Liens vagabonds : le réarmement des vérificateurs à l’ère de l’IA

Fact-checker ne suffit plus, pré-bunker doit devenir la norme. Face à l’épuisement généré par la course à la vérification, les médias peuvent-ils prévenir les manipulations plutôt que les combattre a posteriori ? Pour Chris Morris, directeur de Full Fact : “Le fact-checking 1.0 portait sur des points de données précis, des faits isolés. Aujourd’hui, nous devons anticiper les contenus problématiques, mais aussi être capables de raconter des histoires tout aussi captivantes que la désinformation au moment où elle apparaît.”

En 2026, l’urgence du fact-checking tient en un exemple, rapporté par The Atlantic. Le 27 février, une image générée par IA conditionne l’opinion en suggérant que l’Iran cache des armes dans des écoles. Le lendemain, une frappe bien réelle détruit l’école de Shajareh Tayyebeh à Minab, faisant 175 morts. Pour raconter l’horreur, le gouvernement iranien diffuse à son tour des images générées par IA, nourrissant un peu plus la défiance des opposants. Sur Grok, les hallucinations de l’IA dans les réponses aux internautes épaississent le brouillard informationnel, dans une histoire où tout va trop vite pour la vérité et où le doute finit par effacer les preuves.

Les vérificateurs observent cette course, qui semble bien les devancer. Le média brésilien Aos Fatos constate une hausse de 70 % des désinformations générées par l’IA en 2025 par rapport à 2024. Un basculement qui s’opère aussi dans les sujets, passant de simples scams financiers à un emballement des manipulations politiques, affirme Tai Nalon, fondatrice d’Aos Fatos. À Oxford, les panélistes du AI and the Future of News 2026 organisé par le Reuters Institute font état d’un monde où le faux n’a jamais eu l’air autant vrai, et où l’IA contribue au problème mais aussi à la solution.

L’IA contre l’IA

Pour recentrer les preuves au cœur du récit, tous expérimentent des outils IA visant à “fournir le contexte et les nuances, et prendre les décisions éditoriales quant à ce qui pourrait être préjudiciable”, confirme Chris Morris.

En partenariat avec le European Fact-Checking Standards Network (EFCSN), le média britannique Full Fact développe “Prebunking at Scale, une plateforme analysant les récits des vidéos courtes dans 20 langues européennes. “L’objectif est d’envoyer des alertes aux vérificateurs de différents pays afin qu’ils puissent commencer à mettre en place des stratégies de démenti préventif avant que ce récit ne soit disponible dans leur langue”, souligne Clara Jiménez Cruz, la PDG de Maldita.es et présidente de l’EFCSN.

Un besoin qui s’explique par la transversalité des infox, passant d’un pays à un autre, voire de continent en continent. Tai Nalon observe aussi au Brésil : “une coordination impressionnante entre ce qui est généré par IA aux États-Unis et ce qui arrive dans notre écosystème numérique.” Pour Clara Jiménez Cruz, ces outils ne servent pas tant à repérer des thèmes propices à la désinformation, intimement liés à chaque zone géographique, mais plutôt à “voir la granularité des récits et comprendre où ils vont”.

Chez Aos Fatos, la stratégie IA se concentre dans les espaces où elles prolifèrent tels que WhatsApp ou Telegram, depuis 8 ans, le média a mis en place un chatbot maintenant boosté à l’IA pour répondre aux internautes. Un outil qui représente aussi une des ressources financières importantes pour le média. À l’approche des présidentielles brésiliennes, l’organisation lance “Buscafatos”, une solution pour les rédactions permettant de contextualiser les propos et repérer les fausses informations dans les contenus lives. « Nous nous y consacrons parce que, avec notre expérience, nous savons que les couvertures en direct sont essentielles pour lutter contre la désinformation diffusée par des responsables politiques pendant leurs prises de parole », témoigne Tai Nalon.

Silence politique et indifférence des plateformes

L’ironie repose sur une ambivalence frappante, les responsables politiques recourent de plus en plus à l’IA générative alors même qu’ils sont censés en encadrer les usages. Côté brésilien, Tai Nalon souligne que des réglementations existent, mais qu’elles restent largement inappliquées. De son côté, Clara Jiménez Cruz observe qu’en Europe: “tous les partis politiques les utilisent”. 

Si certains gouvernements, comme le Royaume-Uni, entament une modernisation de la législation électorale ou réinvestissent dans les médias de service public, le directeur de Full Fact confie que de nombreux pans, notamment liés aux deepfakes politiques, manquent à l’appel : “C’est extrêmement difficile de légiférer dans un univers qui bouge aussi rapidement, mais cela relève de leurs responsabilités.”

