Liens vagabonds : IA, le marketing de la peur ?

« L’IA va-t-elle tous nous tuer ? » La question, digne d’un scénario de Black Mirror, s’est rapidement imposée dans les médias après l’alerte lancée par Jacob Coxon, ancien chercheur chez Anthropic. « Les personnes qui construisent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait nous tuer tous d’ici la fin de la décennie. Ce n’est pas une opération de marketing. De nombreux dirigeants et chercheurs seniors adouciront leur formulation dans la presse pour paraître raisonnables, mais j’entends les mêmes personnes exprimer leur peur en privé », écrit ce mathématicien de formation.

Il est rejoint par l’un de ses anciens collègues, Evan Hubinger, qui estime à plus de 10 % les chances que l’IA « tue tous les humains dans les dix prochaines années ». Les dirigeants d’OpenAI et d’Anthropic ont eux aussi tiré la sonnette d’alarme et appelé à une « pause ». La promotion de cette apocalypse annoncée trouve un relais enthousiaste dans les médias, fascinés par les scénarios fin du monde. « La Big Tech prêche l’Apocalypse, et la presse répand la sainte parole », s’indigne le journaliste Thibault Prévost. « Car disons-le tout de suite : aucune autre industrie de taille et d’influence équivalente ne bénéficie d’un tel passe-droit médiatique pour s’exonérer du vérifiable. »

Cette dramatisation sert bien-sûr les intérêts économiques des entreprises qui développent ces technologies. Présenter leurs modèles comme une menace potentiellement existentielle revient, paradoxalement, à renforcer l’image de leur puissance : si ces systèmes sont capables de mettre en danger l’humanité, ils doivent nécessairement disposer de capacités hors norme. Le récit de l’IA toute-puissante devient alors, au-delà de la question de la sécurité, un outil d’évaluation symbolique et financière. Ces récits se sont d’ailleurs intensifiés à mesure que se rapprochait la perspective de l’introduction en Bourse — une échéance qu’OpenAI vient pourtant de repousser au moins à 2027. Mais ce report n’interrompt en rien la mécanique à l’œuvre : l’entreprise discute actuellement d’une nouvelle levée de fonds qui pourrait porter sa valorisation à quelque 1 500 milliards de dollars.

Les risques encourus

Des voix critiques s’élèvent pourtant. Parmi elles, celle de Virginia Dignum, membre du comité consultatif de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur l’IA. « Non, l’IA ne va pas tous nous tuer. Le danger n’est pas de voir l’IA prendre le contrôle, mais de voir les entreprises n’assumer aucune responsabilité », souligne la directrice de l’AI Policy Lab. « Les probabilités d’extinction citées dans les médias sont des opinions, pas des estimations. » Dire qu’un risque existe n’est pas la même chose que lui attribuer une probabilité précise. En présentant comme des quasi-certitudes des scénarios d’extinction, ces discours contribuent à détourner l’attention des risques déjà bien réels qui entourent le développement de l’IA. C’est une stratégie de « diversion ». Pour Gizmondo, ‘P(doom)’ Is Just Vibes Masquerading as Science.

