Reuters Institute : 7 défis pour les médias en 2026

Comme chaque année, le Reuters Institute publie son rapport de prospective à partir d’une enquête menée auprès de 280 dirigeants de médias dans 51 pays et territoires. En 2026, IA, créateurs et vidéo redéfinissent l’information : formats liquides, contenus personnalisés et confiance fragile obligent les médias à s’adapter pour rester visibles et crédibles.

Par Alexandra Klinnik et Loïc de Boisvilliers, MediaLab de l’Information

En 2026, les médias sont pris entre “deux forces majeures” : l’IA générative, qui transforme la production et la synthèse de l’information à grande échelle, et l’essor des créateurs, qui privilégient une information incarnée par des personnalités plutôt que par les institutions. Dans ce contexte, la liberté de la presse reste fragile. Les médias, précarisés par la chute des revenus publicitaires et des recettes des lecteurs, deviennent plus dépendants des gouvernements et de leurs soutiens. Conséquence : les rédactions doivent s’adapter pour maintenir crédibilité et engagement, tout en faisant face à la concurrence des créateurs et à la rapidité de l’information automatisée. Revue des principaux champs de bataille et des combats à venir pour 2026.

1) Les pressions sur le journalisme s’intensifient

En 2025, seuls 38 % des répondants se disent confiants quant aux perspectives du journalisme pour l’année à venir, soit une baisse de 22 points par rapport à 2022. Cette inquiétude repose sur plusieurs facteurs : d’abord, l’incertitude liée à l’adoption rapide de l’IA et la possible perte de visibilité des contenus d’information sur les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Ensuite, le sentiment que les médias traditionnels se détachent de certaines audiences, notamment les jeunes et les publics peu intéressés par l’actualité. Enfin, les pressions politiques s’intensifient, avec des stratégies ouvertes de dénigrement du journalisme visant à réduire son rôle de contrôle.

Cette hostilité est désormais institutionnalisée dans certains pays. Aux États-Unis, la Maison-Blanche a lancé une section officielle de son site internet critiquant publiquement des organisations médiatiques, présentées dans un « Offender Hall of Shame » pour des couvertures jugées biaisées. En Europe, des partis populistes, dont Reform UK, l’AfD en Allemagne et les Démocrates de Suède, appellent à une réduction du périmètre et du financement des médias de service public. En Suisse, un référendum soumis au vote cette année propose une baisse de plus d’un tiers de la redevance annuelle, faisant peser un risque majeur sur les revenus du service public.

À quoi s’attendre en 2026 ?

  • Les responsables politiques devraient renforcer leur présence dans leurs « médias propriétaires ». On pourrait voir davantage de podcasts ou d’émissions animées par des politiques sur YouTube. 
  • Parallèlement, la montée en puissance des contenus générés par l’IA devrait accélérer les initiatives d’éducation aux médias et les campagnes visant à réaffirmer la valeur d’une information professionnelle et vérifiée.

2) La « vidéofication » de tout

Facebook et X traversent “une crise d’identité durable”, marquée par le recul du partage entre amis au profit de flux algorithmiques. Seuls 17 % du temps passé sur Facebook et 7 % sur Instagram concernent désormais des contenus issus des amis et de la famille. (On en parlait ici) L’essentiel de l’attention est capté par des vidéos et contenus de créateurs inconnus, sélectionnés par des moteurs de recommandation inspirés du modèle de TikTok.

Cette évolution transforme profondément la circulation de l’information. Le partage organique se déplace vers des espaces privés (WhatsApp, Telegram, Signal, Discord), tandis que les fils publics laissent moins de place à des contenus journalistiques, souvent perçus comme moins engageants que ceux de créateurs axés sur le divertissement. 

Ces mutations ont un impact direct sur le trafic. Selon les données Chartbeat, les renvois vers les sites d’information ont chuté de 43 % depuis Facebook et de 46 % depuis X en deux ans et demi. LinkedIn fait figure d’exception, avec une hausse de 40 %, devenant une source clé de trafic pour les médias spécialisés et économiques.

À quoi s’attendre en 2026 ?

