NFT et métavers, idéation ou idée concrète ?

Cette fin de semaine est marquée dans le monde de l’innovation et des startups par la tenue de la 6ème édition de Viva Technologie à Paris. Une occasion de faire le point sur les dernières avancées du milieu de la tech en termes de métavers et de NFT. Le salon avait annoncé son intention de se pencher sur le Web 3 et le métavers, des domaines qui font beaucoup parler d’eux mais qui pourraient, à l’heure actuelle, encore être de l’idéation.  

Par Isya Okoué Métogo, stagiaire au MediaLab de l’Information

Comme chaque début de révolution, tout commence par un besoin de définition. Vivatech ne fait pas exception à la règle et des workshops ont été proposés dès le début des festivités pour éduquer et informer sur la blockchain, le métavers et les NFT. Pour ces dernières, c’est Poap qui s’en charge. La start-up française propose d’approcher les NFT par la collection et l’appartenance à une communauté. Pour rallier des adeptes, ils développent des NFT qui attestent la participation à des évènements, comme leurs workshops. Une manière ludique de digitaliser une expérience et un souvenir.  

Comme chez Poap, le besoin de lien avec la réalité n’est jamais très loin pour beaucoup de concepts proposés au salon. Bien souvent, les NFT sont approchés comme une valorisation de biens matériels ou d’expériences, qu’il est possible de sentir et de posséder « pour de vrai ». Elles apparaissent alors comme un prolongement ou une expérience parallèle. Lito, une entreprise autrichienne, propose ainsi des répliques de tableaux d’art réalisées grâce à des scans de pointe. L’intérêt d’une telle réplique, au-delà de la possibilité de pouvoir par exemple posséder chez soi une version identique à son tableau préféré, est de bénéficier de la certification et la valeur de son objet par un NFT dans une blockchain. La possession d’un objet bien réel est ainsi prouvée, de manière digitale. 

Face à la menace d’intangibilité croissante de ce qui nous entoure, cette sécurité de la possession d’un bien est au cœur des préoccupations des consommateurs, mais aussi des entreprises. Publicis a saisi l’opportunité de Vivatech pour mettre en avant la possession de la data pour le management et le marketing. Menacé par la spoliation de ressources des différentes plateformes et hébergeurs, l’utilisation de blockchain apparait comme une solution au développement d’un management first party de ses données. L’objectif ? Rester concurrentiel, devenir plus indépendant et bâtir une relation différente avec les consommateurs souvent méfiants quant à la collecte de leurs données.  

Comme dans chaque nouvel écosystème, les marques s’intéressent beaucoup au développement de nouvelles opportunités de revenus : de la plus-value pour leurs consommateurs. Le métavers n’en est pas exempté et le luxe plonge de manière proéminente sur le sujet. L’objectif est de se servir de cette innovation pour étendre le parcours client, une manière de profiter de la nouvelle innovation et d’y faire venir sa cible. L’hameçon pourrait fonctionner puisque l’industrie du luxe est caractérisée par la rareté et l’envie toujours plus grande de contact entre un client et une marque prestigieuse. Le besoin de reconnaissance mais aussi d’exclusivité et de proximité avec la marque qui nourrit la clientèle du secteur est propice au développement du métavers.

LVMH a su en faire l’illustration tant sur ses conférences que par ses innovations présentées. Les interventions des cadres des différentes Maisons du groupe se sont déroulées dans un microvers animé par Livi, l’ambassadrice virtuelle de la marque, devant un auditoire attentif. Les différentes Maisons ont présenté leurs innovations, dont plusieurs en lien avec les NFT. C’est le cas de Guerlain et de Bulgari, qui a pour cette dernière exposé une montre dotée d’un QR code qui mène à un NFT alliant certificat d’authenticité sur la blockchain et contenus exclusifs. LVMH n’est d’ailleurs pas le seul à avoir flairé l’opportunité que peut constituer métavers et NFT pour le luxe. La marque Pinko s’est également lancée dans l’aventure avec une présentation de la campagne de sa collection pour octobre prochain. Cette dernière sera lancée dans et pour le métavers, dont les sacs sont des NFT à personnaliser.

Ces avant-goûts de ce qui est possible dans le métavers sont poussés par un développement fulgurant de la réalité virtuelle et de la réalité augmentée. Un premier pas dont s’est saisi Meta, qui y a concentré l’ensemble de son espace à Vivatech. Un aperçu des grands projets de Mark Zuckerberg a été proposé aux visiteurs avec la présentation de dispositifs collaboratifs et collectifs de réalité virtuelle avec l’aide du dernier Qwest. Microsoft de son côté a présenté des outils permettant d’utiliser la VR pour des studios virtuels 3D.

Les arts semble être un bon vecteur de transition entre VR et métavers. Le divertissement permet de tester les innovations mais aussi de les pousser à leur maximum, le jeu vidéo peut en être témoin. Mais le gaming n’est pas la seule activité ludique propice aux débuts du métavers. La start-up française Studio 11 s’attaque à la musique, en proposant des concerts dans le métavers et l’achat de NFT représentant des chorégraphies uniques à incorporer, par exemple, sur Tiktok.  

Ce que l’on retient de ce tour d’horizon, sont surtout les débuts timides du métavers et des NFT. La quête à l’idée concrète passe par des idéations, nourries par les avancées des réalités virtuelles et augmentées. Or, comme l’ont montré de nombreux débats lors de ces premiers jours à Vivatech, il n’est pas si évident de se séparer totalement du monde physique, notamment parce que cette séparation pose de nombreuses questions éthiques et n’apparait pas toujours comme nécessaire. La faible pénétration des NFT et du métavers chez le public a été soulignée, et la réponse que beaucoup apportent sont les start-ups par la vision d’avenir qu’elles apportent. A elles donc de s’y plonger, la course a déjà commencé. 

Reuters Digital News Report : la ‘News Fatigue’ s’installe

L’édition 2022 du Digital News Report du Reuters Institute analyse, comme chaque année, les tendances dans l’information à partir d’une enquête en ligne menée auprès de plus de 90 000 consommateurs d’informations numériques dans 46 pays. Le déclin incessant de la consommation des sources d’information traditionnelles – télévision, radio et presse écrite et l’importance croissante des médias numériques et sociaux se dessinent depuis sa première édition il y a 10 ans, une tendance accélérée ces dernières années sur fond d’environnement médiatique plus numérique, mobile et dominé par les plates-formes, avec des implications pour les modèles économiques et les formats du journalisme.

Par Kati Bremme, Innovation & Prospective 

Quand l’année dernière, le besoin d’information autour de la pandémie mondiale avait un impact positif sur le secteur de l’information, avec une consommation plus élevée et un regain de confiance au milieu d’une deuxième vague de confinements, où de nombreuses marques d’information traditionnelles avaient bénéficié d’une plus grande attention, d’une croissance des abonnements en ligne et d’annonceurs cherchant à s’associer à un contenu fiable, cette année, malgré le (ou peut-être à cause du) contexte de la guerre en Ukraine, le rapport observe un évitement croissant de l’information, même dans des pays comme la Pologne et l’Allemagne qui sont directement touchés par le conflit. Le changement du comportement des plus jeunes, en particulier les moins de 30 ans, que les rédactions ont souvent du mal à atteindre, est un autre thème central du rapport de cette année, avec la polarisation des audiences et la nécessité vitale de diversification des revenus.

Voici six évolutions que les éditeurs ne peuvent se permettre de négliger :

La news fatigue augmente

L’« évitement sélectif » de l’information est en hausse dans le monde entier, un nombre croissant de personnes évitant délibérément des contenus souvent considérés comme difficiles et déprimants. L’intérêt pour les actualités en général a fortement diminué, passant de 63 % en 2017 à 51 % en 2022. Les sujets récurrents, la politique, de la guerre en Ukraine ou de la pandémie, incitent le public à se déconnecter plus fréquemment. On le voit en France en ce moment : la consommation d’information se fait naturellement le miroir du taux de participation aux élections législatives et d’une démocratie mise en danger.

La proportion qui dit éviter les informations, parfois ou souvent, a doublé au Brésil (54 %) et au Royaume-Uni (46 %) depuis 2017. Aux États-Unis, l’augmentation est plus faible : 42% des répondants américains ont déclaré qu’ils « évitent parfois ou souvent activement les nouvelles » en 2022, contre 38% en 2017.

Pour éviter la fuite des lecteurs, les éditeurs devront diversifier les contenus et les tons. Il s’agit là d’un défi, selon les auteurs du rapport, puisque le public souhaite – et attend – en même temps que les médias couvrent des sujets difficiles. Trois domaines auxquels les journalistes et les éditeurs peuvent s’attaquer : l’accessibilité, la négativité et les biais.

L’information étant généralement produite pour les consommateurs initiés, il s’agirait de rendre le contenu des actualités plus accessible et plus facile à comprendre en évitant le jargon, en fournissant davantage d’explications, en renforçant les formats questions / réponses, et en produisant du contenu factuel pour les formats vidéo et podcast. Le journalisme de solution comme solution d’engagement est une autre tendance explorée par les auteurs du rapport. Enfin, les médias doivent rétablir la confiance et la crédibilité. Plus d’un quart (29 %) des personnes qui évitent les informations pensent que celles-ci ne sont pas dignes de confiance ou sont biaisées. Ce chiffre s’élève à près de quatre personnes sur dix (39 %) aux États-Unis. Seule la Finlande reste un pays où le niveau de confiance global est le plus élevé (69 %).

L’importance des données first party

Les entreprises de presse demandent désormais presque systématiquement une adresse électronique avant de pouvoir consulter le contenu ou accéder à des fonctions supplémentaires telles que les commentaires. Dans certains pays (Portugal, Finlande et Suisse), les éditeurs ont collaboré pour fournir un système de connexion unique qui fonctionne sur plusieurs sites et applications en ligne. Mais comment le public perçoit-il ces questions ?

Alors que la collecte de données de première partie devient plus importante pour les éditeurs avec la disparition imminente des cookies tiers, la plupart des consommateurs sont encore réticents à enregistrer leur adresse e-mail auprès des sites d’information. Sur l’ensemble de l’échantillon de l’étude, seul un tiers environ (32%) déclare faire confiance aux sites d’information pour utiliser leurs données personnelles de manière responsable – ce qui est comparable à Amazon – et ce chiffre est encore plus bas aux États-Unis (18%) et en France (19%).

TikTok monte, Facebook descend

Facebook reste le réseau social le plus utilisé pour les informations, mais les utilisateurs sont plus susceptibles de dire qu’ils voient trop d’informations dans leur fil d’actualité par rapport aux autres réseaux, même si Facebook déclare que seulement 4 % du contenu du fil d’actualité d’une personne moyenne provient d’organes d’information. Alors que les plus âgés restent fidèles à la plateforme, la plus jeune génération a porté une grande partie de son attention sur des réseaux plus visuels au cours des trois dernières années.

TikTok est devenu le réseau qui connaît la croissance la plus rapide dans l’enquête de cette année, atteignant 40 % des 18-24 ans, dont 15 % utilisent la plateforme pour les actualités. L’utilisation est beaucoup plus importante dans certaines régions d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique qu’aux États-Unis ou en Europe du Nord. Telegram a également connu une croissance significative sur certains marchés, offrant une alternative à WhatsApp, propriété de Meta.

 

« TikTok est une source d’actualités que je finis par consommer parce que je fais souvent défiler TikTok pour d’autres raisons, mais l’algorithme finit quand même par fournir des actualités« , a déclaré une Américaine de 22 ans.

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine a accru la visibilité de TikTok au niveau mondial. Des Ukrainiens y ont documenté leur expérience de la guerre. De nombreux éditeurs ont augmenté leurs investissements, mais certains crestent réticents face à l’algorithme chinois. BBC News avait initialement décidé d’éviter TikTok, mais a maintenant mis en place des chaînes en russe et en anglais pour contrer les fake news autour de la guerre en Ukraine.

Les journalistes doivent-ils rester impartiaux sur les médias sociaux ?

Alors que les journalistes sont de plus en plus nombreux sur les médias sociaux, le débat s’intensifie sur la manière dont ils doivent interagir sur des plateformes telles que Facebook et Twitter. Dans quelle mesure la nature informelle et personnelle est-elle compatible avec les approches impartiales ou objectives pratiquées par de nombreuses marques de médias  ? Comme l’année dernière, environ la moitié des répondants ou plus dans la plupart des pays estiment que les journalistes devraient s’en tenir à rapporter les informations, mais une minorité non négligeable pense qu’ils devraient être autorisés à exprimer en même temps leurs opinions personnelles sur les médias sociaux, notamment les plus jeunes. Alors que certains médias renforcent les directives relatives aux médias sociaux, elles se heurtent à la résistance de jeunes journalistes qui ont un point de vue différent et tentent de repousser les limites.