Malgré le cadre imposé par l’Union européenne, la présidente de l’EFCSN souligne que les plateformes, quant à elles, appliquent les règles à leur convenance. Certains espaces, tels que X et les interrogations devenues rituelles “@Grok : Est-ce réel ?”, permettent de mettre en lumière les hallucinations constantes des IA, tout en laissant une place à la communauté pour réagir.

Or, les chatbots des LLM restent eux des espaces fermés. Une opacité que Clara Jiménez Cruz étend à AI Overview : “On n’a vraiment aucune idée de ce que les gens voient réellement de leur côté. Et on a aucun moyen de le savoir.”

La place de l’humain dans la vérification

Pour s’extirper de ces bulles, l’arsenal technologique semble néanmoins insuffisant. Si Chris Morris voit dans la puissance des bases de données un moyen de “pointer l’humain dans la bonne direction”, la reconquête du récit passe, selon la directrice de Maldita.es, par l’usage de “proxys”. Là où l’IA permet de répondre aux enjeux d’échelle, les influenceurs et les voix des communautés numériques peuvent devenir l’un des relais pour briser les circuits de désinformation. 

Cette semaine aussi, le Royaume-Uni a annoncé qu’il augmenterait le financement du BBC World Service au cours des trois prochaines années, invoquant la nécessité croissante de fournir aux audiences internationales une information impartiale dans un contexte de conflits et de coupures médiatiques à travers le monde. Le travail du fact-checker prend donc le virage de l’anticipation, doté d’outils permettant d’attirer notre vigilance. Un travail de l’avant, qui tend à limiter les risques en devançant par la preuve, pour éviter que responsables politiques ou citoyens ne glissent dans les pièges émotionnels de la désinformation, qu’elle soit liée à l’IA ou non.

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • La Croix dévoile sa nouvelle application conçue avec ses abonnés (La Croix)
  • Guillaume Pley, Hugo Décrypte, Lena Situations… Spotify organise sa première soirée de récompenses de podcasts (Le Figaro)
  • Le secret des sources des journalistes consacré en tout lieu, même en dehors de leur rédaction, par la Cour de cassation (Cour de Cassation)
  • Juliette Prissard, déléguée générale d’Eurocinéma, qui représente les organisations de producteurs, plaide pour un renforcement des règles vis-à-vis de YouTube (Le Monde)
  • Deezer devient rentable pour la première fois, malgré une perte d’abonnés (Les Echos)
  • Propriétaire de la licence, Disney a informé Unique Heritage Media qu’il ne souhaitait pas la renouveler pour Le Journal de Mickey et pour Picsou Magazine (Challenges)
  • Le patron de Voodoo va mettre la main sur Konbini et Le Gorafi (Maddyness)
  • Le Monde et France Télévisions lance “Les Amphis de l’Info (France Inter)
  • « StravaLeaks » : le porte-avions français localisé en temps réel par Le Monde grâce à une application de fitness (Le Monde)
  • La rédaction du Monde bascule son centre de gravité vers le numérique (La Lettre)

3 CHIFFRES

  • La rédaction du New York Times compte 2 300 personnes, soit 50 % de plus qu’il y a dix ans, annonce le média. 
  • La 98e cérémonie des Oscars a attiré 17,86 millions de téléspectateurs, soit une baisse de 9 % par rapport à l’an dernier, rapporte The Hollywood Reporter.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

ChatGPT, Claude, Gemini et Grok sont tous mauvais pour créditer les sources d’actualités, mais ChatGPT est le pire, du moins selon cette étude du McGill University’s Center for Media. Des chercheurs canadiens ont interrogé les versions payantes et gratuites de quatre modèles d’IA, ChatGPT, Claude, Gemini et Grok, sur des événements d’actualité au Canada, pour vérifier s’ils mentionnaient les médias sources dans leurs réponses. Ils ont testé les quatre grands modèles d’IA sur 2 267 articles d’actualité canadiens réels (en anglais et en français), sans activer la recherche web, et ont observé le même schéma dans l’ensemble des cas. Le journalisme de langue française serait « doublement désavantagé », remarquent les chercheurs. « Son contenu est intégré aux données d’entraînement des modèles, mais les médias qui l’ont produit ne sont presque jamais mentionnés. » (L’étude complète)

Source : NiemanLab

« ChatGPT, l’un des modèles les plus utilisés, a intégré des contenus distinctifs dans 54 % de ses réponses, mais n’a presque jamais mentionné la rédaction à l’origine de ces contenus. »