  • Les éditeurs prévoient d’intensifier leurs efforts sur les plateformes vidéo, en priorité YouTube et TikTok, tout en cherchant à mieux comprendre les mécanismes de distribution via les chatbots d’IA. 
  • En parallèle, Substack s’impose comme un terrain d’expérimentation pour les marques de presse : The Daily Mail, Press Gazette et Piers Morgan y ont récemment lancé des publications, alors que la plateforme prépare de nouvelles fonctionnalités, notamment en matière de paiement et, potentiellement, de publicité.
  • La vidéo verticale devient un format central. Les jeunes utilisent de plus en plus YouTube et TikTok comme sources d’information, poussant les éditeurs à renforcer leur présence pour lutter contre la désinformation et développer leurs marques. Les publics plus âgés adoptent également ces usages : The Economist et la BBC intègrent davantage de vidéos sur leurs sites, tandis que le New York Times a lancé en octobre un flux de vidéos verticales dans l’onglet Watch de son application. 
  • Enfin, les plateformes vidéo se rapprochent de la télévision.YouTube est souvent le premier choix des jeunes spectateurs accédant aux Smart TVs. Les personnes plus âgées ont doublé le temps passé sur la plateforme depuis 2023. Les contenus les plus populaires y ressemblent de plus en plus à des formats télévisés traditionnels.

3) La nécessité d’embrasser la creator economy 

L’économie des créateurs continue de croître grâce à la viralité des contenus et à des outils faciles à utiliser, maintenant renforcés par l’IA (Nano Banana, Sora) capable de produire des animations et vidéos captivantes. Les plateformes attirent les meilleurs créateurs via abonnements, commissions et licences, intensifiant la concurrence pour les éditeurs traditionnels et brouillant la frontière entre journalistes, créateurs et médias.

Les éditeurs s’inquiètent davantage de cette nouvelle concurrence (70 %) que de la fuite des talents (39 %), bien que ce problème soit déjà important aux États-Unis. De plus, le contenu des créateurs se concentre souvent sur l’opinion plutôt que sur l’actualité, avec moins de contraintes journalistiques.

A quoi s’attendre en 2026 ?

  • Cette année, 76 % des éditeurs prévoient d’encourager leurs journalistes à adopter des pratiques de créateurs. Wired, par exemple, a lancé une stratégie visant à transformer ses auteurs les plus connus en véritables « personnalités de plateforme ».
  • Plusieurs médias recrutent également de jeunes créateurs capables de présenter du contenu pour des formats comme TikTok et Instagram Reels. DMG New Media, nouvelle unité du Daily Mail, compte environ 60 créateurs, designers et monteurs vidéo. Sa mission est de développer les audiences via les comptes sociaux du groupe et de lancer des chaînes verticales dédiées au divertissement, au gaming et à la finance.
  • Enfin, certains éditeurs expérimentent la création de studios de créateurs, offrant soutien et incubation à de nouveaux talents. The Independent a récemment recruté le YouTuber Adam Clery comme directeur créatif. Il gère sa propre chaîne de football (ACFC), désormais co-brandée avec The Independent, et le projet prévoit également d’intégrer d’autres créateurs externes dans des domaines spécifiques.

4) La bataille de la crédibilité face aux deepfakes et à l’IA

La confusion entre le vrai et le faux va encore se généraliser en 2026. Selon une étude d’Amazon, 57 % des contenus en ligne seraient déjà créés ou traduits par l’Intelligence artificielle. Pour le Reuters Institute, ces usages sont certes inhérents aux pratiques créatives et satiriques du WEB mais restent préoccupants, notamment lors des diverses élections de 2025, avec une recrudescence d’images manipulées par l’IA.

Une majorité d’éditeurs (52 %) de presse estiment que ce brouillage du réel pourrait renforcer la position des médias. L’Institut souligne toutefois que cette confusion informationnelle n’implique pas automatiquement un virage des publics vers les médias souffrant d’une méfiance chronique. Les plateformes devraient néanmoins renforcer leurs outils pour faire face à cette bouillie de contenus, au risque d’engendrer à terme un désintérêt des utilisateurs.

À quoi s’attendre en 2026 ?

  • La traçabilité numérique devient le cœur de bataille via des normes telles que C2PA encore trop peu utilisées par les médias. 
  •  Les plateformes vont renforcer la détection et l’étiquetage des images synthétiques en encourageant les créateurs à utiliser l’IA de manière responsable.
  • Les fermes à faux sites d’informations vont se multiplier. Selon Newsguard, les faux sites locaux dépassent déjà les vrais aux États-Unis.
  • L’usage excessif d’IA au travail va créer du « workslop », avec à la clé une baisse de la productivité.

