Liens vagabonds : Sommes-nous fatigués d’être visibles ?
Les plateformes ont transformé la visibilité en capital, puis en norme sociale. Aujourd’hui, une partie des utilisateurs cherche à sortir de cette économie de l’exposition.
Plus on est visible, plus on a de la valeur. Cette logique imposée depuis des années par les géants du Web franchit un nouveau cap. Sur un Internet saturé par le contenu généré par IA (AI slop) et gouverné par des algorithmes opaques, les règles du jeu se durcissent. Dernier exemple en date : YouTube vient d’annoncer une révision des conditions d’accès à son Programme Partenaire (YPP), lancé il y a près de 20 ans.
L’injonction à la visibilité
À partir du 1er février 2027, les nouveaux créateurs devront cumuler 8 000 heures de visionnage public sur les douze derniers mois ou 20 millions de vues sur les Shorts en 90 jours pour accéder au partage des revenus publicitaires. Pour atteindre de tels objectifs, un créateur devrait réaliser plus de 220 000 vues de Shorts par jour, selon certains observateurs. Ces seuils représentent le double des exigences actuelles. Les créateurs déjà membres du programme ne sont pas concernés par ces nouvelles conditions d’entrée. Pour justifier ce virage, Amjad Hanif, représentant de YouTube, évoque l’évolution naturelle et la « croissance de l’écosystème », rappelant que le programme compte désormais plus de 3 millions de membres. Mais pour une partie des créateurs, le message est clair : pour espérer vivre de son contenu, il faut produire, et surtout être vu, toujours davantage. Sur les réseaux, cette course à l’audience nourrit déjà la défiance et ouvre la porte aux abus. «Impossible que cela ne stimule pas le contenu d’IA de mauvaise qualité. Qu’est-ce qui empêche quelqu’un de publier 50 000 Shorts pour atteindre ces 20 millions de vues en l’espace de 90 jours ?», estime la créatrice Amanda Golka.
@swellentertainment more annoyed at the new youtube partner program changes and i dont even make shorts like that
♬ original sound – Amanda Golka
Cette pression intervient alors que l’économie des créateurs reste fragile. « 60% des participants au Youtube Partner Program perçoivent des revenus inférieurs à 20 000 euros par an et donc au SMIC », constatait le rapport Delaporte-Vojetta sur l’influence et les réseaux sociaux. Selon l’Unesco, ceux-ci pourraient perdre jusqu’à 24 % de leurs revenus mondiaux d’ici 2028. Le problème dépasse la seule monétisation. Les créateurs exercent leur activité sur des plateformes dont ils ne contrôlent ni l’algorithme, ni la visibilité, ni les règles. Et ces dernières peuvent changer du jour au lendemain. Et YouTube est loin d’être un cas isolé. X a récemment lui aussi remanié son système de rémunération, afin de ne récompenser strictement que le contenu original.
Une fatigue numérique généralisée ?
Ces injonctions nourrissent une fatigue plus profonde. « Je ne désire rien de plus que de supprimer totalement les réseaux sociaux de ma vie. Je fantasme à l’idée de tout effacer. De disparaître et de devenir injoignable, comme les gens l’étaient autrefois. Pas de stories. Pas de publications. Pas d’algorithme qui décide si mon travail mérite d’être vu. Juste moi, mes pensées, et les personnes qui me connaissent réellement. C’est le paradoxe d’être un créatif aujourd’hui. Être sur Instagram ou être invisible. (…) La notoriété est devenue la monnaie d’échange, et le droit d’entrée est une visibilité constante », écrit la journaliste Sasha Widdon sur son Substack.
À force de transformer chaque interaction en contenu, chaque moment en occasion de publication et chaque profil en vitrine de soi, les réseaux finissent aussi par donner aux utilisateurs ordinaires le sentiment qu’ils doivent entretenir leur propre présence en ligne.
Mais cette course à la visibilité ne pèse plus seulement sur ceux qui en ont fait leur métier. À force de transformer chaque interaction en contenu, chaque moment en occasion de publication et chaque profil en vitrine de soi, les réseaux finissent aussi par donner aux utilisateurs ordinaires le sentiment qu’ils doivent entretenir leur propre présence en ligne. Publier, répondre, maintenir son image, rester visible : l’usage ressemble de plus en plus à une obligation sociale permanente. Selon une étude menée par Incogni, plus de la moitié des utilisateurs considèrent désormais leur présence sur les réseaux sociaux comme une forme de « travail ». 47 % ont supprimé une application sociale ou de messagerie à cause du stress ou de l’anxiété pour faire face au « digital burnout ». Cette fatigue produit un paradoxe : plus les plateformes ont fait de la visibilité une norme, plus certains utilisateurs cherchent à lui échapper.
