Transformation numérique : analyse des projets médias financés par Google

Par Gautier Roos et Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de la Prospective

Vous voulez savoir ce que mijote le gratin des éditeurs européens pour réussir leur transformation numérique ? Nous avons donc épluché avec soin les bonnes oeuvres de Google ! En d'autres termes, les projets que le géant du Web a choisi d'aider dans le cadre de son fonds d'innovation dans le secteur des médias. Créé en 2016, le "Digital News Initiative Innovation Fund" lance cette semaine son 3ème round.

L'occasion pour le GESTE d'inviter à Paris son responsable Ludovic Blecher à présenter le programme de financement, qui, affirme-t-il, ne vise "pas à financer des projets de modernisation, mais des projets de transformation". Une nuance qui a son importance : le but de Google, c'est de stimuler l'écosystème des médias d'info et de se poser ainsi en moteur de la mutation numérique des médias.

Ludovic Blecher est aussi revenu sur les projets financés lors du deuxième round : 24 millions d'euros au total, répartis sur 124 projets et couvrant 25 pays européens, pour insuffler la culture de l'innovation dans les salles de rédaction.

124 projets pour insuffler la culture de l'innovation dans les rédactions

Pour vous, nous avons donc passé au crible le catalogue de ces 124 projets sélectionnés lors de cette deuxième vague de financements. L'intérêt : mieux saisir les besoins les plus pressants des rédactions du vieux continent, mais aussi les attentes de lecteurs sur-sollicités, désireux d’obtenir des repères dans un paysage informationnel surchargé. Les tentatives visent autant à exploiter les nouvelles technologies dans la production journalistique que l’expérimentation de nouveaux modèles économiques dans un monde où le tout gratuit a changé la donne.

Sans grande surprise, les projets retenus mettent souvent l’accent sur les préoccupations qui ont été au cœur des débats ces derniers mois : la chasse déclarée aux fake news, le traitement et l’exploitation d’un large volume de data, la montée en gamme des chatbots comme interface propice à la consommation d’infos… Le fact-checking est d’ailleurs un peu la tendance phare de la saison, s’invitant au cœur d’une bonne partie des projets : preuve que les fake news n'inquiètent pas seulement nos voisins d’outre-Atlantique, mais deviennent une priorité majeure ici aussi.

Outre l’expérimentation de nouveaux formats de storytelling (la VR, le 360, des séquences audio sur lesquelles on peut « ajouter » du texte et des éléments graphiques), les plateformes permettant de simplifier le quotidien des journalistes sont aussi prisées (centralisation des sources et des archives, boîtes à outil diverses permettant notamment le partage sur différents canaux…). A l’heure où de grosses échéances électorales attendent l’Europe, une demande accrue de transparence sur les politiques et les personnalités publiques se fait également ressentir.

Peu d’informations sont disponibles sur cette série de projets pour la plupart embryonnaires - certains sont décrits de manière très floue - mais voici ce qu’il faut retenir de ce second round, appelé à dessiner les contours du nouveau journalisme.

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Les six projets français retenus

  • Slatedata : un baromètre graphique pour enrichir la lecture des articles

Un baromètre sociétal initié par le site Slate.fr, qui prendra la forme d’une plateforme éditoriale destinée à agréger d’anciennes données non publiées, produire de nouveaux indicateurs et fabriquer des classements. Un puissant outil à la fois pour les lecteurs et les annonceurs, qui devrait enrichir les articles du site avec des dataviz mises à jour régulièrement et fournir facilement une vue d’ensemble sur les grands changements sociétaux.

