Réseaux sociaux : l’UNESCO appelle à un nouveau contrat entre parents et enfants
« Il faut tout un village pour éduquer un enfant. » Derrière ce proverbe africain se cache l’un des constats les plus troublants de l’ère des réseaux sociaux : pour la première fois de l’histoire éducative, parents et enfants ont découvert ensemble un territoire dont personne ne possédait véritablement la carte, brouillant les repères traditionnels de la transmission entre les générations. C’est dans cet esprit que l’UNESCO a présenté, le 22 juin, Growing Up in a Connected World, un guide élaboré avec 37 experts internationaux, des enfants et des parents, en partenariat avec le CLEMI et le Réseau Canopé, pour aider les familles à appréhender des environnements numériques devenus toujours plus complexes.
Car le défi dépasse largement la question du temps d’écran. Algorithmes de recommandation, intelligence artificielle générative, contenus manipulés, cyberharcèlement, où l’IA générative permet de fabriquer des images ou vidéos compromettantes d’un mineur sans jamais l’avoir croisé et de les diffuser massivement en quelques minutes : les cadres éducatifs hérités du passé sont mis à l’épreuve par des technologies qui évoluent plus vite que notre capacité collective à les comprendre, à les accompagner, et plus encore à les réguler.
Par Kati Bremme, Rédactrice en chef Méta-Media, et Alexandra Klinnik, MediaLab de l’Information
Pour autant, le message porté à l’UNESCO était à mille lieues d’un discours alarmiste ou d’une vision des jeunes réduits au rôle de victimes. Comme l’a rappelé Mariya Gabriel, sous-Directrice générale pour la communication et l’information de l’UNESCO, en citant les participants à l’enquête menée auprès de parents et enfants : « We don’t ask to be rescued. We want to be included. » La première responsabilité est d’aller vers les usages, plutôt que de les nier.
« We don’t ask to be rescued. We want to be included. »
Il ne s’agit pas seulement de protéger les enfants du numérique, mais de construire avec eux les règles et les réflexes qui leur permettront d’évoluer dans ces environnements de manière éclairée. Avec une interrogation qui dépasse largement la sphère éducative et résonne tout autant dans les médias : How do we build trust?
« Lead by example », le défi de l’exemplarité parentale
L’éducation au numérique commence par l’exemple. Les travaux qui ont nourri le guide révèlent un paradoxe : aux États-Unis, seuls 19 % des parents déclarent parvenir à respecter les règles d’usage numérique qu’ils imposent à leurs enfants. Ce décalage est au cœur de la « technoférence », l’interruption du lien parent-enfant par les écrans évoquée par Virginie Sassoon, directrice adjointe du CLEMI. Une étude australienne publiée dans JAMA Pediatrics de 2024 en mesure le coût : chaque heure quotidienne passée par un parent devant un écran représente en moyenne 397 mots d’adultes, 294 vocalisations et 68 conversations en moins avec son enfant.
La campagne de sensibilisation de la Deutsche Telekom, A Message from Ella | Without Consent, de 2023
Les mêmes parents qui s’inquiètent des contenus auxquels leurs enfants sont exposés en ligne sont souvent les premiers à alimenter leur présence numérique, sans en mesurer les conséquences. Le guide consacre un passage important au phénomène du sharenting, la pratique des parents consistant à publier massivement des photos de leurs enfants en ligne et cite un chiffre frappant issu d’une étude menée en 2018 par l’agence britannique Opinium pour Nominet : au Royaume-Uni, un enfant apparaît en moyenne sur 1 300 photographies publiées en ligne par ses parents avant l’âge de 13 ans.
« My grandma belived every second of the Pope video. »
Un jeune participant à l’enquête qui accompagne le guide Grandir dans un monde connecté
En France, 53 % des parents ont déjà partagé du contenu sur leurs enfants en ligne (Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique, 2023). Un chiffre à mettre en regard d’une donnée glaçante citée par le guide : 50 % des photos échangées sur les forums pédocriminels auraient été initialement publiées par des parents sur leurs propres réseaux sociaux.
Mehdi Arfaoui et Jennifer Elbaz de la CNIL livrent dans le guide un retournement révélateur : ce sont souvent les parents qui proposent le téléphone en premier, avec la sécurité comme motivation principale (64 % des répondants). Or cette peur de l’insécurité conduit au sur-équipement et à des formes de contrôle parental qui, exercées sans marge de négociation, amènent les adolescents à contourner les règles et fragilisent précisément la confiance qu’elles étaient censées protéger.