Les usages commencent d’ailleurs à évoluer. Pour échapper à la pression de la publication permanente et à la surexposition, 55 % des personnes interrogées déclarent publier moins qu’il y a cinq ans, privilégiant les échanges privés et les cercles restreints. Sur Instagram, 70 % de l’engagement de la Gen Z se ferait désormais dans des espaces privés, via les messages directs ou des comptes secondaires réservés aux proches. Ce désir de retrouver de l’intimité profite à une nouvelle génération d’applications qui misent sur des communautés plus restreintes. Yope propose ainsi des micro-communautés sans algorithme, publicité ni contenu public. D’autres services, comme Locket Widget ou noplace, séduisent eux aussi ceux qui cherchent à réduire leur exposition.
La fatigue numérique n’est donc peut-être pas seulement une conséquence de l’excès d’écrans. Elle est aussi la conséquence d’une économie qui nous demande de rester visibles en permanence. Pouvoir ne rien montrer pourrait devenir le nouveau luxe.
CETTE SEMAINE EN FRANCE
- 300 médias, par le biais de l’Alliance de la presse d’information générale, saisissent l’Autorité de la concurrence après l’arrivée d’AI Overview en France (France 24)
- Guillaume Pley, le fondateur du média « Legend », accusé d’échanges en ligne à caractère sexuel avec plusieurs mineures (Le Monde)
- Pourquoi l’IA provoque un nouveau séisme dans les médias, fragilisés par vingt ans de mutations numériques (Le Monde)
- Après « Zapper Bolloré », les dessous du deal signé par Canal+ avec le cinéma français (Les Jours)
- Nos vies numériques en 2006 : quand le futur se résumait à MySpace, la Nintendo DS et les lolcats (Usbek & Rica)
- Baisse des dépenses de communication de l’État : qu’en pensent les journalistes ? (CBNEWS)
- « On ne prétend pas révolutionner la littérature » : comment les livres de Freida McFadden ont changé le destin du français City Éditions (Le Figaro)
3 CHIFFRES
27 % des lecteurs en ligne du Financial Times ont entre 15 et 34 ans, ce qui en fait le média britannique avec la plus forte part de jeunes dans son audience, selon Press Gazette
En Europe, les éditeurs ne reçoivent qu’une visite humaine provenant d’une plateforme d’IA pour 179 visites de bots IA, un ratio trois fois moins favorable qu’en Amérique du Nord, explique Digiday
Depuis le rachat de Twitter par Elon Musk, les deux tiers de l’activité publicitaire de la plateforme ont disparu, rapporte Techdirt
LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE
Le volume de scraping par les robots d’IA est quatre fois plus élevé sur les sites européens qu’en Amérique du Nord

Source : TollBit
NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS
Une enfance sans chatbot deviendra un marqueur de statut social (The Atlantic)
- « Au milieu du XXᵉ siècle, les entreprises agroalimentaires avaient découvert quelque chose de plus rentable que de nourrir les gens : concevoir des produits qui donnent envie de continuer à manger. (…) Cette même logique de marché s’applique désormais à notre rapport à la technologie. »
L’IA est morte. Les organoïdes sont vivants. Pourquoi des laboratoires tentent de reproduire des mini-cerveaux ? (Wired)
- « Alors que nous sommes tous accaparés par les grands modèles de langage et les agents d’IA, ils remontent directement à la source de l’intelligence, cultivant des neurones vivants et apprenant à les programmer à l’aide de signaux électriques et de doses de dopamine. À l’avenir, parient-ils, l’intelligence artificielle ne sera plus artificielle du tout. Elle sera construite à partir de la matière même du vivant. »
Des lignes directrices à l’architecture : comment les rédactions repensent la gouvernance de l’IA ?(Reuters Institute)
- « Plus les rédactions expérimentaient l’IA, plus elles comprenaient que les questions de gouvernance les plus complexes soulevaient des enjeux existentiels bien plus vastes. (…) Ces questions ne concernent pas seulement la technologie ou les modèles économiques, mais aussi le pouvoir et la responsabilité. »

Ordinary Abundance, a long read
DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION
- Taïwan simule une coupure d’Internet et s’exerce à vivre en 2G face à la menace chinoise (The Guardian)
- DeepMind : Demis Hassabis avait proposé la création d’un organisme de supervision de l’IA avant le remaniement (Wall Street Journal)
- L’approche de l’Union européenne en matière d’IA risque de créer un monde du travail dystopique (EUOBSERVER)
- En Chine, ByteDance, Alibaba et Tencent retirent leurs compagnons IA face au durcissement des règles sur la santé mentale (EuroNews)
DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION
- Face à la sexualisation des athlètes féminines à la télé, un guide de consignes recadre les caméras (EBU
- L’ABC modifie sa charte éditoriale après la polémique Rinehart, le directeur général affirme que ces nouvelles directives garantiront qu’aucun individu ne sera « la cible d’un humour aux descriptions violentes dans nos programmes » (The Guardian)
- Les éditeurs japonais luttent contre les faux sites d’information grâce à la signature cryptographique (Nieman Lab)
- Un haut responsable de Forbes quitte son poste après avoir accepté de l’argent du fondateur d’une entreprise qui travaille avec le magazine (The Guardian)