  • Le Parisien : un agenda sous forme de tableau de bord destiné aux franciliens

"Le Parisien Data Hub" aidera les lecteurs franciliens dans leurs prises de décision tout au long la journée. Grâce à la collecte de données géolocalisées disponibles à Paris, l’usager pourra, via un tableau de bord et des widgets, avoir accès en temps réel à une manne d’informations concernant son entourage immédiat : transport, activités culturelles, loisirs, santé, trafic, transport…

  • La Nouvelle République du Centre Ouest : éditorialiser ses contenus sur Google AMP

Une interface qui va faciliter la distribution d’articles via le protocole Google AMP : AMPize est la première plateforme open-source qui permettra aux éditeurs de développer des sites d’informations AMP à partir de leurs propres sources de donnés, ce qui leur donnera la possibilité d’ajouter des modules de navigation, un moteur de recherche, des contenus liés…De quoi permettre aux titres de presse de garder la main sur l’engagement avec le lecteur, à l’heure où certains reprochent au protocole l’impossibilité de réellement personnaliser les contenus.

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  • Meteo Consult (Groupe Figaro) : un bot qui sait tout sur la météo

Weather Dialog est un chatbot spécialisé dans le domaine de la météo : une interface qui répond à toutes les questions relatives à l’environnement, et ce de façon personnalisée, grâce à un profilage précis des utilisateurs (les allergies seront par exemples prises en compte). Grâce au machine learning, l’outil sera même en mesure d’anticiper les requêtes.

  • Camera Lucida Productions : un dispositif immersif pour suivre les zones de conflit

The Enemy est une expérience d’immersion journalistique novatrice qui implique virtuellement l’utilisateur au plus près des zones de conflit et des missions humanitaires (Israël, Palestine, Congo, Salvador…), projet auquel France Télévisions a par ailleurs participé. Un dispositif innovant qui permet par exemple de suivre des interviews de combattants en VR. L’idée est d’immerger le spectateur en mettant l’accès sur l’empathie : les points de vue des combattants de chaque camp sont montrés et éprouvés face caméra de façon à faire évoluer les mentalités sur les grands conflits du moment, et inviter l’usager à adopter le point de vue de son ennemi.

  • Global Editors Network : un portail mondial consacré au data-journalisme

Le premier hub mondial uniquement dédié au journalisme de données : un espace pour les journalistes, codeurs, designers, experts, consultants, entreprises, fondations et toute personne investie dans cette nouvelle pratique journalistique. En plus de mettre en relation des professionnels autour de la thématique, l’objectif est à terme de trouver un business model pour cette industrie émergente.

L'automatisation des contenus : vers un nouveau type de journalisme

Nous y sommes : les progrès de l’intelligence artificielle font logiquement de cette technologie un allié de poids pour les journalistes de demain (avant, un jour, de se substituer à eux ?...). Entre automatisation de la rédaction, détection de tendances et mise aux formats multiples de contenus, les robots sont bel et bien en passe de s’installer dans nos salles de rédactions.

Premier usage de l’IA : l’assistance dans la production de contenus écrits ou vidéo. En Norvège, Amedia Utvikling développe par exemple une plateforme automatisée qui fournit des informations aux journalistes à propos d’organisations et de personnalités, ainsi que des suggestions d’illustrations et de phrases pour compléter leurs articles. Le chercheur italien Carlo Strapparava mise lui sur la création automatique de titres pertinents pour les éditeurs et journalistes.

Plus ambitieux, le portugais JornalismoPortoNet propose de recourir à l’IA pour produire intégralement des articles de journalisme scientifique à partir d’algorithmes et de données puisées dans les répertoires des universités.

Mais l’IA se rend aussi utile en "post-production", pour améliorer l’accessibilité des contenus par exemple, comme en Allemagne où SPEECH.MEDIA propose de générer automatiquement des traductions de voice-over et des sous-titres pour permettre aux internautes de consulter des contenus en langue étrangère.

Autre tendance phare des projets sélectionnés par le DNI : les assistants automatiques chargés de détecter les sujets qui font l’actu et de parcourir les archives pour déterrer des articles pertinents.

