VivaTech : L’Europe au défi d’une « souveraineté » toujours à définir
« VivaTech is nuts. Everyone is AI pilled », glisse un journaliste américain. La formule résume à elle seule l’ambiance de cette 10ème édition cent pour cent IA. Mais derrière la fascination technologique et les stands rutilants, un mot d’ordre s’est imposé dans toutes les conférences, tel un mantra un peu flou : la souveraineté. « Si vous demandez à 10 Européens ce que signifie la souveraineté, vous obtiendrez 12 réponses différentes », s’est amusé Joe Tsai, le patron d’Alibaba.
Par Alexandra Klinnik, MediaLab de l’Information de France Télévisions
Si le débat sur la souveraineté est longtemps resté parole vide, l’actualité l’a remis sur le devant de la scène. Une semaine avant l’ouverture du salon, Washington a décidé de restreindre au nom de la « sécurité nationale » l’accès à Claude Fable 5 (Anthropic) et Mythos 5 – deux des modèles les plus puissants du marché – aux seuls ressortissants américains. « Les États-Unis sanctionnent habituellement l’Iran, la Corée du Nord ou la Chine. Aujourd’hui, c’est l’Europe, et même les alliés des États-Unis, qui se voient refuser l’accès. Et, ironie du sort, le meilleur modèle d’IA disponible en dehors des États-Unis est désormais Kimi 2.7, développé par la société chinoise Moonshot AI », observe Tariq Krim, ancien vice-président du Conseil national du numérique. Une décision qui a servi de signal et de « prise de conscience pour les derniers qui ne comprenaient pas le problème », complète Henri Verdier, ancien ambassadeur du numérique.
A la veille de VivaTech, le Premier ministre Sébastien Lecornu a ainsi annoncé vouloir construire une « véritable autonomie stratégique ». Sa première brique ? L’annonce d’une prise de distance nette avec le géant américain Palantir, jusqu’ici utilisé par les services de renseignements intérieurs français. Après dix ans de service, il serait remplacé au profit d’une solution souveraine de traitement de données : la pépite française ChapsVision. (Même si Palantir a démenti). La France tente ainsi de s’imposer en fervent défenseur de la souveraineté technologique européenne, avec une volonté affichée par le gouvernement de faire sortir, petit à petit, les fournisseurs américains des services publics nationaux. « Nous ne pouvons pas dépendre d’outils développés par des puissances étrangères. La France doit disposer de ses propres outils », a insisté le Premier ministre. Pour soutenir cette ambition, 655 millions d’euros supplémentaires ont été débloqués pour le développement de l’IA en France, pour soutenir les infrastructures, les capacités de calcul, la recherche, les entreprises et les filières industrielles. (Dans le même temps, Pékin prépare un programme d’environ 2 000 milliards de yuans (295 milliards de dollars) sur cinq ans pour développer ses infrastructures de calcul et ses centres de données dédiés à l’IA…)
Europe : « les ingrédients du leadership sont là »
À l’échelle continentale, l’Europe tente elle aussi d’afficher sa confiance et sa volonté d’indépendance. À la tribune de VivaTech, Henna Virkkunen, vice-présidente exécutive de la Commission européenne, chargée de la souveraineté technologique, de la sécurité et de la démocratie, a rappelé les forces du vieux continent : 45 000 startups au compteur (dont 8 000 dédiées à l’IA) et la plus forte densité de chercheurs en IA par habitant au monde. Selon elle, « les ingrédients du leadership sont là ». Mais cette vitrine d’indicateurs au vert peine à masquer une fuite des cerveaux systémique, que le marché européen ne parvient pas à endiguer, faute de salaires attractifs. « L’un de nos meilleurs outils, OpenClaw, a été inventé en Europe, mais son créateur a immédiatement été embauché par OpenAI à San Francisco », déplore Tariq Krim.

C’est précisément pour reprendre le contrôle qu’Henna Virkkunen a tenu à redéfinir la ligne rouge de Bruxelles : « L’Europe restera ouverte, mais l’ouverture ne peut se faire dans la dépendance. La souveraineté technologique signifie simplement veiller à ce que l’Europe ait la capacité de développer, fabriquer, déployer et contrôler les technologies critiques qui sous-tendent notre prospérité, notre sécurité et notre démocratie. Nous construisons désormais les pièces manquantes : le calcul, les puces, le capital et la confiance. L’Europe ne doit pas seulement utiliser les technologies du futur, elle doit aussi les créer ». Cette quête d’indépendance se heurte toutefois au nerf de la guerre : le financement. Aujourd’hui, les États-Unis attirent plus de 50 % du capital-risque mondial et la Chine environ 40 %, tandis que l’Europe n’en attire que 5 % environ, ce qui signifie que de nombreuses entreprises européennes innovantes se développent ailleurs.
