Liens vagabonds : L’agent qui navigue plus vite que son ombre

Le 3 septembre, juste après une panne géante de Grok, Claude et ChatGPT (dont les raisons restent obscures), OpenAI a lancé GPT-6 Astra en le présentant comme l’état de l’art sur l’usage de l’ordinateur et du navigateur, “le modèle le plus intelligent et aligné au monde”. Son président, Greg Brockman, a résumé l’exploit : le modèle peut faire ce qu’un humain fait avec un ordinateur. C’est peu dire : Astra construit une représentation du monde numérique qui l’entoure afin de juger quels objets méritent une interaction, et obtient 62,7 % aux tests standards de l’ARC Prize, contre 7,8 % pour le modèle précédent et 30,16 % pour Claude.

Astra est conçu pour l’exécution plus que pour la conversation : enchaîner des workflows multi-étapes à travers un ordinateur et un navigateur, tenir ses instructions initiales sur la durée, décider à partir d’un jugement visuel, bref, l’humain n’a plus besoin de rester à côté de lui pour lui dire ce qu’il faut faire. C’est aussi le premier modèle de la maison à franchir le seuil de risque le plus élevé de son propre cadre de sécurité. Heureusement, face à la réserve des chercheurs sur sa capacité réelle d’alignement avec des objectifs de survie humaine, la firme de Sam Altman en a réservé (pour l’instant) les fonctions les plus sensibles à un cercle contrôlé et échelonné la diffusion (pour éviter la catastrophe des trombones ?). Quelques jours plus tôt, Anthropic publiait Fable 5.1 et Mythos 5.1.

Après la surenchère du marketing de la peur de cet été (qui a les l’IA la plus puissante = qui est le moins capable de la contrôler, avec des agents IA qui ont détourné un site Internet allemand plusieurs mois avant le piratage d’Hugging Face), c’est, pour les médias, la fin de l’hypothèse confortable du lecteur assisté par une IA, remplacé désormais par un intermédiaire mandaté qui consulte à sa place. Et qui vient d’obtenir un portefeuille de surcroît. L’Inde prépare en effet un dispositif autorisant des agents IA à effectuer de petits paiements sans validation transaction par transaction (le Unified Agent Protocol), sur une infrastructure qui a traité 24,51 milliards d’opérations en août. L’utilisateur fixerait à l’avance plafonds, conditions et types d’achat, avec pistes d’audit et contrôles d’identité. Le régime de responsabilité, lui, est annoncé mais non publié : personne ne sait encore qui paiera si l’agent achète le mauvais article ou se laisse piéger par une injection de prompt. L’agent qui sait naviguer et l’agent qui sait payer arrivent ensemble. Les paywalls ont été conçus pour des humains indécis. Ils vont rencontrer des clients qui lisent les conditions plus vite que les juristes ne peuvent les rédiger.

Pendant ce temps, quatre grandes juridictions avançaient sur des fronts très différents de la régulation de l’IA. Bruxelles a demandé aux éditeurs s’ils comptaient réellement utiliser le droit de retrait proposé par Google, à propos d’une interface que les agents contourneront de toute façon. Brasília a interdit aux systèmes génératifs de classer les candidats à l’élection, pendant que sept outils majeurs le faisaient dans 90 % des réponses testées par l’ITS Rio.

Pékin, lui, a annoncé le 2 septembre, selon la CAC, 5,61 millions de contenus supprimés et plus de 49 000 comptes sanctionnés au terme de la campagne annuelle « Qinglang » (littéralement « clair et lumineux », le nom donné depuis plusieurs années par le régulateur chinois à ses grandes opérations de nettoyage de l’espace numérique). Lancée le 30 avril, l’édition 2026 est la première entièrement consacrée à l’IA et couvre toute la chaîne : d’un côté, la désinformation générée, les atteintes aux mineurs, l’usurpation d’identité, la déformation des classiques et le 数字泔水 (shùzì gānshuǐ), la « lavasse numérique » ; de l’autre, l’enregistrement des modèles, leurs mécanismes d’examen de sécurité et la sécurité de leurs données d’entraînement. Adossée aux règles d’étiquetage en vigueur depuis septembre 2025 (mention visible pour l’utilisateur, identifiant dans les métadonnées, effacement interdit), elle déplace l’action en amont : la Chine ne repère plus les publications après coup, elle remonte au niveau des modèles eux-mêmes et des données qui servent à les entraîner.