C’est également ce que défend Timnit Gebru, chercheuse spécialisée dans l’éthique de l’intelligence artificielle : « Ce qui est un risque existentiel, c’est l’IA qui alimente des armes autonomes, des machines à tuer ; qui sont concrètement utilisées à la guerre. La catastrophe climatique est une réalité bien tangible qui pourrait être aggravée par ce que ces entreprises technologiques construisent. Ce récit de “dieu-machine” est destiné à nous distraire de ces vrais problèmes. » En substance, le raisonnement serait le suivant : faut-il vraiment réglementer l’industrie pour des problèmes jugés secondaires, la pollution des data centers, le vol de données, l’exploitation du travail ou encore le plagiat ; alors que le véritable danger serait de voir la Chine, plutôt que les États-Unis, mettre la main sur une « machine-dieu » ? Selon cette vision, les impacts environnementaux des centres de données seraient, eux aussi, largement relativisés. En France, les conséquences de cette course à l’IA se font déjà sentir, à bas bruit. Google souhaite ainsi construire son premier data center français à Châteauroux. Un projet qualifié de « démesuré », qui a entraîné la démission du maire en signe de protestation, ainsi que celle de quatre autres élus. Ce data center « hyperscale » s’étendrait sur environ 212 hectares, soit l’équivalent de près de 300 terrains de football. Une étude publiée en mars 2026 pointe par ailleurs un autre effet potentiel de ces infrastructures : les centres de données destinés à l’intelligence artificielle pourraient augmenter la température de 2 °C en moyenne dans un rayon pouvant atteindre 7 kilomètres.

Pour sortir de cette IApocalpyse, il s’agit surtout de hiérarchiser les risques. Quels systèmes peut-on déployer ? Avec quelles autorisations ? Quelle surveillance ? Qui peut les arrêter ? Qui est responsable en cas d’accident ? Qui contrôle les affirmations des entreprises ? Cette stratégie doit passer par des audits indépendants et l’établissement d’une méthodologie acceptée par tous les acteurs, inclus les acteurs de logiciels libres, la société civile et les universitaires, et pas uniquement les acteurs privés « vers ce qui s’apparenterait à un cartel », soutien Laurent Daudet, directeur exécutif de l’IA à l’ENS. Le traitement médiatique doit être également revu. « Les titres de journaux « les systèmes d’IA prennent le contrôle » ou « l’IA va exterminer l’humanité » relèvent d’un journalisme irresponsable. Cela suggère une volonté qui n’existe pas et détourne l’attention de ceux qui sont responsables vers quelque chose que personne ne peut tenir pour coupable », conclut Virginia Dignum.

Le débat dépasse désormais largement les provocations de quelques dirigeants de la Silicon Valley. Dès 2023, Yoshua Bengio, Geoffrey Hinton, Demis Hassabis, Dario Amodei …et Sam Altman avaient signé un texte plaçant le risque d’extinction lié à l’IA au rang des menaces globales comparables aux pandémies ou à la guerre nucléaire. L’été 2026 a ajouté une couche de réel : OpenAI a documenté des modèles ayant contourné leur environnement de test et compromis des systèmes de Hugging Face, tandis qu’Anthropic a recensé plusieurs accès non autorisés de Claude à des infrastructures physiques. La question n’est donc pas de choisir entre catastrophisme et déconnexion, mais de voir comment un risque incertain est devenu à la fois un objet scientifique, un instrument de régulation et un enjeu de puissance, tout en gardant en tête non pas des scénarios de « doomsday » hypothétiques, mais les dégâts bien réels que l’IA est déjà en train de causer. Car derrière la bataille des récits se joue aussi celle des normes : qui définit ce qui est dangereux, qui mesure le risque et, surtout, qui obtient ainsi le pouvoir de fixer les règles du jeu mondial ?

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Rodolphe Belmer, PDG de TF1 : « L’économie du bas coût dans laquelle YouTube pourrait tous nous entraîner fait peser un risque sur le secteur » (Le Monde)
  • Delphine Ernotte Cunci, présidente de France Télévisions : « Je tire la sonnette d’alarme sur la sauvegarde de notre modèle culturel » (Le Monde)
  • Brésil, IA, nouvelle appli… Brut cherche des relais de croissance (Les Échos)
  • CMA Media s’associe à LinkedIn pour le lancement de BrandLink en France (CBNEWS)
  • Canal+ et LaLiga espagnole signent un accord de lutte contre le piratage couvrant près de 50 pays (Reuters)
  • Le média d’extrême droite « Frontières » veut « infiltrer » les politiques et les journalistes (Le Monde)
  • « Nous sommes du même camp : il est l’heure de rejoindre la presse indépendante » (Les Jours)
  • La production audiovisuelle française s’inquiète pour son avenir (Le Figaro)