Diversification des accès

L'accès aux actualités continue de se diversifier, selon les générations et les cultures. Sur l'ensemble des marchés, moins d'un quart (23 %) préfèrent commencer leur parcours d'actualités par un site web ou une appli, soit une baisse de neuf points depuis 2018. Les 18-24 ans ont un lien encore plus faible avec les sites web et les applis, préférant accéder aux actualités par des voies secondaires telles que les médias sociaux, la recherche et les agrégateurs mobiles.

 

La jeune génération, qui a grandi avec les médias sociaux est très différente que celle qui l'a précédée - avec un lien beaucoup plus faible avec les marques traditionnelles.

La diversification des moyens d'accès aux informations "apporte [une] plus grande variété de sources et de perspectives que jamais auparavant, en particulier pour les consommateurs de nouvelles instruits et intéressés", remarque l'auteur principal du rapport, Nic Newman. "Mais en même temps, ajoute-t-il, nous constatons que ceux qui sont moins intéressés [par les nouvelles] se sentent souvent dépassés et confus."


Le smartphone est devenu le moyen dominant par lequel la plupart des gens accèdent aux informations le matin, bien que l'on trouve des modèles différents selon les pays. En Norvège, en Espagne, en Finlande et au Royaume-Uni, le smartphone est désormais le premier moyen d'accès à l'information avant la télévision, tandis que la radio conserve un rôle important en Irlande. La lecture du journal le matin reste étonnamment populaire aux Pays-Bas ; la télévision domine toujours au Japon.

Diversification des sources de revenus

Ces dernières années, de nombreux éditeurs ont redoublé d'efforts pour amener leur public à payer le contenu en ligne par le biais d'un abonnement, d'une adhésion ou de dons, afin de réduire leur dépendance à l'égard des recettes publicitaires qui, en ligne, tendent à aller vers les grandes plateformes de Google et Meta. Ces tendances sont désormais mondiales avec des éditeurs de premier plan en Argentine, en Colombie, au Japon, au Nigeria et au Kenya, par exemple, qui ont récemment lancé ou consolidé des systèmes de paiement.


L'augmentation des revenus par abonnement est un objectif stratégique clé pour la plupart des éditeurs. Mais une grande partie du profit généré ne profite qu'aux plus grandes marques nationales. Aux États-Unis, environ la moitié des abonnements payants vont à trois titres seulement : le New York Times, le Washington Post et le Wall Street Journal. Plus largement, moins d'un consommateur d'information numérique sur cinq (19 %) paie pour le contenu. Cette crise imminente des abonnements n'est pas propre aux éditeurs de presse, mais à tous les acteurs des médias. Si 14 % des utilisateurs d'informations numériques aux États-Unis pensent qu'ils auront davantage d'abonnements aux médias l'année prochaine, 14 % des utilisateurs pensent qu'ils auront moins d'abonnements au cours de la même période. En plus de la news fatigue, la subscription fatigue s'installe face à l'inflammation et aux difficultés des ménages.

La newsletter info 

Le phénomène du Substack qui permet à des journalistes individuels de se mettre à leur compte via des newsletters payantes, est encore très minoritaire et se limite principalement aux États-Unis. "Nous constatons que seulement 7 % des abonnés aux journaux aux États-Unis paient pour un ou plusieurs courriels de journalistes, soit environ 1 % de notre échantillon global", écrivent les auteurs du rapport. Mais là encore, on observe un gap d'usage entre les générations : tandis que les jeunes plébiscitent (et financent) ce type de journalisme indépendant, les newsletters info "classiques" "sont appréciées principalement par des consommateurs plus âgés, plus riches et plus instruits, dont la plupart sont déjà profondément investis dans l'information", notent les auteurs du rapport. "Plus de 80 % de tous ceux qui, aux États-Unis, utilisent le courrier électronique pour les infos ont 35 ans ou plus".

Autre format apprécié pour la consommation de l'information : Après le ralentissement de l'année dernière, en partie dû aux restrictions de mouvement pendant la pandémie, la croissance des podcasts semble avoir repris, 34 % des personnes interrogées ayant consommé un ou plusieurs podcasts au cours du dernier mois. Ces dernières années, Spotify, Amazon et Google ont investi dans les podcasts afin de tirer parti de la demande croissante et de briser la domination historique d'Apple dans le domaine de l'audio. La bataille pour les talents s'est intensifiée, comme en témoigne la volonté de Spotify de payer environ 200 millions de dollars pour obtenir les droits exclusifs du podcast de Joe Rogan, et de le soutenir après des querelles sur des invités controversés et des accusations de diffusion de fausses informations.

Confiance dans les médias, le cas particulier des médias publics

Les médias publics sont soumis à une pression croissante dans un certain nombre de pays, avec des attaques sur le financement, des questions sur l'impartialité et des défis pour atteindre un public plus jeune qui se tourne de plus en plus vers les médias numériques et sociaux. La BBC doit faire face à une nouvelle série de coupes après un règlement de licence difficile, tandis que DR, le radiodiffuseur public danois, vient de supprimer trois chaînes linéaires dans le cadre d'une restructuration plus large, votée par le parlement. Face à ce contexte, la confiance résiste, avec quelques exceptions très notables. Les radiotélévisions de service public nordiques ainsi que celles d'autres petits pays comme l'Irlande et le Portugal ont conservé ou même augmenté la confiance depuis 2018, mais l'histoire a été très différente au Royaume-Uni, en Australie et au Canada, avec des baisses significatives pour les principaux diffuseurs publics.

Le succès d'audience continu de certains médias publics européens en fait une cible particulière pour ceux qui veulent influencer les débats sur la politique et les questions plus larges autour de la culture. L'enquête Reuters montre que les journalistes de ces organisations sont souvent les premiers à être reconnus par le public. Laura Kuenssberg, rédactrice politique sortante de la BBC, est de loin la journaliste la plus connue au Royaume-Uni, même lorsqu'il s'agit d'informations numériques. Les radiodiffuseurs qui se sont engagés à faire preuve d'impartialité, dont la BBC, représentent 62 % de toutes les mentions.

Conclusion

Si certains médias d'information ont réussi à accroître leur audience en ligne ou à convaincre les gens de s'abonner, et ont développé de nouvelles offres en matière de podcasts, de vidéos et de newsletters, de nombreux éditeurs ont encore du mal à faire face aux changements structurels qui ravagent le secteur depuis plus d'une décennie. Ces difficultés sont aggravées par l'effritement du lien qui unit le journalisme et les médias d'information à une grande partie de la population dans de nombreux pays, miroir d'une contestation des institutions démocratiques en général. De plus en plus de personnes sont déconnectées, l'intérêt pour l'information est en baisse, l'évitement sélectif de l'information en hausse et la confiance est loin d'être acquise. La façon de consommer l'information (accès, formats, contenus) diffère de plus en plus largement entre les générations. Quand les générations anciennes préfèrent massivement la lecture en ligne, les plus jeunes se tournent de plus en plus d'une consommation d'information sous forme de vidéos courtes.

Dans un monde de plus en plus incertain, avec la guerre en Ukraine et une crise majeure des réfugiés qui s'ajoutent à l'impact de la pandémie, sans parler de la menace imminente du changement climatique, le besoin d'informations fiables, d'un contexte sécurisé et d'un débat posé a rarement été aussi grand. Les crises de ces dernières années ont incité les éditeurs à adopter de nouveaux modèles économiques, de nouvelles méthodes de narration et de distribution, le seul moyen pour pallier à une news fatigue de plus en plus importante. 

 


Illustration Louis Cortes sur Unsplash

Liens vagabonds : Fin de la fête pour la Big Tech

À RETENIR CETTE SEMAINE :

La Big Tech licencieAprès deux années d’euphorie, marquées par une course aux talents et l’inflation des rémunérations, l’arrêt est brutal. La situation de Netflix est symptomatique du secteur. La plateforme a enregistré une baisse de son nombre d’abonnés au premier trimestre et a immédiatement licencié 25 personnes de son service marketing et une part importante dans la division création de la plateforme, tant pour le cinéma que pour les séries, 2% de l’effectif en tout. Après dix ans en Bourse, Meta n’est plus l’enfant chéri de la tech : Si le groupe californien a su multiplier jusqu’à dix sa valorisation, sa cote d’amour s’est effondrée. Les témoignages se multiplient sur les réseaux sociaux, avec de nouveaux embauchés remerciés avant même d’avoir poussé la porte de Facebook. Cisco aussi est frappé de plein fouet par le ralentissement de l’économie mondiale. Techcrunch résume : A contrecœur, nous rédigeons un compte-rendu des licenciements dans le secteur de la technologie pour la troisième semaine consécutive”.

Des licenciements contrebalancés par des augmentations de salaire pour ceux qui restent chez les géants de la tech, mais pas dans les start-ups. Dans le monde des startups, les investisseurs se retirent, les entreprises licencient et les introductions en bourse sont retardées. Cameo, une des nouvelles licornes de la tech outre-Atlantique licencie un quart de ses effectifs. Thrasio, qui a levé 1 milliard l’année dernière, pour une valorisation de 10 milliards de dollars aurait réduit ses effectifs de 20 %, après avoir «grandi trop vite», de l’aveu même des fondateurs. En même temps, la contestation sociale s’accentue dans la tech américaine. La Big Tech se fait démolir à Wall Street, un bon moment pour eux selon le NYT.

Les réseaux sociaux payants pour les professionnels – Après l’annonce d’Elon Musk de vouloir faire payer les professionnels pour utiliser Twitter (au-delà de ceux déjà abonnés à Twitter Blue), c’est au tour de Meta de se lancer : la version de WhatsApp destinée aux professionnels devrait intégrer très prochainement des options payantes. L’application de messagerie s’apprêterait en effet à lancer une offre Premium dans WhatsApp Business pour permettre à ses utilisateurs professionnels d’avoir accès à des fonctionnalités supplémentaires. Après les annonces d’Instagram et TikTok en début d’année, les abonnements payants sont-ils la prochaine étape pour les médias sociaux ?

Elon contre les bots Twitter – Les bots Twitter posent un problème à Elon Musk, du moins c’est ce qu’il prétend – si gros qu’il dit qu’il fera sauter son accord pour acquérir la plateforme de médias sociaux si l’entreprise n’est pas d’accord avec son diagnostic. Pourtant, les bots ne datent pas d’hier. Andrew Leonard en a déjà parlé dans Wired en 1996. Elon Musk se dégonfle-t-il ? Pourquoi l’entrepreneur essaie peut-être de se retirer du rachat de Twitter. Une chronologie détaillée du feuilleton de l’achat de Twitter par Elon Musk. Elon Musk est probablement la seule option de vente de Twitter, le financement du rachat se tarissant.

Cette semaine en France

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LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINEInfographie: Les entreprises les plus rentables de la planète | Statista

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ENVIRONNEMENT

RÉSEAUX SOCIAUX / MESSAGERIES

STREAMING, OTT, SVOD

Disney+ dépasserait Netflix en 2025


[Source : Digital TV Research]

BLOCKCHAIN, CRYPTO, NFT, MÉTAVERS, Web3

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

OUTILS

 

ES avec Kati Bremme & Louise Faudeux

 

 

 

Presse et démocratie : le noir tableau de Pérouse (et des raisons d’espérer)

Par Pascal Doucet-Bon, Directeur délégué de l’information 

Se livrer à une synthèse du Festival International du Journalisme de Pérouse 2022, sous l’angle de l’état de la presse démocratique, c’est risquer le désespoir, tant le tableau est noir. Mais quelques raisons d’espérer émergent, à commencer par l’incroyable affluence, boostée par les étudiants italiens très nombreux, à l’assaut de salles désormais trop exigües.

Choses vues et entendue à Pérouse (et les liens qui vont avec !) :

Concentration, perte d’influence des médias « mainstream »

Aucun pays n’échappe au phénomène : face à la baisse rapide des recettes publicitaires (et face aux plateformes en ce qui concernent la télévision) les médias du monde entier, France incluse, se concentrent.