La souveraineté, un concept flou
Si la notion de souveraineté numérique est devenue un sujet politique majeur, personne ne la définit exactement de la même manière. Le mot recouvre une réalité différente, selon l’interlocuteur. Lors de la conférence « Free, Open and Commons : New Paths to Sovereignty », le diplomate Henri Verdier a souligné la confusion souvent faite entre souveraineté et hégémonie. Selon lui, trop de gouvernements s’imaginent que la seule façon d’être souverain impose de « contrôler la situation et de dominer ses adversaires ». Une posture qu’il juge paradoxale et précaire, car « vous ne pouvez pas être sûr de rester le plus fort éternellement ».

Cette crainte d’une dérive vers le contrôle absolu et l’exclusion pousse certains experts à récuser le concept même de souveraineté. C’est le cas de Meredith Whittaker, présidente de Signal : « J’ai une allergie au débat sur la souveraineté […], parce qu’il en revient toujours à la souveraineté de l’État. » Prenant l’exemple d’Aadhaar, le programme d’identification biométrique indien devenu un outil de surveillance de masse, elle invite à repenser le débat : « Nous devrions analyser cela de manière holistique […], penser à la souveraineté de manière plus précise : qui gouverne réellement, quelles technologies sont construites, comment sont-elles utilisées et évaluées ? Ce sont ces réflexes qui se sont presque totalement atrophiés. »
Face à cette vision étatique et potentiellement liberticide, Roberto Di Cosmo, fondateur de Software Heritage et intervenant à VivaTech, préfère substituer au terme de souveraineté celui d’« autonomie numérique ». Pour le chercheur, la souveraineté ne doit pas s’assimiler à une forteresse : la stratégie du « j’ai quelque chose, vous ne l’avez pas, et je contrôle tout » s’avère inopérante pour quiconque n’est pas un géant mondial. La véritable indépendance réside plutôt dans la résilience. L’enjeu n’est pas de tout posséder, mais de garantir que « ce dont vous dépendez restera disponible quoi qu’il arrive ». Une sécurité qui repose nécessairement sur une « infrastructure ouverte, résiliente et distribuée », transformant ainsi la souveraineté d’un outil de contrôle en une garantie de pérennité.
Le Brésil, une inspiration pour l’Europe ?
Cette vision d’une souveraineté « non rivale » trouve un écho dans les succès du « Sud global », comme le système de paiement PIX au Brésil. En l’espace de trois ans, cette infrastructure publique numérique basée sur un protocole ouvert pour les paiements en ligne est parvenue à détrôner les géants Visa et MasterCard pour un coût dérisoire de 15 millions de dollars par an. Une prouesse qui prouve qu’une gouvernance forte peut briser des monopoles mondiaux sans pour autant s’enfermer derrière des frontières technologiques, assure Luca Belli, chercheur au Centre de Technologie et Société de la Fondation Getulio Vargas, et participant à la table-ronde.

Avant son déploiement en 2020, l’unique moyen de traiter un paiement numérique au Brésil passait par Visa et MasterCard. Les deux firmes prélevaient alors 3 à 5 % sur chaque transaction, un modèle quasi universel dans les pays du Sud. Comme l’analyse Luca Belli, l’enjeu dépassait de loin la simple réduction des frais bancaires. Il s’agissait avant tout de briser la dépendance du pays envers des sociétés de big data étrangères, qui captaient la valeur et les informations économiques vitales de la nation : « Très peu de gens comprennent que ces entreprises sont d’immenses sociétés de gestion de données. Elles gagnent principalement leur vie grâce aux données qu’elles collectent et aux informations stratégiques qu’elles possèdent sur l’économie entière d’un pays donné. Le système PIX a redistribué aux intermédiaires brésiliens la capacité de générer de la valeur, d’innover et de payer des impôts. » Ce succès est tel qu’il provoque des remous géopolitiques majeurs : l’administration Trump a dénoncé une concurrence déloyale envers les fleurons américains, tandis que Mark Zuckerberg a vu ses ambitions pour WhatsApp Payments freinées par les autorités brésiliennes afin de préserver cet équilibre souverain.
Yann LeCun : le pari des modèles ouverts
Cette logique de rupture avec les monopoles américains par le biais de technologies ouvertes trouve un écho direct dans le domaine de l’intelligence artificielle. Ironie du sort, c’est un ex cadre dirigeant de Meta (la maison-mère de WhatsApp), Yann LeCun, qui théorise cette approche pour l’IA, accueilli comme un « héros » sur la scène principale de VivaTech. Pour le lauréat du prix Turing, la souveraineté ne s’obtiendra pas par le protectionnisme, mais par le partage. Pour lui, « très bientôt, toute notre alimentation informationnelle sera médiatisée par des assistants IA. ». Si ces outils restent la propriété exclusive d’une poignée de géants de la « Côte Ouest » ou de Chine, « c’est notre diversité culturelle et la survie de nos démocraties qui sont en péril ».
