Jeunes et information : les 7 chiffres qu’il faut retenir

Comment les rédactions traditionnelles peuvent-elles (enfin) séduire les jeunes ? Entre l’abandon de l’accès direct aux sites et une dépendance accrue aux algorithmes, les jeunes adultes imposent un nouveau paradigme. Sur les réseaux sociaux, la confiance ne se porte plus sur la marque de presse, mais sur l’individu : ils accordent désormais plus d’importance aux créateurs de contenus (51 %) qu’aux médias traditionnels (39 %). Pour se démarquer dans cet environnement saturé, les rédactions doivent impérativement décoder ces nouveaux usages. Un rapport Reuters récapitule justement les clés pour reconquérir cette génération, qui se sent encore trop souvent incomprise ou mal représentée.

Par Alexandra Klinnik, MediaLab de l’Information de France Télévisions

14 % : Le déclin de la « destination » média

Le temps où l’on ouvrait machinalement un journal ou même une application dédiée semble révolu pour les 18-24 ans. Seuls 14 % d’entre eux pratiquent encore l’accès direct aux sources d’information. Pour la grande majorité des jeunes, l’actualité est devenue une rencontre fortuite, un contenu qui surgit entre deux vidéos de divertissement sur TikTok ou Instagram. 

C’est le passage du mode « Pull » (aller chercher l’info) au mode « Push » (recevoir l’info via un algorithme). Comme l’analyse Bruno Patino, président d’Arte : « On est passé de l’action active de s’informer au fait d’être informé ». La quête active d’information cède la place à une réception passive, entièrement guidée par les flux algorithmiques.

Cette consommation « incidente » fragilise la mémorisation des sources : l’internaute retient l’information, mais oublie souvent quel média l’a produite. Le lien entre éditeurs et jeunes audiences s’en trouve durablement affaibli. Selon le rapport de Reuters, il est peu probable que cette génération adopte un jour les habitudes de ses aînés (fidélité à une marque, accès direct) sans une sensibilisation spécifique. Pour les médias, l’enjeu est désormais de réussir à ramener ces audiences volatiles vers des « espaces contrôlés » comme les newsletters ou des réseaux fermés tels que WhatsApp et Telegram.

15 % : Une attente de pédagogie et de clarté

Alors que seulement 5 % des seniors déclarent éviter l’actualité par manque de clarté, ce chiffre triple chez les jeunes (15 %). Ce besoin de mieux saisir l’information pousse cette génération vers de nouveaux outils : 48 % des jeunes utilisateurs d’IA s’en servent pour simplifier ou résumer des articles complexes, contre 27% des 55 ans et plus. « L’IA soutient ainsi leur effort de compréhension dans un environnement saturé de marques et de sujets complexes dont ils n’ont pas toujours le contexte », observe l’étude. 

Alors que seulement 5 % des seniors déclarent éviter l’actualité par manque de clarté, ce chiffre triple chez les jeunes (15 %).

Les résumés par IA sont déjà plébiscités par les jeunes chez NRK (Norvège) ou Aftonbladet (Suède). D’autres médias lancent des produits comme Bulletin (The Independent) ou FAST (CNA), qui proposent des résumés « prêts à consommer » utilisant les codes de navigation (balayage/swipe) de TikTok.

15 % : S’informer par l’IA, un usage qui émerge chez les 18-24 ans

L’intelligence artificielle s’installe progressivement dans les usages : 15 % des 18-24 ans utilisent déjà l’IA pour accéder à l’actualité, contre seulement 3 % chez les seniors. Pour cette génération « smartphone », l’arrivée d’outils comme ChatGPT ne constitue pas une rupture, mais plutôt une suite logique. « J’ai vécu avec les ordinateurs toute ma vie, alors l’IA, c’est juste un truc de plus dans le quotidien », résume un utilisateur de 21 ans. Notons que 3% des 18-24 ans utilisent l’IA comme source principale d’information.

Cette aisance technologique se traduit par une certaine confiance dans ces outils. Près d’un tiers des jeunes (30 %) se dit à l’aise avec des informations produites majoritairement par l’IA (sous supervision humaine), là où seuls 13 % des plus de 55 ans acceptent cette idée. Pour les nouveaux publics, la valeur de l’information ne réside plus seulement dans sa source humaine, mais dans l’efficacité et la personnalisation de l’outil qui la délivre.

35% : Un intérêt historiquement bas pour l’actualité

Seuls 35 % des 18-24 ans affichent un intérêt marqué pour l’information, contre 52 % chez les seniors. Ce désengagement n’est pas nouveau – il s’est amorcé dès 2013 dans toutes les catégories – mais il atteint aujourd’hui un seuil critique chez les jeunes adultes. Longtemps, on a misé sur le « cycle de vie » : l’idée qu’avec les responsabilités (premier emploi, famille, crédit immobilier), on finit naturellement par (devoir) s’informer. 

« Les faits montrent qu’il existe quelque chose de fondamentalement différent chez cette génération ».