3 CHIFFRES

53 % des Américains estiment qu’il est plus important d’éviter que des informations inexactes soient diffusées, même si cela limite la liberté de la presse, dévoile le Pew Research Center

Meta, ByteDance et YouTube captent 94 % d’un marché de la vidéo verticale hors de la Chine évalué à 150 milliards de dollars, selon un rapport de Owl & Co

1 Britannique sur 5 utilise désormais l’IA pour s’informer explique Press Gazette

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

YouTube dépasse la BBC en part d’audience au Royaume-Uni


Source : Insight NPA

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

Détruire l’humanité est contraire à la loi (The Atlantic)

  • « Si les dangers contre lesquels ils mettent en garde sont bien réels, alors nos codes pénaux doivent faire en sorte que les contrevenants puissent être poursuivis en justice. […] L’IA n’est pas exempte des lois déjà en vigueur, a récemment fait remarquer Lina Khan, l’ancienne présidente de la Commission fédérale du commerce américaine. Des poursuites pénales ont eu lieu après des marées noires, des catastrophes aériennes et des déversements de déchets toxiques. La responsabilité pénale était évidente dans ces cas-là. Les entreprises d’IA ne méritent aucun traitement de faveur. »

La véritable économie de l’IA se construit grâce à des gens ordinaires (Rest of world)

  • « L’IA ne peut pas savoir si une personne arrive épuisée après une journée de travail stressante, si les bons muscles sont sollicités pendant un exercice, ou si une blessure nécessite de modifier l’entraînement en temps réel. Selon lui, ces décisions reposent toujours sur l’expérience. »

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Pourquoi les gens délaissent leur canapé pour des expériences de divertissement XXL ? (Forbes)
  • Snap tente une nouvelle fois de convaincre du bien-fondé de ses lunettes connectées à 2 200 dollars (TechCrunch)
  • MBZUAI, l’université d’Abu Dhabi dédiée à l’IA, lance K2 Horizon, six modèles parmi les plus vastes jamais publiés en « fully open » (Institute of Foundation Models)
  • La guerre des talents dans l’IA s’attaque aux cadres dirigeants des géants de la tech en Asie (Rest of world)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • Comment Trump utilise son pouvoir pour étouffer la liberté d’expression (et celle de la presse) ? (New York Times)
  • Donald Trump annonce qu’il interdit à CNN et Politico l’accès à la Maison-Blanche (BBC)
  • Les influenceurs rémunérés sont omniprésents dans la politique américaine : l’heure est à la transparence (The Guardian)
  • RSF appelle le gouvernement espagnol à protéger le journaliste espagnol Luis Galeano et à empêcher son expulsion vers le Nicaragua par les autorités américaines (RSF)
  • Comment le Times a perdu un procès en diffamation ? (CJR)
  • En Guinée, la chaîne France 24 interdite de diffusion après qu’un présentateur a qualifié le chef de l’État, Mamadi Doumbouya, de « président putschiste » (Le Monde)

ENVIRONNEMENT 

  • L’Afrique du Sud rejoint la contestation mondiale contre les centres de données américains (Rest of world)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Le patron de Nvidia appelle à ne pas réglementer l’IA comme les réseaux sociaux (Politico)
  • À Washington, la régulation de l’IA par le Congrès n’est pas pour demain (Wired)
  • Dans sa nouvelle mouture de son Kids Act, l’UE veut empêcher les chatbots de nouer des liens émotionnels avec les mineurs et souhaite aussi limiter l’accès aux réseaux sociaux avant l’âge de 15 ans (Wired)