Et le même 2 septembre, l’administration américaine s’est invitée dans le contentieux opposant le New York Times à OpenAI et Microsoft. Dans un statement of interest de vingt pages, le ministère de la Justice défend l’idée que l’utilisation de textes protégés pour entraîner des modèles relève généralement du fair use. Ce mémoire ne lie bien-sûr pas le juge : il s’agit moins d’une décision juridique que d’une prise de position de l’exécutif destinée à peser sur l’interprétation du droit dans l’un des contentieux les plus structurants pour l’industrie de l’IA contre les médias. Une première à ce niveau, souligne Reuters, tandis que TechCrunch rappelle que cette intervention, sans valeur contraignante, peut néanmoins peser dans la procédure. Le mémoire invoque explicitement le progrès scientifique, la prospérité américaine et la sécurité nationale. Et Washington ne s’en tient pas au tribunal : le même jour, à Chapel Hill, en Caroline du Nord, où étaient réunis les responsables du G20 pour une rencontre consacrée à la technologie et à l’innovation, le secrétaire au Commerce Howard Lutnick appelait les autres pays à adopter eux aussi des cadres autorisant l’entraînement sur les œuvres protégées au nom du fair use. La bataille juridique se double ainsi très clairement d’une bataille d’influence normative (aux intérêts économiques évidents).

Au fond, tout converge vers le même basculement : nous avons passé trois ans à nous demander ce que l’IA allait écrire, résumer ou fabriquer. Si l’on croit OpenAI, il faut désormais se demander ce qu’elle va faire à notre place. Naviguer, choisir, comparer, acheter, réserver, hiérarchiser les sources : à mesure que l’agent devient l’interface, une partie du Web cesse d’être conçue pour des humains. Pour les médias, la bataille ne portera plus seulement sur la visibilité dans Google ou les plateformes, mais sur les critères selon lesquels un agent décidera qu’une source mérite d’être consultée, payée ou finalement écartée. Le prochain lecteur ne sera peut-être plus un lecteur du tout, mais un mandataire capable d’ouvrir mille pages, de lire toutes les conditions et de sortir le portefeuille de son maître avant même que son propriétaire ait vu l’écran, et avant même que le législateur ait pu comprendre le raisonnement récurrent opaque des derniers modèles d’IA.

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Xavier Niel reprend le magazine 60 millions de consommateurs (La Lettre
  • Les deux journalistes français détenus au Togo depuis fin juillet ont été libérés (Télérama)
  • Fondée par des Français, la start-up d’intelligence artificielle Hugging Face défend son rachat par l’américain Nvidia, au nom de l’« open source » (Le Monde)
  • A sept mois de la présidentielle, le patron de la lutte contre les ingérences numériques part travailler avec le groupe Bolloré (Libération)
  • Arrêt sur images a obtenu 51 269 euros au titre des droits voisins de la presse (Arrêt sur Images)
  • Lagardère News, du groupe Bolloré, entre au capital du média identitaire Frontières (Sud Ouest)
  • « On n’appréhende plus les choses de la même manière » : l’héritage du procès Mazan sur le travail des journalistes (La revue des médias)
  • Sud Ouest en négociations exclusives pour un rachat par le belge Rossel (The Media Leader)

3 CHIFFRES

  • Nvidia confirme le rachat de la société Hugging Face pour 12,9 milliards de dollars, selon Techcrunch
  • 29,7 millions de dollars, c’est l’amende infligée à Tik Tok par l’autorité brésilienne de protection des données (ANPD) pour ne pas avoir suffisamment protégé les données des enfants, rapporte Tech Policy
  • Le trafic des bots d’IA a augmenté de 63 % en un an, avec ceux d’Amazon et Meta en tête des visites explique Press Gazette 

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Depuis l’arrivée de ChatGPT en 2022, près de 10 % des sites web en .com présentent des signes de rédaction par IA

Infographic: Is AI Taking Over the Web? | Statista You will find more infographics at Statista

Source : Statista

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

La sécurité de l’IA est conçue en Occident, mais elle échoue à protéger les utilisateurs partout dans le monde (Rest of World)

« Les géants de la tech ont tendance à se focaliser sur les risques inhérents aux modèles, tels que la tromperie, les comportements autonomes, les capacités en matière de cybersécurité et l’aide à la création d’armes biologiques, souligne Urvashi Aneja, fondatrice du Digital Futures Lab. Ils accordent en revanche peu d’importance aux risques liés à leur déploiement, notamment la discrimination, l’exclusion, la surveillance, les défaillances linguistiques et l’impossibilité pour les communautés affectées d’obtenir réparation. »

L’« enshittification » n’existe pas : les plateformes souffrent surtout de narcissisme (a16z)

« La question la plus intéressante n’est donc pas de savoir pourquoi les plateformes changent, mais pourquoi le discours sur leur déclin est devenu si satisfaisant sur le plan émotionnel et connaît un tel succès viral. On peut à la fois penser qu’Instagram est devenu pire, que l’utiliser est embarrassant, que la plateforme est culturellement néfaste, et continuer soi-même à l’utiliser davantage que jamais. »

