Comment Wikipédia est devenu l’un des derniers remparts de l’information ?
Pour ses 25 ans, Wikipédia s’est offert une crise existentielle. Entre les pressions politiques, le pillage de ses données par les sociétés d’intelligence artificielle, et le difficile renouvellement de ses contributeurs, l’encyclopédie libre est menacée de toutes parts. Mais la Fondation Wikimédia prépare déjà sa contre-attaque.
Par Loïc de Boisvilliers, MediaLab de l’Information de France Télévisions
Longtemps raillé, Wikipédia s’est hissée au rang de rempart d’internet, surtout depuis que son contenu sert de matière première aux intelligences artificielles. Cette « blague » considérée à l’époque de « régime d’information Big Mac» par le directeur de l’American Libraries Association a tracé son chemin pour devenir l’un des agrégateurs de liens les plus utilisés au monde. Derrière une vitrine de la connaissance gratuite, sa valeur repose sur un trésor devenu rare, les contributions humaines : 65 millions d’articles traduits dans plus de 300 langues, mis à jour au rythme de 345 modifications par minute par plus de 250 000 bénévoles. Si les idéaux du projet tentent de persister, les menaces qui pèsent sur l’organisation se multiplient et questionnent sa capacité à subsister.
Au-delà de la chute de 8 % de sa fréquentation humaine en 2025, l’enjeu pour Wikimédia, la fondation orchestrant la pérennité de Wikipédia, est avant tout financier. Si l’encyclopédie reste gratuite grâce aux dons de ses utilisateurs, le maintien de son infrastructure coûte cher. Mais là où les lecteurs contribuent au financement de la plateforme, les robots eux, ne donnent rien. Surtout qu’ils accaparent déjà 65 % du trafic le plus gourmand en ressources. Derrière la vampirisation de ces contenus s’ajoute de nouveaux rivaux tels que Grokipédia d’Elon Musk et ses articles rédigés par une IA débridée sans processus de contrôle collectif. Ce concurrent souligne un problème de fond : en puisant dans les ressources ouvertes pour créer des systèmes fermés, on détourne l’un des piliers fondateurs du Web collaboratif, les licences Creative Commons.
Si l’attribution, la transparence et le libre échange de l’information semblent fragilisés dans cette nouvelle ère de l’IA générative, Anusha Alikhan, directrice de Communication à Wikimédia refuse de croire en la baisse de valeur de Wikipédia. Dans son scénario du pire, « des modèles de langage entraînés sur d’autres modèles de langage », elle soutient que personne n’en sortirait gagnant, pas même les entreprises qui développent ces technologies. Consciente du destin lié entre Wikipédia et une presse elle-même sous pression, les partenariats se multiplient dont le plus récent en France avec Les Surligneurs pour gagner en crédibilité à travers la lutte contre la désinformation.
Reste que Wikipédia a un besoin urgent de se réinventer et de rallier une nouvelle génération de contributeurs à des idéaux mis à rude épreuve. Pour ce faire, la Fondation mise sur la réciprocité. L’encyclopédie a même revu sa copie technologique en proposant un accès structuré aux crawlers à ses données, tout en signant dès le début de l’année ses premiers deals avec Amazon, Meta ou encore Microsoft. Pourtant, comment imposer un échange de valeur juste à des acteurs qui ont longtemps puisé sans compter ? Et ce, tout en renouvelant ses contributeurs, dont le travail se retrouve en partie désattribué dans des masses de données ? Interview.
« Vos professeurs avaient… tort ? »
Il n’y a pas si longtemps, Wikipédia était jugée peu fiable, notamment dans le milieu scolaire. Aujourd’hui, la plateforme s’érige comme un rempart garant de l’intégrité de l’information. Comment expliquer ce changement de perception ?
Vos professeurs avaient… tort ? Plus sérieusement, je pense que ce regard provenait d’un manque de compréhension des principes qui régissent Wikipédia1. Pour moi, ce revirement s’explique par les politiques remarquables mises en place par notre communauté de bénévoles afin de protéger et de préserver l’intégrité des informations. On en revient toujours à ces trois règles fondamentales qui s’imposent à tout contributeur lors de la modification d’un article. Déjà, toute information publiée sur Wikipédia doit être vérifiable, ce qui signifie que l’ensemble des sources utilisées est systématiquement indiqué au bas de chaque page. La deuxième règle stipule que les contenus doivent être rédigés selon un point de vue neutre, avec le moins de biais possible. Et troisièmement, il n’y a pas de place pour les opinions personnelles sur Wikipédia, ce qui garantit que l’information reflète le consensus établi par les médias de référence.
