Liens vagabonds : Souveraineté numérique, l’urgence européenne face à la dépendance américaine

À Davos, les dirigeants des grandes entreprises de l’intelligence artificielle ont été reçus comme des rock stars. Le Forum économique mondial leur a déroulé le tapis rouge pour défendre le déploiement massif de leurs technologies. Pendant ce temps, « les débats idéalistes sur le changement climatique, l’accueil des réfugiés ou l’avenir des soins de santé existaient bel et bien, mais dans des lieux plus discrets », notait le New York Times. En marge également des grands patrons américains, Arthur Mensch, fondateur de la start-up française Mistral AI, et présenté comme l’un des espoirs de la souveraineté technologique européenne, a alerté sur la toute-puissance américaine:  « Le plus gros risque pour l’Europe est de devenir une colonie de l’IA. Si la tech européenne n’atteint pas ses objectifs, 95 % des services digitaux d’IA seront importés des États-Unis. Toute notre industrie reposera sur des infrastructures qui pourront être débranchées si les États-Unis le décident », a-t-il déclaré.

Une dépendance devenue géopolitique

Cette mise en garde intervient dans un contexte international de plus en plus conflictuel. Récemment, les tensions entre les responsables européens et l’administration Trump se sont intensifiées sur plusieurs fronts, incluant la souveraineté du Groenland, les politiques tarifaires et les flux migratoires. « Dans ce contexte, la dépendance de l’Europe à l’IA d’origine américaine apparaît de plus en plus comme un handicap. Cette dépendance est un handicap dans toute négociation, et nous allons négocier de plus en plus avec les États-Unis», souligne Rosaria Taddeo, professeure d’éthique numérique et de technologies de défense à l’Université d’Oxford. « La situation géopolitique a changé notre manière d’interpréter la souveraineté. » 

Cette vulnérabilité s’illustre de manière concrète avec l’affaire du juge français de la Cour pénale internationale (CPI), Nicolas Guillou. Lors d’une rencontre intitulée « Résilience numérique européenne et géopolitique en 2026 », coorganisée par le CNRS et la Fondation Inria, il a décrit les conséquences des sanctions américaines : gels d’avoirs, blocage bancaire, interdictions de services en ligne. « Soudain, votre vie numérique s’arrête, explique-t-il. Vous perdez instantanément l’accès à tout. Même Alexa, l’assistant vocal d’Amazon, cesse de vous parler », confie-t-il. Ces sanctions, liées à l’enquête de la CPI sur Israël, ont frappé ses comptes bancaires, y compris dans des banques européennes, par crainte de perdre l’accès au marché américain. « Les sanctions américaines sont un révélateur de notre perte de souveraineté », résume le juge français. « Nous devons créer les conditions d’une véritable souveraineté européenne. Elle seule peut préserver notre État de droit. »

Quelles alternatives voient le jour ?

Si l’Union européenne vit dans ce qu’on pourrait appeler un « hôtel technologique » , «où elle ne possède rien et loue tout », pour reprendre l’expression de Tariq Krim, ancien vice-président du Conseil national du numérique, elle conserve pourtant des leviers pour développer ses propres solutions face aux géants américains. « Le berceau des standards ouverts, c’est l’Europe », rappelle Henri Verdier, ancien ambassadeur français pour le numérique. De plus en plus d’institutions européennes adoptent des approches ouvertes et collaboratives pour créer leurs propres modèles d’IA. Le Dr Wolfgang Nejdl, engagé dans le projet open source SOOFI, est convaincu de son futur succès : « Si je pensais déjà que nous ne rattraperions jamais notre retard, je n’essaierais pas. » Le projet prévoit de publier d’ici un an un modèle de langage généraliste compétitif de 100 milliards de paramètres, conforme aux valeurs et réglementations européennes. «Les progrès ne dépendront plus uniquement des plus grands clusters de GPU. Nous serons le DeepSeek européen.»

Parallèlement, l’Europe mise sur des alternatives plus visibles pour le grand public. Lors du Forum économique mondial, un nouveau réseau social européen,baptisé W, a été présenté. Conçu pour concurrencer Twitter, il promet des données hébergées de manière décentralisée par des entreprises européennes, une modération stricte contre la désinformation, et le respect total des règles de confidentialité du continent. Ces initiatives ouvrent la voie, mais leur succès reposera sur l’adoption concrète par les utilisateurs et sur des moyens industriels tangibles. « Face à une situation de plus en plus tendue, il faudra tout revoir. La souveraineté numérique ne viendra ni des grands discours ni des grands programmes européens trop complexes à implémenter rapidement », avertit Tariq Krim. « Elle viendra de la base : du logiciel, de l’open source, de l’interopérabilité et des gens qui les mettent en œuvre. La technologie ne se décrète pas. Elle se construit. Et désormais, nous n’avons plus le temps de construire : il va falloir, dans l’urgence, organiser la résilience numérique de l’Europe. »

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Pour les Français, les médias ne parlent pas assez ou pas assez bien du climat, révèle une étude (Fondation Descartes)
  • Publicité télévisée : la presse et des radios vent debout contre un projet de changement de réglementation pour les distributeurs (Le Figaro)
  • Le cri d’alerte de l’Arcom sur la fragilité économique des médias d’information (les Echos)
  • La chaîne de télé régionale Wéo en liquidation judiciaire (Stratégies)
  • La religion retrouve-t-elle une place importante dans les médias ? (La Croix)
  • Libération de Laurent Vinatier : la question du journaliste de TF1 à Poutine qui aurait “tout fait basculer” (Télérama)
  • Les titres de Centre France se dotent d’une nouvelle maquette (CBNews)
  • Le plan viral de la France pour s’attaquer à Trump avec une campagne percutante sur les réseaux sociaux (The National)