Avec ce guide, l’UNESCO s’adresse non seulement aux 171 pays qui disposent d’une politique d’éducation aux médias, mais à tous, en gardant à l’esprit, comme l’a rappelé son directeur général Khaled El-Enany, qu’un tiers de l’humanité demeure encore hors ligne. Cette diversité des réalités n’empêche pas l’émergence de quelques constats universels. Parmi eux, l’accompagnement parental, tout autant que celui des parents, apparaît désormais comme un facteur déterminant.
3 consensus au-delà des clivages Nord / Sud global émergent :
- Premier consensus : accompagner ses enfants sur le numérique doit devenir un réflexe, au même titre que la sécurité routière ou la nutrition.
- Deuxième consensus : on n’a pas besoin d’être expert. Le guide est conçu pour des parents ordinaires, pas pour des spécialistes des médias.
- Troisième consensus : interdire ne suffit pas. La question dépasse les seuls réseaux sociaux pour englober l’IA, le gaming et les plateformes vidéo.
Parmi les solutions proposées, le guide invite les familles à élaborer un « family technology agreement », une charte d’usage du numérique négociée, évolutive et régulièrement révisée, plutôt qu’un ensemble d’interdits unilatéraux instaurés par les seuls parents. Il rappelle aussi quelques gestes simples, comme arrêter de scroller sur son téléphone lorsqu’on parle avec son enfant. Une recommandation qui peut sembler relever du simple bon sens… mais apparemment pas pour tous les parents…
« Children are growing up in two worlds at once. »
Adeline Hulin, cheffe de l’unité Éducation aux médias et compétences numériques de l’UNESCO
Interdire les réseaux sociaux ?
Cette même semaine, le Sénat français réunissait, à l’occasion d’un colloque, experts, décideurs et acteurs pour débattre de l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs. Pour Gérard Larcher, président du Sénat, « les réseaux sociaux représentent une avancée majeure dans nos modes de communication. Il n’a jamais été aussi facile de communiquer. Et pourtant, jamais nos enfants n’auront eu autant de mal à s’exprimer et à dialoguer dans cet univers 2.0. Là où la technologie dépasse les frontières, le smartphone dresse parfois des murs. »
« Là où la technologie dépasse les frontières, finalement le smartphone dresse parfois des murs. »
Le Sénat, qui avait adopté à l’unanimité en décembre 2025 la proposition de loi de Catherine Morin-Desailly visant à protéger les jeunes de l’exposition excessive et précoce aux écrans, entend aller plus loin avec la proposition Miller : faire de la France le premier pays européen à interdire effectivement les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Les participants au colloque ont introduit une gradation : les plateformes jugées « susceptibles de nuire » à l’« épanouissement physique, mental ou moral » des mineurs seraient strictement interdites, les autres resteraient accessibles avec autorisation parentale. À l’Arcom de dresser la liste, au ministre du numérique de trancher.
Eugénie Bastié surenchérissait, en référence à Jonathan Haidt et son livre Génération anxieuse : « Nous avons plongé toute une génération dans un environnement psychologique entièrement nouveau sans mesurer ses effets sur le sommeil, l’attention, l’estime de soi, la sociabilité et la santé mentale. Qu’avons-nous laissé rentrer dans la vie psychique des enfants sans véritable étude d’impact ? »
Dans la continuité de l’approche portée par le guide UNESCO, Amine Benyamina, addictologue et co-président de la Commission Écrans, a préconisé l’accompagnement plutôt que l’interdiction seule : « Sans le numérique et l’IA, le monde aurait été bloqué pendant trois ans à cause du Covid. La gageure est de limiter les dommages sans détruire la technologie. L’impact est aujourd’hui démultiplié par l’intelligence artificielle et ses algorithmes. »
Julie Inman Grant, commissaire australienne chargée de la sécurité en ligne, s’est jointe aux débats à distance pour un retour d’expérience depuis le premier pays à avoir bloqué les principaux réseaux sociaux (Facebook, Instagram, TikTok, Snapchat, Reddit, X et YouTube) aux mineurs, six mois après l’entrée en vigueur, le 10 décembre 2025, de la loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans : « Les écosystèmes en ligne sont complexes et aucune solution unique ne pourra jamais les rendre sûrs. »
La commissaire australienne a expliqué : « Nous ne coupons pas totalement les enfants de leurs bouées de sauvetage numériques. La législation prévoit des exemptions pour les sites de jeux et de messagerie, et certains services peuvent être consultés sans être connecté, et c’est là que nos codes et normes interviennent, car ils couvrent cet environnement en ligne plus large. » L’Australie exige que le secteur technologique détecte, prévienne et dissuade un ensemble de préjudices en ligne, et que les dispositifs de plainte servent de filet de sécurité lorsque les systèmes de modération de contenu échouent.