En réalité, lorsqu’ils disent « ne citez pas Wikipédia », les enseignants n’ont pas tout à fait tort. Ce qu’ils devraient plutôt encourager, c’est de consulter les sources mentionnées en bas des articles, de les vérifier, puis de les citer directement puisqu’il s’agit des sources originales. De plus, il semble que les professeurs soient aujourd’hui davantage préoccupés par des outils comme ChatGPT qui se met à écrire les devoirs à la place des élèves2.
Wikipédia en anglais a récemment interdit dans ses articles les contenus générés par IA, mais comment assurer le respect d’une telle règle ? Et pensez-vous que les autres communautés vont suivre ?
En mars 2026, la communauté anglophone a voté à une majorité écrasante, une interdiction précisant que les articles de Wikipédia ne peuvent pas être créés par l’IA. Il existe toutefois quelques nuances, l’IA reste autorisée pour la correction ou certaines traductions, mais uniquement sous supervision humaine. Je pense que cela en dit long sur la qualité avec laquelle cette technologie peine pour le moment à créer des articles qui respectent nos standards. Toutefois, ce qui est formidable avec Wikipédia, c’est que rien n’est figé ! Si l’IA s’améliore, la communauté peut décider d’évoluer à tout moment.
L’application concrète de cette mesure sera passionnante à suivre. Pour l’instant, il n’est pas si facile de détecter quand un contenu est généré par une IA, mais les contributeurs de Wikipédia ont leurs méthodes. Je peux vous l’assurer.
Il faut néanmoins préciser que cette décision concerne uniquement le projet anglophone et ne s’applique pas forcément aux 300 autres langues de Wikipédia. Wikipédia en espagnol, par exemple, applique une règle encore plus stricte : aucune IA n’est autorisée. On ne peut pas l’utiliser, même pour des traductions ou des corrections. À l’inverse, de plus petites communautés linguistiques, notamment dans le Sud global, expérimentent l’usage de l’IA pour générer du contenu, mais là encore, toujours avec une surveillance humaine rigoureuse.
« Nous misons vraiment sur TikTok ! Nous venons de lancer un projet de vidéos courtes qui permet de transformer un article Wikipédia en format vidéo »
Comment maintenir la motivation et le renouvellement de vos bénévoles, quand le contenu de Wikipédia est de plus en plus consommé par des machines plutôt que par des humains ?
À la Fondation Wikimedia, nous voyons bien que les jeunes se tournent de plus en plus vers les influenceurs sur les réseaux sociaux pour s’informer. D’ailleurs, les créateurs de contenu inspirent souvent plus confiance que les journalistes, les médias traditionnels ou même une recherche Google. Notre objectif est donc de surfer sur cette tendance et d’aller là où l’audience se trouve.
Pour ce faire, Wikipédia a récemment analysé le profil de ses contributeurs avec le constat cinglant que la jeune génération n’était pas très présente. Pour les attirer, nous misons vraiment sur TikTok ! Nous venons de lancer un projet de vidéos courtes qui permet de transformer un article Wikipédia en format vidéo afin d’amener ce public à s’intéresser au contenu du site différemment.
Parallèlement, nous capitalisons sur un collectif incroyable de jeunes wikipédiens, notamment en Europe centrale et orientale, dont l’implication repose sur le mentorat. Nous avons constaté que c’est un ressort puissant pour attirer de nouveaux collaborateurs en quête d’appartenance. Peu de gens mesurent la dimension humaine qui se cache derrière Wikipédia, nous la mettons en lumière car c’est précisément dans cet espace que les jeunes cherchent aujourd’hui à tisser des liens.
Le destin de Wikipédia est indissociable de celui de la presse, et tous deux subissent aujourd’hui des pressions croissantes. Face à ces attaques, redoutez-vous un déclin de la qualité de vos contenus ?
Il est évident que Wikipédia, précisément en raison de son influence, suscite une attention considérable, et même une surveillance accrue de la part de certains groupes d’intérêts et de gouvernements. Au cours des dix dernières années, nous avons atteint 65 millions d’articles et 15 milliards de vues mensuelles, il est donc inévitable que certains soient attentifs au type d’information qui finit par être publié sur la plateforme.
Je suis toutefois convaincue que la qualité des contenus va justement s’améliorer dans ce contexte. Les bénévoles de Wikipédia accordent beaucoup plus d’attention aux défis et à la surveillance à laquelle ils sont soumis. Ils redoublent donc de vigilance et se montrent extrêmement sélectifs, en veillant scrupuleusement à écarter les contributions médiocres ou celles qui, dans certains cas, ont été générées par l’IA.
Il est clair que Wikipédia tient à préserver la rédaction humaine de ses pages, mais qu’en est-il des sources citées en référence ? Comment la communauté distinguera-t-elle un article généré par une IA d’un contenu authentique ?