« Pour les journalistes », déplore Alan Rusbidger, rédacteur en chef  du magazine Prospect, et ancien patron du Guardian, « cela signifie moins d’employeurs potentiels », « ce qui est terrible pour les journalistes d’investigation si par ailleurs un Etat contrôle les rares groupes restants ou passe des alliances avec eux, comme c’est le cas au Brésil », précise Daniela Pinheiro, éditorialiste d’UOL et une des cibles favorite du « Hate Cabinet » de Jair Bolsonaro.

« Si vous êtes black listé, vous n’avez pas d’autre choix que de rejoindre une structure indépendante sans grand moyen, ou de créer la vôtre sans modèle économique ».

« On voit apparaître, à l’instar du mauvais exemple américain, des groupes privés cachant à peine l’agenda politique, en général populiste, des milliardaires qui les acquièrent », constate Julie Posetti, du Centre International pour les Journalistes. Toute ressemblance avec la situation en France n’est pas nécessairement fortuite…

Un chiffre paroxystique peut résumer le marché d’aujourd’hui :

« Au Brésil (209 millions d’habitants) la circulation cumulée des trois grands quotidiens est d’1,5 million, comparée aux 140 millions d’utilisateurs de WhatsApp et aux 60 millions d’utilisateurs de Telegram, déclarés comme principale source d’information par une large majorité », déplore Patricia Campos Mello, journaliste à Folha de Qao Paulo.

« Les fils WA et Twitter du [parti fondamentaliste Hindou] BJP sont les médias les plus lus en Inde », constate Rana Ayyub, éditorialiste au Washington Post dans son émouvante conférence relatée par Méta-Media. Dans ces pays, les médias traditionnels ont raté le virage numérique.

« La situation en Europe est moins critique, évidemment, mais la tendance est bien la même », rappelle ce rapport de l’Union Européenne de Radiodiffusion

Des médias publics remis en cause

Le « News report » annuel de l’UER, résumé dans cette conférence par Alexandra Borchardt, qui en a coordonné l’écriture, décrit les deux types d’attaques que subissent les médias de service public en Europe. Le premier vient des acteurs politiques dits « illibéraux », le plus souvent classés à l’extrême droite.

« Il s’en est fallu de peu pour que le service public suisse ne ferme ses portes », rappelle Borchardt. « Il s’en est sorti par une très bonne campagne d’information sur son utilité. Le deuxième type d’attaque vient des politiques les plus libéraux, parfois appuyés par un lobbying efficace des acteurs privés. »

Les journalistes-cibles

Le classement annuel de Reporters Sans Frontières le rappelle : la situation de la liberté de la presse en 2022 est la plus critique depuis 20 ans. La reconnaissance internationale (comme pour Rana Ayyub à Pérouse), protège moins que par le passé.

Maria Ressa, prix Nobel de la Paix 2021 fait face cette année à 16 nouvelles « procédures baillon » diligentées par le pouvoir philippin contre elle et son magazine Rappler.

Les cas de cyber harcèlements orchestrés par les Etats, organisés en armée de trolls, sont désormais monnaie courante.

Par ailleurs, « L’autocensure érigée en culture » est aussi décrite dans de nombreuses tables rondes, comme celle Xiao Qiang, rédacteur en chef du China Digital Times

L’espoir dans l’adaptation

Face aux menaces anti-démocratiques, directes ou économiques, les journalistes inventent, même si le programme de Pérouse peut paraître un peu maigre dans ce domaine. Le monde compte plusieurs collectifs de journalistes indépendants, connus et internationaux comme l’ICIJ, dont la conférence a fait salle comble, ou Splann! , collectif breton cité parmi d’autres alliances de journalistes locaux.

Forbidden Stories, qui reprend les enquêtes de journalistes assassinés, est aussi mis à l’honneur à propos la mise au jour du scandale Pegasus.

Quant à la lutte contre le cyber harcèlement des journalistes , trois conférences en décrivaient les progrès dans les rédactions ainsi que dans les associations internationales.

Les outils et méthodes d’investigation, nouveaux ou pas, s’enseignent désormais en dehors des seules écoles de journalisme. Pérouse comme d’autres événements internationaux, marque l’apparition d’une « culture de la vérité ». « C’est comme si le journalisme se réveillait enfin de sa sieste de nanti » remarque un confrère italien dans le public d’une des tables rondes :

-le géo journalisme sur lequel Méta Médias vous propose ce focus ,

-les techniques de fact checking des manipulations d’Etat à travers les réseaux sociaux dans cet excellent atelier.

-Les progrès du data journalisme tels que les montre le prix Sigma  (must see !)

-Le partage sur la protection des lanceurs d’alerte  à travers des plateformes sécurisées comme Globaleaks.

Dans une approche plus entrepreneuriale et tournée vers le changement climatique, voir aussi l’excellente synthèse du Reuters Institute.

L’avènement du « géo journalisme » ou journalisme satellitaire

Par Pascal Doucet-Bon, Directeur délégué de l’information 

Des corps dans les rues de Boutcha (Ukraine) au 20 heures le 3 avril dernier sur @infofrance2. Des preuves de tirs d’artillerie sur des zones « civiles », mais aussi d’exécutions de personnes attachées. Voilà ce que le monde a découvert après le retrait de l’armée russe. Depuis quand ces corps étaient-ils là ? Avant ou après le repli ? Et donc qui a commis ces crimes de guerre présumés ?

Nous avons pu avoir de sérieux débuts de réponse dès le lendemain de la découverte des corps, grâce au « géo journalisme », ou journalisme satellitaire, que les rédactions commencent à pratiquer, à l’aide d’experts. Vus de l’espace, juste après le repli russe, avant l’arrivée des éléments avancés ukrainiens, les corps étaient bien là. Ils n’ont pas été déplacés ensuite. Le lieu, le moment et le mode opératoire tendent à désigner l’armée russe.

A peine né, déjà indispensable

Vous avez une image géo localisée et horodatée ? Vous pouvez la comparer, pour l’authentifier avec une image prise par un satellite. Vous pouvez aussi en comparer le contenu : les bâtiments, les arbres, le relief… C’est ce qu’ont fait les @RevelateursFTV à propos de Boutcha dans ce thread considéré, dans les allées pavées du festival international du journalisme de Pérouse (Italie), comme le plus complet de tous.

Cette manière d’enquêter est le quotidien de Benjamin Strick, directeur de l’investigation au Centre pour la résilience de l’information, invité du festival de Pérouse. Son équipe compte d’ailleurs parmi les sources des @RevelateursFTV. Rien ou presque n’échappe à ce militant des droits de l’Homme qui se met à disposition des rédactions du monde entier.

« Le géo journalisme, ou géo investigation, est un moyen de vérifier des images très connues, mais aussi de faire émerger des images enfouies, dans des conflits que les rédactions ne parviennent pas à couvrir. Des images d’amateurs qui ne seraient pas diffusables sans nos vérifications. » affirme-t-il.

Quelque part au Cameroun, date inconnue. La vidéo, insoutenable, reçue par plusieurs rédactions en 2018, montre des civils, des femmes et des enfants, assassinés par des hommes en uniforme équipés de fusils d’assaut. Les hommes mettent les victimes à genoux, leur bandent les yeux et les tuent de sang-froid. On entend un commentaire en Français. Est-il fiable ? Il ne précise aucun contexte. Où et quand cela a-t-il eu lieu ? Qui sont les victimes, qui sont les assassins ?

« Nous nous y sommes mis à sept : des membres du centre pour la résilience de l’information, d’Amnesty International, des journalistes de la BBC et de Bellingcat, chacun avec des compétences spécifiques. A ce moment-là, le gouvernement camerounais disait qu’il s’agissait d’une fake news, que cela n’avait pas été filmé au Cameroun. 

Nous avons commencé par dessiner les montagnes au loin, sur la vidéo, que nous avons superposées, à échelle égale, à des images publiques de Google earth à l’endroit présumé (…) Nous avons trouvé un relief exactement identique, au Cameroun, tout près de la frontière avec le Nigeria. Nous avons ensuite identifié les circonvolutions d’un chemin de terre, puis chaque arbre, chaque bâtiment. Nous voulions être inattaquables. Nous avions le lieu ».

Confondu par son ombre

Mais quand ces images ont-elles été filmées ?

«Quand vous avez la géo localisation, vous pouvez accéder aux archives », poursuit Benjamin Strick. « Nous avons constaté qu’un bâtiment visible sur la vidéo a été construit à la fin de 2016. Nous avions donc une fourchette de 18 mois. Puis nous avons établi l’angle entre un des hommes en uniforme marchant bien droit au milieu de l’image et son ombre. »

A l’aide d’un site public de modélisation de la lumière en fonction d’un lieu, les enquêteurs déterminent alors la saison. La fourchette est encore réduite.

« Nous savions quel conflit était en cours dans cette zone à ce moment-là », ajoute Strick. « Des réfugiés nigérians étaient alors repoussés par la guerre vers le Cameroun, en conflit avec son voisin. »

Les vêtements des victimes les désignaient comme nigérianes. Pas encore suffisant pour identifier les assassins.

Un mélange avec les méthodes traditionnelles

Le reste est plus classique : identification des armes (un modèle spécifique), utilisées dans cette partie du pays « comme le prouvent d’autres images postées sur Facebook par des soldats camerounais ».

Même chose pour les uniformes, malgré les dénégations répétées du gouvernement camerounais.

« Les images satellitaires nous ont aussi prouvé qu’une unité utilisant ces armes et ces uniformes étaient cantonnée à 880 mètres du lieu de l’exécution. »

L’équipe enquête alors sur le terrain pour savoir qui, parmi les soldats cantonnés, se vantait, exhibait d’éventuels trophées.

« Avec ces recoupements, nous avons identifié trois hommes sur la vidéo. Le gouvernement camerounais a alors changé de stratégie et lâché des noms d’éventuels responsables. Les trois hommes en question en faisaient partie.»

Cette manière d’enquêter rappelle les méthodes du renseignement militaire. Mais elle est désormais accessible aux rédactions, à condition de mobiliser des compétences spécifiques et de trouver de l’aide : analyse des images satellite et capacité à les corréler à d’autres informations sur le web ; enquête de terrain, visualisation de données, et grand esprit de déduction !

Quant aux images satellitaires les plus précises, « elles ne sont pas toutes classifiées, loin de là » précise Strick. Certaines sont proposées par des civils. L’accès est souvent cher, mais bien souvent les images gratuites suffisent. C’était le cas lors de l’enquête au Cameroun !»

Le géo journalisme n’est donc pas réservé aux rédactions les plus fortunées (même si certaines images utilisées dans les vérifications de Boutcha coûtaient cher). Et elles ne dispensent en rien d’enquêter sur le terrain. « C’est un plus, mais un plus déterminant », conclue Benjamin Strick.

Au Cameroun, en 2020, un tribunal militaire a condamné quatre soldats, dont les trois identifiées par l’équipe d’enquêteurs, à… 10 ans de prison. Les victimes, elles, n’ont pas été identifiées à ce jour. L’intégrale de la conférence de Benjamin Strick ici.

 

 

 

« Ne dîtes-pas que je suis courageuse ! »

« Mais dîtes la vérité sur l’Inde d’aujourd’hui », crie Rana Ayyub à une salle pétrifiée. L’éditorialiste du Washington Post en Inde, 1,75 m, tailleur rouge vermillon et cheveux lâchés, est l’invitée du festival international du journalisme de Pérouse (Italie). Au même titre que la Philippine Maria Ressa, prix Nobel de la Paix 2021, directrice du site d’information Rappler elle incarne aujourd’hui la lutte pour la liberté de la presse et contre le cyber harcèlement. Rana Ayyub a failli ne pas prendre son avion pour l’Italie. La police fédérale indienne disait craindre qu’elle organise sa fuite du pays, elle qui fait face à plusieurs enquêtes. « Un policier m’a interrogée sur une facture de 2,5 euros », explique la journaliste.

Par Pascal Doucet-Bon, Directeur délégué de l’information 

« Les dossiers Gujarat »

2010, Ahmedabad, capitale de l’Etat du Gujarat, en Inde. Une jeune inconnue de 26 ans, Maithili Tyagi, aborde le parti fondamentaliste hindou au pouvoir dans l’Etat. Elle prétend être une cinéaste universitaire américaine d’origine indienne, « avec l’accent qui va bien », s’amuse-t-elle aujourd’hui, venue réaliser un documentaire sur le parti qui monte, le BJP, organisation fondamentaliste et nationaliste hindoue. Elle aussi est hindoue, croient les politiciens. En fait, Rana Ayyoub est journaliste, citoyenne indienne, musulmane, et porte certes une caméra visible, mais aussi  « 8 caméras et micros cachés » ! Pendant huit mois, elle documente l’agenda secret du BJP d’Ahmedabad. Le parti de Narendra Modi n’a pas encore conquis le pouvoir fédéral ; il le fera quatre ans plus tard. Elle publie en auto-édition un livre désormais vendu à 700 000 exemplaires, dans 17 langues : les « Gujarat Files : Anatomy Of A Cover Up ». On y apprend que les meurtres de musulmans dans des émeutes au Gujarat, quelques mois plus tôt, ont été couverts, de manière constante et par l’Etat-BJP. Un documentaire suivra.