- De faux sites internet usurpent l’identité de médias pour promouvoir du trading frauduleux (RTBF)
- En Éthiopie, cinq journalistes contraints de s’excuser pour « terrorisme » afin d’obtenir leur libération (CPJ)
ENVIRONNEMENT
- Au Mexique, la justice tourne le dos aux défenseurs de l’environnement (et les journalistes se doivent d’enquêter) (Reuters Institute)
- Protéger les journalistes, pour protéger l’environnement ? (Nepali Times)
LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION
- Le Parlement libanais a adopté une nouvelle loi sur les médias et renforce la liberté de la presse et la protection des journalistes dans le pays (IFJ)
- Trump est poursuivi en justice en raison d’une offre d’accès anticipé à 100 000 dollars par mois pour ses publications sur Truth Social (The Guardian)
- L’Australie va contraindre les géants de la tech à rémunérer davantage de médias (Reuters)
JOURNALISME
- La Société des journalistes professionnels (SPJ) propose de moderniser son code d’éthique pour la première fois depuis 2014. Le texte omet volontairement le terme « IA » afin d’éviter une obsolescence rapide et se concentre sur les pratiques de vérification des journalistes face à la désinformation (Nieman Lab)
- Paramount a envisagé la création d’un conseil chargé de garantir l’indépendance de CNN (The Wall Street Journal)
STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS
- Le pari risqué d’Axios pour sauver la presse locale grâce à l’IA (CJR)
- Le BBC World Service passe de sept applications à une version multilingue unique (Press Gazette)
- L’audiovisuel public peut-il créer son propre réseau social ? Un média de Chicago tente le coup avec New Public (Nieman Lab)
- Le New York Post lance « Hamilton », un chatbot pour personnaliser l’information des utilisateurs et accentuer la découverte de nouveaux articles (Axios)
CREATOR ECONOMY
- Un diplôme d’« influenceur » ? Les universités misent sur une filière pour créateurs de contenu, sous le feu des critiques (AP)
- X (Elon Musk) repense la monétisation des créateurs et lance les « récompenses pour contenu original » (Mashable)
- Comment Filmhub (une entreprise de distribution de contenus audiovisuels) investit dans l’économie des créateurs grâce à un nouvel accord avec UnderCurrent (une agence de management de créateurs) ? (Variety)
RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS
- X passe son algorithme en open source et permet de vérifier les cas de « shadowban » (Tech Crunch)
- « L’été du copier-coller sur les réseaux » : comment tout est soudainement devenu un peu chic (The Guardian)
- Openvibe réunit actualités et réseaux sociaux au sein d’une seule application (Tech Crunch)
- Grâce aux mèmes, à la satire et à la mobilisation collective, le mouvement des Cafards a brisé le silence des médias traditionnels (The Guardian)
- Le Brésil ordonne à Discord de suspendre ses diffusions en direct après la mort d’un adolescent (DW)
- Instagram s’offre un nouveau logo « plus épuré » : Instagzam (Mashable)
STREAMING, OTT, SVOD
- Les utilisateurs de Twitch indignés qu’Amazon utilise leur contenu pour entraîner l’IA dans le cadre d’une fonctionnalité avec option de désactivation (BBC)
- Disney obtient les droits mondiaux de diffusion en streaming des courses de Formule E (Reuters)
- Le géant européen de l’audiovisuel RTL Group mise sur le streaming pour stimuler sa croissance (The Hollywood Reporter)
AUDIO, PODCAST, BORNES
- Spotify teste le saut de publicités dans les podcasts, au grand dam des éditeurs (Semafor)
- Disney+ signe un accord à plusieurs millions de livres pour avoir les droits du Podcast The Overlap de Gary Neville, en réponse à l’accord entre Lineker et Netflix (The Guardian)
- Spotify lance un badge pour notifier les profils IA (The Verge)
- Les podcasts d’iHeartMedia arrivent sur Disney+ et Hulu (Los Angeles Times)
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION
- Mark Zuckerberg publie un essai de 6 500 mots sur l’idée de donner à tout le monde une superintelligence artificielle (404 Media)
- Paramount impose des plafonds mensuels d’utilisation de Claude à ses développeurs afin de promouvoir un usage « efficace » de l’IA (Business Insider)
- Un réalisateur a retrouvé une interview radio perdue de Billy Joel. Puis il a recréé le chanteur grâce à l’IA (The Hollywood Reporter)
- Selon Anthropic, des agents d’IA ont tenté de se saboter et de se désactiver mutuellement lorsqu’ils se sont vu confier la même tâche (Business Insider)
- Mirage AI a créé une chaîne d’information générée par l’IA 24h/ 24. Mais qui en veut ? Pour le moment, pas grand monde (Variety)
- Des hackers ont utilisé des agents d’IA autonomes pour attaquer Taïwan. Est-ce l’avenir de la cyberguerre ? (CNN)
MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ
- Face à la chute de son trafic web, SFGate lance une application payante et sans publicité (Press Gazette)
- Comment l’agence Baden Bower vend de faux articles Forbes générés par IA ? (Press Gazette)
- Perplexity bloque les publicités de Time destinées aux agents d’IA, les jugeant « trompeuses » (Digiday)
Par Alexandra Klinnik, Kati Bremme et Loïc De Boisvilliers
Illustration : KB