. Le journaliste traumatisé qui fonde un média, le reporter qui maintient le lien avec le réel au péril de sa vie, le créateur qui bâtit sa légitimité ensemble avec son audience. Tous incarnent, à leur façon, une même conviction : l’information ne peut pas se réduire à un jeu des données. Si le spectre de la « broligarchie » et de l’IA générative semble dessiner un futur où l’information est liquide, atomisée et sans ancrage, l’édition 2026 nous rappelle que la valeur refuge ne réside pas dans le packaging (dans le produit), mais dans la vérité brute et incarnée. L’IA sauvera ou achèvera le journalisme, mais la réponse réside dans sa capacité à redevenir une plateforme ouverte, humaine et viscéralement ancrée dans le vrai.

llustration : Maria Ressa au FIJ, photo Francesco Cuoccio

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