Liens vagabonds : Le journalisme face à la guerre informationnelle, financer le vrai pour ne pas subir le faux

« La France est le deuxième pays en Europe visé par les ingérences étrangères, notamment russes », affirme Vincent Couronne, directeur général des Surligneurs, lors d’une table-ronde organisée lors de la 19e édition des Assises du journalisme de Tours. Cette guerre informationnelle se joue désormais en grande partie sur la toile. Pour le ministère des Armées, le numérique constitue une extension du champ de bataille. L’objectif ? Mener une « guerre avant la guerre » : utiliser l’information comme une arme pour paralyser l’adversaire, fracturer la société sur ses lignes de faille – en France, l’antisémitisme par exemple – et s’immiscer dans le débat public.

« La guerre informationnelle, c’est agir sur une perception pour modifier concrètement des attitudes et des comportements, d’où la nécessaire mesure des effets qui est complexe », précise Chloé Debieve, consultante dédiée à la lutte contre les manipulations de l’information. « La Chine, la Russie, l’Iran, la Turquie, les Etats-Unis utilisent les médias à des fins subversives et la possibilité de manier les outils informationnels comme moyen de déstabilisation des États », complète Maud Quessard, directrice de recherche Europe Espace Transatlantique Russie à l’IRSEM. Récemment, RFI en a fait les frais : des vidéos diffusées sur plusieurs comptes Telegram russes ont usurpé l’identité et le logo de la marque, accompagnés de la signature d’un journaliste de la rédaction. On y voit de prétendus réfugiés ukrainiens âgés à la rencontre d’ adolescentes européennes – un scénario entièrement fabriqué pour manipuler l’opinion.

La « fast-info », nouvelle menace

À cette stratégie s’ajoute un phénomène plus insidieux : la saturation informationnelle. Chloé Debieve évoque l’émergence d’une « fast-info », par analogie avec le fast-food ou la fast-fashion. Cette production à la chaîne, dopée par l’IA générative, inonde l’espace public de contenus souvent médiocres. « Le trop pour moi est le meilleur moyen de faire passer le faux », estime la consultante. À force de courir après chaque fake news, le journaliste risque de délaisser sa mission première : raconter le monde, enquêter, donner du sens, dans un « paysage où le réel n’est plus pris comme acquis », pour reprendre l’expression de Jean-Marc Four, directeur de RFI. « Le fact-checking, c’est une forme d’épuisement potentiel du journaliste. Ce que j’aime dans le journalisme, c’est sa capacité à raconter ce qui se passe au bout de la rue. Et si on court perpétuellement après le dernier bobard de Donald Trump, on ne répond plus à notre promesse initiale », estime Thibaut Bruttin, directeur général de Reporters Sans Frontières. Dès lors, le principal combat à mener est celui de l’intégrité journalistique, abonde Chloé Debieve.

La guerre informationnelle franchit un nouveau seuil avec des vidéos générées par IA, inspirées de l’esthétique Lego, qui sont produites et diffusées en quasi temps réel pour accompagner (et influencer) le conflit iranien

La France : des anticorps solides, mais une vulnérabilité réelle

Si la France est particulièrement visée, c’est aussi parce qu’elle est perçue comme fragile. Plusieurs facteurs expliquent cette situation : « une faible confiance dans les institutions et les médias, qui en fait une cible « facile », situation politique de la France dans l’Union Européenne (poids, influence à Bruxelles, symbole du fondateur…) qui en fait un enjeu stratégique … » explique Vincent Couronne, des Surligneurs à Méta-Media. « De même, certaines opérations ne sont pas destinées à un public français mais à l’étranger, des ingérences informationnelles en France sont utilisées pour être diffusées en Afrique francophone et décrédibiliser la France ». Un sondage Sopra Steria révèle une vulnérabilité importante de la population française face à la désinformation.

Mais, on peut être très exposés et savoir bien se défendre. La France est sans doute bien plus résiliente que d’autres pays, d’après le chercheur Laurent Cordonier. Elle possède de bons anticorps grâce à la densité et la diversité de son paysage médiatique. Le réseau de fact-checking y est par ailleurs particulièrement bien développé, observe Carmen Ionescu, directrice de l’Agence de presse Rador Radio Roumanie. Et ce travail porte ses fruits : lorsqu’une fausse information est identifiée comme telle par AFP Actuel, sa viralité diminue en moyenne de 8 %, d’après des travaux menés par Julia Cagé, professeure d’économie à Sciences Po.

Comment faire une guerre sans journalistes ?

