Liens vagabonds :  De quoi mon agent IA sera-t-il responsable ?

L’ère de l’agentique fait des loopings. Les assistants gagnent en autonomie et déplacent progressivement la frontière entre ce que nous faisons et ce que nous leur confions. Selon Economist Enterprise, la branche B2B de The Economist, seuls 37 % des entreprises maintiennent un inventaire complet et à jour de tous leurs agents IA ainsi que de leurs actions autorisées. Pourtant, dans les neuf pays étudiés, 98 % des organisations disent avoir déjà subi un incident perturbateur lié à leurs agents. Longtemps occultée par la frénésie du tout-IA, la sécurité revient sur le devant de la scène, avec un classique qui se fait de plus en plus bruyant : « À qui la faute ? »

Dans la course aux meilleurs assistants IA, l’effervescence penche vers les boucles d’agents (agents loop) où l’exécution de tâches laisse place à des missions : la machine réfléchit, agit, mémorise, puis recommence. Au Scale de Meta, le public s’interroge : « Les boucles sont-elles le prochain cycle de hype, ou vont-elles durer ? » Pour le créateur de Claude Code, Borris Cherny, la réponse est unanime : « C’est du sérieux. » Cette semaine, Perplexity intègre aussi ces boucles de rétroaction en greffant un « cerveau » dans ces agents. Le pitch est simple : « Chaque fois que vous recrutez un travailleur, vous vous attendez à ce qu’il apprenne et progresse dans le cadre de son travail. Les agents d’IA devraient faire de même. », argumente Perplexity.

Plus « malin », plus interopérable et surtout plus proactif, l’agentique continue de se rendre indispensable dans une conquête de l’accessibilité. Pour les entreprises sur Slack, le nouveau coéquipier « Claude Tag » d’Anthropic exemplifie ce phénomène où la frontière entre outils, agents et assistants s’estompe. Comme un « vrai collègue », les équipes vont pouvoir mobiliser à coup de « @Claude » un agent capable d’apprendre des échanges, d’adapter ses réponses à chaque collaborateur, de planifier des tâches en asynchrone, et surtout de motiver de lui-même les équipes.

Les agents deviennent alors des entités capables de combler chaque étape. Pour les médias, leurs développements pullulent dans les régies publicitaires comme PartnerStudio du média norvégien Schibsted et son CMS d’outils IA. Prisma Média va plus loin, et devient le premier éditeur au monde à créer un « Seller agent » (Adventic) capable de vendre, orchestrer et construire une campagne publicitaire « optimale ». « Ensuite un humain effectue une dernière validation et la campagne démarre. », explique Paul Ripart, Directeur délégué digital et Data du groupe.

Derrière ces intégrations massives, l’espoir est financier avec des agents qui ressemblent de plus en plus à des employés. D’ici 2030, l’intégration de ces assistants fait miroiter 2 900 milliards de dollars de valeur supplémentaire rien qu’aux États-Unis. Toutefois, ce chiffre ne prend pas forcément en compte le coût des erreurs de ces entités ayant accès à toutes les données des entreprises. Plusieurs exemples, à première vue risibles, montrent des versions renégates détruisant des pans entiers d’infrastructures numériques. D’autres défient leurs maîtres humains et dévient de leur mission en empruntant des airs de vengeance. Ces cas mettent en exergue un fonctionnement de ces technologies entremêlant des briques, avec ou sans IA, et de nombreux services tiers. Une complexité qui rend souvent impossible la traçabilité des erreurs. Et lorsque les choses tournent mal, la responsabilité retombe souvent (toujours) sur l’humain. Même les garde-fous ne garantissent pas le classique ‘human in the loop‘ avec certains agents qui outrepassent les consignes de vérification humaine (y compris chez Meta).

À qui la faute ?

Si les grandes marques d’IA aiment ajouter à leurs conditions générales des clauses de non-responsabilité, le vent semble tourner d’un point de vue juridique. La décision du tribunal régional de Munich reconnaissant Google comme responsable des hallucinations de son IA dans AI Overviews défie cette logique d’outils exonérés de toute responsabilité. Bien que cette décision, contestée en appel par Google, se limite à un cas précis, elle laisse entrevoir un (petit) rôle du législateur dans la définition des chaînes de responsabilité. Cette décision interroge d’ailleurs la responsabilité future de la société dans la métamorphose du search à coup d’agents imposée lors du Google I/O, le mois dernier.