🔴🗣️A quoi ressemblera notre vie dans 10 ans ? "Tout le monde sera une sorte de patron d'une équipe de personnes virtuelles qui nous aiderons dans notre vie de tous les jours", selon Yann Le Cun , fondateur de la start-up AMI Labs. #JT20h pic.twitter.com/f8CVwNGFSM
— Le20h-France Télévisions (@le20hfrancetele) June 16, 2026
Tout système d’IA intégrant des biais inévitables, la seule parade réside dans une pluralité d’assistants, à l’image de la diversité indispensable de la presse. Pour garantir cette autonomie, Yann LeCun préconise le développement de modèles de fondation ouverts et gratuits. Cette approche « open source » permet à chaque acteur de bâtir ses propres outils spécialisés, adaptés à ses langues, ses valeurs et ses systèmes politiques. C’est l’ambition du projet Tapestry, lancé au sein de la coalition AI Alliance, qui vise à bâtir une IA souveraine capable de protéger les utilisateurs contre un éventuel « bouton d’arrêt d’urgence » (kill switch) actionné par une puissance étrangère. Cette plateforme d’entraînement « fédérée » à l’échelle planétaire, a pour mission de permettre à des nations, des universités et des entreprises d’entraîner ensemble des modèles d’IA massifs sans jamais avoir à échanger leurs données sensibles.
L’Europe doit-elle mettre ses œufs dans le panier de l’IA chinoise ?

Mais si l’open-source est un bouclier pour la souveraineté européenne, il est aussi devenu une arme de séduction géopolitique. Et sur ce terrain, c’est la Chine qui avance ses pions. De passage à VivaTech, Joe Tsai, le patron d’Alibaba, a rappelé le rôle désormais moteur des entreprises chinoises dans l’écosystème mondial de l’IA en open-source. « Aujourd’hui, le mouvement open-source est en réalité porté par les entreprises chinoises », a-t-il affirmé. Pour preuve, la famille de modèles Qwen d’Alibaba figurerait parmi les plus utilisées au monde, portée par le récent lancement de Qwen3.7-Plus, désormais intégré à l’ensemble de ses plateformes grand public et d’entreprise. Pour Joe Tsai, l’Europe a tout intérêt à regarder de plus près ce qui se fait en Chine. Interpellé sur la fiabilité de la Chine, à une heure où l’Europe panse ses plaies face aux déceptions stratégiques causées par les États-Unis, le patron d’Alibaba a répondu avec franchise : « Oui, vous ne pouvez pas lui faire confiance. C’est la réponse courte. Car vous ne pouvez pas vous en remettre à un gouvernement tiers en partant du principe qu’il ne fera rien qui puisse vous nuire. Mais voilà le principe : à l’heure actuelle, tous vos œufs sont dans le même panier. Pourquoi ne pas prendre un deuxième panier pour répartir vos œufs dans deux paniers différents ? Même si l’Europe finit par développer son propre panier à long terme, au moins, pour l’instant, vous avez deux paniers pour y mettre vos œufs. »
Cette offensive de charme intervient dans un contexte géopolitique de plus en plus tendu. Le Pentagone vient d’identifier Alibaba comme risque de sécurité nationale, en l’ajoutant à sa liste des entreprises chinoises considérées comme liées à l’appareil militaire, aux côtés notamment de Baidu et BYD. Si cette désignation n’entraîne pas de sanctions immédiates, elle interdit à terme certains contrats avec le département de la Défense américain et illustre la défiance croissante de Washington à l’égard des champions technologiques chinois.
Si l’Europe, France en tête, affiche de grandes ambitions et déploie de nouveaux moyens financiers, la réalité du salon montre qu’il reste encore un long chemin à parcourir. Les symboles ne trompent pas : alors que les conférences dédiées à la souveraineté se tenaient en retrait, à l’écart de la grande scène principale, c’est l’américain Jeff Bezos qui créait l’événement en tant qu’invité « de marque ». Une contradiction qui en dit long sur la dépendance persistante du Vieux Continent. Pour transformer ses « ingrédients du leadership » en réussite concrète, l’Europe va devoir impérativement apprendre à jouer collectif. Comme le rappelle Vincent Luciani (Artifact) à VivaTech, un champion français comme Mistral demeure paradoxalement inconnu en Allemagne, en Suisse ou au Royaume-Uni. Au milieu de cette effervescence, il est aussi frappant de constater que l’on parle bien moins de souveraineté énergétique et alimentaire, des enjeux pourtant tout aussi vitaux pour l’avenir du continent et qui restent les grands oubliés des débats.