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • J’ai refusé d’entraîner l’IA qui pourrait me remplacer (Rest of World)
  • L’IA pourrait provoquer une récession économique mondiale, avertit le gouverneur de la banque centrale du Royaume-Uni (BBC)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • IA : des chatbots donnent accès aux contenus de médias russes sanctionnés par l’Union européenne, selon une enquête de RSF (RSF)
  • Des responsables de l’administration Trump affirment que limiter la capacité des entreprises d’IA à s’entraîner sur des contenus des médias (dont le New York Times) pose des problèmes de sécurité nationale (WSJ)
  • Des sites spécialisés dans la tech retirent des articles après avoir échoué à vérifier l’existence de journalistes (Press Gazette)
  • L’avis du Guardian sur la liberté de la presse : pour défendre la démocratie, il faut soutenir les journalistes (The Guardian)
  • Le code éthique du journalisme fait l’objet d’une réécriture à l’ère de l’IA alors que la confiance dans les médias s’effondre (Los Angeles Times)
  • Au Nigéria, RSF s’inquiète de la disparition de Moussa Kaka, directeur de la Radio Télévision Saraounia (RSF)

ENVIRONNEMENT 

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Aux États-Unis, l’administration se range derrière OpenAI contre le New York Times (Reuters)
  • Singapour envisage de limiter l’usage quotidien des réseaux sociaux alors que le pays renforce les mesures de protection des adolescents (Malay mail)
  • ChatGPT et Roblox confrontés à de nouvelles règles strictes de l’UE (Tech Policy)

JOURNALISME 

  • L’administration Trump se prépare à investir 4 millions de dollars dans les médias d’extrême-droite en Europe (Reuters)
  • La BBC rompt ses promesses d’embauche pour les apprentis sur fond de coupes budgétaires massives (The Guardian)
  • Comment la presse d’investigation persévère en Argentine ? (Global Investigative Journalism Network)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Politico prévoit de lancer, d’ici la fin de l’année, une application mondiale donnant accès à l’ensemble de ses contenus gratuits et payants (Press Gazette)
  • L’utilisation de l’IA dans l’écriture professionnelle croît plus rapidement que dans presque tout autre domaine
  • The Information parie davantage sur la vidéo avec une nouveau show IA (Axios)

CREATOR ECONOMY

  • Le U.S. Open devient un événement sportif prisé des créateurs de contenus, à condition qu’ils en maîtrisent les codes (Axios)
  • Acteurs payés, écriture des scénarios par IA : comment une nouvelle génération de vidéos a capitalisé sur les divisions politiques aux États-Unis ? (Semafor)
  • Les marques se tournent vers des créateurs seniors pour garantir une authenticité que l’IA ne peut pas imiter (Digiday)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • TikTok intègre les notes vocales dans l’espace commentaires (Mashable)
  • VodafoneThree dévoile un service 5G+ pour pallier la lenteur de la couverture mobile en Grande-Bretagne, mais facturera un supplément à ses clients pour l’utiliser (The Independant)
  • Microsoft Teams est devenu un refuge pour les escrocs en Chine (Wired)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Fondé par des pontes d’Hollywood, la nouvelle application de micro-dramas aTwist propose de regarder des épisodes gratuitement avec de la publicité ou les débloquer en achetant des « pièces » virtuelles (The Hollywood Reporter)
  • Prime Video (Amazon) va doubler son budget de production au Japon pour concurrencer Netflix (Nikkei Asia)
  • Les DVD pour adultes font leur retour grâce aux lois imposant la vérification de l’âge (Mashable)
  • La nouvelle série qui fait le plus de bruit sur Netflix ? La bande-annonce de GTA VI (The Hollywood Reporter)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Podtrac affirme que le nouveau compteur de vues de YouTube surestime de 36 % l’attention accordée aux podcasts (PPC LAND)
  • Des routes de campagne aux hymnes de stades : voici les chansons de l’été 2026 (Spotify)
  • Des musiciens poursuivent en justice Suno, le générateur de chansons par IA, accusant la société de copier leurs œuvres (WSJ)
  • L’Australie bannit les chansons générées par l’IA de ses classements musicaux (BBC)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Le dernier modèle météo d’IA de Google ne laisse plus aucune excuse pour oublier son parapluie (Techcrunch)
  • Le nouveau modèle Astra d’OpenAI est enfin là : pourquoi les experts en sécurité s’inquiètent ? (ZDNet)
  • OpenAI, Anthropic et SpaceXAI ont été touchés jeudi par des pannes affectant leurs modèles d’IA (Bloomberg)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Google ne sera pas contraint de scinder son activité publicitaire (Axios)
  • The Onion mise sur le modèle de l’abonnement pour construire son avenir (Inc.)
  • Les grands magasins John Lewis se lance dans le « vodcast » sur youtube pour améliorer sa visibilité dans les recherches par IA (The Guardian

Par Kati Bremme , Loïc De Boisvilliers et Alexandra Klinnik

Illustration : KB + ChatGPT

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