Liens vagabonds : la Gen Z est furieuse contre l’IA

Les géants de l’IA ont un gros problème marketing, la génération censée assurer la relève rejette frontalement son usage dans le monde du travail. Selon l’institut Gallup, l’enthousiasme des jeunes Américains autour de l’IA a chuté de 14 points en un an, pour laisser place à la colère (31 %) et l’anxiété (42 %). La quasi-majorité d’entre eux se dit même prête à saboter les résultats de ces outils pour freiner leur déploiement en entreprise. Aux États-Unis, la saison des diplômes s’ouvre alors avec une nouvelle tendance : huer chaque mention de l’IA pendant sa cérémonie.

« Deal with it »

« L’essor de l’intelligence artificielle est la prochaine révolution industrielle… *interruption* OK, j’ai touché un point sensible », s’étonne la dirigeante dans le secteur immobilier, Gloria Caulfield, interrompue pendant son discours devant des étudiants en arts en Floride. Ces derniers jours, les scènes se multiplient partout dans le pays, et tous ceux qui osent parler d’IA n’échappent pas à l’humiliation.

Comme seule réponse à ce brouhaha d’anxiété, une forme de dédain : « Débrouillez-vous avec ça. Comme je l’ai dit, c’est un outil. Vous pouvez m’écouter maintenant ou me payer plus tard. » lance Scott Borchetta, PDG de Big Machine Records. Il incite les étudiants à ne pas résister à ce changement, mais à en orienter le développement. Une position copieusement rejetée par sa jeune audience du Tennessee, mais parfois représentée dans les sondages afin d’avancer « plus vite dans sa carrière ».

Les prophètes de la Silicon Valley l’ont un peu cherché. Depuis des mois, les discours alarmistes s’enchaînent et la peur d’une destruction massive des emplois ne semble plus être une hypothèse. Rien que dans la tech, les annonces de licenciements pleuvent, de Meta à Amazon en passant par Pinterest. « C’est toujours triste de dire au revoir », soutient Mark Zuckerberg dans une note interne. Cela ne l’empêchera pas pour autant de se séparer de 8 000 collaborateurs dans une logique affichée de rationalisation face à l’IA.

De fait, les abonnements gratuits pour les étudiants ne semblent plus suffire à les embarquer… Il faudra trouver autre chose, alors même que ces entreprises coupent les rampes d’accès au monde du travail. « C’est vrai que, sur le long terme, une révolution industrielle fait exploser l’économie. Mais la vivre au quotidien en temps réel est une tout autre affaire », rappelle très justement Lilla Shroff dans The Atlantic.

Rendre l’information invérifiable

Toutefois, la Gen Z s’est construite avec ce que le web peut faire de mieux et surtout de pire : des bulles de filtres sur les réseaux sociaux, aux deepfakes en passant par une confrontation brutale à l’addiction aux écrans. Selon Victor Tangermann, leur désillusion s’explique par leur capacité à détecter les risques induits par l’IA « allant des hallucinations aux dangers du délestage cognitif ».

Depuis mardi, cette notion de délestage (ou outsourcing, en McKinsey), synonyme du moment où l’on décide de soustraire certaines tâches mentales à l’IA, semble être devenue le nouveau mantra de Google. Après sa présentation sidérante au Google I/O , le journaliste Tyler Lacoma s’amuse à comparer l’événement à un remake du film dystopique Hunger Games rempli « de grands sourires, de cuts musicaux aguicheurs et de tenues extravagantes ». 

Le tout pour annoncer une refonte glaçante de la notion de « recherche », bientôt désintermédiée par Gemini à coups d’agents IA, histoire de compléter (ou anticiper) nos pensées. Google se met donc à parler… à Google pour chercher une info, une vidéo, une musique ou pour acheter n’importe quel produit. Nous sommes déjà passés du dialogue avec la machine au monologue entre machines. Une vision vertigineuse du search dont on ne saisit pas encore tous les aspects : d’un côté, cela représente une prise de risque pour l’entreprise en termes de modèle économique, de l’autre c’est l’occasion de mettre de la distance avec ses concurrents dans un domaine où elle détient encore un monopole. Quelque part au milieu, les médias et plus généralement les créateurs de contenu se retrouvent étriqués dans un palier supplémentaire d’opacité algorithmique. À l’image de Discover, Google fixe une nouvelle fois les règles au dépit des éditeurs.

