Les réseaux sociaux, nouvelle chambre d'écho pour l'intelligence artificielle

 

En 1977, l’ethnologue Irène Pepperberg débute une étude avec le perroquet Alex afin de comprendre les capacités de l’animal à saisir les nuances et les complexités du langage humain. Il restera particulièrement célèbre pour avoir su poser une question sur la couleur de son plumage. Cette recherche a  inspiré par la suite de nombreux universitaires pour poursuivre les travaux sur le fonctionnement des réseaux neuronaux et sur leur application en vue d'un dialogue homme-machine. Comme aura pu le faire tout au long de sa carrière, Geoffrey Hinton, l'un des pionniers du Deep Learning qui a quitté Google cette semaine.  Aujourd'hui devenue grand publique, l'intelligence artificielle prend une place particulière sur les réseaux sociaux, qui en deviennent sa chambre d'écho.

Par Myriam Hammad, MediaLab de l'Information

Derrière les “influenceurs IA” 

Les potentialités de l’IA génèrent beaucoup d’activité sur les réseaux sociaux. Jusqu’à en devenir parfois des éléments de marketing et de publicité, à l’instar de la réponse de Netflix sur le message généré par MyIA de Snapchat. Ce récent bot est d’ailleurs particulièrement commenté, et ses utilisateurs, nombreux parmi la génération Z, sont même invités à le supprimer en raison des dérives qu’il peut entraîner. Mais derrière cette frénésie, se cachent aussi bien des stratégies commerciales, que de probables jeux d’influence amenés à impacter  le développement de l’IA et de ses usages. 

Chaque jour, les tendances sur les réseaux sociaux affichent des conversations ou des "#" portant sur l’IA, qu'ils soient relatifs à un outil comme ChaGPT ou bien encore à une photo détournée par Midjourney. Les comptes qui en parlent se multiplient aussi. Les experts IA sont désormais aussi nombreux que ceux du web3 et des NFT il y a 2 ans, et ils ont fait leur chemin des portails de publication scientifique aux plateformes grand public. 

Pour nous aider à “ y voir plus clair”, existent depuis plusieurs mois de véritables “influenceurs IA”, qui au fil du temps, se sont révélés avoir certaines spécialités : les prompts, le suivi de la sortie des nouveaux outils IA du jour destinées à la bureautique, à la création, à l’éthique de l’IA ou bien encore à l’art digital par IA. Plusieurs comptes ont même créé leur spécialisation selon les versions sorties. Petit panorama : 

On assiste alors même à de véritables mises en abyme : des outils reproduisant le style de “tweetsdes comptes mentionnés ci-dessus. Parmi eux, certains vont encore plus loin, puisque de véritables bibliothèques en ligne deviennent accessibles, organisées sur des notion à plusieurs entrées et mises à disposition. On y trouve des cours pour apprendre, par exemple, à utiliser ChatGPT, ou bien encore à se faire de l’argent grâce aux IA (sic). Certaines options sont payantes, d’autres non. Un véritable modèle économique s’est ainsi créé : un compte Twitter et/ou TikTok accompagné d’une newsletter quotidienne ou hebdomadaire

Certains de ces profils affichent clairement leur background et leur employeur : il y a des chercheurs, des ingénieurs, des développeurs, des instituts spécialisés en intelligence artificielle ou bien encore des fondateurs de start-up. Il arrive cependant, que le contexte de ces profils soit complètement absent, ou qu’une recherche sur Linkedin ne corrobore pas les mentions précisées en bio Twitter. Ce qui ne les empêche pas d’avoir des milliers d’abonnés et de publier du contenu à un rythme très soutenu. A la manière des influenceurs bien connus.

Le même phénomène se retrouve sur TikTok. Il existe de multiples comptes, de multiples vidéos, et des récapitulatifs quasiment quotidiens, comme ici par exemple pour avoir accès à ChatGPT4 via forefront.ai, ou bien encore ici avec le compte très suivi de Roberto Nickson, qui présente  souvent de nouveaux outils. L’avènement de l’IA a donc fait proliférer de nouveaux profils qui empruntent aux codes des ingénieurs, des créateurs de contenu digitaux et des startuppeurs. Certains nouveaux titres ont même pu éclore sur les réseaux, comme celui d’”IA strategist”.

Une boussole qui ne perd pas le Nord

Alors qu’il s’agit de pouvoir se repérer, nous sommes en réalité envahi par des contenus partagés par des comptes dont il est difficile de saisir la légitimité. Une seconde lecture est bien souvent nécessaire, à travers le test par soi-même des outils proposés, ou la consultation d’avis. Force est de constater que certains comptes, relaient parfois de “fabuleux outils” à travers des vidéos promotionnelles qui vantent l'une ou l'autre des fonctionnalités rendues possibles par l’intelligence artificielle générative. Mais l'on ne peut ni en vérifier l'utilité et les codes ni comprendre en quoi et pourquoi il s’agit d’intelligence artificielle générative.