L’éveil juridique
Le guide de l’UNESCO tranche avec prudence sur la question qui divise : la communauté scientifique n’a pas établi de causalité directe entre réseaux sociaux et dégradation de la santé mentale des adolescents, mais les corrélations s’accumulent au-delà de cinq heures d’usage quotidien. Le guide constate aussi une asymétrie de genre déjà documentée : les filles sont davantage exposées aux pressions liées aux rôles genrés et aux cyberviolences dans les commentaires et messageries privées, tandis que les garçons sont deux à cinq fois plus susceptibles de développer une dépendance aux compagnons IA.
La France dispose depuis 2023 d’une loi dite « majorité numérique » exigeant le consentement parental pour les moins de 15 ans, jamais appliquée faute de conformité avec le droit européen. Le 26 janvier 2026, l’Assemblée nationale adoptait en première lecture, par 130 voix contre 21, la proposition de loi Laure Miller citée plus haut visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le Parlement a engagé la procédure accélérée, avec une entrée en vigueur visée au 1er septembre 2026 pour les nouveaux comptes, et une vérification d’âge généralisée d’ici le 1er janvier 2027. Le texte exclut les messageries privées interpersonnelles et les plateformes éducatives. Les plateformes contrevenantes s’exposeraient à des sanctions pouvant atteindre 6 % de leur chiffre d’affaires mondial. Le Sénat a adopté sa version le 31 mars 2026, ouvrant la voie à la commission mixte paritaire.
La Grèce a annoncé le 8 avril 2026 l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans à compter du 1er janvier 2027. L’Espagne a suivi le 3 février 2026, Pedro Sánchez annonçant son intention d’interdire l’accès aux moins de 16 ans. Au Danemark, la Première ministre Mette Frederiksen avait annoncé dès octobre 2025 vouloir restreindre l’accès aux moins de 15 ans. L’Allemagne et l’Italie privilégient pour l’heure le consentement parental plutôt que l’interdiction stricte.
À l’opposé, la Chine constitue un cas extrême de régulation par le haut, un modèle où la protection collective prime, parfois, au détriment des libertés individuelles. Dans le secteur des jeux vidéo, une régulation de l’Administration nationale de la presse et des publications (NPPA), en vigueur depuis septembre 2021, impose un cadre très strict : l’accès est réservé aux vendredis, samedis, dimanches et jours fériés, uniquement entre 20h et 21h, soit un maximum de trois heures par semaine pour les mineurs. S’agissant des plateformes vidéo et des réseaux sociaux, l’Administration du cyberespace de Chine (CAC) a publié en novembre 2024 des lignes directrices pour un « mode mineur » amélioré, qui encourage les plateformes à proposer des outils de contrôle parental et laisse aux utilisateurs la possibilité de définir leurs propres limites de temps quotidien, sans imposer de couvre-feu numérique ni de durée fixe obligatoire. Sur Douyin, la version chinoise de TikTok, la plateforme a mis en place de son côté un « mode adolescent » activé par défaut pour les moins de 14 ans, les limitant à 40 minutes par jour avec un flux de contenus exclusivement éducatif.
Pendant que les législateurs européens débattent, les tribunaux américains ont rendu en mars 2026 deux verdicts historiques en deux jours. Le 24 mars, un jury du Nouveau-Mexique condamnait Meta à 375 millions de dollars de pénalités civiles, le maximum légal, à 5 000 dollars par violation, pour avoir induit le public en erreur sur la sécurité de ses plateformes pour les mineurs : première victoire d’un État américain à ce stade contre un géant des réseaux sociaux sur la question de la protection de l’enfance. Le lendemain, un jury de la Superior Court de Los Angeles condamnait conjointement Meta et YouTube à verser 6 millions de dollars à Kaley, identifiée dans les documents judiciaires par ses seules initiales K.G.M., une jeune femme de 20 ans qui avait commencé à utiliser YouTube à 6 ans et Instagram à 9 ans : premier verdict américain déclarant des plateformes civilement responsables de l’addiction de leurs produits chez les mineurs.