Le symbole du cyber harcèlement

Rana Ayyub devient célèbre, « plus que je ne l’aurais souhaité », affirme-t-elle. Les attaques des partisans du BJP commencent. « Elles sont violentes, haineuses. Je comprends qu’elles sont organisées par l’Etat, mais je n’ai pas de raison d’avoir peur à ce moment-là. Je suis concentrée, pugnace. Je réponds aux attaques, et continue mon travail ». Elle révèle d’ailleurs pour plusieurs journaux et sites d’information, plusieurs informations supplémentaires sur la « machine fondamentaliste ». La voici attablée avec des amis, en 2018, « pour l’happy hour. Une source m’envoie une capture d’écran issue d’une conversation sur Whatsapp. Ma tête avait été montée sur des images pornographiques. Je me suis isolée quelques minutes, et j’ai… ».

8,5 millions de tweets

Le martyre de RanaAyyub ne fait que commencer. Plusieurs campagnes pornographiques s’en suivront. La voici taxée de djihadisme, photo truquées à l’appui. Les chercheurs du Centre international pour les journalistes ont analysé les 8,5 millions de tweets concernant Rana Ayyub. « Même pour des analystes distanciés, ce travail a été cauchemardesque sur le plan psychologique, raconte Julie Posetti, qui dirigeait les recherches.

« A cette guerre des trolls, le gouvernement de Ramendra Modi « a ajouté des formes de harcèlement plus traditionnelles », poursuit Julie Posetti. Rana Ayyub et toute sa famille sont accusées de blanchiment d’argent. « Plusieurs accusations s’empilent, sans condamnation à ce jour, dans ce qui ressemble à des « procédures baillon » ». « Mes amis ne voulaient plus me voir en public, moi, la voleuse et l’actrice porno. Les fils Twitter et chaînes  Whatsapp du BJP étaient devenus, et sont toujours, la principale source d’information de la population hindoue. Même certains musulmans les consultent. Je ne pouvais pas lutter. Quant aux journaux, ils ne sont pas tous favorables au pouvoir. Mais ils sont obsédés par leurs précieux accès aux sources officielles. Ils sont extrêmement institutionnels. Et puis leurs patrons, tous des hommes, estimaient qu’il n’y avait peut-être pas de fumée sans feu».

L’attaque mentale, nouvelle arme

Grâce à une détermination hors du commun et au soutien de la presse anglophone du monde entier, « arrivé tard mais massif », dit Julie Posetti, Rana Ayyub a pu tenir et continuer à écrire. « Le Washington Post m’a offert un travail autant qu’une protection », reconnaît-elle. « Mais vous devez tout savoir ! Je ne vous cacherai rien de mon cauchemar », crie-t-elle. « Oui, je vis sous anxiolytiques, c’est une des rares choses vraies qu’on a racontées sur moi. Oui, j’ai souvent des pensées suicidaires, parce que ma famille a honte et parce qu’elle est en danger. Oui, je n’ai pas eu mes règles pendant des mois. Vous ne devez rien ignorer, parce que cela peut vous arriver demain. L’Inde est une démocratie, ne l’oubliez pas ! L’apathie de la profession est une des réalités qui m’a le plus affectée. Mais je ne changerai pas. Je ne quitterai pas le pays, et je ne me tairai pas. Les autorités ont peur et j’en suis heureuse. Je ne suis que la plus connue de centaines de reporters indiens. Je ne suis pas plus courageuse qu’eux. Ne dîtes pas que je suis courageuse ! Dîtes la vérité sur l’Inde ! Ceux qui regardent ailleurs sont complices », conclue-t-elle en frappant le pupitre. On devine alors la lividité des visages sous les masques FFP2, dans la salle de l’auditorium San Francesco. Quelques yeux humides, aussi.

« Rana, comme des dizaines de journalistes et d’activistes à travers le monde, subit la forme la plus contemporaine d’attaques contre la liberté d’expression : l’attaque psychique, qui n’était pas possible à une telle échelle avant l’avènement des réseaux sociaux, et qui va plus loin que l’habituel dénigrement », analyse Julie Posetti. « Son témoignage doit amener les rédactions du monde entier, et les associations de journalistes, à s’organiser en fonction de ce risque ».

Un risque supplémentaire qui ne remplace pas les périls déjà connus : assassinats, arrestations arbitraires, torture. Gori Lankesh, ancienne reporter devenue activiste, traductrice des Gujarat files pour le Canada, a été abattue par plusieurs tireurs dans une rue de Bengalore (Inde)  en septembre 2017. Elle venait de se moquer, sur les réseaux sociaux, des énièmes trolls qui attaquaient Rana Ayyub. L’enquête n’a pas progressé à ce jour.

Raconter la guerre, documenter les crimes

Par Hervé Brusini, Président du Prix Albert Londres, ancien rédacteur-en-chef de France Télévisions

Au fil des jours, des semaines, la guerre déclenchée par l’agression du Kremlin en Ukraine se donne à voir sur les écrans. C’est le fruit d’un travail. Seuls ou en équipes, des journalistes sont sur le terrain, explorent les zones de combat, vont à la recherche des victimes, font parler les habitants, tentent de comprendre ce qu’il se passe, et d’établir les faits malgré l’extrême difficulté du chaos vécu par tout le pays. Si, comme le veut la fameuse citation, la vérité est la première victime de la guerre, cette même guerre constitue toujours une épreuve de vérité. Elle est la brutale confrontation entre vie et mort, au milieu du fracas des armes.

Les populations soudainement fauchées. Chacun ressent si intensément l’extrême violence que dans l’instant, l’angoisse, les pleurs accompagnent les images. L’émotion qui dévaste, est la première épreuve de vérité, vécue aussi par celles et ceux qui sont à la fois si loin des affrontements et si proches par le truchement des écrans. Le journalisme est alors puissamment présent, puissamment convoqué, lui, le vecteur de ces souffrances partagées, qu’on le veuille ou non. Étonnant retournement de situation. La défiance qui entache les médias d’information est certes toujours là, tapie dans l’ombre des théories de questionnements complotistes, mais la tragédie prend le dessus. Rien à faire, on veut voir plus, savoir davantage, on veut être informé. Cette exigence de citoyen au monde et du monde, a son histoire, le journalisme est son compagnon, la propagande, son ombre portée.

En juillet 1917 dans les colonnes du Petit journal, Albert Londres écrivait ces phrases qui résonnent aujourd’hui : « Que ceux qui n’aperçoivent plus distinctement le paysage tragique de la guerre parce qu’il leur est trop familier, ou qu’ils en sont trop loin, viennent avec moi, – le journaliste – , Nous allons voir ensemble… » C’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui.

L’invention de la rigueur des faits


Thycide

Le récit du choc belliqueux entre les hommes est à l’origine de l’un des fondamentaux de l’information. L’horreur massive des batailles, des tueries, de la douleur des peuples a très tôt imposé, Ô paradoxe, une exigence de rigueur à qui voulait en faire la narration. En tout cas, c’est un stratège qui, le premier, a placé « l’établissement des faits » préférable à la recherche de « l’agrément de l’auditeur ». Thucydide est ce chef militaire déçu, ébranlé par cette violence, qui a souhaité raconter la guerre du Péloponnèse entre Athènes et Sparte au quatrième siècle avant notre ère. Il souhaitait offrir ainsi un « enseignement pour toujours », en luttant contre « la négligence que l’on apporte en général à rechercher la vérité, à laquelle on préfère les idées toutes faites ». La chasse à la fausse nouvelle avant l’heure. Et de prôner la précision des chiffres, des dates, y compris la météo du jour. Recouper, vérifier sans prêter plus d’attention « au merveilleux, à la poésie qui séduisent si facilement… » Il fut ainsi pourrait-on dire, le premier à documenter scrupuleusement une guerre, une sorte « d’historien de l’immédiat », selon l’expression chère à Jean Lacouture.

L’invention du correspondant de guerre


William Howard Russell

2000 ans plus tard, cette même question de la vérité du récit de guerre n’a cessé de se poser avec la naissance de l’information de masse au XIXe siècle. Enjeu politique majeur, la guerre était désormais « rapportée » par des gens dont c’était le métier, fût-il alors en cours de définition. L’histoire qui suit est de ce point de vue fondatrice…

C’est au Mexique en 1848 que l’on a vu apparaître les précurseurs du reportage en zone de conflit. A l’époque, les États-Unis annexent là-bas, des territoires et « pour la première fois une nation en guerre doit tenir compte de l’opinion publique et du nouveau pouvoir de la presse qui contribue à la façonner » souligne Adrien Jaulmes, dans son formidable ouvrage « Raconter la guerre ». Car cette fois, des envoyés spéciaux, souvent  reporters et combattants, sont présents sur le théâtre des opérations. Et ils écrivent, ils publient, ils sont lus, même si leur statut est alors encore très ambigu.

Le titre de correspondant de guerre au plein sens du terme avec l’indépendance que cela suppose à l’égard de l’armée que l’on accompagne, revient en 1854 à William Howard Russell. Les circonstances qui vont le rendre célèbre, résonnent avec la période actuelle. L’histoire se déroule en effet en Crimée. Elle oppose la Russie, à une coalition qui rassemble, le Royaume Uni, la France, et l’empire ottoman. Le témoin Russell est sans concession. La guerre est décrite dans ses horreurs, jusqu’au « commandement britannique, pas toujours compétent », précise Jaulmes. En haut lieu comme on dit, le journaliste est honni, alors que le public en redemande.

L’invention du photographe de guerre


Roger Fenton

« Pour donner une autre image du conflit, la couronne décide de recourir à une autre invention révolutionnaire : la photographie », ajoute A. Jaulmes. Un peintre portraitiste officiel de la cour, devient ainsi le premier reporter photo de guerre. Son nom Roger Fenton. A ses côtés, Marcus Sparling. Il n’est pas de trop. L’appareil de prise de vues ainsi que le développement des clichés exigent l’utilisation d’un chariot entièrement dédié à cette activité toute nouvelle de montrer la guerre. Il faut savoir manier l’engin, et les produits chimiques pour obtenir les images. Le temps des dessinateurs de terrain, jusqu’ici chargés de visualiser les champs de bataille, s’achève. Pas le sens de la mise en scène propre à l’artiste.

La présence de boulets de canon tirés par l’armée russe, sur une photo de Fenton intitulée la vallée de l’ombre, déclenche une polémique. Le reporter aurait ajouté les projectiles pour dramatiser le cliché. Un reporter qui de surcroît ne montre aucun cadavre. Son champ de bataille ne connaît pas de victimes. Ce sera tout le contraire pour l’un des élèves de Fenton, Felice Beato. Celui-là n’hésite pas à « exposer » les corps des soldats. Le mot est bien celui-là, car en Inde en 1856 ou en Chine en 1860, où il accompagne le contingent expéditionnaire franco-britannique, Beato dispose sur le terrain, les victimes et les armes comme un peintre compose sa toile. L’esthétique préférée à la véracité, le début d’un débat qui encore aujourd’hui agite les professionnels de l’information. Mais l’essentiel est désormais en place, des témoins de métier, assistent aux scènes de guerre, et en rendent compte plus ou moins fidèlement.

L’invention du reporter cameraman


Fréderic Villiers

Il fut de nombreuses guerres, caméra au front, comme le dit A. Jaulmes. Frederic Villiers est cet artiste peintre britannique, qui ouvrit la voie au métier de reporter d’images sur le terrain des affrontements militaires. Pendant la guerre qui opposa la Turquie à la Grèce en 1897, durant le conflit russo-japonais, au Soudan également contre les derviches, Villiers déplace tant bien que mal son encombrant appareil de prise de vues pour filmer le champ de bataille. Une première. Non sans mésaventure. Il fallait tourner la manivelle de l’engin avec la régularité d’un métronome aux pires moments de violence. Et puis, il arrivait que la caméra placée sur pieds ne résiste pas aux secousses et autres fracas des armes, surtout quand elle était juchée sur un bateau…

Avec la première guerre mondiale, le reportage de guerre s’écrit, se photographie, et donc se filme aussi. Le grand écran connaît un grand succès. Une douzaine d’opérateurs se démène pour capter quelques séquences d’une horreur industrielle, dévoreuse de vies par millions. Ils font partie de « la section photographique et cinématographique des armées françaises ». Albert Sammama-Chikli est l’un d’eux. Il a de l’expérience, mais sa lourde caméra est incapable de saisir le mouvement des chocs entre soldats. Alors, on reconstitue, on met en scène…De toute façon, la vérité est sévèrement mise à mal.