Pour affronter ce mode IA appliqué de facto à toutes les générations, la Gen Z est probablement la mieux préparée pour affronter la fragmentation du réel. « Ils sont peut-être en train de construire quelque chose pour remplacer ce qui a été perdu : une forme distribuée et socialement négociée de détermination de ceux qui méritent d’être crus », soutient Steven Rosenbaum dans Wired à propos du Web 4.0. Loin d’être naïve, cette génération, par des réactions émotionnelles et des échanges sur les réseaux sociaux via les commentaires, s’oriente dans une recherche collective de la vérité en s’appuyant sur ses pairs pour comprendre le réel.

Le vent tourne pour l’IA

« Et si l’avenir de l’usage de l’IA était… bifurqué ? », s’interroge Rand Fishkin, fondateur de SparkToro. Selon lui, la frénésie des entreprises pour implémenter des solutions IA dans toutes les strates de production est certaine, l’engouement des consommateurs est de moins en moins certain.

Pourtant, le taux d’adoption de l’IA par la Gen Z continue sa croissance, avec des spécificités culturelles comme en Inde avec un taux d’adoption supérieur. Néanmoins, les géants de l’IA ne peuvent pas détourner le regard face à ces signaux : que ce soit à la fois lié à l’implémentation progressive de la publicité ou notamment pour X  lié à des scandales,  à l’approche de son IPO.


Cette rage envers l’IA se matérialise certes par de simples huées mais pourrait devenir plus violente. Les oppositions grandissantes autour des questions des data centers donnent un tournant bien réel à une menace digitale, sur fond de crise climatique que la Gen Z n’oublie pas. De plus, le mouvement prônant un retour vers l’analogique prend de l’ampleur, notamment sur les campus américains.

Ce qui se joue n’est pas nécessairement la cristallisation d’un sentiment anti-IA, mais plutôt l’accumulation de symptômes d’une génération ressentant le poids des changements qui s’opèrent. Passée la hype, l’intelligence artificielle tend à être requalifiée comme une nuisance. C’est son approche descendante qui casse la logique du web, où l’on pouvait (autrefois) détourner, modifier et s’approprier les outils. Ici, la marge de manœuvre reste concentrée entre les mains d’un minuscule cercle d’acteurs. Dans ces écosystèmes de plus en plus fermés, la Gen Z invente de nouveaux espaces d’échange, sonores ou digitaux, pour co-construire un rapport partagé au réel. Reste à savoir si l’IA transformera les universités en simples agrégateurs de compétences pour apprendre à piloter les machines, ou en sanctuaire de la réflexion.

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Le patron de Canal+, premier financeur du cinéma français, annonce qu’il ne travaillera plus avec les 600 signataires d’une tribune contre son actionnaire Vincent Bolloré (Le Monde)
  • Un ex-journaliste de Canal+ condamné à verser 142.500 euros à la chaîne pour avoir critiqué Bolloré (20 Minutes)
  • Le CNC ne financera pas les œuvres créées par IA, promet la ministre de la Culture (Le Figaro)
  • « Un défi logistique pour un événement d’une dimension exceptionnelle » : L’Équipe joue gros pour le Mondial 2026 (Le Figaro)
  • Politico : le média américain lance une grande nouveauté gratuite en France (Challenges)
  • Hantavirus : la France visée par des fake news prorusses selon NewsGuard (Les Échos)
  • Performics et Publicis Sapient s’associent autour d’une offre « Agentic Ready » (The Media Leader)

3 CHIFFRES

Anthropic et OpenAI devront lever ou générer 1,25 trillion de dollars dans les quatre prochaines années pour répondre à leurs besoins en calcul selon Ed Zitron

James Murdoch a déboursé environ 300 millions de dollars pour acquérir près de 50 % de Vox Media, New York magazine et Vox.com, selon le New York Times

19,9 % des Italiens utilisent l’IA, faisant de l’Italie l’un des pays les moins utilisateurs en Europe, légèrement au-dessus de la Roumanie (17,8 %), contre une moyenne européenne de 32,7 % explique Reuters