Parmi les documents internes produits devant le jury : une note révélant que les utilisateurs de 11 ans avaient quatre fois plus de chances de revenir sur Instagram que sur les applications concurrentes, malgré une limite d’âge fixée à 13 ans, et un mémo dont l’attribution exacte reste à confirmer dans les pièces publiques, mais qui résume crûment la stratégie : « If we wanna win big with teens, we must bring them in as tweens. »
Ces deux verdicts s’inscrivent dans un mouvement judiciaire sans précédent. En octobre 2024, la juge fédérale Yvonne Gonzalez Rogers avait ouvert la voie en statuant que les fonctionnalités de conception des plateformes relevaient de la responsabilité produit et non du contenu tiers protégé par la Section 230 du Communications Decency Act. Le Multidistrict Litigation No. 3047 regroupe désormais plus de 2 200 actions individuelles ; plus de 30 États américains ont assigné Meta ; plus de 60 familles ont déposé en mars 2025 des actions pour homicide involontaire à Los Angeles, alléguant que Snapchat avait facilité la vente de drogues à des mineurs décédés d’overdose ; Google a réglé pour 30 millions de dollars un recours collectif de parents accusant YouTube de collecte illégale de données d’enfants de moins de 13 ans ; TikTok négocie quant à lui un règlement de 400 millions de dollars avec le département américain de la Justice pour des violations similaires de la vie privée des mineurs. Au lendemain des verdicts de mars 2026, une analogie s’est imposée dans la presse juridique américaine : le « big tobacco moment » de la Big Tech, le moment où une industrie commence à admettre non seulement que son produit est nocif, mais qu’elle le savait et a tenté de le dissimuler.
Le guide n’est que le point de départ
L’UNESCO offre aux parents des outils de médiation critique : scénarios de dilemme, jeux de rôle, exercices d’éducation aux médias, sans prétendre incarner la solution. La structure de responsabilité partagée que le guide propose s’articule en trois niveaux qui « doivent avancer ensemble » : gouvernements, entreprises technologiques et médias, familles et société civile.
Et parfois, les plateformes sont à la fois l’objet de la régulation et parties prenantes de la solution proposée. Gaultier Brand-Gazeau, Director of Government Affairs and Public Policy de TikTok a rappelé sur scène que l’âge moyen de l’utilisateur de TikTok en France est de 38 ans et non de 16, et que la plateforme investit massivement dans la modération, déléguant une partie de cette responsabilité à la communauté elle-même, rejoignant en cela le « village » invoqué en ouverture. TikTok est désormais, selon le Digital News Report du Reuters Institute (2024 et 2025), la principale source d’actualité pour les 12-25 ans, dans un paysage où la consommation vidéo de l’information est passée de 52 % en 2020 à 65 % en 2025.
Le guide rappelle aussi l’enquête de l’UNESCO Derrière les écrans, menée auprès de 500 créateurs de contenu dans plus de 50 pays sur 6 continents. 42 % des créateurs considèraient le nombre de likes et de vues comme le principal indicateur de crédibilité d’une source, et 62 % ne vérifiaient pas les faits avant de publier. How do we build trust ? Les enfants, eux, n’attendent pas que les adultes tranchent. 44 % sont déjà sur les réseaux sociaux avant l’âge légal de 13 ans. Aux États-Unis, 72 % des adolescents ont déjà eu recours à un compagnon IA, le plus souvent à l’insu de leurs parents. Au Royaume-Uni, l’usage des chatbots a doublé en un an parmi les moins de 18 ans. Un parent kazakh interrogé lors du lancement le formulait ainsi : « Online feels more real to them than real life. »
« Online feels more real to them than real life. »
Selon l’étude Talk, Trust, and Trade-Offs menée par Common Sense Media et le laboratoire NORC de l’université de Chicago auprès de 1 060 adolescents américains de 13 à 17 ans (2025), 33 % préfèrent se tourner vers un compagnon IA plutôt que vers une vraie personne pour des discussions importantes, et 31 % jugent ces échanges aussi satisfaisants ou plus satisfaisants que les interactions humaines. Les plateformes les plus utilisées, Character.AI, Replika, Anima, Chai et Kindroid, sont conçues pour simuler des liens affectifs durables. Lors de tests conduits par les chercheurs, certaines ont encouragé des comportements dangereux, y compris l’automutilation, sans jamais suggérer de demander de l’aide à quiconque.
L’enjeu n’est donc plus seulement de protéger les enfants des réseaux sociaux. C’est de les préparer à un environnement numérique où l’intelligence artificielle devient le premier interlocuteur, où le réel et le virtuel ne sont plus clairement distingués. Orange, partenaire du guide UNESCO, s’est d’ailleurs engagé à sensibiliser six millions de personnes à l’éducation à l’IA et aux usages numériques responsables.
Conclusion
Grandir dans un monde connecté ne s’improvise pas. Traduire les normes en actions concrètes, voilà le vrai défi. L’UNESCO choisit de remplacer la peur par la confiance. Les tribunaux américains choisissent de remplacer l’impunité par la responsabilité. Pendant vingt ans, la société a laissé aux plateformes le soin de réguler leurs propres effets sur les enfants. L’ambition du guide de l’UNESCO est haute : que les enfants ne soient pas seulement protégés, mais capables de façonner eux-mêmes les environnements numériques dans lesquels ils grandissent, avec l’aide de leurs parents.
UNESCO, Grandir dans un monde connecté, ça s’apprend ! La famille Tout-Écran, lancé le 22 juin 2026.