Liens vagabonds : Musk vs Altman, l’auto-proclamé « pigeon » veut sauver le monde ?
La guerre de l’IA fraye son chemin dans les tribunaux fédéraux américains. Un grand spectacle où s’opposent deux mastodontes autrefois amis et maintenant concurrents. Cette semaine, le monde a pu s’immiscer dans ce qui ressemble à un contentieux successoral avant même qu’OpenAI prenne son envol. Ici, personne n’est (encore) déchu de son héritage, juste un milliardaire prétendument lésé ou frustré face à une entreprise accumulant les casseroles, le tout résumé en une phrase du patron de X : « Nous ne voulons pas avoir une issue à la Terminator. »
L’affaire a de quoi faire trembler la Silicon Valley. OpenAI est accusé par Elon Musk d’avoir trahi sa vocation première d’entité non lucrative. Entre mardi et mercredi, le fondateur de SpaceX commence par tisser un narratif visant à se positionner comme le héros tentant de s’opposer au « pillage de l’œuvre caritative » qu’il a cofondée et financée en 2015. Une donation de 38 millions d’euros investis dans la fondation qui, dix ans plus tard, détient une filiale commerciale valorisée à 852 milliards de dollars. Cette décision, il la regrette amèrement en déclarant devant le tribunal avoir été « idiot » au sujet de son financement précoce d’OpenAI.
En ligne de mire, Sam Altman et sa décision d’entamer la mue commerciale de ChatGPT. Selon Elon Musk, la société aurait agi dans son dos malgré son opposition à la financiarisation. Le nœud prend forme en 2019, lorsque Microsoft investit à son tour 13 milliards de dollars valorisés aujourd’hui à plus de 135 milliards. Toutefois, le milliardaire avait annoncé en 2018 se retirer de l’organisation pour se concentrer sur Tesla et SpaceX, en suscitant déjà des inquiétudes liées aux IA.
De mécène à plaignant
Dans sa défense, OpenAI s’oppose frontalement à ces allégations, soutenant que ce dernier était au courant des transformations du modèle économique, jugées essentielles par l’entreprise. Au cours des premiers jours d’audience, le jury s’est emparé de dizaines de conversations privées électroniques entre les deux géants de la tech. L’avocat d’OpenAI William Savitt, déjà confronté au milliardaire lors d’une affaire liée au rachat de Twitter, s’appuie sur ces écrits pour soutenir qu’il réfléchissait lui-même dès 2015 à la monétisation. « Parce qu’il est un concurrent, M. Musk fera tout ce qu’il peut pour attaquer OpenAI », soutient l’avocat.
Si les échanges sont tendus, c’est aussi parce que les deux camps préparent leur entrée en bourse avant la fin de l’année. D’un côté, les entreprises de Musk : SpaceX, fusionnée courant février avec xAI (Grok), souhaitent atteindre une valorisation de 1 750 milliards de dollars dans une“méga-IPO dès l’été”. De l’autre, OpenAI languit de passer à la vitesse supérieure, pressurisé par les coûts colossaux de son infrastructure.
Le jury, puis la juge Yvonne Gonzalez Rogers, déjà familière de ces affrontements entre géants de la tech, devront se prononcer sur le bien-fondé des accusations du plaignant. Elon Musk réclame près de 134 milliards de dollars de dommages et intérêts ainsi qu’un retour à un modèle non lucratif, des exigences susceptibles de fragiliser les ambitions d’OpenAI et surtout, de créer une jurisprudence sans précédent sur le marché américain de l’intelligence artificielle.
La peur comme argument
Pour justifier ce retour forcé au statut de fondation, le patron de X entame devant le jury une croisade presque spirituelle face à une technologie qui, selon lui, “pourrait tous nous tuer”. Néanmoins, cette lubie sécuritaire appliquée à OpenAI est difficile à avaler au regard des dérives de Grok ces derniers mois. Un produit, quant à lui commercialisé, visé par plusieurs enquêtes dans le monde en lien avec la production d’images sexualisées non consenties, de discours violents ou de désinformation via Grokipédia.