5) L’IA rejoint la salle de rédaction

L’IA et l’IA générative prennent une place singulière dans l’automatisation des tâches de back office des journalistes (traduction, relecture, métadonnées). Mais les usages les plus en vogue en 2026 concernent le codage et le développement de produits (44 %) et les usages commerciaux (33 %) avec l’espoir de gagner du temps et d’étendre l’offre proposée aux audiences.

Cependant, les désillusions apparaissent alors que nombreux sont les médias à avoir investi dans ces technologies : seulement 4 éditeurs sur 10 jugent l’IA prometteuse, tandis qu’un nombre similaire de responsables considère son impact limité dans la rédaction.

À quoi s’attendre en 2026 ?

  • L’essor des IA agentiques marque aussi celui de la recherche synthétique, avec des répliques IA de groupes humains pour orienter les choix éditoriaux de la rédaction.Le journal suédois Svenska Dagbladet (SvD) ou The Times of London empruntent la voie des études synthétiques pour choisir des titres ou des angles.
  • Les présentateurs et avatars IA vont se multiplier, particulièrement pour l’audio afin de produire plus de contenus à moindre coût.
  • Les chatbots IA vont devenir de véritables assistants de navigation pour l’audience dans les contenus des médias.  Le tabloïd norvégien VG introduit un chatbot pour approfondir ses sujets et des récaps pour résumer l’actualité manquée depuis la dernière visite.

6) Quelles opportunités pour les modèles économiques ?

Si le modèle de l’abonnement reste la principale source de revenus des médias, le financement par les plateformes regagne de l’intérêt auprès des éditeurs, porté par la promesse de nouveaux revenus liés à l’IA. La publicité continue sa chute depuis 2020, perdant près de 13 points tout en se maintenant en deuxième position des opportunités de revenus. La croissance autour de la publicité native liée aux formats courts sur les réseaux sociaux et l’événementiel talonne les espoirs des diffuseurs.

Côté investissement, l’amélioration des services existants est partagée majoritairement (59 %) parmi les répondants, mais le développement de nouveaux services semble être au cœur des besoins de croissance en 2026 (37 %), avec l’IA comme facilitateur de l’innovation. Les principales barrières à l’innovation restent le manque de ressources ou de compétences au sein des médias.


À quoi s’attendre en 2026 ?

  • La poursuite des fusions entre médias pour consolider les économies d’échelle et la rétention de l’attention des audiences.
  • L’émergence de nouveaux modèles pour les médias locaux pour renforcer l’engagement communautaire. Le média finlandais Suomen Lehdisto transforme son modèle sous le prisme de la gamification en tentant d’entretenir un rapport participatif avec son audience, en se basant sur l’exemple de Duolingo.

7) Révolte contre la tech ?

Pour 75 % des éditeurs, les navigateurs IA et apps agentiques vont avoir un impact significatif dans les trois prochaines années. L’augmentation numérique des acteurs et des consommateurs change drastiquement l’offre des médias. Le tournant vers les contenus “liquides” oblige ainsi à repenser les produits ainsi que le niveau de personnalisation proposé aux audience.


À quoi s’attendre en 2026 ?

  • L’IA va s’immiscer dans tous les produits existants et inspirer de nouveaux objets et usages.
  • En réponse, le low-tech et les mouvements anti-écrans gagnent en popularité, pour un retour au réel loin des réseaux sociaux. Par exemple, Light Phone introduit un écran noir et blanc, quand Punkt développe des téléphones “anti-scroll”.

2026 marquera peut-être le cap d’un retour à l’humain. Alors que les médias sont pris en étau entre les logiques des plateformes et l’essor de l’intelligence artificielle, l’émergence de nouveaux espaces de créativité, de formats et services proposés aux audiences devra poursuivre l’objectif fondamental de la confiance.

Une année avec en ligne de mire une opportunité décisive : faire enfin payer les plateformes d’IA pour l’utilisation de contenus éditoriaux, indispensables à l’entraînement de ces intelligences artificielles. En rappelant que sans contenus humains, ces outils s’appauvrissent , tout comme les audiences, dans un monde où tout ne peut ni ne doit être résumé.

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