L’invention de la censure


La censure surnommée Anastasie

Car, 35 ans après son adoption en 1881, voilà que la liberté de la presse est suspendue aux premiers jours de la grande guerre. Un décret donne aux militaires le pouvoir d’interdire « toute publication jugée dangereuse pour les intérêts français », précise Christian Delporte dans son « Histoire des journalistes en France ». Un bureau de presse est mis en place sous le contrôle direct du Ministère de la Guerre. De fait, le loyalisme du moment prédomine chez les journalistes. L’intérêt supérieur de la patrie, dirige majoritairement les plumes et les consciences. Le bourrage de crâne de la propagande, se fait avec la complicité de nombreux titres de presse. En la matière, on atteint des sommets, allant jusqu’à écrire que les balles allemandes « traversent les chairs sans faire de déchirure », de la camelote en somme.

La suite de l’histoire est connue : Les tranchées sont interdites au regard des reporters. Sauf aux étrangers. Un comble. On ouvre alors une « mission de presse » qui souhaite mettre en coupe réglée les envoyés spéciaux des rédactions françaises. Albert Londres qui est du nombre claquera la porte. Et les poilus finiront par produire leur propre presse dont l’actuel Canard Enchaîné est l’un des rares survivants… Au final, la censure inventée en ce temps de guerre aura aussi et pour longtemps crée, aggravé, une défiance durable à l’égard de l’information.

Voilà pour l’histoire de quelques fondamentaux de ces moments si tragiques. Mais alors…

L’invention d’une guerre documentée


Tribunal pénal international Nuremberg

Thucydide n’est vraiment pas parvenu à ses fins. Les guerres existent encore. Et le journalisme qui ne cesse d’évoluer dans ses arts de faire, est plus que jamais présent pour témoigner. Depuis la première guerre mondiale, les épisodes vécus par ce couple ont été ceux d’une histoire chaotique. De la seconde guerre mondiale avec la révélation filmée des camps d’extermination de la Shoah, à la proximité édifiante d’une guerre du Viêt-Nam, où le reporter a été l’un des facteurs d’influence pour la fin des hostilités, en passant par la première guerre du Golfe et son apparence de jeu vidéo, l’histoire de la représentation de ces guerres, au-delà de la spécificité de chacune d’entre elles, place toujours la vérité au cœur des récits qui en sont faits.

Une vérité appelée et sanctionnée, par des instances pénales internationales. Déjà, en 1945 un tribunal pénal international siège à Nuremberg. 24 hauts dignitaires nazis comparaissent pour complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Outre les témoins qui déposent à la barre, des images réalisées au nom des alliés, par les membres d’une « Unité spéciale de tournage » à la libération des camps constituent une importante contribution aux débats du procès. Les plans sont méthodiquement produits. Leur grammaire obéit clairement à la volonté de constituer des preuves.

50 ans plus tard, les tribunaux ad hoc – tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie en 1993 à La Haye, et tribunal pénal international pour le Rwanda à Arusha en 1994 – ont également appelé à la contribution des journalistes reporters de guerre. Là encore, il s’agissait de réunir des preuves.

L’agression de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine remet à l’ordre du jour l’exercice d’une justice internationale. D’ores et déjà, Karim Kahn, le procureur général de la cour pénale internationale a ouvert une enquête immédiate sur la présomption de crimes de guerre en Ukraine, avec le soutien de 39 États tous membres de la CPI. Selon les dires du magistrat, « le travail de preuves a commencé. » Ainsi, des équipes légères ukrainiennes prennent le plus d’images possible au gré des frappes russes sur les villes du pays. Ils ne sont pas seuls…

Pour une documentation européenne de la guerre en Ukraine

L’actuelle présence journalistique en terre ukrainienne est peut-être l’une des plus importantes jamais connue lors d’un conflit. Presse écrite, radio, télé, web, la multiplication des supports modernes explique cela outre le fait évident de l’intérêt porté au surgissement d’une telle violence sur le sol de l’Europe. Des médias comme le New York Times ou encore L’Associated Press et la série documentaire d’investigation FRONTLINE de PBS se sont engagés dans le travail pointilleux du relevé des actes de guerre. On rêverait de voir ce même recensement effectué grâce aux reportages des grands médias européens. Souvent présents avant même le commencement des hostilités, ces derniers ont saisi, capté, enregistré des scènes, des paroles, des documents susceptibles de constituer le grand récit documentaire de cette guerre.

Pour l’une des premières fois dans l’histoire des conflits, des médias sont en mesure de produire en temps réel un archivage du champ de bataille. On aperçoit bien l’intérêt d’une telle « réunion des regards ». Bien sûr, une photo, une vidéo, en soi ne prouve rien, mais leur diversité de points de vue, permet une salutaire confrontation pour l’histoire, pour peu que l’exigence clinique du repérage des lieux, du temps et des acteurs soit au rendez-vous. Une aide qui pourrait être accessible à la justice. Et cela sans exclusive, fidèle à l’éthique des médias en Europe avec ses valeurs d’universalité, d’indépendance, d’excellence professionnelle, de pluralisme… Montrer, raconter la guerre deviendrait alors une arme contre la guerre.

 

SXSW 2022 – Les créateurs à la conquête du Web3

Par Kati Bremme, MediaLab de l’Information

South by Southwest était marqué cette année par la présence des créateurs, mélangés à des geeks de la blockchain, et des investisseurs qui comptent bien tirer profit de la ruée vers l’or du Web3. Il était difficile d’échapper à l’influence de la cryptomonnaie, présente à chaque coin de rue à travers d’innombrables affiches et expériences qui permettaient de se transformer en avatar 3D que l’on pouvait ensuite monnayer sur une blockchain, ou encore de se promener dans l’exposition Doodles aux couleurs pastel parfaitement instagrammables célébrant les jetons non fongibles.

Exit le Monty Python John Cleese, qui n’a définitivement pas compris les sensibilités de notre époque ; la nouvelle star de ce festival qui réunit digital, film et musique au Texas, est la chanteuse body positive Lizzo qui a acquis les cœurs des spectateurs de sa keynote avec cette citation : « On n’a pas toujours besoin d’être cool, parfois on peut juste être gentil ». Les (méta)influenceurs sont devenus créateurs, à la recherche de fonds pour les soutenir, et le Web3, cette troisième génération d’Internet qui reprend le pouvoir aux plateformes, pourrait bien être la solution.

Le Web2 rattrapé par le Web3

Les géants du Web2 essaient tant bien que mal de rester dans la course vers l’économie de créateurs décentralisée. Mark Zuckerberg a annoncé par visioconférence à SXSW l’intégration des NFT dans Instagram, Meta s’est associée à Rolling Stone pour créer une maison des créateurs avec des studios pour réaliser des vidéos et des démonstrations de ses casques de réalité virtuelle, Twitter a installé sa maison éphémère dans la rue historique de Rainey Street à Austin, avec des cabines permettant d’enregistrer des conversations audio en direct sur Spaces. TikTok a organisé une fête le samedi soir pour les créateurs de l’application de vidéos courtes, et on pourrait très bien s’imaginer pour l’année prochaine une marketplace NFT géante par Amazon, qui a ouvert un 2ème magasin Whole Foods juste à côté du centre de conférences. La plateforme de souscription Patreon a également organisé un événement sur plusieurs jours, qui comprenait un salon fermé pour les VIP et les créateurs. Toutes les plateformes ont mis en place des fonds de soutien à la création : Snap, YouTube (depuis ses débuts), Instagram, TikTok, pour lesquels se bat un nombre exponentiel d’artistes créateurs.

D’autres grandes plateformes sociales étaient en revanche absentes du SXSW, notamment YouTube, Snap, Pinterest et LinkedIn. L’économie de créateurs conquiert désormais le tapis rouge du festival de film, avec la première du documentaire controversé de Casey Neistat, vlogueur de longue date, sur son collègue David Dobrik.

Le phénomène TikTok

La table ronde ‘TikTok a-t-il gagné la guerre des créateurs ?‘, a réuni une équipe de choc dans l’espace social/créateur : Kerry Flynn, journaliste de Media Deal pour Axios, Kaya Yurieff, journaliste de Creator Economy pour The Information, et Jules Lund, fondateur de Tribe, ont partagé leurs idées : « TikTok est le média social le plus addictif. C’est comme du crack… Instagram est l’application du vendredi soir quand vous êtes sur le point de sortir, mais TikTok est le dimanche matin quand vous riez en pyjama avec vos amis dans votre chambre. » La formule magique est désormais : « si vous gagnez les créateurs, vous gagnez les utilisateurs, vous gagnez les annonceurs ».

En 2019, Instagram était la star de SXSW. Après deux ans de pandémie, c’est définitivement TikTok qui a gagné la course à l’audience : moins soigné qu’Instagram, plus « humain », plus accessible (par la distribution non connectée, il y est plus facile d’atteindre rapidement une grande communauté), avec un concept de contenu publicitaire organique parfaitement intégré et plébiscité par les utilisateurs. TikTok est aussi une plateforme idéale pour y diffuser du liveshopping, capable de rapporter 1,9 milliards de dollars en 24 heures. Le liveshopping résout d’ailleurs tous les problèmes du marketing avec une mesure qui peut être directement branchée sur les ventes, sans intermédiaire, là ou Instagram Checkout ne publie pas de chiffres depuis 2018.

Dans la session presque scientifique ‘What Makes TikTok Tick‘, Jorge Ruiz, Global Head Of Marketing Science chez TikTok et Pranav Yadav, CEO US & Europe chez Neuro-Insight, ont donné quelques recettes du succès de la plateforme d’origine chinoise, capable de générer une pénurie internationale de Feta suite à un clip vidéo de 30 secondes sur une recette de pâtes de la blogueuse culinaire finlandaise Jenni Häyrinen. Les scientifiques de Neuro-Insights mesurent les flux du cerveau pour comprendre comment au mieux activer notre mémoire à long terme responsable à 80% de nos prises de décision, pour améliorer encore le taux d’engagement de TikTok qui dépasse de loin celui des autres réseaux sociaux, avec des publicités organiques qui ont 44% de plus de succès que sur les plateformes concurrentes.

Prédictions provocantes et non-évidentes

SXSW est aussi l’occasion chaque année de s’inspirer des prédictions de futurologues stars de tout genre. Scott Galloway, professeur de Marketing à la NYU Stern ne déçoit jamais avec ses prédictions provocantes et son approche « tell-it-like-it-is ». Il a fait une entrée fracassante avec son cynisme habituel, passant en revue les grands thèmes de l’année, notamment ‘l’idiotie’ du tourisme spatial, la course aux super-applications et la mort inévitable du Zuckerverse. La grande décentralisation du Web3 est pour lui plutôt une recentralisation, voire même une « bit-centralisation ».

Sa plus grande révélation : selon Galloway, c’est la prise de conscience (ou peut-être le rappel) que notre bonheur est inextricablement lié au nombre de conversations profondes et significatives que nous avons dans nos vies. Des conversations qui nécessitent des relations profondes et significatives. Nous devrions nous concentrer sur la consolidation et la réparation de nos relations clés, que ce soit avec nos parents, nos frères et sœurs ou nos amis. Et il n’y a pas de meilleur moyen d’y parvenir que de se réunir – en personne – quand nous le pouvons, d’ailleurs l’un des leitmotifs de cette année.

Le discours principal de la futurologue Amy Webb (une session incontournable chaque année) est toujours un moment fort. SXSW est la base de lancement de son rapport sur les tendances technologiques émergentes. L’accent est mis cette année sur la re-perception et trois principales tendances : L’intelligence artificielle – l’incroyable accélération, en particulier dans la reconnaissance et la surveillance, le métavers et le Web3 – décentralisation, blockchain et cryptomonnaies, et la biologie synthétique – réseaux informatiques, alimentation, technologies agricoles et santé.

