Edinburgh TV Festival 2020 : une révolution provoquée par la pandémie et #BlackLivesMatter

Par Kati Bremme, Direction de l’Innovation et de la Prospective 

Deux événements ont ébranlé cette année la TV britannique “intrinsèquement snob” (Ben Frow) : une pandémie sans précédent depuis le début de la télévision, et le mouvement Black Lives Matter. Dans une industrie, où l’apogée de la diversité était pendant longtemps atteint par le juste équilibre entre les diplômés d’Oxford et de Cambridge, les voix fortes qui réclament un passage à l’acte pour une télé plus inclusive ont de quoi bouleverser les vieilles habitudes. 

Une révolution d’autant plus inévitable qu’elle se joue sur fond de concurrence avec les services de streaming omniprésents (YouTube et Netflix sont parmi les principaux sponsors de ce festival en ligne qui scelle chaque année la rentrée des chaînes de TV britanniques). Eux, offrent aux talents de tout origine un espace d’expression libre, et ce en pleine pandémie qui exacerbe les inégalités dans l'industrie TV.

Comment attirer les talents et refléter l’ensemble de la société dans une époque où la TV a encore la capacité de rassembler ? Pendant 4 jours, 3.000 délégués se sont retrouvés devant leurs écrans respectifs pour 46 sessions qui explorent, débattent et dissèquent le spectre de l'industrie de la télévision avec les principaux talents et cadres de l'industrie, autour de la diversité et la transformation numérique accélérée par le coronavirus. 

Une TV de service public plus importante que jamais 

Le directeur général sortant de la BBC, Tony Hall, est monté sur le podium virtuel pour une défense passionnée du service public, indispensable à la démocratie. La pandémie fut l’occasion de (re)créer le lien avec les téléspectateurs, avec 94 % des Britanniques qui ont regardé la BBC, dont 87% des 16-34 ans. En quelques semaines de pandémie, l'écoute de la télévision a augmenté de près de 50 % par rapport à l'année précédente.

"Pendant cette période, environ 24% du temps passé en ligne, en vidéo et en audio, par l'adulte moyen en une semaine, était consacré à la BBC. Pour Netflix c’était environ 4 %". La BBC était aussi la première source d’une information vérifiée impartiale (“la clé de voûte du journalisme” selon Tony Hall), avec un indicateur de confiance des plus élevés y compris à l’international. 

Mais ces très bons chiffres ne cachent pas l’importance d’une révolution profonde du plus grand service public européen. En effet, mis en cause par les partisans comme par les opposants du Brexit, la BBC doit désormais défendre l’existence même de la redevance, sous pression politique.

Une piste évoquée par Tony Hall : "En 2018, les services publics de radiodiffusion ont fourni plus de 32.000 heures de contenu original fabriqué au Royaume-Uni contre seulement  221 heures pour les grands streamers".

Tony Hall va même plus loin, en déclarant que la BBC doit se déplacer encore davantage vers les régions pour refléter plus de points de vue, avec 70% des équipes de la BBC qui pourrait se retrouver à l’extérieur de Londres. L’enjeu principal sera que les contenus proposés par la BBC, et les autres médias de service public,  soient capables de répondre aux questions sociétales brûlantes de cette année 2020 si particulière pour rester pertinents face aux géants Netflix, Amazon Prime Video et Disney +. 

L’impact Black Lives Matter, une politique “Pas de diversité, pas de commande”

L'assassinat de George Floyd a déclenché des protestations mondiales qui ont relancé un nouveau débat sur la diversité à la télévision. Un besoin de réflexion et d’action encore plus mis en évidence par l'utilisation récente du mot "N..." sur les écrans de la BBC. Le premier panel du festival virtuel posait la question : "La TV a-t-elle besoin de responsables de programme noirs",  question déjà posée il y a 12 ans. Cette année, la réponse est définitivement “oui”, et elle devra être suivie d’actions concrètes.

Les discussions autour de la diversité et de l'inclusion étaient en tête du programme d'Edinburgh 2020, mais l'action était également mis en avant, avec, entre autres, le duo de diffuseurs britanniques ITV et Channel 4 qui ont tous deux dévoilé des plans pour mieux représenter leur audience, avec notamment un “Black Takeover day”. Cette initiative s'inscrit dans le cadre de "l'engagement continu de C4, en tant qu'organisation antiraciste, d'améliorer la représentation des Noirs à l'écran et hors écran et de favoriser un changement à long terme", a expliqué le directeur des programmes Ian Katz. 

Mais la représentation ne doit pas s’arrêter aux contenus. C’est toute une industrie qui doit révolutionner sa politique de recrutement et de développement de carrière.