Cette résilience reste toutefois fragile, menacée par une défiance croissante envers les institutions et par la précarisation du métier. « Le nerf de la guerre dans tout ça, c’est l’argent, il faut surtout financer le vrai», insiste Alexis Denous, responsable communication de l’Alliance pour la Presse d’Information Générale. Les campagnes de désinformation prospèrent en effet sur des terrains affaiblis. Les dépenses de communication de l’État diminuent, tandis que les revenus publicitaires ont été divisés par quatre en vingt ans. Parallèlement, plus de 10 000 journalistes exercent aujourd’hui sous un statut précaire, soit 30,15 % de la profession, selon le 12e Baromètre social des Assises du journalisme. « Un journaliste précaire est un journaliste malléable », rappelle-t-on lors des débats. Le recours massif aux stagiaires et aux contrats courts fragilise la capacité d’enquête, une activité qui exige pourtant du temps et des moyens. « La presse, combien de divisions ? Il y a une difficulté à reconnaître que nous avons des espèces à protéger », alerte Thibaut Bruttin.

Dans le même temps, les moyens de l’audiovisuel public diminuent, souligne Jean-Marc Four. France Médias Monde dispose d’environ 285 millions d’euros par an (soit 7 % du budget total de l’audiovisuel public français), contre 485 millions pour le BBC World Service, 425 millions pour Deutsche Welle, et jusqu’à 2 milliards pour les dispositifs russes et chinois. À cela s’ajoute un déséquilibre majeur face aux plateformes numériques – certaines atteignant environ 67 milliards de dollars – plaçant les médias français dans une situation de concurrence profondément inégale.

Repenser la défense informationnelle

Face à ces défis, plusieurs pistes se dessinent. D’abord, renforcer l’éducation aux médias et à l’esprit critique, considérée comme « la mère des batailles », auprès de tous les publics. Mais au-delà de l’éducation, il faut aussi parer au piège de l’arroseur arrosé. Pour certaines puissances hostiles, l’enjeu est de pousser l’État français à restreindre ses propres libertés publiques sous prétexte de protection. Laurent Cordonier met en garde contre cette tentation : « Un des moyens de réagir serait de prendre des lois permettant de mieux surveiller les réseaux sociaux pour couper court à l’ingérence. Mais ce faisant, on court le risque de réduire la liberté d’expression. » Pour le chercheur, le but ultime de l’adversaire est bien là : forcer les démocraties libérales à sacrifier leurs principes fondamentaux par réflexe de survie.

Ensuite, valoriser la fiabilité et l’intégrité de l’information afin de préserver la confiance, en évitant de confondre le bruit numérique – souvent artificiel – avec l’opinion réelle. Mais au-delà des contenus, la question des infrastructures devient centrale. Comment garantir l’indépendance des médias lorsque leurs outils de production et leurs canaux de diffusion dépendent de puissances étrangères ou d’algorithmes guidés par des logiques politiques et économiques ? La création d’un écosystème numérique souverain – réseaux sociaux européens, systèmes d’exploitation propres – apparaît dès lors comme une condition essentielle pour ne pas être « noyé » dans des flux informationnels contrôlés par d’autres. Certains vont jusqu’à affirmer que «plus aucun média français n’utilise les suites de Microsoft ou les suites de Google. La question, c’est qu’on n’a pas la volonté politique de mettre en œuvre ce à quoi on a déjà réfléchi ». Sans une volonté politique forte pour financer une information de qualité et bâtir des infrastructures indépendantes, le journalisme risque de rester un rempart de sable face à la marée de la guerre informationnelle.

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Dérégulez-nous ou régulez YouTube : le message du patron de TF1 à Paris et Bruxelles (Politico)
  • Neuf Français sur dix estiment que le journalisme est un métier « utile », un score au plus haut depuis 2022 (Viavoice)
  • Fraude fiscale : aidé par l’IA, Bercy a pu réclamer 17,1 milliards d’euros en 2025 (Ministère de l’Economie et des Finances)
  • Plan social à La Tribune : les journalistes votent un préavis de grève reconductible (Le Monde)
  • Au Sénat, contre-offensive face au pillage des contenus culturels par l’IA (Stratégies)
  • Pour les Français, la culture reste “essentielle”… malgré des pratiques en chute libre (Télérama)
  • La France vue par les Suisses : la promesse du journal Le Temps, qui va déployer une offre pour la présidentielle de 2027 (Challenges)
  • Le Youtubeur Gaspard G lance ses entretiens politiques avec TF1 (Stratégies)
  • Gaspard G, Jean Massiet et Hugo Décrypte réclament un financement public (CB News)
  • “Quand on couvre le Liban, on a l’impression de faire sa propre autopsie” : le journaliste Arthur Sarradin témoigne (Télérama)
  • OpenAI écoute-t-il nos conversations avec ChatGPT ? Une arrestation à Strasbourg lance la polémique (Le Figaro)

3 CHIFFRES

  • Le trafic référé par les grands modèles de langage convertit à 30-40 %, loin devant le référencement classique, d’après Venture Beat

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Les Américains préfèrent toujours les livres papier aux versions numériques ou audio