Rohit Bhargava, fondateur de la ‘Non-Obvious Company’, a partagé les meilleures et les pires prédictions issues de plus d’une décennie de curation de tendances à partir de tonnes de notes prises sur des post-its et une intelligence tout sauf artificielle. Voici ses 10 prédictions et opportunités pour notre avenir proche :

1/ Identité amplifiée – essayer de changer la perception de la manière dont nous sommes vus sur les différents médias sociaux et dans les métavers, multivers et métamultivers, il faudra se préparer à notre fracture identitaire
2/ Ungendering – pour dépasser les limites du genre, ou au moins les comprendre, avec des applis comme Woman Interrupted
3/ La connaissance immédiate – des vidéos YouTube ou Tasty à l’apprentissage haptique passif, une opportunité pour le marketing de contenu : comment aider les gens à devenir plus intelligents plus rapidement
4/ Revivalism – Kodak refait des pellicules, le retro pour inspirer la confiance
5/ En mode humain – réalisé avec l’empathie comme stratégie, à l’instar du ‘Slow Checkout’ dans les hypermarchés Tesco pour les personnes en difficulté ou du design produit pour les personnes handicapées
6/ Richesse de l’attention – sensationnalisme
7/ Le profit utile – Inglorious fruits and vegetables, réutilisation, recyclage
8/ Abondance de données – 90 % des données mondiales ont été créées au cours des deux dernières années, posez de meilleures questions cherchez plus d’informations
9/ Technologie qui protège – le four intelligent June, un renifleur d’aliments, donner la priorité à l’utilité
10/ ‘Flux Commerce’ – Crayola se lance dans une ligne de maquillage, un Hôtel Taco Bell, Cleveland whisky vieilli en 2 jours, la perturbation des hypothèses d’un secteur industriel donné

Les communautés au coeur de la création (et du marketing) 

Priya Parker, facilitatrice, conseillère stratégique, à l’origine du podcast du New York Times « Together Apart », auteure acclamée de ‘The Art of Gathering: How We Meet and Why It Matters‘ a ouvert cette année le SXSW. Un cours magistral sur la participation du public et la facilitation pour créer des rencontres qui ont du sens, façon interessante de lancer le programme 2022, de retour IRL après deux ans dans l’espace virtuel. Priya Parker a déclaré que ce n’est pas le moment pour les gens de rester séparés. « Nous ne nous rassemblons pas seulement pour nous échapper. Nous nous rassemblons pour nous engager« , a déclaré Parker. « Et nous ne nous réunissons pas seulement pour célébrer. Nous nous rassemblons pour pleurer, pour faire notre deuil et pour donner un sens à ce qui se passe dans le monde en ce moment. »

SXSW était aussi l’occasion de partager des émotions : l’une des plus importantes salles du SXSW n’était pas assez grande pour accueillir la communauté de fans qui voulait voir la superstar Lizzo, lauréate de trois Grammy Awards. Le message de Lizzo sur l’amour du corps et la positivité résonne depuis que son premier tube de 2019, Truth Hurts, est devenu le numéro un le plus long de l’histoire pour une artiste rap solo. Maître de la promotion, Lizzo a présenté sa nouvelle émission Amazon Prime Video ‘Watch Out for the Big Grrrls‘ avec son équipe en soutien dans la salle.

Dans un tout autre genre, Paris Hilton a appelé à ce que le SXSW « fasse rage dans le métavers » pendant sa performance DJ. Elle a tout intérêt à faire la promotion du métavers et des NFT, ayant créé son propre métavers « Paris World » et étant elle-même heureuse propriétaire d’un NFT Bored Ape qu’elle avait l’occasion de montrer en janvier dans « The Tonight Show Starring Jimmy Fallon ». Une séquence moquée sur les réseaux sociaux, où, à la manière des cartes Panini, les deux stars se sont échangés des photos de leurs jetons non fongibles Bored Ape respectifs – celui de Fallon vaut environ 215 000 dollars et celui de Hilton 300 000 dollars. « Nous faisons partie de la même communauté ! » s’est exclamé Fallon. « Nous sommes tous les deux des singes ! » On assiste certainement à la création d’une nouvelle clique cryptographique à Hollywood.

Du côté de la communauté familiale, Roman Coppola a lancé un projet qui utilise la blockchain pour financer des films, soutenu à hauteur de 300K par Steven Soderbergh. ‘Decentralized Pictures‘ a aussi sa propre cryptomonnaie (ou tokens, comme préfère les appeler Roman Coppola). L’association à but non lucratif cofondée par Roman Coppola, Leo Matchett, vétéran de la technologie et du divertissement, et Michael Musante, cadre d’American Zoetrope, et dirigée par un conseil d’administration comprenant Sofia et Gia Coppola, a pour mission de découvrir et de soutenir les cinéastes sous-représentés. « En un sens, il s’agit d’un fonds cinématographique sélectionné démocratiquement », a déclaré Musante. « Au lieu d’un conseil d’administration composé de cadres, c’est notre communauté qui décide, qui donne son avis et qui dit aux gens ce qu’ils aiment. »

Enfin, ce sont aussi les communautés de sportifs qui sont de nouvelles cibles marketing de l’économie Web3. L’United States Football League (USFL) s’associe aux Blockchain Creative Labs (BCL) de FOX Entertainment pour lancer une place de marché NFT pour les objets de collection numériques, présentée par Daryl Peter « Moose » Johnston, une star du football aux Etats-Unis. Autant de nouvelles façons de s’identifier les uns aux autres par la propriété.

Economie des créateurs contre étoiles filantes des médias, la fin du modèle 100% publicitaire

Alors que Disney Streaming, Amazon et Netflix ont octuplé leur contenu, et que Discovery Inc et WarnerMedia ont fusionné pour former DiscoBros, Evan Schapiro – eshap – affirme que l’on assiste à une bataille entre les créateurs et les plateformes. Steven Rosenbaum, directeur exécutif du NYC Media Lab, s’est entretenu avec lui dans un ‘fireside chat’ sur l’avenir des médias face à l’économie des créateurs. Avec des plateformes comme Apple TV et Netflix qui dépensent des sommes considérables en contenu, les créateurs ne deviendront-ils pas un peu plus que les propriétés hautement rémunérées des plateformes qu’ils servent ? Dans une cartographie impressionnante, Shapiro démontre l’inversion des valeurs dans la grande galaxie des plateformes et des médias, où Nvidia a doublé de valeur quand Meta en a perdu la moitié, et où Apple pourrait facilement acheter toutes les entreprises sur la carte.

Mais dans le Web3, à chaque fois que des NFT sont vendus, les taxes vont au créateur, pas à Apple. Patreon a trouvé une nouvelle réponse aux publicités : 1000 personnes paient 5 dollars par mois. Pour Evan Shapiro, la société de création sera égale à la télévision. La recette de survie est la diversification : Apple est un acteur majeur du système d’éducation, le groupe Axel Springer se lance à la conquête internationale et Amazon vient de créer Amp, une appli live radioLa plus grande astuce d’Amazon : prendre les lignes de dépenses les plus importantes et les transformer en revenus. Selon Gavin Bridge et Andrew Wallenstein de la Variety Intelligence Platform (VIP+), Amazon est en train de se transformer en un « réseau de médias de détail ». Amazon a désormais son propre téléviseur, les gens achètent des téléviseurs sur Amazon, entre les wearables et ses magasins Whole Foods, Amazon est capable de contrôler la santé de la population. Amazon vient aussi de conclure son deal avec MGM pour des milliers de films et d’épisodes de séries télévisées, une grande partie de ce contenu finira par apparaître sur IMDb TV, le service de streaming gratuit d’Amazon, financé par la publicité.

Evan Schapiro et Steven Rosenbaum

Disney est peut-être le plus diversifié après Amazon : le département des parcs de Disney (un métavers en soi) surpasse Netflix qui perd 2% d’abonnés chaque mois. Les chiffres de Netflix en janvier sont en baisse, mais ceux de Disney sont en hausse. Meta, en revanche, vit à 98 % de la publicité, et Alphabet à 89 %. On assiste à une « new quadropoly » : TikTok s’invite dans l’affaire avec une croissance plus rapide que n’importe qui d’autre – il ne s’agit pas d’un simple chiffre mais de l’épicentre de la culture des jeunes. Des modèles entièrement sans publicité ne sont en revanche pas non plus adaptés à tous les marchés (y compris le marché américain et européen, où de plus en plus de ménages souffrent de la crise économique) : Disney a annoncé un volet publicitaire pour son service et Netflix n’a pas d’objection à intégrer des éléments de publicité à l’avenir.

Nicholas Thompson, The New Yorker, Wired, The Atlantic et Adam Davidson, auteur de The Passion Economy, ont essayé de regarder ‘Au-delà du next big thing dans les médias’ qui pourrait consister en des NFT frappés à chaque article avec un biais évident dans le cas cité de Wired qui avait acheté des bitcoins et en retour publié des articles positifs sur le sujet. Pour Nicholas Thompson, notre façon de raconter l’actualité est trop étroite, il faudra trouver de nouveaux formats, et réussir à retenir les talents qui partent sur Substack en leur donnant plus de liberté dans les rédactions pour trouver une nouvelle façon pour les individus de monétiser leurs compétences.

A chacun son service de streaming de news

L’année dernière a été la première année où le streaming a produit plus d’émissions que la télévision. La couverture de la guerre en Ukraine est en train de réorganiser le paysage de streaming autour de l’actualité. Toutes les chaînes américaines d’information par câble ont lancé une chaîne de diffusion en continu, « pour rester pertinent ». Rashida Jones de MSNBC détaille leur stratégie : « Nous avons une sorte de voix unifiée et un message unifié de ce que nous faisons et nous nous rendons disponibles dans plus d’endroits. « Si vous êtes intéressés par ces 24 heures d’informations brutes et non partisanes, vous avez News NOW dans notre portefeuille. Si vous êtes intéressés par le contexte, la perspective et l’analyse de l’actualité pendant 24 heures, vous avez MSNBC sur Peacock. Si vous êtes intéressés par une version hybride de ces informations sur le câble, vous avez MSNBC. Si vous êtes intéressés par le buzz de la journée, vous avez TODAY, Nightly News, Dateline et Meet the Press. […] Nous sommes partout où les gens se trouvent, et nous allons sur ces plates-formes parce que c’est là qu’ils se trouvent, mais nous apportons le même contenu de haute qualité sur chacune de ces plates-formes ».

Pour CNN, SXSW était l’occasion de lancer son service de streaming CNN+ qui proposera à partir du 29 mars des versions quotidiennes des émissions hebdomadaires de CNN, des programmes inédits, des séries et des films originaux, ainsi qu’une bibliothèque complète de contenus CNN d’archives. Proposé au prix de 5,99 dollars par mois ou de 59,99 dollars par an, CNN+ présentera une gamme de visages du réseau, dont certains sont déjà connus des téléspectateurs, tandis que d’autres, comme Chris Wallace, rejoignent l’équipe en provenance d’autres médias. CNN assume l’idée que l’information peut devenir un divertissement.

Amy Webb ne croit pas aux NFT

Des entreprises allant de Doodles au constructeur de voitures de luxe Porsche ont proposé des divertissements autour du thème des NFT aux milliers de participants qui se sont rendus en personne au Texas. Mark Zuckerberg a annoncé que les utilisateurs d’Instagram pourront, à terme, frapper leurs NFT, ou publier une image numérique sur la blockchain. Selon une étude récente de NonFungible.com et de L’Atelier BNP Paribas, les ventes de NFT atteindront 17,7 milliards de dollars en 2021, contre 82,5 millions de dollars en 2020. Mais alors que le nombre d’acheteurs et de vendeurs a considérablement augmenté, le chiffre n’a pas progressé autant que le total des ventes, ce qui peut refléter les critiques selon lesquelles les NFT sont une bulle spéculative, ou un marché frénétique qui se stabilisera avec le temps. Dans sa conférence, Amy Webb a d’ailleurs clairement affiché son scepticisme face aux NFT, tout comme nombre d’autres spécialistes de la tech et des usages, à l’instar de l’investisseur milliardaire Mark Cuban qui a affirmé que les NFT sont dans une bulle.

Malgré ces réticences, SXSW a vu apparaître cette année le concept des « POAP« , des badges NFT uniques de type « protocole de preuve de présence » remis aux participants d’événements virtuels et réels. Chaque participant n’avait qu’à scanner un QR code pendant l’événement, et était récompensé par un moyen unique et gratuit pour se souvenir de son expérience, stocké à jamais sur la blockchain.

