Médias en Seine : les géants du numérique et les médias peuvent-ils construire ensemble un écosystème équilibré ? 

« Le rapport de force est totalement déséquilibré, pour ne pas dire : existe-t-il vraiment un rapport de force ? », remarque Delphine Ernotte Cunci, présidente de France Télévisions. « Nous allons entrer dans un monde beaucoup plus violent que celui que nous connaissons déjà. Aujourd’hui, le rapport de force n’est pas bon. » Face à la puissance des géants du numérique, les médias traditionnels cherchent de nouvelles stratégies pour peser sur les règles de diffusion de l’information. « Seules sont perdues d’avance les batailles qu’on ne livre pas », rappelle Jean-Marie Cavada, président de l’organisme de gestion collective des droits voisins de la presse. 

Par Alexandra Klinnik, MediaLab de l’Information

À Médias en Seine, cette rencontre a réuni des acteurs clés de l’écosystème médiatique français et européen pour explorer les conditions d’une collaboration renouvelée entre plateformes, dans le sens large, et médias.  Avec une grande question : comment rééquilibrer le rapport de force ? 

Un appel à la transparence des algorithmes 

Laurent Mauriac, cofondateur et président de Brief Media et coprésident du Spiil, rappelle que les plateformes ne sont pas neutres : elles organisent la circulation de l’information à travers des algorithmes opaques qui orientent fortement la visibilité des contenus. Cette opacité est de plus en plus contestée par le public. Selon un rapport Ipsos-BVA, présenté lors de Médias en Seine, 92 % des Français exigent davantage de transparence sur les algorithmes et l’IA. Face aux dérives perçues, sensationnalisme, désinformation, ingérences étrangères, 91 % jugent la régulation indispensable ou importante. 

92 % des Français exigent davantage de transparence sur les algorithmes et l’IA.

Le pluralisme algorithmique comme piste de réforme 

Autre levier avancé : le pluralisme algorithmique. L’idée, évoquée lors des États généraux, consisterait à obliger les plateformes à héberger, en plus de leurs propres algorithmes, ceux développés par d’autres acteurs. « On pourrait imaginer qu’un média comme Le Monde dispose de son propre algorithme sur Facebook ou Instagram, destiné à valoriser la qualité de l’information », explique Laurent Mauriac.  

Dans la même logique, le Spiil défend la création d’une « loi Bichet du numérique », inspirée de celle qui impose aux kiosques de diffuser toutes les publications disponibles. À l’inverse, les plateformes fonctionnent aujourd’hui dans une « opacité totale » : un simple changement d’algorithme peut reléguer un média à la marge, sans justification. 

L’union pour peser face aux plateformes 

Le “terrain de jeu” des éditeurs a changé avec une “couche de désintermédiation” supplémentaire  : l’IA générative a bouleversé le paysage médiatique en synthétisant l’ensemble des contenus disponibles sur la toile, ce qui pourrait réduire drastiquement le trafic vers les sites d’information traditionnels comme france.info, Les Echos ou Le Parisien. Dans ce contexte, il faut s’armer collectivement. « On ne peut pas y aller les uns indépendamment des autres. Il faut une coalition », rappelle Delphine Ernotte Cunci. C’est dans cet esprit que l’UER (Union européenne de radio-télévision) et WAN-IFRA (Association mondiale des éditeurs de médias d’information) se sont rapprochées l’an dernier pour proposer aux plateformes cinq principes communs « qui nous semblaient sains » afin d’encadrer la diffusion de l’information. 

« On ne peut pas y aller les uns indépendamment des autres. Il faut une coalition »

Ces principes, « absolument pas respectés aujourd’hui », visent notamment à garantir l’autorisation préalable des éditeurs pour l’utilisation de leurs contenus, une rémunération équitable, une reprise fidèle et correctement attribuée, la promotion du pluralisme et de la diversité des sources, ainsi qu’un véritable dialogue avec les médias. « On ne peut pas imaginer un géant de la tech américain passant un accord avec un seul média par pays : ce serait contraire au principe de pluralisme externe, principe de toutes les démocraties », rappelle-t-elle. 

Même appel à l’action collective du côté de Pierre Petillault, directeur général de l’Alliance de la presse d’information générale. Son organisation,qui représente près de 300 titres de presse d’information politique et générale, a ainsi signé récemment un accord de droits voisins avec Qwant, couvrant Qwant, Qwant Junior et LiloIl s’agit du “quatrième conclu en 2025 au bénéfice des éditeurs membres de l’Alliance”. Pour Laurent Mauriac, toutefois, le compte n’est pas bon aujourd’hui : « Nous ne sommes pas du tout rassemblés. Les plateformes divisent pour mieux régner, et en face nous devons être unis. Les accords individuels, comme ceux passés par Le Monde avec OpenAI ou Perplexity, sont une catastrophe. Les présenter comme étant dans l’intérêt du secteur relève de l’hypocrisie. » 

« Nous ne sommes pas du tout rassemblés. Les plateformes divisent pour mieux régner, et en face nous devons être unis. Les accords individuels, comme ceux passés par Le Monde avec OpenAI ou Perplexity, sont une catastrophe. Les présenter comme étant dans l’intérêt du secteur relève de l’hypocrisie. » 