Si les modèles d’intelligence artificielle soulèvent des inquiétudes légitimes, la position d’Elon Musk semble difficilement tenable. John Oliver, dans une chronique, souligne avec ironie les contradictions de Grok et d’autres marques d’IA prêtes à fournir sans trop d’effort des instructions pour la fabrication d’engins explosifs.
Et puis, la question de la dangerosité des IA devient un argument commercial pour tous les acteurs. Entre les derniers modèles jugés« trop dangereux », comme Mythos d’Anthropic ou GPT-5.4-Cyber d’OpenAI, ces compagnies jouent des prédictions apocalyptiques. Dans un article de la BBC, Shannon Vallor, professeure d’éthique des données et de l’intelligence artificielle à l’Université d’Édimbourg, explique que ces signaux d’alarme permanents servent à faire oublier d’autres problèmes, comme la fiabilité des IA et leurs hallucinations (notamment dans le milieu médical), les risques pour la santé mentale ou encore les fraudes.
Freiner la concurrence ?
Derrière cette bataille juridique, reste à voir si ce spectacle relève d’une stratégie pour ralentir l’un des leaders du marché. Dans cette valse permanente de l’IA, tous les acteurs se tirent la manche pour rester sous le feu des projecteurs et surfer sur la frénésie d’utilisateurs balançant, d’une semaine à l’autre, d’Anthropic à OpenAI, avec xAI qui se bat pour sa place.
Calling him “Scam” Altman is accurate.
— Elon Musk (@elonmusk) April 27, 2026
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Pendant que ces géants américains se déchirent pour conquérir toujours plus de parts de marché, et que l’Europe peine à mettre en place sa souveraineté numérique, la Chine a envoyé cette semaine un signal très clair. Ses entreprises d’IA ne doivent pas chercher à « sortir vers l’Ouest ». DeepSeek a d’ailleurs annoncé cette semaine travailler en étroite collaboration avec les puces de Huawei, plutôt qu’avec Nvidia, laissant présager un monde sur le point de se diviser en deux écosystèmes. En revanche, les devices qui contiennent la technologie IA chinoise sont plus que prêts à conquérir le marché mondial dans le cadre du 15e plan quinquennal…
CETTE SEMAINE EN FRANCE
- Brut se lance à la télévision et accélère sa diversification (CB News)
- Le Parisien devient le premier média français à lancer son application sur le store de ChatGPT (OpenAI)
- Observatoire de la Presse et des Médias : la PQN progresse, le numérique s’impose (The Media Leader)
- Un Auvergnat crée le premier média français dédié à l’univers Pokémon (Le Parisien)
- Wikimedia France s’allie aux Surligneurs pour lutter contre la désinformation juridique (Wikimedia France)
- Lidl accélère dans la vidéo avec le lancement de son offre Beyond TV (The Media Leader)
- La presse scientifique française menacée ? (RFI)
3 CHIFFRES
Un tiers des nouveaux sites web seraient désormais générés par IA, comme l’indique une étude menée par des chercheurs de Stanford et de l’Imperial College London
Les soirées en boîte sans téléphone ont augmenté de 567 % dans le monde en 2025, selon une étude Eventbrite
D’après NewsGuard, dans 50% des cas Le Chat de Mistral, principal chatbot d’intelligence artificielle européen, répète des informations fausses sur des récits de désinformation d’État liés à la guerre en Iran
LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Former des modèles de langage à être chaleureux peut réduire la précision et augmenter la complaisance (Source : Nature)
NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS
- Comment la baisse de notre capacité d’attention transforme la façon dont les auteurs écrivent? (Los Angeles Times)
- La Hongrie tente de relancer son paysage médiatique sous tension politique (Columbia Journalism Review)
- Une cartographie de Charlotte (US) révèle la diversité des sources d’information locales, bien au-delà des médias traditionnels (CJR – Tow Center)
- L’IA écrire mes articles ? Plutôt mourir. (Wired)
- Que se passe-t-il avec le partenariat IA du Monde ? (baekdal)
DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION
- Les géants chinois de la tech multiplient les licenciements pour accélérer leur virage vers l’IA (Rest of World)
DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION
- En Inde, la police utilise une loi antiterroriste pour identifier un média d’information politique publiant du contenu anonyme (CPJ)
- La montée en puissance des deepfakes crée un nouveau défi de confiance pour les médias (Digiday)
- Le Nigeria lance un institut dédié à l’éducation aux médias avec l’UNESCO (UNESCO)
- Les tensions entre Trump et l’Australie ravivent le débat sur les lois de rémunération des médias (The Guardian)
- La liberté de la presse recule en Europe tandis que la confiance du public s’érode (The Guardian)
- Le Pentagone et le New York Times s’affrontent devant la justice américaine (Washington Post)
ENVIRONNEMENT
- L’IA risque d’aggraver fortement la crise mondiale des déchets électroniques (Rest of world)
- Le conflit avec l’Iran a des conséquences environnementales comme jamais vu auparavant (Wired)
LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION
- Le gouvernement britannique promet de restreindre l’accès des réseaux sociaux aux moins de 16 ans (Sky News)
- Les licences de diffusion TV, notamment celle de ABC, au cœur des tensions politiques américaines (Axios)
- La Grèce envisage d’interdire l’anonymat sur les réseaux sociaux (Euractiv)
JOURNALISME
- Les enlèvements de journalistes refont surface dans certaines zones de conflit (CJR)
- Les coups de feu au dîner des correspondants révèle la crise de confiance envers les médias (Semafor)
- Le journalisme sous influence des marchés de prédiction : quand les paris transforment l’information en casino et menacent la démocratie (The Intercept)
STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS
- The Hindu a gagné la médaille d’or aux Digital Media South Asia Awards 2026 pour une enquête assistée par l’IA détectant des suppressions anormales de votants, notamment selon le genre et pour cause de décès (WANIFRA)
- Sky News veut dépasser le modèle du breaking news commoditisé (Press Gazette)
- La cartographie de l’information locale comme nouveau format éditorial (CJR – Tow Center)
CREATOR ECONOMY
- Les Émirats lancent un fonds de 1,36 million pour soutenir la creator economy dopée par l’IA (Arabian Business)
- Les grandes marques augmentent leurs investissements, mais les petits acteurs dominent encore les deals (Wall Street Journal)
- Les agences transforment les créateurs en laboratoires d’innovation marketing (Digiday)
RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS
- Meta poursuit ses licenciements dans ses équipes liées à l’IA (Wired)
- La Suède veut obliger les réseaux sociaux à supprimer en moins d’une heure les « annonces de meurtre » publiées par des gangs, sous peine de lourdes amendes (RTE)
- La Grèce relance le débat sur la fin de l’anonymat en ligne (Euractiv)
STREAMING, OTT, SVOD
- La suite du Diable s’habille en Prada déclenche critiques et appels au boycott (Euronews)
- Le nouveau patron de Disney, Josh D’Amaro, confronté à une pression croissante de l’administration Trump (The New York Times)
- Letterboxd cherche son prochain modèle de croissance après sa hype en 2020 (Semafor)
AUDIO, PODCAST, BORNES
- Spotify explore le fitness pour diversifier ses usages et capter l’attention (Forbes)
- L’engagement des podcasts stimule les investissements publicitaires audio (Digiday)
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION
- Bloomberg prépare une transformation majeure de son terminal avec l’IA (Wired)
- Des chercheurs explorent des modules d’IA “atomiques” pour des systèmes plus flexibles (404 Media)
- Google DeepMind estime que les LLM ne seront jamais conscients (404 Media)
MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ
- Le financement du journalisme par la philanthropie montre ses limites à l’échelle internationale (Alliance Magazine)
- The Ankler quitte Substack, signe des tensions autour des plateformes de newsletter (Press Gazette)
Par Kati Bremme et Loïc de Bosivilliers
Illustration : KB + ChatGPT