Liens vagabonds : Pourquoi s’obstiner à écrire, à l’ère de ChatGPT ?

Un journaliste de Fortune révélait récemment avoir écrit 600 articles depuis le mois de juillet, à l’aide de l’IA. « Je suis un peu un phénomène », confiait-il dans les colonnes du Wall Street Journal. Pas tant que ça. De plus en plus de journalistes assument publiquement cette pratique, comme en témoignent les six reporters interrogés par Wired. La « ligne rouge » est désormais franchie sans complexe. Le nombre d’articles générés par l’IA sur le web a même dépassé ceux écrits par des humains fin 2024, selon l’agence Graphite.

Un soulagement : écrire n’a jamais été la seule compétence du journalisme

Pour de nombreux professionnels, l’outil est d’abord vécu comme une libération. Il aide à « combattre la peur de la page blanche », à structurer, à reformuler et à accélérer la production. Alex Heath, journaliste tech indépendant, ne s’en cache pas : « J’ai l’impression de tricher d’une façon géniale… Je n’ai jamais fait ce métier parce que j’aimais être écrivain. J’aime le reportage, apprendre de nouvelles choses, avoir une longueur d’avance et dire aux gens des choses qui les feront se sentir intelligents dans six mois. » Ce sentiment de soulagement est partagé par les directions de rédaction.  « Il y a beaucoup – et je dis bien BEAUCOUP – de rédacteurs en chef qui préféreraient un article écrit par l’IA à un article écrit par un humain. Le reportage et l’écriture sont deux compétences différentes et il est rare – RARE – qu’elles soient réunies chez une seule personne», estime Aimee Rinehart, cheffe de produit senior pour l’IA à l’AP (Associated Press).

De fait, l’acte d’écrire n’a jamais été l’unique savoir-faire du journaliste, ni forcément le plus valorisé. Aujourd’hui, l’idéal du journaliste-écrivain correspondrait à un mythe désuet, à « une vision statique de l’identité professionnelle », selon le chercheur des médias Félix Simon. Vouloir s’obstiner à écrire soi-même paraîtrait presque ringard à une époque où la lecture décline au profit de la vidéo. Historiquement, des structures entières, les fameux « rewrite desks », étaient d’ailleurs déjà chargées de transformer l’information brute en texte publiable. Mais si cette pratique peut libérer du temps pour l’enquête, elle encourage également les médias (à licencier) et à industrialiser des contenus sans valeur ajoutée, afin de rester dans la course à la visibilité et à l’attention. « Le gros de l’information, tel que le public, le rencontre, est déjà largement « commoditisé ». Générique, substituable, et perçu comme ayant peu de valeur. Ce n’est pas un problème nouveau, mais l’IA menace de l’aggraver car son cas d’usage le plus évident est de produire plus de ce contenu de base, moins cher et plus vite », prévient Félix Simon.  

Écrire forme la pensée

Cette délégation de tâches n’a pas seulement un effet sur la production et le lecteur submergé d’IA slop, mais aussi sur l’atrophie cognitive du journaliste. En déléguant la plume à la machine, le journaliste risque de perdre ce moment où la réflexion prend corps. Car écrire n’est pas simplement la transcription d’une idée déjà finalisée. Il s’agit du processus même par lequel la pensée se structure. « Comment savoir ce que je pense tant que je ne vois pas ce que je dis », se demandait le romancier E.M. Forster. Sans cet « exercice cognitif », le raisonnement s’érode, et transforme le « penseur » en simple gestionnaire d’outils. Des étudiants en journalisme sont aujourd’hui moins à l’aise qu’avant sur les enquêtes-reportages, ont plus de mal à articuler la structure dès qu’il y a plus de deux ou quatre interlocuteurs, témoigne ainsi un professeur d’une école de journalisme française. Ce que l’IA supprime comme “tâche” est aussi une porte d’entrée dans la pensée. Transcrire une interview, par exemple, n’est pas un acte purement mécanique : c’est souvent là que surgissent les nuances, les contradictions, les angles morts. En automatisant ces étapes, on court-circuite une partie du processus intellectuel. Et ce n’est pas là faire preuve de nostalgie mal placée.