Mais pour le Reuters Institute, cette lecture atteint aujourd’hui ses limites. Rien n’indique que les jeunes générations se tourneront davantage vers l’information en vieillissant.  « S’il y a une part de vérité là-dedans, les faits montrent qu’il existe quelque chose de fondamentalement différent chez cette génération ». Cette différence s’explique par des comportements distincts : une dépendance accrue aux smartphones et aux réseaux sociaux ainsi qu’une absence d’habitudes définies ou de fidélité aux médias. « L ‘usage des réseaux sociaux comme porte d’entrée principale n’aidant sans doute pas à stabiliser ces habitudes », observe le rapport.

73% : Les jeunes en tête de la consommation de vidéos d’actualité en ligne

Les jeunes sont la tranche d’âge qui déclare consommer le plus de vidéos d’actualité en ligne : près de trois sur quatre (73 %) des 18–24 ans disent avoir regardé une vidéo d’information courte chaque semaine en 2024. Si TikTok et Instagram ont popularisé la vidéo verticale, les éditeurs traditionnels comme The Economist, le New York Times ou CNN répliquent en intégrant désormais des onglets vidéo dédiés sur leurs propres plateformes.

Mais l’appétit de la Gen Z ne s’arrête pas au format court. On observe une percée du streaming et des formats longs, portés par des chaînes natives comme Olga et Luzu TV en Argentine, qui mélangent info et divertissement. En Pologne, Kanal Zero rencontre un succès similaire auprès des Millennials et de la Gen Z avec ses débats et interviews en direct.

35% : Une jeunesse qui se sent mal représentée par les médias

Près d’un tiers des 18-24 ans (31 %) estime que sa génération est sous-représentée dans les médias, contre seulement 20 % chez les 35-54 ans. Plus révélateur encore : 35 % des plus jeunes jugent la couverture de leur classe d’âge « injuste ». Une lectrice de 26 ans déplore ainsi l’omniprésence de clichés sur le coût du logement, illustrés par le poncif du millennial dépensant son argent « en cafés et en avocats ».

Pour le Reuters Institute, cette déconnexion s’explique par le manque de sang neuf dans les rédactions. Ce déficit de représentativité interne finit par biaiser le traitement de l’information. Face à un ton jugé moralisateur, des alternatives émergent pour proposer une info « pour et par les jeunes ». C’est le pari du média néerlandais SPILNEWS. Porté par une équipe d’une vingtaine d’années, il mise sur la transparence via une communauté WhatsApp où l’audience participe aux choix éditoriaux.

59% : Le podcast, un format bien plus populaire chez les jeunes que chez leurs aînés

Le format audio confirme son hégémonie chez les jeunes adultes : 59 % des 18-24 ans déclarent écouter au moins un podcast par mois, contre seulement 24 % chez les seniors. Pourtant, un paradoxe subsiste. Si les plus de 55 ans dédient la moitié de leur écoute à l’actualité pure, cette proportion tombe à un tiers chez les plus jeunes. Ce décalage s’explique par une redéfinition même de l’information : pour cette génération, l’actualité s’infuse dans des discussions, des comédies ou des entretiens au long cours qu’ils ne classent pas toujours dans la catégorie des « news ».

Cette mutation transforme le podcast en un objet hybride, de plus en plus visuel. L’essor du podcast vidéo brouille les pistes et pousse des institutions comme la BBC ou le New York Times à investir YouTube pour concurrencer des figures indépendantes ou des marques « video-first ». Comme en témoigne un auditeur de 18 ans, le choix du support dépend de la nature du sujet : « Pour les infos « loisirs », je préfère des vidéos YouTube ou des podcasts […] Pour les infos « légitimes », je préfère les lire ».

Au cœur de cette bataille pour l’attention, des personnalités comme Joe Rogan ou Ben Shapiro captent une audience massive en s’affranchissant des codes journalistiques traditionnels. Mais ces créateurs remplacent-ils les médias classiques ? Pas tout à fait. Les données suggèrent plutôt une complémentarité : « les personnes les plus enclines à consommer l’info via des créateurs sont aussi celles qui consomment le plus les sources traditionnelles – ce sont des passionnés d’actualité»

L’enjeu pour les médias traditionnels est d’apprivoiser les codes de la jeunesse pour ne plus y être perçus comme de simples visiteurs. Ce changement de paradigme place le format au centre de la stratégie : il s’agit de s’adapter au « social-first », d’incarner l’info par des visages plutôt que des logos, ou encore d’utiliser l’IA pour rendre accessibles des sujets complexes. Même la notification évolue : selon le Reuters Institute, elle peut devenir un micro-récit apportant une valeur en soi, au-delà de la simple génération de trafic. Pour les marques établies, toute la réflexion porte sur le curseur de l’adaptation : jusqu’où transformer l’offre principale pour toucher les jeunes sans aliéner les audiences plus âgées ? Entre produits différenciés et collaboration interne, la clarté stratégique sera la clé pour rester visible et pertinent dans ce nouveau paysage.

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