Du point de vue européen, l’AI Act, dont l’application se poursuit par étapes, apparaît déjà en décalage avec l’émergence des agents IA. Ces derniers sont considérés comme des systèmes d’IA classiques, parce qu’un LLM fonctionne toujours en arrière-plan. Ainsi, les mêmes logiques de responsabilité s’appliqauent entre fournisseurs et déployeurs. Elles sont réparties selon le niveau de risque associé au domaine et à la nature des tâches. Par exemple, les IA considérées à haut risque (notamment dans le domaine médical) doivent obligatoirement intégrer une supervision humaine. Ces exigences de maîtrise des systèmes d’IA en temps réel semblent toutefois complexes au vu du développement d’agents toujours plus autonomes. Sans intégration du ‘human in the loop‘, c’est le déployeur (devenant rapidement fournisseur s’il modifie profondément les IA), qui est tenu responsable. Comme premier (maigre) gage de sécurité, l’enregistrement des logs et des actions de ces agents reste une protection limitée pour prouver les actions de la machine.

Comme les États-Unis et le Royaume-Uni, de nombreux pays s’appuient sur le droit commun pour traiter les litiges. Ces approches ne distinguent pas forcément les agents des humains qui les utilisent. Toutefois, l’autorité de la régulation du numérique à Singapour (IMDA) explore une perspective différente en proposant d’introduire une responsabilité stricte pour les agents, évitant la charge de la preuve au plaignant. Cette notion entend une responsabilité conjointe des principaux acteurs de la chaîne contrairement au droit commun qui cherche celui qui a commis la faute. Ici, les victimes peuvent poursuivre n’importe lequel d’entre eux (développeur du modèle, fournisseur du système, déployeur) permettant une indemnisation rapide. Néanmoins, la recherche pointe qu’une responsabilité quasi automatique risque de décourager les processus de sécurisation de ces agents.

Vers un monde (hors) de contrôle ?

Pourtant, la sécurité devient un incontournable dans l’agentique. Comme le constate The Atlantic cette semaine, avec l’IA il faut désormais « partir du principe que vous serez piraté ». Si d’un côté, les agents mal configurés peuvent faire fuiter des informations personnelles, ils peuvent aussi être utilisés pour créer des campagnes de cyberattaques à grande échelle.

Alors que les bots sont désormais plus nombreux que les humains sur Internet, Google prépare un plan pour se protéger des agents en les traitant « comme de potentiels espions ou saboteurs internes ». La société met à disposition une roadmap publique pour construire un système de sécurité à plusieurs couches via des autorisations dynamiques. Pour s’assurer face à ces nouveaux risques, son protocole TRAIT&R (tout est dans le nom) identifie grâce à une base de données de cyberattaques réelles les agents dissidents pour être capable de les bloquer.

L’enjeu d’identification devient le nerf de la guerre du cyberespace agentique. A l’instar de Singapour qui a mis en place un répertoire d’agents pour ses fonctionnaires, l’Estonie entend créer une identité numérique pour chaque agent. Ce qui se joue, c’est la traçabilité (et les bases de l’économie agentique) face aux aptitudes d’une technologie qui contrairement aux humains ne dort jamais, et à première vue, s’extirpe de toute responsabilité. « À l’avenir, l’IA effectuera de plus en plus de tâches numériques en notre nom, qu’il s’agisse de compiler des rapports, de préparer des déclarations ou d’interagir avec des systèmes d’information », déclare Kristen Michal, le Premier ministre estonien. Dans ce pays, où l’identité numérique (E-ID) permet déjà d’effectuer toutes ses démarches au quotidien, l’identification des agents pose la première pierre d’un nouveau monde désintermédié par son agent. Mais pour des questions juridiques, il repose sur l’humain de savoir « qui agit au nom de qui, avec quels droits, et qui est le responsable final », souligne le Premier ministre.

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Le Groupe EBRA lance un plan de départs volontaires pour réduire les effectifs de 10 % (Le Monde)
  • Emmanuel Macron se présente en allié de la presse régionale face aux plateformes IA et aux Gafam (La Lettre)
  • Le Monde se prépare à l’intermédiation par les agents IA et réfléchit à des mécanismes de distribution sécurisés pour ses abonnés (Digiday)
  • Le CNC crée une cellule d’accompagnement des professionnels entravés dans leur liberté de création et de diffusion (BoxOffice)
  • Prime Video, Canal+ et Disney : comment un accord à 110 millions d’euros peut rebattre la chronologie des médias (La Tribune)
  • Les bénéficiaires d’aides à la presse (notamment du FSDP) vont être davantage contrôlés par le Ministère de la Culture (La Lettre)
  • « Elle enregistrait toutes nos conversations depuis le début » : des journalistes « piégés » par leurs interviewés (La Revue des médias)
  • «Nous avons tout essayé» : pourquoi CMA Media met en vente ses neuf chaînes BFM locales (Le Figaro)
  • Prisma Media lance son offre d’influence co-construite avec les créateurs de contenus (CB News)