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

La défiance envers l’IA grandit avec l’âge, même les 18-29 ans sont inquiets

Source : Axios

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

  • Un professeur de rédaction au MIT, à propos de ses étudiants utilisant l’IA : “J’ai compris que, pour la première fois en tant que professeur de rédaction, je devais faire face à des étudiants produisant des mots sans travail. Ce n’était ni vraiment du plagiat, ni exactement le fait de payer quelqu’un d’autre pour faire le travail à leur place, mais cela ressemblait à une forme de supercherie naïve ; une perversion du contrat entre l’auteur et le lecteur.” (The Guardian)
  • Les journalistes humains sont-ils vraiment irremplaçables ? Comment protéger le journalisme d’intérêt public à l’ère de l’IA (Reuters Institute)
  • Dans les coulisses de la machine d’IA de « slopaganda » de Donald Trump (Financial Times)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Des chercheurs voulaient que des professeurs de maternelle portent des caméras pour entraîner une IA (404 Media)
  • Sundar Pichai comprend pourquoi les gens sont anxieux face à l’IA (New York Times)
  • Google se lance dans le « Always on », « Always with(out) you » (Google)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • Les répressions contre la presse dans le Golfe s’intensifient après la guerre avec l’Iran (CPJ)
  • Impossible de parler de liberté de la presse sans parler de misogynie (The Guardian)
  • Plus de 340 médias locaux limitent l’accès de l’Internet Archive à leurs contenus (Nieman Lab)
  • Comment le fait que le Premier ministre indien évite les médias en Norvège a relancé le débat sur la liberté de la presse dans son pays ? (Al Jazeera)

ENVIRONNEMENT 

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Le jury déboute Elon Musk dans son différend avec OpenAI (Radio Canada)
  • Donald Trump veut un accès anticipé aux IA les plus puissantes au nom de la cybersécurité (Axios)
  • Les démocrates préparent une loi pour réguler les publicités politiques générées par IA (Axios)

JOURNALISME 

  • Le journalisme n’a jamais été un métier aussi dangereux (The Guardian)
  • Cinq enseignements tirés de Newsrewired 2026 sur l’avenir de l’information (Reuters Institute)
  • OpenAI explique le journalisme local version 4.0 (OpenAI)
  • Mycroft Goose, un assistant IA local et open source, conçu pour aider les journalistes à rechercher, surveiller, vérifier et organiser leurs informations dans un environnement privé (Mycroft)
  • Une étudiante chinoise construit un pont d’amitié entre la Chine et la Russie grâce au journalisme (CGTN / média d’État chinois)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • The Economist se prépare à un internet à deux vitesses : un pour les humains, un pour les agents IA (Digiday)
  • Wordle arrive à la télévision alors que les médias réinventent les jeux et puzzles (The Hindu)
  • Figueroa Street : quand le journalisme sur la traite sexuelle interroge son devoir éthique (CJR)

CREATOR ECONOMY

  • Roku lance un espace dédié aux créateurs et de nouvelles chaînes FAST (Roku Newsroom)
  • X pousse davantage les créateurs vers la publicité avec un nouveau produit pour attirer le budget des marques (The Hollywood Reporter)
  • Star des chaînes info américaines, Justin Wolfers rejoint à son tour la creator economy (New York Times)
  • SheerLuxe défend ses influenceurs IA malgré une vague de critiques (Press Gazette)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Sous pression de l’UE, Meta pourrait laisser des chatbots rivaux accéder à WhatsApp (Reuters)
  • L’interdiction des réseaux sociaux en Australie prive les adolescents d’un accès à l’information (The Guardian)
  • Google pourrait limiter davantage le stockage gratuit des nouveaux comptes Gmail sans numéro de téléphone (The Hindu)
  • Des journaux régionaux britanniques pénalisés par les restrictions Facebook sur l’information locale (Press Gazette)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Des accusations visant Married at First Sight ébranlent le secteur télé britannique (Financial Times)
  • Le “rage-bait” menace-t-il la survie de l’Eurovision ? (Hollywood Reporter)
  • Jeff Bezos défend le film Amazon consacré à Melania Trump (The Guardian)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • OpenAI rachète une plateforme spécialisée dans le clonage de voix par IA (The New York Times)
  • The Obit Project réinvente les nécrologies à travers un podcast (CJR)
  • Sky News monétise ses podcasts avec une nouvelle offre d’abonnement premium (Press Gazette)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Singapour signe des accords avec Google et OpenAI pour développer l’IA dans le pays, incluant un investissement de 234 millions de dollars d’OpenAI (CNBC)
  • Publicis conclut un partenariat ad tech avec LiveRamp (Axios)
  • Pourquoi les « girlies » fabriquent toutes des cyberdecks ? (The Hindu)
  • J’ai donné un corps physique à mon agent OpenClaw (Wired)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Sam Altman « espère » que les micropaiements générés par les agents IA permettront de financer les éditeurs, à mesure que le trafic issu des moteurs de recherche traditionnels décline (Nieman Lab)
  • Les géants chinois des télécoms lancent des abonnements par jetons pour les modèles d’IA (Marsbit)
  • Bloomberg Media s’installe davantage en Inde avec un événement réunissant dirigeants et PDG internationaux (Axios)
  • The Hollywood Reporter lance une édition australienne (Hollywood Reporter)

Par Loïc de Boisvilliers et Kati Bremme

Illustration KB + ChatGPT

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