Ben McKenzie, l’acteur connu pour ses rôles dans des séries télévisées telles que Gotham et The OC, qui s’est également prononcé contre les personnalités publiques qui soutiennent la crypto-monnaie, a animé un panel au SXSW avec Jacob Silverman, rédacteur de The New Republic, et Edward Ongweso, de Vice Media. Alors que McKenzie a déclaré que l’utilisation généralisée de produits liés à la crypto au festival semblait être un outil de marketing, Ongweso a ajouté qu’il voyait un thème cohérent aux entreprises faisant la promotion des NFT : « Je m’attendais simplement à des gadgets plus intéressants, des démonstrations, des tentatives de montrer l’utilisation réelle de la valeur, quelque chose de fascinant et d’intéressant à ce sujet. Au lieu de cela, une grande partie est vraiment centrée sur une expérience très étroite qui va peut-être vous séduire, mais qui ne va pas loin dans la réflexion sur la façon dont cela peut réellement faire autre chose que vous rapporter de l’argent, si vous avez de la chance. »

Les maisons Meow Wolf et Fluf World ont proposé des expériences sensorielles, une façon d’intégrer les NFT dans un environnement métavers, avec des QR codes partout pour acheter des jetons non fongibles.

Au revoir dans le métavers ?

Cristiano Amon de Qualcomm a cependant déclaré que nous sommes plus proches du métavers que les gens ne le pensent : « Le nombre d’appareils qui sont construits pour la réalité virtuelle, la réalité augmentée, la réalité mixte est important, quelle que soit la mesure. » En Chine, un milliard de personnes sont déjà dans le métavers et l’application sociale virtuelle « Jelly» a dépassé pour une semaine le téléchargement de l’appli WeChat et est devenue l’appli la plus téléchargée avant d’avoir été retirée des stores pour défauts techniques.

Reggie Fils-Aimé, ex-directeur de Nintendo a déclaré dans sa keynote qu’il n’était « pas un acheteur » de la vision de Meta pour le métavers. Bien qu’il reconnaisse les mérites de la VR dans les contextes sociaux et de jeu, selon lui, les gens ne vont pas passer la majeure partie de leur journée avec un casque de VR. « Je ne crois pas qu’il s’agira d’une expérience que vous ferez pendant 100 % de votre temps, ou même pendant 100 % de votre temps de divertissement », a-t-il déclaré. Pour lui, les lunettes AR seraient plus adaptées à un usage quotidien. Niantic (la société à l’origine de Pokemon Go) va dans le même sens avec son « Real World Metaverse » basé sur son SDK Lightship : un métavers non dystopique pour proposer une expérience du monde qui n’était pas possible avant.

Dans une table ronde qui a réuni Edelman, Norton et AWS, Darren Shou, directeur de la technologie de NortonLifeLock a posé la question : « Que pouvons-nous faire pour créer plus d’empathie, plus d’équité, à travers les actions que nous prenons aujourd’hui ? »Cela commence par s’assurer qu’une diversité de voix et de points de vue est incluse dans le métavers, a déclaré Taj Reid, directeur mondial de l’expérience chez Edelman. Cela signifie que les appareils qui permettent le métavers doivent être peu coûteux et largement disponibles, a ajouté Reid. Selon une enquête initiée par Norton, trois quarts des Américains ne sont pas familiers avec le terme de métavers. Mais lorsqu’on leur pose la question de ce qu’ils souhaiteraient y faire, la réponse est claire : des choses qu’ils ne pourraient pas faire dans la vie réelle. Nul besoin donc de créer une copie conforme de notre réalité (avec tous ces défauts), le métavers devra plutôt se concentrer sur des expériences augmentées ou encore sur l’inclusion de personnes en difficulté. Dans ce cas, il pourrait se transformer en véritable machine à empathie, qui nous permettra de mieux comprendre le monde qui nous entoure, après des années de polarisation dans les réseaux sociaux.

Sur la question des contenus média dans le métavers, Shannon Snow, Responsable du divertissement de Meta, avait très peu d’idées, mis à part quelques lenses AR, une Watch Party et des concerts dans Horizon Venues en parallèle d’un Facebook Live. Il reste donc à inventer tout un monde de contenus pour le métavers, pas forcément à destination de la plateforme de Mark Zuckerberg.

Conclusion

Pour Nick De La Mare qui a présenté les Fjord Trends, nous sommes entrés dans une nouvelle ère de réflexion. Nous avons la possibilité de décider à quoi ressemblera la renaissance du XXIe siècle. Voulons-nous être descriptifs ou prescriptifs au sujet de notre avenir ? Qui aura le contrôle de ce nouveau monde virtuel ? Les méga plateformes de médias sociaux sont aujourd’hui les gardiens du contenu. Dans un web décentralisé cryptographique, aura-t-on encore besoin de gardiens ? Le consensus semblait à SXSW que tout ne peut pas être décentralisé. On aura peut-être bien besoin d’un badge bleu Twitter pour la blockchain.

Sur fond de métavers et de NFT, chaque conférence et table ronde nous affirmait ô combien on était contents de se retrouver In Real Life. Entre hot-dogs gratuits d’Audible et Porsche Unseen, SXSW 2022 a marqué la fin de l’abondance et la nécessité de passer de l’extraction à la régénération. Le festival de la Silicon Valley a cette fois-ci invité les Nordiques. Amy Webb s’est entretenu avec Anna Tillberg Pantzar de H&M (l’avenir est circulaire), Sven Stormer Thaulow de Schibsted et Anssi Komulainen anciennement YLE Beta Lab, qui lui ont appris que la digitalisation de leurs pays est tellement avancée que l’on peut y régler ses impôts par un simple sms. Cela pourra certainement faciliter la déclaration d’impôts des futurs créateurs du métavers.

SXSW 2022 – Amy Webb prédit la fin du marketing dans le métavers

Par Kati Bremme, MediaLab de l’Information

Pour ce 35ème anniversaire de SXSW, et comme chaque année depuis 15 ans, Amy Webb a partagé sa vision du futur basée sur une analyse poussée des données qui lui permet à la fois de détecter des tendances faibles et de confirmer des hypothèses des éditions précédentes. Véritable star de SXSW, la directrice du Future Today Institute et professeure à la NYU Stern School of Business met à disposition son Tech Trends Report en Open Source, accessible à tous, dans la parfaite tradition du Web 3.0. Trois tendances et scénarios clés dans l’édition 2022 : l’Intelligence Artificielle (toujours), la biologie de synthèse (de plus en plus) et bien-sûr le métavers.  

Remettre en question nos modèles de pensée établis à l’exemple d’une image du psychologue Karl M. Dallenbach, voilà le leitmotif de sa présentation qui repose cette année sur la « re-perception » : prendre conscience des espaces blancs pour détecter quelque chose de nouveau dans les informations existantes, essence même de la créativité, de l’innovation et de l’entrepreneuriat et élément incontournable pour gérer l’ambiguïté et l’incertitude du présent.

1La révolution de l’IA, reconnaissance et surveillance

Après quelques années de flottement grâce à des technologies pas encore au point, l’IA modifie désormais définitivement notre perception de la réalité. Quand en 2012, il a fallu 16.000 processeurs et 10 millions de vidéos YouTube pour entraîner une IA à reconnaître un chat, et qu’en 2019 on s’est retrouvés devant des générations automatiques d’images de chat plus que douteuses, les images créées par l’IA en 2022, entraînée par le nombre infini de données que nous générons tous les jours avec nos devices connectés, sont plus vraies que la réalité. L’année dernière, DeepMind a publié dans la revue Nature un article décrivant MuZero, qui a maîtrisé les jeux de Go, d’échecs, de Shogi et Atari sans qu’il soit nécessaire de lui expliquer les règles. Ce fut une étape importante vers des systèmes d’IA fonctionnant dans des environnements inconnus – et un signe que les algorithmes à usage général sont à l’horizon.

Quand on se pose encore des questions sur l’encadrement juridique de la reconnaissance faciale, l’IA est déjà capable d’identifier une personne par son rythme cardiaque ou par sa respiration. L’armée américaine travaille sur la reconnaissance de micromouvements et en 2024 l’IEEE, l’Institut des ingénieurs électriciens et électroniciens, prévoit de nouveaux standards Wifi. Non pas pour nous aider à mieux communiquer entre-nous, mais pour traiter les données biométriques plus efficacement. Des métahumains d’Unreal Engines, à la plateforme Synthesia pour créer des acteurs synthétiques en 60 langues en passant par GPT3 qui sait générer des textes de plus en plus pertinents, l’IA nous inspire désormais davantage confiance que la réalité

Deux scénarios pour 2027, selon la direction que nous allons donner à ces développements technologiques : l’un positif, où la transparence règne, les systèmes de reconnaissance biométriques sont interdits dans l’espace public, la recherche est plus accessible car partagée, où nous sommes aidés par des coachs d’emploi en IA et où l’Intelligence Artificielle nous permet d’être plus productifs (20% de probabilité). L’autre scénario est négatif (80% de probabilité selon Amy Webb), où nous sommes exposés en permanence à la désinformation en images et vidéos, conçues pour tromper notre confiance ou manipuler nos émotions, où nos données sont détenues par des tiers qui peuvent les vendre et où nous aurons besoin de brouilleurs, peut-être sous forme de maquillage, pour échapper à la surveillance totale par l’IA.

2Métavers, Web3 et décentralisation

Voilà pour la liste des buzzwords que l’on croise cette année à SXSW. Pour Amy Webb, la prochaine itération du web est réelle. Mais les objets de collection numériques (NFT) ou encore la spéculation immobilière dans le métavers ne lui paraissent pas comme des tendances à fort potentiel durable. A vérifier dans quelques années. La prochaine version d’Internet sera en tout cas plus incarnée, plus sensorielle. Une interface plus humaine où l’on utilise davantage notre corps pour communiquer, à travers des wearables, des secondes peaux digitales.

Un monde où nous pourrons créer plusieurs versions de nous-mêmes, en agissant de différentes manières, un peu comme nous le faisons déjà sur les médias sociaux avec différentes facettes sur LinkedIn, Instagram, Twitter ou TikTok. Au concept du métavers manque aujourd’hui l’interopérabilité : il n’est pas possible de transporter nos données dans différents espaces virtuels. En effet, si nous pensons déjà qu’il est difficile de gérer plusieurs mots de passe, qu’en sera-t-il de la gestion de nos multiples avatars dans les différents métavers, chacun avec sa particularité ? Dans ces nouveaux espaces plus ou moins virtuels, il n’y aura plus d’anonymité, mais une pseudonymité, poussée sous forme de Digital ID par plusieurs gouvernements.

Des entreprises comme Golem Network proposent déjà des modèles économiques pour monétiser nos vies (et nos données) dans ces univers connectés. Une sorte de AirBnB des données, selon Amy Webb. Pour la futuriste, les NFT, sans valeur intrinsèque, ne sont en revanche pas un modèle d’avenir, mais l’infrastructure et les protocoles sur lesquels ils reposent le sont d’autant plus. La 5G est déployée dans le monde entier. Que se passerait-il si tout ce temps d’activité pouvait être regroupé dans un seul tableau de bord – notre maison connectée entière gagnera-t-elle de l’argent pour nous ?

Les possessions virtuelles évoluent, passant de l’art, des objets de collection, de la mode et de l’immobilier à des articles dotés d’une fonction ajoutée unique dans le métavers, comme les NFT liés à l’art qui versent un dividende au propriétaire lorsque l’œuvre réelle correspondante est vendue ou consommée, ou qui donnent accès à des environnements virtuels exclusifs. Mais le métavers de Horizon montre déjà ses côtés négatifs avec des accusations de harcèlement. La réponse désormais classique de Facebook – « Nous ne sommes qu’une plateforme » – sera peut-être moins bien acceptée dans le Web3. Grâce à la TDI, la Targeted Dream Incubation, on peut prendre influence sur nos comportements.  

Dans le métavers, les médias devront également commencer à réfléchir à leur proposition de valeur à long terme : Si une plus grande partie de notre vie se déroule sur des plates-formes dotées de fonctions intégrées d’archivage et de lecture, le rôle d’un journaliste doit-il encore être de raconter ce qui s’est passé ?

Le scénario optimiste pour 2032 prévoit une prise de conscience : le Web3 n’est pas décentralisé, mais il est radicalement inclusif, reposant sur la sécurité de la blockchain, accessible à tous. Dans son scénario négatif (auquel Amy Webb attribue 70% de probabilité), nous nous retrouvons avec 12 itérations de nous-mêmes, essayant désespérément de nous souvenir de nos identités. Face à cette abondance d’identités, le marketing numérique est mort. 