3 CHIFFRES

  • Meta prévoit de remplacer 90 % de ses modérateurs de contenu par de l’IA, d’après le Financial Times.
  • Sony Pictures va investir 100 millions de dollars et prendre une participation minoritaire dans Cosm, un opérateur de salles en réalité virtuelle, d’après le LA Times.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

42 % des utilisateurs de chatbots IA s’en servent pour approfondir l’actualité

Source : Reuters Institute

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

  • Le coût du traitement du journalisme comme un simple « contenu » (The Current)
  • Nous ne sommes pas accros à la nostalgie. Nous fuyons juste Internet (Roe Magazine)
  • Licenciements, perte de sens, risques pour la démocratie : dans la Silicon Valley, le blues de la génération IA (Le Monde)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • La Maison-Blanche demande à OpenAI de restreindre la diffusion de son prochain modèle GPT-5.6 (TechCrunch)
  • Les ministres veulent contraindre YouTube et Meta à mettre davantage en avant les actualités britanniques (Financial Times)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • Ahmed Wishah, cameraman d’Al Jazeera, tué dans une frappe israélienne à Gaza (The Guardian)
  • Ce chatbot veut résoudre le problème de l’IA avec l’actualité (CNN)
  • Financement de l’audiovisuel public tchèque : les médias en grève face au projet du gouvernement (Associated Press)
  • L’Europe veut imposer de nouvelles règles aux géants du cloud Microsoft et Amazon (Les Echos)

ENVIRONNEMENT 

  • Le chef de l’ONU demande « toute la vérité » sur le coût climatique de l’IA (Bloomberg)
  • La couverture médiatique des vagues de chaleur occulte trop souvent l’impact du changement climatique (Press Gazette

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Le Royaume-Uni prévoit d’accorder davantage de visibilité aux médias traditionnels sur YouTube et TikTok (The Guardian)

JOURNALISME 

  • La BBC envisage de diffuser sa chaîne d’info en continu sur YouTube dans certains pays comme l’Australie (Deadline)
  • Des journaux locaux s’unissent pour poursuivre OpenAI et Microsoft (Bloomberg Law)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Dans un monde régi par les algorithmes, l’e-mail est en quelque sorte le dernier survivant (The Washington Post)
  • Instagram se lance dans le long format épisodique (TechCrunch)
  • Les auteurs de newsletters jouent les cupidons auprès de leurs communautés de lecteurs (The Atlantic)

CREATOR ECONOMY

  • Forbes teste une stratégie d’audience portée par les créateurs pour accroître sa portée hors plateforme (Digiday)
  • Meta relance le Facebook Creator Studio (Social Media Today)
  • La RTBF lance son Creator Studio

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Meta : les données du projet de surveillance des employés étaient accessibles en interne (Wired)
  • Kunal Shah, un entrepreneur indien, nommé à la tête de WhatsApp (CNBC)
  • Mark Zuckerberg souhaite que Meta lance son propre marché de prédiction (TechCrunch)
  • Au Brésil, les comptes Meta de médias indépendants supprimés sans préavis, selon le syndicat national des journalistes (LatAm Journalism Review)
  • TikTok et YouTube réinventent l’audience du sport. Les diffuseurs prennent note (CNBC)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Le régime sec de YouTube sur les droits sportifs (Puck)
  • Madonna s’est associée à Grindr pour diffuser un concert en direct sur l’application. 877 000 utilisateurs ont répondu présent (Bloomberg)
  • Paramount serait prête à céder sa coentreprise avec Universal (Reuters)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • The Atlantic double la mise sur les podcasts vidéo, faisant passer son équipe vidéo de 10 à 20 personnes et lançant de nouvelles émission (Semafor)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

https://geste.fr/ai-search-et-grounding-un-hit-de-chatgpt-user-nest-pas-une-citation/
  • Google DeepMind investit 75 millions de dollars dans A24 pour développer l’IA au service du cinéma  (Techcrunch)
  • Des marques utilisent des influenceurs générés par IA pour promouvoir leurs produits sur les réseaux sociaux (The Guardian)
  • Comment le Kyiv Independent utilise l’IA pour rester à l’écoute des préoccupations de son public sur la guerre en Ukraine (NewsMachine )
  • Meta se tourne vers l’IA pour examiner les contenus dangereux afin de réduire ses coûts (Financial Times)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Spotify réorganise son activité publicitaire autour de l’automatisation et de l’IA (Digiday)

Par Kati Bremme, Alexandra Klinnik et Loïc De Boisvilliers

franceinfo à propos des médias

Voir plus sur franceinfo