Comment savoir ce que je pense tant que je ne vois pas ce que je dis

EM Foster

« La question n’est plus de savoir si l’IA peut penser pour nous, il s’agit de savoir si nous serons encore capables de penser par nous-mêmes », alerte ainsi une étude récente de la Wharton School, relayée par Ezra Eeman.  D’après un échantillon de 1 372 participants et près de 10 000 essais, il s’avère que l’IA bouleverse la structure même de notre raisonnement. Si elle décuple les performances lorsqu’elle est exacte, elle entraîne les utilisateurs dans sa chute dès qu’elle se trompe, générant des résultats bien inférieurs à un travail sans assistance.  Notre cerveau est programmé pour suivre la ligne de moindre résistance face à une réponse qui « semble » cohérente. Il s’opère une abdication du jugement face à la fluidité de la machine. Ce que les experts appellent la « reddition cognitive » rend le contrôle humain illusoire : après quelques semaines, nous ne supervisons plus l’IA puisque nous lui déléguons notre libre arbitre.

« Le « human in the loop » n’est pas le garde-fou que nous imaginons », avertit Ezra Eeman. Les dérives dans les rédactions sont déjà visibles. En mars 2026, un journaliste expérimenté du groupe Mediahuis a été suspendu après avoir reconnu avoir publié des citations générées par IA sans les vérifier. « Il est particulièrement douloureux que j’aie commis exactement l’erreur que j’ai maintes fois signalée à mes collègues : ces modèles de langage sont si performants qu’ils produisent des citations irrésistibles », a-t-il admis, « que l’on est tenté d’utiliser en tant qu’auteur. Bien sûr, j’aurais dû les vérifier. La ‘supervision humaine’ nécessaire, que je préconise systématiquement, a fait défaut ». Des publications comme Wired, Business Insider, The Chicago Sun-Times et Ars Technica ont aussi connu des scandales liés à l’IA, allant de contenus créés par IA à des citations fabriquées.

Résister par la « friction »

Pour enrayer ce déclin, il s’agit de réintroduire de la friction. À rebours de la fluidité totale promise par l’IA, reprendre le contrôle exige de réinjecter de l’effort dans le processus. Dans un océan de synthèses insipides, la capacité de concentration devient un luxe, et l’écriture, un acte de résistance. « Tout comme les muscles s’atrophient sans exercice, les capacités de raisonnement peuvent s’éroder avec l’usage habituel de l’IA. La recherche suggère qu’un « exercice cognitif » délibéré consistant à résoudre intentionnellement des problèmes sans assistance  pourrait être essentiel pour maintenir nos capacités de pensée analytique », incite l’étude. Les systèmes d’IA pourraient également être conçus pour soutenir le raisonnement plutôt que pour le remplacer. L’introduction d’une « friction stratégique » par exemple, demander « Qu’en pensez-vous d’abord ? » avant d’afficher une réponse, ou exiger que l’utilisateur évalue le résultat avant de l’accepter, permettrait de favoriser une aide à la décision plutôt qu’une abdication totale.  A nos cerveaux !

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Prisma Media, qui détient « Capital », « Géo » ou « Télé Loisirs », annonce la suppression de 261 postes (Le Monde)
  • L’Institut national de la consommation va être liquidé, «60 millions de consommateurs» cherche un repreneur (Libération)
  • Une fuite de données chaque heure en France : la multiplication des incidents révèle une cybercriminalité désormais industrialisée et hors de contrôle (Usine Digitale)
  • La CNIL sort un rapport sur le traitement des données post-mortem (CNIL)
  • Le Sénat adopte la liste noire des réseaux sociaux interdits aux enfants de moins de 15 ans (Sénat)
  • Au cabaret Madame Arthur, l’intelligence artificielle sera-t-elle bientôt seule en scène ? (Télérama)
  • Les journalistes de France TV, BFM et LCI sous très haute surveillance dans le Golfe (La Lettre)

3 CHIFFRES

  • OpenAI, la maison mère de ChatGPT, est valorisé à 852 milliards de dollars après une levée de fonds record
  • Sora aurait couté un million de dollars par jour à OpenAI, rapporte Techcrunch
  • Reddit annonce une hausse de 46 % des vues sur les contenus de presse depuis le lancement de ses outils dédiés, selon Press Gazette

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Le marché de la vidéo stagne dans un paysage du streaming fragmenté

