Ne dites plus prospective, dites "futures literacy"

Par Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de l'Innovation

Après cinq années passées à la tête de la prospective de l’UNESCO, Riel Miller vient de changer de poste – il est depuis janvier « Head of Futures Literacy », titre relativement intraduisible que l’on pourrait transcrire en « Directeur de la compréhension des futurs possibles ». L’homme définit lui-même son activité comme « la capacité à contester les hypothèses utilisées pour prendre des décisions aujourd’hui » : en d’autres mots, à se défaire de nos préconceptions pour changer notre grille de lecture du monde et imaginer la société de demain.

C’est bien de cela qu’il s’agissait ce lundi en ouverture de la journée Paris Talks : imaginer notre futur pour transformer notre présent. Une masterclass inspirante qui nous fait reconsidérer notre rapport à la pensée prospective.

Crédit : Paris Talks

Notre société est anxieuse. Obsédée par la perpétuation de l’espèce, préoccupée par la survie de la civilisation humaine, elle regarde le futur avec angoisse et avec une idée en tête : sauvegarder ce qui existe déjà. Tout l’inverse de la philosophie de Riel Miller, qui croit au contraire en une société fluide, en apprentissage permanent, capable de se réinventer.

Assurances tous risques, rapport fébrile à la mort, aversion au changement, tout dans notre société dénote une peur de l’incertain. Un état d’esprit qui « nous empêche de transformer notre relation au monde », car « le monde change mais nous restons enchevêtrés dans des systèmes de pensée rigide. » Cramponnés à nos savoirs et à une conception inflexible de notre monde, nous sommes incapables de nous défaire de nos carcans pour accepter – et embrasser – la spontanéité et l’improvisation. Or, explique Riel Miller, sans spontanéité, impossible d’imaginer le monde de demain : il faut pouvoir libérer notre créativité pour anticiper les futurs possibles sans tomber dans le piège du déterminisme.

« Toute notre société est construite pour nous préparer au futur. Dès l’enfance, on nous apprend à préparer, à planifier et à 7 ans, on arrête d’expérimenter. On commence à apprendre des autres, on va à l’école pendant 12 ans. Les professeurs transmettent une connaissance technocratique » qui nous apprend à savoir, mais pas à être. « Et après on se demande pourquoi on a du mal à innover ! »

Le constat est clair : obsédés par la transmission patrimoniale du savoir aux nouvelles générations, nous les aliénons dans des cadres de pensée rigides qui les empêchent d’innover et ne leur donnent d’autre choix que de reproduire les schémas qu’ils connaissent déjà. « La transmission de la connaissance à travers les générations semble être une chose évidente », regrette Riel Miller, et pourtant elle ne va pas de soi : il n’y a rien de plus présomptueux que de prétendre enseigner aux jeunes générations ce qu’elles ‘ont besoin’ de savoir, car que sait-on finalement de ce que le futur leur réserve, et donc des connaissances dont elles auront besoin ?

Cette obsession pour la transmission de la connaissance et la perpétuation de l’espèce se manifeste en particulier parmi certains entrepreneurs de la Silicon Valley qui cherchent à imposer à tous leur idée du futur – au premier rang desquels Elon Musk et ses célèbres ambitions transhumanistes. Une sorte d’approche autocratique de la prospective que Riel Miller dénonce comme une tentative de « coloniser le futur de nos enfants. »

S’inspirer des murmurations

Savez-vous ce que sont les murmurations ? C’est le nom donné à ces essaims d’oiseaux qui volent par milliers en composant des formes harmonieuses, mouvantes et surtout sans centre ni leader. Des formes contingentes que personne n’a dessinées et qui ne sont rien d’autre que le résultat de l’évolution constante du mouvement des oiseaux.

Riel Miller aime à prendre ces murmurations comme exemple, comme la métaphore d’une société fluide dénuée de toute hiérarchie, à l’opposé de notre propre modèle social et de son système pyramidal fondé sur la discipline et l’obéissance, sur une relation de pouvoir entre élites (supposées) sachantes et masses (supposées) ignorantes. Pourtant, explique Riel Miller, dans la mesure où il n’y a aucun moyen de savoir ce que sera le futur, la hiérarchie entre ‘ceux qui savent’ et les autres devrait disparaître… et libérer notre créativité et notre imagination, qui doivent être nos principaux outils pour penser le monde de demain – car on ne peut pas connaître le futur, on ne peut que le créer.

Si notre société est anxieuse, explique Riel Miller, c’est aussi parce qu’elle croit qu’elle peut savoir, parce qu’elle refuse l’incertain. C’est précisément cela qu’il faut évitant pour être ‘future literate’, c’est-à-dire apte à imaginer les futurs possibles :

« C’est être capable de changer de lunettes, de dire ‘je veux voir le monde différemment’. Nous devons questionner nos préconceptions, prendre conscience que nous avons le pouvoir de construire notre propre vision du monde… et ainsi imaginer un futur non pas pour ‘coloniser’ nos enfants, mais pour provoquer une disruption avec notre présent. »

Car perpétuer le statu quo et accepter les choses comme immuables revient à coloniser notre futur – tout l’inverse de la ‘Futures Literacy’ portée par l’UNESCO. Pour cela, une seule solution : accepter l’incertain, le voir comme une ressource, un chemin ouvert plutôt qu’un ennemi à craindre. Ne pas chercher à prédire, mais à imaginer. Contre le déterminisme, oser innover. Une philosophie que Riel Miller résume en une phrase : « on peut décider de changer notre façon de penser… ou bien continuer à paniquer ».

On choisit plutôt la première voie.

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