JOURNALISME 

  • Le marquage des contenus « Image de référence » d’Apple peut-il aider à lutter contre les manipulations par IA ? (Tech Policy)
  • Press Gazette lance un outil pour les rédactions afin d’empêcher la publication de faux contenus générés par l’IA (Press Gazette)
  • The Atlantic gagne davantage d’abonnés grâce à Google, malgré la baisse du trafic en provenance du moteur de recherche (NiemanLab)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Comment Marie Claire a adapté son modèle de magazine au marché vietnamien ? (Wan-Ifra)
  • Crooked Media lance une initiative pour attirer de nouveaux créateurs pour informer sur la politique américaine (Semafor)
  • Wired lance une nouvelle application offrant davantage de personnalisation à ses lecteurs les plus fidèles (Axios)

CREATOR ECONOMY

  • La polémique autour des créateurs à l’US Open montre ce que la FIFA avait compris avec son partenariat avec TikTok (Forbes)
  • Perplexity mise à présent sur les créateurs (Digiday)
  • Le PDG de Warner Music affirme que les revenus « fondés sur la création » des artistes et auteurs-compositeurs vont augmenter (Axios)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Après avoir été accusé de vendre des « lunettes de pervers », Meta s’apprête à commercialiser une paire dépourvue de caméra (TechCrunch)
  • Le nouveau livre de Naomi Klein dénonce le « fascisme de la fin des temps ». De quoi s’agit-il ? Et quel est le rôle des géants de la technologie ? (The Conversation)
  • Meta partagera directement avec les forces de l’ordre indiennes les signalements de contenus pédocriminels (CSAM), en plus de les transmettre aux États-Unis (The Hindu)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Netflix, Amazon et YouTube lancent une nouvelle coalition pour accorder leurs positions et faire du lobbying (Axios)
  • Le nouveau hub Labs de Roku permet d’afficher des applications expérimentales sur grand écran (TechCrunch)
  • Comcast et Paramount Skydance envisagent de fermer leur plateforme de streaming européenne SkyShowtime (Reuters)
  • Les microdramas peuvent-ils sauver Hollywood ? Pourquoi le nouveau boom du format vertical n’est pas le Quibi 2.0 (Variety)
  • L’aperçu prolongé de GTA 6 sur Netflix fait exploser de 50 % l’engagement sur la plateforme de streaming (Forbes)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Spotify étend son programme de partenariat pour les podcasts à 35 nouveaux pays (TechCrunch)
  • Les plateformes de streaming misent toutes sur les podcasts, mais chacune à sa manière (Forbes)
  • Amazon Music étoffe son offre de podcasts vidéo au Royaume-Uni, au Canada, au Mexique, au Brésil et au Japon (MusicWeek)
  • Universal Music intente un procès au service de distribution musicale DistroKid et l’accuse d’inonder le marché avec du slop IA (The Hollywood Reporter)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Google et DeepMind lancent un institut dédié à l’intelligence artificielle générale (AGI) (Axios)
  • Anthropic lance Claude Docs et s’attaque au terrain de Microsoft (Axios)
  • Les pays du Sud global refusent de choisir entre les technologies d’IA américaines et chinoises : ils veulent les deux (Rest of World)
  • Nvidia souhaite doubler ses ventes de puces électroniques l’année prochaine (Bloomberg)
  • Le réseau X d’Elon Musk est devenu le groupe de discussion de la communauté de l’IA (Axios)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Pinterest lance les publicités basées sur la recherche visuelle et étend ses outils publicitaires propulsés par l’IA (Pinterest)
  • Selon un rapport de la VAB, les podcasts représenteront 48 % des dépenses publicitaires dans l’audio numérique aux États-Unis d’ici 2030 (PPC Land)
  • Google lance un outil de détection publicitaire pour aider les annonceurs à mieux évaluer les expériences publicitaires dans Chrome (Digiday)
  • OpenAI publie un cadre pour signaler les problèmes d’alignement de ses modèles d’IA (OpenAI)

Par Alexandra Klinnik, Loïc de Boisvilliers et Kati Bremme

Illustration : KB + ChatGPT

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