Source : Axios

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

  • Le syndrome du “le PDG l’a dit” dans les médias (The Fine Print)
  • Bruno Patino : « L’intelligence artificielle signe la fin de l’ère de l’information » (L’Opinion)
  • Espina : la star latino-américaine qui change le visage de l’info en ligne (New Yorker)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • « L’ère de l’invincibilité est terminée » : la semaine où les géants de la tech ont été mis au pas (The Guardian)
  • Après des coupes budgétaires dans sa rédaction, le Washington Post mise sur des partenariats vidéo avec des créateurs de contenu (Digiday)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • Une journaliste américaine enlevée en Irak (CNN)
  • Un juge bloque l’ordre de Trump visant à supprimer le financement de NPR et PBS (AP News)
  • 4 chatbots d’IA ont tenté de « fact-checker » Marco Rubio sur l’Iran. Ils n’ont pas réussi à se mettre d’accord (Fast Company)
  • « Il est désormais interdit d’ouvrir ses fenêtres » : Reworld hallucine (encore) une infox (Next)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Perplexity AI fait l’objet d’une plainte pour partage non autorisé de données personnelles avec Meta et Google (Bloomberg)
  • Microsoft visé par une enquête de l’autorité britannique de la concurrence concernant son activité logicielle (CNBC)
  • L’Union européenne souhaite interdire les images et les vidéos générées par l’IA dans les communications officielles (Techradar)
  • L’Inde veut réguler les contenus d’actualité produits par les utilisateurs (The Economic Times)
  • La Chine impose l’établissement de comités d’éthique internes à toutes les entreprises travaillant sur l’IA (SCMP)

JOURNALISME 

  • Le New York Times met fin au contrat d’un auteur ayant eu recours à l’IA pour une critique (The Wrap)
  • Comment le Wall Street Journal touche la nouvelle génération sur TikTok (Digital Content Next)
  • Un journaliste peut-il encore être une célébrité ? (NYT)
  • Le point de vue du Guardian sur l’avenir de la BBC : qui décide de ce que veut dire « informer » ? (The Guardian)

 STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Le Guardian s’essaie à Substack avec des contenus culinaires (Press Gazette)

CREATOR ECONOMY

  • Beehiiv, concurrent de Substack, se lance dans le podcasting (Semafor)
  • Les médias traditionnels suivent le manuel des créateurs (status)
  • Le partenariat de la journaliste tech Joanna Stern avec NBC News dessine un nouveau modèle : l’indépendance éditoriale soutenue par une institution (The Wrap)
  • Les créateurs de contenu se préparent pour la saison des impôts (wpcreator)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • L’Australie accuse Meta, TikTok et YouTube de ne pas appliquer correctement l’interdiction des comptes (abc)
  • L’Iran menace de commencer à attaquer les géants de la tech américaine (Wired)
  • Instagram teste actuellement les abonnements « Instagram Plus », qui permettent aux utilisateurs de conserver leurs Stories au-delà de 24 heures (Matt Navara)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Bangkok accueillera le premier concours Eurovision de la chanson en Asie (The Guardian)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • The New York Times ajoute davantage de livres audio à ses listes de best-sellers (New York Times)
  • 25 % de toutes les stations de radio AM/FM aux États-Unis ont une programmation axée sur la foi (Pew Research Center)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Bluesky lance une nouvelle application : une IA pour personnaliser votre fil d’actualité (The Verge)
  • Le cimetière d’OpenAI : tous les accords et produits qui n’ont jamais vu le jour (Forbes)
  • Le dirigeant du plus grand réseau hospitalier public américain se dit prêt à remplacer des radiologues par l’IA (Radiology Business)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • News Corp est essentiellement une « entreprise d’entrée de données pour l’IA », affirme son directeur général, après un accord de 150 millions de dollars avec Meta (The Guardian)
  • Spotify déploie des publicités interactives sous forme de carrousel (adweek)
  • Quelles seront les conséquences des défaites judiciaires de Meta et YouTube sur le marché ? (digiday)
  • Au Royaume Uni la publicité pour les produits salés, gras et/ou sucrés interdits en ligne et sur la TV avant 21h (The Guardian)

Par Kati Bremme et Alexandra Klinnik

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