En voici un exemple : dans un de ses posts, le TikTokeur JustinFineberg reprend une vidéo générée par IA qui permet de modifier la langue parlée lors (entre autre) d’un dialogue entre deux personnes en passant un simple filtre. Cette vidéo provient du site https://www.flawlessai.com/ qui propose “Hollywood 2.0”, une invention récompensée par le Times en 2021. Le souci ? Des vidéos, qui produisent un effet  extraordinaire, sont présentées et diffusées en ligne, mais difficilement "reproductibles" l'outil n'étant pas accessible. Il faudrait pouvoir disposer d’une invitation au festival de Cannes pour pouvoir y regarder de plus près : 

Ce qui ne facilite ni l’appropriation des usages, ni la faculté de pouvoir se rendre compte par soi-même du potentiel en faisant la part des choses entre marketing et véritable démonstration. Dès lors, ces publications soumettent celui qui les consulte à croire ce qu’il voit ou à rester dans l'expectative.

La partie émergée de l’iceberg

Les réseaux sociaux s’appuient eux-même depuis longtemps sur l’intelligence artificielle : analyse des données utilisateurs, ciblage avec des algorithmes publicitaires, prédiction des usages, recommandation d'amis ou de comptes. Ces utilisations étaient alors plus "discrètes" et relatives aux rouages, au fonctionnement de ces services. Aujourd’hui, le contenu qui s’affiche à la vue de tous sur les différents “feeds”, peut-être généré par IA, sans que personne ne puisse réellement s’en rendre compte. On peut facilement en faire l’expérience avec le jeu “Odd one out” créé par Google en collaboration avec les artistes Caroline Buttet et Emmanuel Durgoni où l'on doit distinguer la photo générée par IA parmi une série d'oeuvres. Et les réseaux de s’interroger sur leur responsabilité, sur fond de batailles juridiques en cours liées au copyright concernant les oeuvres générées par IA. ByteDance a ainsi révélé être en cours de développement d’un label qui permettrait d’inscrire sur le contenu vidéo “fait par IA”.

IA, super IA, mais de quoi parle-t-on réellement et à quelle échelle de temps ?

Les compétences techniques viennent creuser la différence entre les développeurs et affiliés et un public moins initié aux spécificités et langages logiciels. Par exemple, les plugins de ChatGPT d’OpenAI peuvent ainsi commencer à être testés par une première communauté "d'initiés", qui en amont, préfigure les prochaines évolutions. De la même manière sur Discord, existent depuis des semaines de nombreux canaux pour évoquer les prompts de Midjourney. Tout ceci dessine un paysage aux contours imprécis et mouvants autour de l’intelligence artificielle, de ses utilisations et des acteurs qui la commentent. Pouvoir en avoir une vision précise demeure quelque chose qui semble réservée à des experts.

On voit apparaître sur les réseaux sociaux des débats sur les futurs de l’intelligence artificielle et notamment de la super intelligence artificielle, soit des agents capables de comprendre et de dépasser l’intelligence humaine. On constate, qu’il est difficile de mesurer les contours de l’IA et de comprendre qui parle en réalité de quoi. Des posts apocalyptiques invitent à penser “ le grand remplacement” de l’Homme par la machine, d’autres tempèrent au contraire la portée de la technologie et de sa potentielle perte de contrôle. C’est d’ailleurs là l’opposition actuelle des pères fondateurs du deep learning : Yann LeCun (Meta), Geoffrey Hinton (ex-Google) et Yoshua Bengio (Université de Montréal) qui remportaient en 2019 le prix Turing de la célèbre Association Computing Machine (ACM) pour leurs travaux sur l’apprentissage automatique. Le post de Yann LeCun citant Geoffrey Hinton - avec lequel il est en profond désaccord sur l'avenir de l'IA -  a lancé un débat très riche, dans toutes les langues possibles. Les réponses confrontent alors questions épistémologiques, philosophie des sciences, croyances et positivisme.

" Nous pouvons concevoir l'IA pour qu'elle ait une intelligence surhumaine *et* qu'elle soit soumise.
Pour qu'une entité en contrôle une autre, elle doit *vouloir* prendre le contrôle."

Une position qui n'est pas partagée par Geoffrey Hinton. Celui qui est considéré comme l'un des parrains de l'intelligence artificielle a exprimé (au NYT et non pas sur Twitter), après avoir quitté Google, ses inquiétudes : désinformation massive, suppression d'emplois, ou bien encore développement d'armes autonomes.

Conclusion

L'IA a envahi les réseaux sociaux de manière protéiforme : démonstrations commerciales, marketing, influence, débats philosophiques et politiques. Et si les commentateurs sont nombreux, il s’agit probablement d’une autre bataille qui s’annonce à venir, entre les Etats qui commencent à poser leurs premières régulations en matière d’IA, à l’instar de la Maison-Blanche, ou bien encore du régulateur britannique qui a lancé cette semaine une enquête sur les impacts de l'IA et les grands les empires technologiques déjà constitués, qui détiennent peut-être entre leurs mains l'une des plus grandes technologies crée par l’humanité. Une bataille à suivre en direct sur les réseaux sociaux, en essayant, pour chacun, de faire la part des choses entre experts et adeptes (nombreux) de l'ultracrépidarianisme.