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

  • Bruno Patino, président d’Arte, lance un avertissement à l’ensemble du secteur : l’IA nous a désormais propulsés dans une « économie relationnelle », et la seule voie à suivre est celle de la « coalition » (Variety)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Les dirigeants d’OpenAI finalisent actuellement les plans d’un changement stratégique majeur visant à recentrer l’entreprise sur la programmation et les utilisateurs professionnels (WSJ)
  • Ce que la Grande Muraille numérique chinoise révèle de l’avenir de l’IA (Bloomberg)
  • Google Search utilise désormais l’IA pour remplacer les titres (The Verge)
  • L’Université de communication de Chine à Pékin supprime 16 de ses formations de premier cycle (Sixth Tone) Liao Xiangzhong, membre du Comité national et secrétaire du Parti à la Communication University of China, a répondu aux médias au sujet de la décision, très commentée sur les réseaux sociaux chinois, de supprimer 16 filières et orientations de licence, dont la traduction et la photographie. Selon lui, l’avenir s’inscrit dans une « ère de division du travail entre l’humain et la machine », rendant la transformation de l’enseignement urgente. « La capacité des étudiants à maîtriser l’IA, ainsi que leur vitesse d’appropriation, dépassent souvent celles des enseignants », observe-t-il, soulignant que l’apprentissage réciproque entre enseignants et étudiants devient désormais une caractéristique structurante de notre époque et de celle à venir (merci @Eric Scherer pour l’information)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • Sur TikTok, X et YouTube, il y a désormais plus de contenus informationnels faux ou nuisibles que crédibles (Journal du net)
  • La Russie se fait passer pour NewsGuard pour cibler l’Arménie (NewsGuard)
  • Vidéo de Benjamin Netanyahou : l’IA sème le doute sur ce qui est vrai (New York Times)
  • Le président de la Commission fédérale des communications (FCC) aux États-Unis a menacé de retirer les licences des diffuseurs après des critiques de Donald Trump sur leur couverture de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran (BBC)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • La ministre britannique de la Culture promet d’accorder à la BBC une charte permanente afin d’empêcher toute ingérence politique (The Guardian)
  • Un juge fédéral a jugé inconstitutionnelles certaines restrictions du Pentagone envers la presse au motif qu’elles violaient le Premier amendement (NYT)

JOURNALISME 

  •  Les agences de presse ont toujours été les parents pauvres de la famille des médias d’information (Variety)
  • Axios licencie 11 membres de sa rédaction alors qu’il se réoriente vers des « experts en la matière (The Wrap)
  • « Nous n’allons pas lancer de chatbot de sitôt. » (Nieman Lab, RISJ’s AI and the Future of News symposium)
  • L’enquête du Reuters sur l’identité de Banksy (Reuters)

 STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Tubi et TikTok lancent un incubateur pour aider les créateurs à produire des séries au format long (Deadline)

ENVIRONNEMENT

  •  L’information scientifique n’est pas qu’une variable d’ajustement économique (AJSPI)

CREATOR ECONOMY

  • Les questions de Jake Shane lors de la soirée des Oscars organisée par Vanity Fair montrent que les influenceurs ne devraient pas faire office de reporters sur le tapis rouge (Variety)
  • Ces présentateurs météo indépendants qui tournent le dos à la télévision (CJR)
  • Gaspard G aujourd’hui, c’est 1 million d’euros de chiffre d’affaires annuel, en hausse de 100% comparé à 2024 (Journal du net)

 La technologie et la culture vont-elles façonner l’avenir de la BBC ? Pourquoi les créateurs sont essentiels à l’innovation 

  • Meta lance ‘Creator Fast Track’ : des chèques garantis pour attirer les stars de TikTok et YouTube sur Facebook (CNBC)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Reddit et LinkedIn représentent presque un quart de toutes les citations provenant des principaux LLM (Nicolas Thompson)
  • Instagram teste (enfin) les liens cliquables en description (engadget)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Le patron de Netflix se confie sur Trump, YouTube et l’Europe (Politico)

AUDIO, PODCAST, BORNE

  • Spotify teste une fonctionnalité prompt qui permet à l’utilisateur de personnaliser son algorithme de recommandation (engadget)
  • États-Unis : Le marché du vinyle franchit le cap historique du milliard de dollars de chiffre d’affaires (Hollywood Reporter)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • BuzzFeed lance des applications d’IA « low-quality » dans une tentative de générer de nouvelles sources de revenus (TechCrunch)
  • Le groupe de médias nordique Schibsted publie en open source un outil d’IA qui transforme des articles en vidéos (Schibsted)
  • La Chine accélère sa stratégie en intelligence artificielle en misant sur une nouvelle génération d’entreprises d’un seul employé (Rest of World)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Le WSJ remet l’accent sur le référencement et les réseaux sociaux après le succès de sa stratégie axée sur l’audience (A Media Operator)
  • Le rôle des journaux à l’ère des marchés prédictifs (Bloomberg)
  • La chaîne de librairies US Barnes & Noble, violemment secouée par Amazon, redresse la tête (The Atlantic)
  • Les petits éditeurs sont les plus touchés par la baisse du trafic issu des moteurs de recherche (Axios)

Par Kati Bremme, Alexandra Klinnik et Loïc De Boisvilliers

Illustration : KB

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