Appeler à des régulations politiques 

Pour Jean‑Marie Cavada, président de l’organisme de gestion collective des droits voisins de la presse, la question du rapport de force ne peut être dissociée d’un appel clair à l’intervention politique. « Il n’est pas normal que nous ayons accepté comme normale la fameuse section 230 de Monsieur Bill Clinton », rappelle‑t‑il, en référence à la Communications Decency Act adoptée en 1996 aux États‑Unis. Cette disposition accorde aux plateformes une large immunité juridique : elles ne peuvent être tenues responsables des contenus qu’elles diffusent, à la différence des éditeurs de presse. « Imaginez qu’un distributeur d’électricité, d’eau ou de médicaments n’ait pas ce point de vue de respectabilité de la société qu’il sert : il serait en prison depuis longtemps », pointe‑t‑il. Pour Jean-Marie Cavada, cette exception accordée aux géants du numérique n’est plus tenable. « La technologie n’est pas notre adversaire. On doit discuter avec elle. Nous ne pouvons pas accepter que des monopoles gouvernent les pays. » 

« La technologie n’est pas notre adversaire. On doit discuter avec elle. Nous ne pouvons pas accepter que des monopoles gouvernent les pays » 

Il pointe notamment Alphabet, la maison‑mère de Google, devenue la deuxième entreprise la plus valorisée au monde après avoir atteint une capitalisation de près de 4 000 milliards de dollars à la suite d’un accord sur l’IA avec Apple, « dont la valorisation boursière dépasse 130% du PIB français ». Un symbole, selon lui, de la nécessité d’une régulation d’ordre politique. « Il faut aujourd’hui un propos politique de défense de la société européenne que nous représentons. Nous n’avons pas le compte aujourd’hui. »  

Changer de vision politique 

Pour Pierre Petillault, cette régulation passe aussi par un changement de logiciel des pouvoirs publics, encore trop enfermés dans « une opposition binaire entre innovation et propriété intellectuelle », qui révèle en réalité une “fausse opposition. Les brevets et les droits d’auteur ne freinent pas l’innovation : ils en constituent au contraire le socle, en permettant de sécuriser et de pérenniser les usages. Sans protection juridique claire, l’innovation risque d’être captée, exploitée sans contrôle, et de fragiliser durablement l’écosystème de l’information. 

Ne pas être trop défaitiste : la régulation européenne progresse 

Alexandra Bensamoun, professeure de droit à l’Université Paris-Saclay, replace cette réflexion dans un contexte géopolitique tendu. Les États-Unis tendent vers une dérégulation du numérique pour préserver leur puissance économique et leur soft power numérique, tandis que la Chine, deuxième émetteur de droits, adopte l’approche inverse en surrégulant l’intelligence artificielle, qu’elle considère également comme un outil politique. Entre ces deux modèles opposés, l’Union européenne tente de tracer une voie intermédiaire : imparfaite, mais essentielle, car elle « a le mérite de poser les choses sur la table ». 

« À l’échelle nationale, nous essayons néanmoins de faire avancer des propositions, notamment sur le principe d’autorisation préalable pour l’utilisation des contenus. Ces pistes, d’abord formulées dans un rapport, ont désormais pris la forme d’une proposition de loi. La France, qui a toujours été pionnière en matière d’idées, continue d’avancer », explique Alexandra Bensamoun. Elle fait ainsi référence à une proposition de loi déposée au Sénat en décembre. 

Ce constat est partagé par Delphine Ernotte Cunci : « L’Europe a adopté un certain nombre de textes imparfaits, mais qui ont au moins le mérite d’exister. On les doit à quelques commissaires européens qui se sont montrés extrêmement efficaces sur ce sujet, et notamment à un commissaire français, Thierry Breton. Si la régulation européenne était réellement si faible, les États-Unis n’auraient sans doute pas interdit à Thierry Breton de poser le pied sur leur sol. » L’ancien commissaire européen en charge du marché intérieur et du numérique, Thierry Breton a été interdit de visa américain le 23 décembre. Elle mentionne un “silence assourdissant” autour de cette affaire. 

« Si la régulation européenne était réellement si faible, les États-Unis n’auraient sans doute pas interdit à Thierry Breton de poser le pied sur leur sol. »

“Se déniaiser” : “les amendes infligées aux plateformes vont au trésor public !” 

La question des droits voisins et de la rétribution des éditeurs reste un sujet sensible. « Les amendes infligées aux plateformes vont directement dans les caisses de Bercy », rappelle Pierre Petillault. Grâce aux grandes procédures engagées par la presse, plus d’un milliard d’euros aurait ainsi été versé aux finances publiques ces dernières années. Ces sanctions ont néanmoins eu un effet positif : elles ont permis de ramener Google “à la table des négociations”. 

« Il faut se déniaiser sur ce sujet », poursuit Jean-Marie Cavada. « Nous sommes actuellement probablement parmi les premiers contributeurs de France à travers nos actions, qui nous coûtent de l’argent et ne nous sont généralement pas remboursées. Il aurait été utile qu’une partie de ces amendes serve à créer un fonds solide pour aider la presse, sous certaines conditions », à l’image de ce qui existe déjà dans d’autres secteurs, comme l’audiovisuel ou le cinéma, via un fonds d’affectation spéciale. 

Il reste aujourd’hui à s’organiser collectivement et à sensibiliser le grand public à ces enjeux cruciaux pour la presse et pour la démocratie. « On peut se passer de tout, mais il y a une réalité quand même. On ne peut pas faire un déni de réalité », rappelle Delphine Ernotte Cunci. Se passer des grandes plateformes demeure en effet extrêmement complexe. Certaines alternatives existent, mais elles restent marginales, à l’image de Radio-Canada. Après avoir été bloqué par Meta, le média public canadien a pris conscience de l’ampleur de sa dépendance aux plateformes numériques, tout en réalisant qu’il était possible de renouer directement avec son public, en dehors de ces intermédiaires. « Aujourd’hui, on est obligé de faire avec ce que l’on a. Et ce que l’on a, ce sont 70 % du trafic qui viennent de Google. D’où les engagements avec l’Autorité de la concurrence et les décisions des autorités qui nous ont permis de signer des accords sur les droits voisins », conclut Pierre Petillault.

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