Dans une impressionnante conférence MacTaggart (à revoir ici), David Olusoga, présentateur et historien a évoqué des décennies de faux espoirs sur la diversité dans l'industrie. Se comptant lui-même dans une "génération perdue" de talents noirs, il a révélé le véritable impact de la marginalisation des personnes de couleur par le secteur. Olusoga a déclaré que le mouvement Black Lives Matters avait "forcé notre société à avoir des conversations qui ont été repoussées ou évitées pendant des décennies". Dans la table ronde “Reporting Racism, TV Journalism and Black Lives Matter” très animée, où la journaliste Katie Razzall a présidé un panel de journalistes pour explorer les questions de race, de diversité, d'impartialité et de reportage responsable à une époque de tremblements de terre sociaux et politiques, il était en effet question de savoir si les organisations de presse peuvent réellement refléter les expériences d’une population de plus en plus diversifiée alors que beaucoup d'entre elles ne reflètent pas elles-mêmes cette diversité. Un sujet repris dans l’Alternative MacTaggert, en parfaite symbiose cette année avec le MacTaggart, par Jameela Jamil interviewée par Afua Hirsch. 

En attendant un éventuel encadrement règlementaire de la diversité par l’OFCOM, un certain nombre d’industriels ont présenté des actions concrètes, comme la société américaine FX Networks qui a révélé que 63% des réalisateurs de sa production en 2021 seront issus de la diversité - ce sera la première fois que la majorité de ses réalisateurs ne seront pas des hommes blancs -, encadrés par un poste de directeur de la diversité, tout comme l’UER qui vient de créer un bureau pour la diversité et l'inclusion, ou encore Sky avec son “Diversity Action Group”. Ben Frow, directeur des programmes de ViacomCBS Networks UK, a de son côté présenté sa nouvelle politique “Pas de diversité, pas de commande”. Covid et BLM ont décidément déclenché une réaction en chaîne que l’industrie aura du mal à arrêter. 

L’inextricable problème d’accès aux programmes 

Reste la question de l'accessibilité de ces programmes désormais parfaitement diversifiés. "Whose Screen is it Anyway?"

L’âge d'or du contenu signifie plus de choix de contenu, mais aussi plus de façons de le regarder. Le téléviseur est-il toujours le premier choix pour regarder avec autant d'autres appareils à portée de main ? Une fois la télévision allumée, comment accéder au contenu que nous voulons regarder ? Et qui tire les ficelles et décide de ce qui sera diffusé sur les écrans domestiques d'aujourd'hui et de demain ? L’ère du “couch potato” est abolie, annonce la chercheuse Leah Kurta, l'état végétatif du téléspectateur est désormais remplacé par un processus plus actif. Aujourd’hui, nous regardons la télé pour réguler nos émotions, et, selon l'actualité, obtenir des informations. La concurrence sur l’écran, et même la télécommande, est rude. Les géants de la Silicon Valley se sont découvert le "hobby" de la TV à côté de leurs activités principales. Et la bataille avec les services de streaming devient encore plus ardue avec l’élargissement des formats de leurs programmes.

Amazon et de Netflix passent de plus en plus à l'écriture non scénarisée (un format auparavant réservé à la TV), avec des commandes de formats de rencontres et de jeux télévisés. La directrice des contenus européens d’Amazon, Georgia Brown, a déclaré qu'elle souhaitait proposer davantage de documentaires, suite au succès de son format “All Or Nothing”, et Nathaniel Grouille annonce des programmations “plus ambitieuses” pour Netflix, dont une partie est désormais accessible gratuitement et sans abonnement. Ben McOwen Wilson, YouTube UK, rappelle que les personnes qui ont du succès sur YouTube sont le "reflet de la Grande-Bretagne moderne", et que YouTube n’a d’ailleurs pas attendu la régulation pour mettre en place sa propre politique de diversité. Sam Barcroft parle d’une nouvelle “méritocratie pour les fournisseurs de contenu”. 

L'interactivité grâce à la 5G

Un des leviers de créativité des éditeurs et créateurs de contenu pourra être l'arrivée de la 5G. Comprendre l'impact de la 5G sur le secteur du contenu est essentiel pour débloquer de nouvelles opportunités de narration. Alors que les principales plates-formes créent de plus en plus de contenus interactifs, il est crucial pour les médias de service public de comprendre comment et pourquoi la 5G peut contribuer à repousser les limites de la créativité. Qu'il s'agisse de nouvelles façons pour les spectateurs d'interagir avec les personnages et les récits, ou de créer des expériences immersives plus profondes, le champ d'innovation s'élargit grâce à la latence diminuée par cette nouvelle technologie. Pour Alex Connock, la télé devrait d'ailleurs s'inspirer davantage d'autres industries, qui sont largement en avance sur les cas d'usage de la 5G. Tout comme la 4G a révolutionné le visionnage des vidéos sur smartphone, selon Geoffrey Goodwin,Studios, Ryot + Verizon Media, la 5G changera complètement la façon dont on consommera le contenu. La télé "deviendra un lieu fantastique pour travailler", grâce à une interactivité au plus près des audiences. 