C’est notamment le projet du quotidien suisse Le Temps et son bot Zombie, une IA à usage interne qui se propose de rechercher les contenus evergreen (c’est-à-dire les contenus intemporels, qui ne perdent pas en pertinence avec le temps) dans les archives du journal pour suggérer des republications en fonction de l’actualité, des Google Trends ou des Trending Topics de Twitter.

En Autriche, News Radar parcoure automatiquement les dépêches d’agences, les réseaux sociaux et les flux RSS pour aider les éditeurs à identifier en temps réel les sujets les plus pertinents. Un concept proche du portail d’info allemand RP Digital, qui prévoit de créer un algorithme de tendances pour analyser les sujets d’actu et surtout mesurer l’impact des sources pour déterminer s’il s’agit d’une tendance locale ou mondiale.

Dernier projet ayant retenu notre attention, The Archive for Conflict Investigation, projet de la plateforme britannique de journalisme citoyen Bellingcat. Elle propose de collecter, trier, vérifier et préserver des contenus issus des médias sociaux dans les zones de conflit, pour la mettre à disposition des reporters et des organisations de défense des droits de l’homme.

The Syrian Archive, le projet de mémoire de guerre de Bellingcat qui a donné naissance à The Archive for Conflict Investigation

The Syrian Archive, le projet mémorial de Bellingcat qui a donné naissance à The Archive for Conflict Investigation

Du côté des lecteurs : une info individualisée au format hybride

L’expérience du lecteur se trouve elle aussi enrichie : on se dirige tout droit vers une info personnalisée, disponible à la demande, permettant au lecteur de constituer son propre menu informationnel.

Le Corriere della Sera va lancer un bot qui répondra aux questions orales des lecteurs sur l’actualité : un assistant automatisé qui parcoure les articles et les archives du quotidien italien pour vous décrypter l’info. Dans la même veine, le Bulgare Economedia  table sur Kapital NewsPal, une édition personnalisée pour chaque lecteur selon ses préférences (sujets, heure de lecture, appareils utilisés). Une expérience qui combine les avantages de la presse écrite (sélection, linéarité, complétion) et celles du digital (le partage, l’archivage et l'intemporalité).

Noyé sous l’abondance, le lecteur néerlandais pourra faire le tri grâce à la plateforme Blendle et un algorithme qui fait apparaître, en puisant au sein de 10 000 articles quotidiens, les contenus les mieux adaptés en termes de disponibilités, préférences, habitudes quant à la longueur des textes.

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Le vieux média qu’est la radio n’échappe pas à la personnalisation : en Allemagne, le Digital Media Hub de RTL rend les chroniques et JT traditionnels interactifs et à la demande, donnant à chacun la possibilité de constituer son programme selon ses préférences (personnalités de l’animateur, horaires d’écoute, etc…). Lagardère s’inscrit sur le même créneau avec un service audio numérique qui fournit des news spécialisées provenant de la presse économique, politique, scientifique et culturelle, selon un parcours utilisateur personnalisé et interactif. 

L’hybridité des formats se pose d’aillleurs comme une autre des tendances phares de 2017. En Allemagne, l’hebdomadaire WirtschaftsWoche déploie un outil de création intuitif qui va permettre aux journalistes de créer et d’éditer des stories multimédia et interactives. Des vidéos, du texte, des graphiques, animations web, séquences audio : autant de segments superposables sur une "pile" numérique verticale qui combine ainsi de nombreux formats d’écriture. L’anglais TapeWrite mise sur une écriture similaire pour permettre aux journalistes storytellers de créer des formats audio innovants sur lesquels s’ajouteront des textes, des liens, et des photos.

Une tendance audio bien affirmée donc, dont Ludovic Blecher avoue d'ailleurs avoir été surpris. La tendance de l'audio s'est beaucoup construite autour du podcast,explique-t-il, mais pas seulement : les projets en la matière s'attachent aussi à "rendre les contenus audios plus indexables, plus faciles à trouver. L'indexabilité, c'est un sujet clé aujourd'hui".