3 CHIFFRES

  • Le streaming bat plusieurs records en décembre 2025 avec 47,5 % de l’audience télévisée, selon Nielsen.
  • Beehiiv, concurrent de Substack, s’attend à presque doubler son chiffre d’affaires annuel pour atteindre 50 millions de dollars cette année, annonce Reuters.
  • Aux États-Unis, les millenials et les Gen Z écoutent 3h de musique générée par IA par semaine, d’après Sherwood.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Netflix dépense moins pour produire plus

Source : Sherwood

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

  • GAFAM : 24 heures dans la peau d’un addict (Bon Pote)
  • Ce YouTuber pense que les médias traditionnels méritent plus de reconnaissance (NiemanLab)
  • Éloge du papier à l’heure du déluge numérique (Le Monde Diplomatique)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION, TRENDING

  • YouTube, TikTok, Amazon et Adobe amènent l’économie des créateurs à Sundance (tubefilter)
  • Le nouveau facteur rédhibitoire dans les relations : utiliser ChatGPT (Dazed)
  • Les utilisateurs des réseaux sociaux ne se créent pas seulement des liens parasociaux avec les créateurs de contenu, mais aussi avec leurs groupes d’amis (impact)
  • Ben Affleck se trompe sur l’IA, tout comme James Cameron : ce sont les travailleurs qui en paieront le prix (Forbes)
  • Pourquoi avons-nous envie que ce soit encore 2016 ? (New York Times)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • En 2025, le nombre de journalistes emprisonnés demeure élevé (CPJ)
  • Des radioamateurs arrêtés en Biélorussie, risquent la peine de mort (404media)
  • Le gouvernement américain diffuse des deepfakes de citoyens ordinaires pour les discréditer (The Guardian)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • La Commission européenne étudie l’interdiction des applications d’intelligence artificielle de nudification en ligne (Politico)
  • Le régulateur américain des communications s’attaque aux talk-shows TV et veut leur imposer des règles de temps de parole équitables pour les invités politiques en période électorale (New York Times)
  • Transmission de données à un réseau social à des fins publicitaires : la CNIL prononce une sanction de 3,5 millions d’euros (CNIL)

JOURNALISME 

  • Le gouvernement britannique envisage d’intervenir dans la vente du groupe de médias The Telegraph (gov)
  • Les éditeurs de presse adoptent les partenariats avec les créateurs (E&P)
  • Un juge empêche le gouvernement d’examiner les données saisies chez une journaliste du Post (The Washington Post)
  • La BBC va lancer une chaîne YouTube (BBC)
  • Une nouvelle étude du RJI se penche sur l’impact du « pas de commentaire » des personnalités publiques dans les articles de presse (Reynolds Journalism Institute)

 STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Netflix demande aux réalisateurs de répéter l’intrigue pour les personnes qui utilisent leur téléphone en regardant, selon Matt Damon (NME)
  • En ce moment, le lieu branché de la génération Z, c’est peut-être… le cinéma (Vox)
  • Un fil Twitter répertorie des films rares et expérimentaux disponibles gratuitement sur Vimeo (Twitter)

ENVIRONNEMENT

  • OpenAI affirme que ses projets Stargate financeront leurs propres besoins énergétiques locaux (Bloomberg)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Snap évite un procès historique sur l’addiction aux réseaux sociaux grâce à un accord (New York Times)
  • Adobe s’engage à verser 10 millions de dollars à un fonds pour le cinéma et la télévision (The Hollywood Reporter)
  • X rend son algorithme open source alors qu’il fait face à une amende pour manque de transparence et à des controverses autour de Grok (Techcrunch)
  • Les « petits amis accros à leur laptop » regardent YouTube en continu, y compris au lit, ce qui rend fous leurs proches (GQ)

Capture d’écran du site GQ

  • Netflix va repenser son application afin de rivaliser avec les plateformes sociales en matière d’engagement quotidien (Techcrunch)
  • La lettre de Neal Mohan en 2026 révèle les projets de YouTube pour l’IA et un défi lancé à TikTok Shop (Tubefilter)
  • Au Danemark, des applications capables d’écarter les produits américains grimpent en tête des classements (dr)
  • Pour attirer ‘créateurs, journalistes et leaders d’opinion’, Elon Musk va offrir 1 million de dollars à l’article le plus lu sur son réseau social X  (SocialMediaToday)
  • La Chine et les États-Unis sont parvenus à un accord pour scinder TikTok aux États-Unis (Semafor)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Netflix va augmenter ses dépenses en programmes en 2026 (Bloomberg)
  • Netflix lance une fonction de vote en temps réel (Techcrunch)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Le site musical culte Pitchfork se convertit à l’abonnement et à l’interactivité (Axios)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Le marché des petits amis virtuels en Chine prend une ampleur inédite (Wired)
  • La recherche scientifique submergée par les dérives de l’IA (The Atlantic)
  • Apple va réorganiser Siri pour en faire un chatbot intégré (Bloomberg)
  • Des publicités arrivent sur ChatGPT. Les éditeurs de presse ayant des accords avec OpenAI ne verront pas un centime (NiemanLab)
  • Google ne cesse de remplacer nos titres d’actualité par de l’IA catastrophique (The Verge)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Netflix a doublé ses revenus publicitaires l’année dernière et prévoit de faire de même en 2026 (adexchanger)
  • OpenAI demande aux annonceurs de dépenser moins d’un million de dollars pendant la période d’essai (The Information)
  • Le Monde devrait-il être en mesure de rivaliser avec les petits médias indépendants pour obtenir des dons ? (CJR)

Par Kati Bremme et Alexandra Klinnik

Illustration : KB + ChatGPT

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