[Etude] Le futur du journalisme en manque de stratégie

Par Lorraine Poupon, France Télévisions, MédiaLab

Le consensus sur la crise que traverse la presse est tel qu’elle est elle-même devenue un sujet de prédilection pour bon nombre de médias. Une fois cela acté, les conclusions de l’étude de Future Today sur le futur du journalisme ont de quoi inquiéter sur l’état d’esprit de la profession.

Cette prise de conscience n’est pas nouvelle. Ce qui est plus récent, c'est le développement d'un vrai discours d’incitation à l’égard du public à soutenir la presse et le journalisme de qualité. Celui-ci a toujours eu un coût mais à l'heure de l'apparente gratuité d'une grande partie de l'offre, il est devenu essentiel de faire preuve de pédagogie pour justifier le prix d'un abonnement, de la présence de publicités, et parfois même la demande de dons.

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A cela s’ajoute la conscience d’un nouveau monde qui vient. Ce sont 75% des rédactions américaines interrogées qui surveillent les évolutions technologiques face à une moyenne de 18% pour l’ensemble de la population. Les enjeux de l’IA ou des bots sont loin d’être inconnus. Qu’il s’agisse d’opportunités ou de menaces dépend encore de la stratégie qu’adoptera la profession.

Un diagnostic sans remède ?

Mais y en a-t-il seulement une, de stratégie ? L’air du temps semble plutôt être à la fébrilité avec la conscience de l’existence de défis multiples et une inquiétude constante mais l’absence de plan de long terme pour y répondre. L’enjeu est ici d’être pro-actif plutôt que de subir le nouvel ordre qui ne tardera pas à s’imposer.

 

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Rapporté à la pyramide des âges qui compose une rédaction et à la hiérarchie qui la structure, cela devient réellement problématique. Les journalistes en début de carrière auront tendance à se projeter à long terme (soit entre 10 et 20 ans), ce que ne feront pas des journalistes entre 44 et 64 ans dont la vision est plus « court-termiste » (laps de temps inférieur à 5 ans). Or, ce sont ces derniers qui détiennent les postes à responsabilité au sein des organisations et qui sont donc censés fixer la feuille de route de la profession.

Les Jours, Nice Matin, Brut : 3 médias qui ont osé innover

Faut-il pour autant céder à la panique ? Pas vraiment. S’il existe une véritable crainte sur le devenir du secteur chez les interrogés, ils restent marqués par l’optimisme concernant leur propre futur de journaliste. Et cette tendance individuelle est renforcée par des initiatives innovantes (bien que minoritaires) qui rencontrent le succès.

Face à la crise économique que traverse le secteur, certains font ainsi le pari d’une formule simple : l’abonnement, sans pub.  Voilà près de 10 ans maintenant que le business model de Mediapart se pérennise, faisant naître dans son giron des logiques similaires.

Les jouts

C’est le cas du site Les Jours lancé en février 2016 par des anciens de Libération. Des articles écrits sur le long cours, payants, par abonnement. Une façon de faire du journalisme différemment ou plutôt de se donner les moyens de continuer à en faire selon les standards d’exigence avec lesquels ils ont toujours travaillé.

Nice Matin fait de son côté le choix d’une nouvelle optique, celle d’un « journalisme de solutions ».

NICE MATIN corrigé

Des dires de ceux qui le pratiquent, cela réclame une forme d’humilité de la part des journalistes qui doivent être plus à l’écoute des attentes véritables de leurs lecteurs et non plus des attentes qu’ils leurs prêtent. Et les résultats sont là avec une progression de 70% des abonnés en un an.

Enfin, comment ne pas citer le succès fulgurant de Brut, équivalent français des NowThis et AJ+ qui s’apprête à fêter son premier anniversaire et ses 150 millions de vues dans le monde en 2017.

La recette du succès est, encore une fois, plutôt simple en apparence. Une dizaine de vidéos publiées quotidiennement, excédant rarement la minute 30, dont le ton n’hésite pas à se faire humoristique et qui ne prétendent pas aller au fond des problématiques, plutôt libérales, abordées. Conçues comme des clés d’accès aux sujets traités par des médias traditionnels délaissés, elles séduisent – massivement – les moins de 35 ans qui constituent 80% des fans de la page Facebook. La viabilité de ce modèle économique doit encore passer l’épreuve du temps mais la prise en charge par la régie publicitaire de France Télévisions et la publicité native devraient permettre à Brut de confirmer son succès.

Ces exemples sont bien la preuve qu’il n’est pas question de renoncer à toute forme de succès ou de tomber dans le fatalisme. Mais au-delà de la prise de conscience généralisée, il faut désormais se remettre en question, innover, faire preuve d’audace tout en utilisant rationnellement les nouveaux outils à disposition.

Photo de Une by G. Crescoli on Unsplash

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