Nous entrons dans un monde où chaque type de contenu se retrouve enrichi : en Espagne, la plateforme Pic+ permet aux éditeurs numériques de mettre à disposition les photos des articles et les agrémenter avec des informations via des tags. Plus curieux encore, une initiative allemande qui nous fait basculer dans l’ère de “l’info structurée” : l’idée est de décomposer une information en atome et en particule, pour pouvoir la remodeler selon le profil personnalisé de chaque lecteur (son appareil, le temps qu’il a à consacrer, ses « besoins informationnels »…).

Mais la technologie sert aussi à ouvrir les arcanes du journalisme : en Allemagne toujours, la  journaliste Victoria Schneider développe un espace virtuel où les journalistes pourront regrouper et rendre accessibles toutes les pièces et éléments qui leur ont permis d’écrire tel ou tel article, permettant ainsi de prolonger la réflexion en sortant du calibrage imposé par leur rédaction.

Le parcours de la news est également au coeur du projet de l'anglais The World Weekly, avec une timeline interactive qui donne la possibilité aux lecteurs et aux journalistes de retracer le chemin d’une info, sa provenance, et d’explorer le contexte historique derrière tel ou tel événement. Une transition toute trouvée vers le fact-checking, autre enjeu majeur de ce deuxième round.

Le fact-checking : comparer les sources et éclater les bulles

Comment lutter contre la désinformation et ses conséquences (enfermement idéologique, polarisation, marché du clic, hyper-naïveté mais aussi hyper-scepticisme), le nouveau mal du siècle ?

La visualisation des sources, associée à la contextualisation, constitue une première réponse : le hongrois Mertek lance ainsi une application proposant  de consulter différents articles sur une même info, dans le but de confronter les points de vue. L’anglais Counterpointing souhaite lui aussi  vous faire sortir de votre bulle de filtres avec un comparateur d’infos qui élargira vos perspectives.

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Toujours en Grande-Bretagne, Explaain compte enrichir les articles de presse et les rendre plus user-friendly avec des “cartes contextuelles” permettant de mieux situer les enjeux pendant la lecture.

Elargir les perspectives, c’est aussi inviter la presse à couvrir des sujets traditionnellement passés sous silence : les lecteurs du site espagnol Revista 5W vont ainsi pouvoir voter pour désigner les thèmes et les reportages qu’ils souhaitent voir traités, déclenchant ensuite des campagnes de crowdfunding.

Dans un souci de transparence, les déclarations seront elles aussi passées au crible : l’anglais Full Fact va initier un dispositif innovant pour détecter et vérifier les assertions du personnel politique, en utilisant notamment l’analyse statistique pour faire du fact-checking live automatisé (du jamais vu auparavant). Le voisin écossais du Ferret scrutera les déclarations des dirigeants du pays et cherchera à montrer avec précision à quel moment l’information devient douteuse.

Au-delà du fact-checking, nombreuses sont les initiatives qui visent à mieux maîtriser les larges volumes de données. Europa Press initie une plateforme pour faciliter l’usage de l’open data, à la fois comme source d’informations et comme instrument de fact-checking, à l’heure où cette ressource est encore largement inexploitée dans les écosystèmes d’informations. Une démocratisation qu’on retrouve à l’oeuvre dans le projet du Berliner Morgenpost, qui livre à sa rédaction un outil de data-journalisme visant à rendre compréhensible et analyser de larges volumes de données, même pour les non-experts.

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En deux ans, la Digital News Initiative aura donc financé près de 250 projets. Et ce n'est fini, puisque le troisième round vient d'être lancé. Vous avez une idée à soumettre ? Sachez que pour cette troisième vague de financements, Google recherche en priorité des projets collaboratifs et explorant de nouvelles voies en matière de monétisation et de diversification de revenus. A bon entendeur...

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