Un besoin de souveraineté européenne

Comme la BBC au Royaume-Uni, les radiodiffuseurs publics européens doivent s'adapter pour conserver leur public au fur et à mesure de l'évolution des comportements, repousser la concurrence alors que les streamers américains à forte audience (et moyens) se taillent une part du gâteau, et faire en sorte de garantir leur financement. Les médias de service public restent une partie intégrante de la structure de la télévision, et de la culture, dans de nombreux pays, et les patrons de plusieurs des plus grands acteurs européens ont donné leur avis à Edimbourg sur la manière dont ils peuvent rester pertinents et servir leurs téléspectateurs, jeunes et moins jeunes.

Ulrich Wilhelm, directeur du Bayerischer Rundfunk (BR), rappelle l’importance d’une souveraineté numérique pour l’Europe, d’une indépendance vis-à-vis des plateformes des Etats-Unis et de la Chine, qui ont aujourd'hui un impact direct non seulement sur la vie privée, mais aussi la vie publique et politique. Le rôle des services publics sera d’éviter toute intolérance, et de servir comme “colle de la nation” comme l’évoquait Tony Hall dans son discours d’entrée. 

Une aide aux emplois précaires de l’industrie audiovisuelle 

Incontestablement, pendant le lockdown, le numérique a débloqué l'ingéniosité des créateurs. Mais la crise du coronavirus a aussi particulièrement touché les talents freelance, malgré les efforts des gouvernements pour offrir un soutien financier.

Pour venir au secours d’une population en danger, Edinburgh 2020 a présenté la “TV Coalition For Change”, qui réunit les principaux diffuseurs (BBC, ITV, Sky) et organismes industriels britanniques autour de l’engagement à trouver des solutions aux problèmes rencontrés par les travailleurs indépendants de l'industrie du cinéma. Le support pour le secteur indépendant est aussi un argument pour continuer à justifier le financement du secteur public, les travailleurs indépendantes étant en effet un vivier important de diversité qu’il s’agit de protéger dans le contexte actuel. 

Vers une industrie écoresponsable 

Avec une pandémie mondiale qui a fait passer les questions environnementales au premier plan de l'actualité en 2020, et la COP26 à l’horizon de l’année prochaine au Royaume-Uni, le sujet de la télévision "sustainable" se devait d’être évoqué à Edinbourgh 2020. Le directeur général du groupe Sky, Jeremy Darroch, a parlé d'une décennie critique pour le climat, et a expliqué pourquoi Sky s'est engagée à passer à un bilan carbone nul d'ici 2030 - vingt ans avant les objectifs gouvernementaux.

Jeremy Darroch, ambassadeur du WWF, qui a lancé la campagne "Sky's Ocean Rescue" pour sensibiliser aux dangers de la pollution plastique, souhaite à travers la diffusion de contenus et une réorganisation interne importante, passer “de l’inspiration à la participation”. Pour Darroch, l’écoresponsabilité est aussi un levier pour attirer les jeunes générations, qui, selon lui, ont besoin de trois éléments : des contenus concernants, une attitude consciente des enjeux écologiques, et des industries qui collaborent autour d’un enjeu global, au lieu de se déchirer dans des concurrences locales.

Conclusion

On vous rassure, on était bien à notre bureau pour écrire ce billet. Mais les rencontres fortuites et un peu de sérendipité sous la pluie d’Edimbourg nous ont manqué cette année, malgré la qualité d’organisation des sessions en ligne. La principale conclusion à tirer de ces bouleversements est peut-être celle de Ben Frow, qui a déclaré que l'industrie télévisuelle britannique “snob” (et pas qu’elle) devrait moins se soucier des origines des gens et plus de leur talent.

Edinburgh 2020 mettait en avant les nouvelles missions de la TV : favoriser la diversité, l'inclusion, l'échange de connaissances, la liberté d'expression, la critique constructive et la positivité à une époque charnière de changement pour l'industrie et de la société dans son ensemble. Si la nouvelle génération n’est pas convaincue que les médias de service public reflètent la composition  et les préoccupations de la société, elle ne viendra pas.