3Biologie de synthèse

Les ordinateurs et la biologie ne font plus qu’un. Google, Facebook et Microsoft investissent largement dans la biologie. Nous n’avons pas encore de bébés sur mesure et d’eugénisme, mais des poulets qui arrivent à pleine maturité en 7 semaines. Entre un poulet génétiquement modifiée et un poulet créé dans un bioréacteur, le choix peut s’avérer difficile. La viande synthétique apparait pourtant comme une solution dans un pays où l’on consomme 1,45 milliard d’ailes de poulet en une seule journée à l’occasion du Superball. La viande de culture est d’ailleurs déjà en vente à Singapour, ce qui transformera l’état insulaire en un important exportateur de poulets.

La biologie de synthèse est un domaine scientifique interdisciplinaire relativement nouveau qui associe l’ingénierie, la conception, l’informatique et la biologie. Les chercheurs conçoivent ou redessinent des organismes au niveau moléculaire à des fins nouvelles, en les rendant adaptables à différents environnements ou en leur donnant des capacités différentes. En biologie synthétique, les séquences d’ADN sont chargées dans des outils logiciels – on imagine un éditeur de texte pour le code ADN – ce qui facilite les modifications. Une fois que l’ADN a été écrit ou modifié, une nouvelle molécule d’ADN est imprimée à partir de zéro à l’aide d’un outil semblable à une imprimante 3D.

La technologie de synthèse de l’ADN (transformation du code génétique numérique en ADN moléculaire) s’est améliorée de manière exponentielle et permet aujourd’hui des applications à haute valeur ajoutée, telles que les biomatériaux, les carburants et les produits chimiques spéciaux, les médicaments, les vaccins et même les cellules modifiées qui fonctionnent comme des machines robotiques à l’échelle microscopique. On peut même utiliser l’ADN pour stocker des données, un espace supplémentaire bienvenu face à la gourmandise en termes de données du métavers.

Les deux scénarios prévus par Amy Webb pour un futur à horizon 2037 : du côté positif, la mort devient facultative, tout est génétiquement modifié pour le mieux, la blockchain garantit les développements réglementés au niveau national et international, les collaborations mondiales soutiennent le progrès pour le bien-être de tous. Le scénario catastrophe : 2022 n’aura pas su voir le point d’inflexion, n’aura pas écouté les scientifiques, et des hackers nous font du chantage biologique avec des virus ultraciblés personnalisés.

Nous sommes dans une période d’accélération intense. Les biais persistent, et il s’agit de les fixer. Le rêve de la décentralisation va bénéficier à quelques-uns, mais certainement pas à tous, d’autant plus en l’absence de stratégie nationale et de garde-fous. Nous allons devoir redéfinir ce qu’est la réalité.

 

 

Pour accéder au rapport complèt des Tech Trends 2022

Guerre en Ukraine : le Kremlin se bat pour gagner les cœurs et les esprits dans son pays

Le président russe Vladimir Poutine est enfermé dans une lutte vicieuse non seulement pour soumettre l’Ukraine, mais aussi pour garder ses propres citoyens unis pour soutenir la politique du Kremlin. Mais alors que les combattants ukrainiens suscitent l’admiration du monde entier dans les messages Twitter et les vidéos TikTok, même l’illusion de l’unité russe commence à s’effriter.

Par Cynthia Hooper, Professeur associé d’histoire, College of the Holy Cross

Une lutte générationnelle est en train d’éclater à travers la Russie. Elle oppose souvent ceux qui croient aux histoires de la télévision d’État à leurs propres enfants, dont beaucoup vivent et travaillent actuellement à l’étranger. Ces derniers se tournent vers les médias sociaux pour exprimer leur choc et leur honte face à la guerre, et pour contester le récit du régime de Poutine.

C’est une réalité que je vis dans ma vie personnelle, et pas seulement en tant que spécialiste de l’histoire et des médias russes. Lorsque mes deux belles-filles, âgées de 28 et 29 ans, ont téléphoné à leur grand-mère à Moscou pour lui poser des questions sur l’invasion de la Russie, la réponse a été déchirante : « Comment pouvez-vous poser une telle question ? La Russie ne commence pas les guerres. La Russie n’envahit pas d’autres pays. »

Le consensus de la famille était que les jeunes femmes avaient « totalement changé » depuis qu’elles étaient devenues citoyennes américaines il y a 15 ans.

Le Kremlin resserre son emprise sur les médias

À l’intérieur de la Russie, le gouvernement a diffusé des messages pro-russes destinés à remplir les téléspectateurs de fierté pour leur patrie ou de colère envers de prétendus ennemis extérieurs. La télévision contrôlée par le Kremlin rapporte – dans des reportages très léchés et crédibles, truffés d’interviews et de vidéos sur place – des détails sur les atrocités prétendument commises par des Ukrainiens « néo-nazis » contre des civils russes. Les correspondants russes dans la région ukrainienne de Donbas parlent de « fosses communes » et de « génocide », en montrant ce qu’ils prétendent être des ossements humains.

Roskomnadzor, l’agence de censure de l’État, a interdit à tous les médias, même aux journaux et stations de radio indépendants, d’utiliser le mot « guerre » au lieu d' »opération spéciale ». Les médias ont reçu l’ordre de cesser de diffuser des informations « non fiables » et ont reçu l’instruction de ne se fier qu’aux sources gouvernementales russes. À la télévision d’État, l’Ukraine est qualifiée de « territoire » et non d’État indépendant.

Lorsque des documents contredisant les déclarations officielles ont commencé à circuler sur Twitter, le Kremlin a limité l’accès des citoyens. Lorsque les vérificateurs de faits de Facebook ont mis en doute l’exactitude de certaines informations diffusées par les médias d’État, le Kremlin a également empêché une grande partie des quelque 70 millions d’utilisateurs russes de Facebook de se connecter à la plateforme.

 

Le 1er mars, le gouvernement a annoncé qu’il fermait la légendaire station de radio Echo Moscow et qu’il retirait des ondes la seule station de télévision indépendante restante, Rain. Le gouvernement les a accusées de violer les règles de couverture et de diffuser des « fake news ».

Récits officiels

Les récits officiels de l’invasion surprise de la Russie cherchent à justifier les actions du Kremlin. Un reportage diffusé le 27 février sur la chaîne de télévision Russia-1, intitulé « Ukraine : How It Was », décrit le conflit actuel comme trouvant son origine dans une prétendue trahison de la Russie par les États-Unis en 2014.

On y voit Poutine expliquer, dans des séquences archives, comment les dirigeants occidentaux l’ont supplié à l’époque d’empêcher le président ukrainien pro-russe d’utiliser la violence pour disperser les manifestants rassemblés sur la place centrale de Kiev. Comme le raconte Poutine, il a tenu parole, mais les manifestants ont évincé le président élu et les États-Unis ont applaudi le « coup d’État » comme un acte courageux et démocratique.

De telles productions sont intelligentes, bien produites et très convaincantes. Un organisme de sondage gouvernemental affirme que 68 % des Russes soutiennent les actions du pays en Ukraine. De nombreux citoyens ont fait part aux journalistes de leur gratitude pour l' »assistance » russe dans les républiques séparatistes ukrainiennes de Donetsk et de Louhansk.

Néanmoins, le gouvernement ne peut pas contrôler totalement le récit. Le 26 février, RIA Novosti, une agence de presse publique, et plusieurs autres médias ont accidentellement publié un essai rédigé par un idéologue pro-Poutine célébrant prématurément ce qui s’est avéré être une victoire russe inexistante. Cet essai félicitait Poutine d’avoir « réglé la question ukrainienne pour toujours » et annonçait l’aube d’un « monde nouveau » maintenant que « l’unité de la Russie » a été « restaurée ».

Se battre pour une autre (H)istoire

Alors que les combats se poursuivent, de nombreux médias semblent ne pas savoir quoi dire et combien en parler. Sergey Aleksashenko, ancien vice-ministre russe des finances dans les années 1990 sous Boris Yeltsin, s’est dit choqué par le fait que le 27 février, l’influent journal économique Kommersant ait réussi à éviter toute mention de la mobilisation contre l’Ukraine. « Il y a [une couverture des] manifestations anti-guerre, mais pas de guerre », a-t-il tweeté.


Des manifestants anti-guerre en Russie ont tenté de contester l’histoire officielle du soutien à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. AP Photo/Dmitri Lovetsky

Pendant ce temps, les jeunes journalistes russes utilisent les médias sociaux pour diffuser une histoire différente, tout comme un grand nombre des presque 2 millions de Russes – sur une population de 145 millions – qui ont émigré à l’Ouest pendant l’ère Poutine.

Beaucoup sont incrédules à la fois sur la guerre et sur la répression intérieure. « C’est comme si tout le monde en Russie s’était endormi mercredi soir dans son propre pays et s’était réveillé le lendemain matin en Corée du Nord », a déclaré un ancien résident de Moscou travaillant comme administrateur informatique à New York, qui a souhaité rester anonyme par souci pour ses proches.

 

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Le 24 février, la journaliste russe en ligne Ksenia Sobchak a filmé un reportage spécial destiné à un public russe national et conçu pour dénoncer les mensonges du gouvernement. Il comprenait des entretiens Skype en direct avec l’acteur Sean Penn et, pour les Russes, avec une autre célébrité renommée, le producteur ukrainien de vidéos musicales Alan Badoev. Les deux hommes se trouvaient séparément à Kiev, subissant séparément les bombardements. Tous deux étaient au bord des larmes.

Oser être ne pas être d’accord ?

Sous Poutine, la critique publique de la politique du gouvernement peut être qualifiée de crime. Mais quelques personnes à l’intérieur de la Russie utilisent les médias sociaux pour dénoncer à la fois la guerre extérieure du gouvernement en Ukraine et sa guerre intérieure contre la liberté d’expression.

Le vlogueur Yury Dud a publié sur ses 4,9 millions d’abonnés Instagram des exemples de Russes courageux s’opposant à la guerre. Il a également fait référence au silence de la dissidence, déplorant ce qu’il appelle la « suppression de la volonté humaine en Russie » sous le régime de Poutine.

 

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La Galerie Tretiakov de Moscou a posté une photo Instagram qui ressemble, à première vue, à une visite de musée ordinaire, mais qui contient un message fort, bien que codé. Le guide est photographié debout devant une peinture de Vasily Vereshchagin représentant une montagne de crânes humains, intitulée « L’apothéose de la guerre ». L’artiste du XIXe siècle a dédié son œuvre « à tous les grands conquérants, passés, présents et à venir ». Pour les Russes éduqués, l’allusion à Poutine est évidente.

Alors que les élites russes, comme l’ancien Premier ministre Dmitri Medvedev, font profession de soutenir Poutine, certains de leurs enfants ont fait part de leurs doutes. Une fille du secrétaire de presse du Kremlin, Dimitri Peskov, a posté un message « Pas de guerre en Ukraine » sur sa page Instagram le jour de l’annonce de l’invasion. L’homme fiancé à la fille du ministre de la défense russe a posté que ce qu’il souhaitait le plus pour son anniversaire (le même jour) était la paix.

Toutes ces publications ont depuis été retirées. Mais selon Instagram, environ 50 000 photos avec le hashtag #nowar ou son équivalent russe #нетвойне ont été postées rien qu’entre le 26 et le 27 février et au 28 février, elles étaient plus de 330 000. Une étude de The Economist a trouvé des messages anti-guerre sur les médias sociaux provenant des 50 plus grandes villes de Russie et de 91 autres pays.

La ville occidentale de Pskov a projeté « Non à la guerre » en lumières sur ses murs du Kremlin, le 1er mars, date du 22e anniversaire d’une bataille en Tchétchénie qui a tué la plupart d’une unité de parachutistes basée dans la région. Le gouvernement de la ville a publié des images de l’illumination sur Twitter.

Mais les médias sociaux constatent simultanément un regain apparent de patriotisme russe. Le 1er mars également, le hashtag Twitter le plus utilisé au cours des dernières 24 heures était le pro-russe #ДаПобеде, qui signifie « Oui à la victoire ».

Les gens protestent, mais des dizaines de policiers sont toujours prêts à les arrêter – plus de 5 000 jusqu’à présent. L’opinion publique russe reste divisée.

 

Cet article est republié de The Conversation sous une licence Creative Commons. Lire l’article original