La Fondation Wikimedia ne prend pas de décisions sur le contenu, c’est la communauté qui le fait. Il arrive souvent que des débats émergent pour savoir quel type de source est fiable. Il peut y avoir des nuances, certaines sources sont acceptables pour la culture populaire mais pas pour la politique ou la science. Ce seront des choix évolutifs basés sur les politiques qu’une organisation de presse applique pour garantir que son contenu est vérifié, fiable, fondé sur des preuves, et qu’elle se corrige en cas d’erreur.
« C’est une occasion exceptionnelle pour nous de peser sur les choix des acteurs de l’IA et de façonner, plus largement, l’ensemble de notre écosystème d’information »
Quel est l’avenir de Creative Commons* ?
Je pense qu’il est aujourd’hui crucial que les acteurs de la communauté de l’open source et tous ceux qui tiennent aux Creative Commons fassent front commun pour façonner l’avenir de notre écosystème de l’information. Nous ne sommes pas condamnés à subir une inévitable « bouillie d’IA ». Wikimedia, Creative Commons et l’ensemble du mouvement ont un rôle déterminant à jouer dans les décisions de partenariat pour inciter les entreprises d’IA générative à faire les bons choix, tant sur la diffusion des contenus que sur la manière dont les utilisateurs les recherchent et y accèdent. Il appartient aux défenseurs des biens communs de contribuer à leur pérennité et de veiller à ce que l’intégrité de l’information reste un pilier solide sur Internet.
*Les licences Creative Commons sont pensées pour favoriser la libre circulation de l’information tout en garantissant l’attribution des contenus à leurs auteurs.
IA et Wikipédia, quelle opportunité pour votre mission d’ici 10 ans ?
L’opportunité est immense, tant pour les entreprises d’IA que pour nous. À mesure que ces outils gagnent en performance dans la création de contenus de qualité ou la traduction, les communautés linguistiques plus restreintes sur Wikipédia peuvent en tirer parti. Mais, je défends avant tout l’idée que nous devons miser sur la réciprocité et sur une relation mutuellement bénéfique. L’IA a énormément à apprendre de Wikipédia, que ce soit en matière de transparence ou pour corriger ses biais intrinsèques. Nous représentons 300 langues sur notre plateforme et nous menons des efforts délibérés pour combler les fossés d’équité des connaissances sur Internet. C’est une occasion exceptionnelle pour nous de peser sur les choix des acteurs de l’IA et de façonner, plus largement, l’ensemble de notre écosystème d’information.
Voir les sources, croiser et corriger l’information ou plus simplement cliquer sur un lien sont des usages qui tendent à s’effacer derrière les réponses probabilistes (et prêt-à-penser) des LLM. Wikipédia devient précieux précisément parce que les chatbots nous privent des outils essentiels à l’esprit critique. L’encyclopédie ne propose pas une information plus fiable, mais l’occasion de débattre hors de la bulle de filtres.
La valeur du projet se structure par la co-création humaine, quand sa stratégie pave les prémices d’une infrastructure invisible des savoirs de demain. D’un côté, elle entend créer les bases de ce à quoi pourrait ressembler le futur d’un « modèle win-win » de l’information avec les géants de l’IA. De l’autre, elle tente de se prémunir contre la désintermédiation en repensant l’adaptation de ses formats pour assurer la participation organique des nouvelles générations.
Si Anusha Alikhan insiste sur le rôle de Wikipédia pour « façonner l’écosystème de l’information », c’est notamment que la diversité linguistique de la plateforme permet de lutter en partie contre les biais d’Internet. « Environ 50 % du web est en anglais, 1 % en arabe et 6 % en espagnol », souligne-t-elle3. Le rapport de force avec les géants de l’IA repose sur ce besoin vital : pour assurer la précision et le bon fonctionnement de leurs modèles, ces entreprises doivent nourrir leurs machines avec un large corpus de contenus de façon à limiter les préjugés dans leurs réponses. Selon la directrice de la communication, les 300 langues de Wikipédia constituent ainsi un levier crucial vers « l’équité des connaissances sur Internet ».
Pour rester visible, la plateforme trouve sa recette dans sa méthode. Quand peu d’acteurs parviennent encore à défendre une circulation ouverte de la connaissance, Wikipédia continue d’incarner un idéal où la donnée demeure partageable, vérifiable et accessible au plus grand nombre.
1 2 3 NDLR : Cet extrait est issu d’une session de questions-réponses organisée dans le cadre de la conférence « Wikipedia under siege: how to future-proof the internet’s last best place ». Les propos rapportés ici, sont ceux d’Anusha Alikhan (Directrice de la communication de la Fondation Wikimédia)
Crédit photo : Francesco Cuoccio / IJF 2026 – Anusha Alikhan, directrice de la communication de la Fondation Wikimédia, au Festival international de journalisme de Pérouse, en Italie.