Source : Pew Research Center

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

  • Pourquoi les faits ne suffisent plus ? “ La réalité, c’est ce qui est, la vérité, c’est ce qu’on en dit” (Les Glorieuses
  • La mémoire que votre chatbot a de vous peut influencer les informations que vous voyez (cjr)
  • Sam Altman pourrait contrôler notre avenir — peut-on lui faire confiance ? (The New Yorker)
  • Les règles tacites des podcasts de célébrités (L.A Material)
  • Ce qui s’est passé quand un professeur a banni les écrans (The Atlantic)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Vieillissement : la Corée du Sud mise sur les poupées IA pour rompre l’isolement (Financial Times)
  • Les journalistes de ProPublica quittent leur poste pour la première grève d’une rédaction américaine sur la question de l’IA (NiemanLab)
  • Un prof de l’Ivy League qui oblige ses étudiants à utiliser des machines à écrire pour lutter contre l’IA (New York Post

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • Une journaliste américaine enlevée en Irak a été libérée (New York Times)
  • L’IA diagnostique à tort l’état de santé de dirigeants mondiaux (NewsGuard)
  • La Russie détient un ancien pigiste de Radio Free Europe, l’accusant de transmettre des informations à l’Ukraine (The Record)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • LinkedIn attaqué en justice pour atteinte à la vie privée aux Etats-Unis (MediaPost)
  • Italie: Netflix pourrait rembourser ses abonnés (TheMediaLeader)
  • La Grèce interdira l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans à partir de janvier 2027 (The NextWeb)

JOURNALISME 

  • L’agence américaine Associated Press va réduire sa couverture locale aux Etats-Unis et couper plusieurs dizaines de postes de journalistes (Axios)
  • Les représentants syndicaux de la rédaction du New York Times dénoncent des normes insuffisantes pour l’IA (Axios)
  • The Times affirme que sa stratégie du « moins de contenus, mais de meilleure qualité » porte ses fruits (Press Gazette)
  • Les journalistes du Sacramento Bee refusent de signer leurs articles en raison d’un nouvel outil d’IA (The Wrap)
  • Cette « détox » pourrait effacer 10 ans de dommages cérébraux liés aux réseaux sociaux, selon des chercheurs (Washington Post)

 STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • YouTube mise sur l’interactivité sur les écrans TV (tubefilter)
  • L’équipe vidéo du Wall Street Journal se recentre sur un « journalisme qui vaut la peine d’être payé » (Press Gazette)
  • Commencer de longs articles par des introductions anecdotiques n’est peut-être plus utile (Second Rough Draft)

CREATOR ECONOMY

  • Khaby Lame est ambassadeur des Jeux olympiques de la jeunesse 2026, organisés dans son pays natal, le Sénégal (Olympics)
  • V Spehar est devenu l’une des figures du journalisme les plus crédibles du web (Nieman Lab)
  • Amazon accusé par des Youtubers de scrapper des vidéos pour entraîner son IA (MediaPost)
  • Les créateurs d’info Johnny Harris et Jorge Ramos sont nominés pour un Emmy (Variety)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Twitter pénalise les médias qui partagent des liens (NiemanLab)
  • Les Britanniques publient de moins en moins sur les réseaux sociaux, selon une étude (Ofcom)
  • Un post sur X aujourd’hui reçoit moins de 3 % des vues qu’un seul tweet générait il y a sept ans (eff)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Alors que les plateformes de streaming privilégient les profits à la croissance, l’emploi à Hollywood s’effondre (Rolling Stones)
  • Tubi sur ChatGPT : Le service de streaming gratuit d’Amazon lance sa propre application native au sein de ChatGPT (Techcrunch)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Spotify étend ses playlists générées par IA aux podcasts (TechCrunch)
  • Suno échoue à conclure un accord de licence avec Universal et Sony sur le partage de musique générée par IA (The Verge)
  • Les podcasteurs s’épanouissent sur Patreon (Tubefilter)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Meta va passer ses prochains modèles d’IA en open source (Axios)
  • TikTok va construire un deuxième centre de données d’un milliard d’euros en Finlande (Reuters)
  • Propagande tech : l’opération de com’ s’institutionnalise et s’intègre en interne chez OpenAI (Defector)
  • Les réponses de l’IA peuvent-elles être influencées ? L’industrie du SEO s’y emploie (The Verge)
  • L’IA va-t-elle nous transformer en simples gestionnaires ? (The Atlantic)
  • Google a ajouté des fonctionnalités de santé mentale à Gemini à la suite de plusieurs poursuites judiciaires (Bloomberg)
  • Sundar Pichai annonce qu’Alphabet va accélèrer ses investissements dans les startups IA (CNBC)
  • Le contenu créé par des humains a 8 fois plus de chances que ceux créés par des IA d’arriver en première position sur Google (Search Engine Land)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Le GEO booste les nouveaux accords entre marques et médias (Axios)

Par Kati Bremme et Alexandra Klinnik

Illustration : KB

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