Liens vagabonds : La détection d’IA, un gagne-pain juteux ?

La guerre de l’anti-slop est arrivée et l’authenticité devient un produit de luxe. Après son partenariat avec Substack pour reconnaître l’humain de la machine, la start-up américaine Pangram lève cette semaine 9 millions de dollars auprès d’importants capitaux américains. Dans sa croisade contre la bouillie IA, la société dévoile un nouveau détecteur d’images et promet un modèle fiable à 99,66 % pour les textes. Au premier trimestre 2026, le nombre d’articles en ligne écrits par une IA égalise ceux rédigés par des humains, selon Graphite.io. Face au doute permanent et à l’absence de réponse des big tech, l’enjeu devient lucratif et donne lieu à un nouveau marché du « made by human ». Pourtant, aussi performants soient-ils, ces détecteurs ne sont pas infaillibles, avec un modèle économique basé sur la peur d’être confondu avec un robot.

« Voici une version plus fluide de cette section, qui se lit comme un discours législatif », s’élance fièrement le politique canadien Bill Oliver devant les parlementaires du Nouveau-Brunswick. Dans un discours devenu viral sur les réseaux sociaux, personne n’a besoin d’un détecteur pour qualifier l’implication d’une assistance non humaine. Si l’exemple est amusant, il n’apaise pas les doutes du public. Ces derniers mois, l’apparition en ligne de l’expression AI;DR (Artificial Intelligence; Didn’t Read, ou « IA ; j’ai pas lu ») dans les commentaires témoigne d’un désintérêt croissant pour les récits produits par IA.

Les médias font face au même traitement et servent de proxy publicitaire à ce type de services pour gagner la confiance des utilisateurs. À coup de captures d’écran de divers détecteurs arborant le pourcentage de texte incriminé, plusieurs journalistes sont pris pour cible sur les réseaux sociaux. Parmi eux, Max Spero, le CEO de Pangram transforme la tendance en marque de fabrique se positionnant comme un agent de nettoyage de la bouillie du web (« slop janitor »). En février, il accuse notamment un journaliste sportif de The Guardian de publier des textes générés par l’IA. « C’est le même style qu’il utilise depuis 11 ans, bien avant que les LLM n’existent. L’accusation est absurde », rétorque dans la foulée le journal.

« Les accusations d’usage de l’IA dans la rédaction peuvent aller au-delà des simples récriminations sur les réseaux sociaux et avoir des conséquences concrètes pour les auteurs dont le travail est mis en doute », rappelle très justement Marina Adami, journaliste pour le Reuters Institute. Dans plusieurs rédactions, certains cas avérés mènent au licenciement de journalistes, dû à « des problèmes dérivés de l’usage de l’IA, comme des citations inventées ou des soupçons de plagiat ».

Cette semaine, GPTZero, un concurrent direct de Pangram, vante lui aussi ses outils en révélant, avec le Financial Times, des irrégularités dans plusieurs rapports du cabinet de conseil PwC : « avec un usage irresponsable de l’IA entraînant des citations hallucinées, des affirmations fabriquées, ainsi que des choix de rédaction et de mise en forme incompréhensibles. »

Mon détecteur n’est pas fiable ?

« Ce texte a été rédigé à 100 % par un être humain », explique Pangram (en version gratuite) sur le texte que vous êtes en train de lire. Rassurant. Cependant, ce résultat ne veut pas forcément dire grand-chose. L’usage de ces outils sur des écrits individuels tend à produire davantage de faux positifs et de faux négatifs. Pour améliorer leur taux de réussite de détection, ces entreprises entraînent leurs propres modèles sur des contenus humains. Au même titre que les LLM, leurs résultats dépendent de la qualité des bases de données, mais aussi de la quantité de contexte fourni. Bien que Pangram semble devancer pour le moment ses concurrents, avec un ratio de faux positifs annoncé de 1 pour 10 000 documents, l’analyse au cas par cas, la variabilité de qualité des services et leur nature probabiliste produisent inévitablement des erreurs.

Même le monde universitaire, parmi les premiers utilisateurs de ces solutions, fait marche arrière. Yale, Johns Hopkins ou encore l’université du Cap, en Afrique du Sud, se détournent des scores de probabilité en modifiant plutôt leurs modalités d’évaluation. « La véritable question n’est pas : “Comment empêcher les étudiants d’utiliser l’IA ?”, mais : “Qu’essayons-nous réellement d’évaluer ?” », estime Judy Williams, vice-rectrice chargée de l’enseignement à l’université Queen’s à Belfast, dans le Financial Times.

Ce qui dérange particulièrement dans le business de ces services, ce sont leurs tendances à vendre aussi bien la détection que des moyens de la contourner. Turnitin, utilisé dans les universités américaines, propose des humaniseurs de texte capables d’outrepasser ses propres moyens de détection, selon la journaliste Rachel Kane. Quand GPTZero s’est vu racheté par Superhuman, la structure derrière Grammarly, qui propose des aides à la réécriture pour passer sous les radars IA.

Autre fait marquant, les entreprises derrière ces remèdes naissent principalement de start-up quand les géants de l’IA peinent à trouver des technologies efficaces. En 2023, OpenAI avait notamment mis fin à son service de classification en raison d’un « taux de fiabilité trop faible ». Ce mois-ci, Reuters démontre les difficultés de Meta à détecter ses propres images générées par IA. Pourtant, certains standards comme C2PA ou SynthID de Google permettent déjà d’assurer le marquage des contenus audiovisuels pour mieux définir leur provenance, mais leurs applications restent pour le moment limitées.

Made by human

La prochaine étape de la course aux détecteurs ? Devenir le label de référence de la création humaine. La semaine dernière, le pape Léon a reçu de la part d’une société australienne sa certification Proudly Human, après l’analyse de ses discours et de son encyclique Magnifica Humanitas. Derrière le coup de pub, les prémices d’un nouveau marché avec plusieurs organisations proposant des options, parfois payantes, pour certifier l’humanité des productions.

« Je ne suis pas très enthousiaste à l’idée que les outils de détection de l’IA occultent les nuances liées à une utilisation éthique de l’IA, mais je suis une fervente partisane de la transparence », soutient la fondatrice d’Anchor Change, Katie Harbath. Les réactions mitigées des éditeurs après l’intégration de Pangram dans Substack ont largement animé les échanges sur la plateforme. Le risque ? Écrire pour faire plaisir au modèle de détection, à l’image des fautes volontairement glissées pour paraître plus humain. Hormis les impressions de « chasse aux sorcières » suscitées par la fonctionnalité, son CEO défend la nécessité d’agir face à ce qui « pollue le bien commun et rend difficile la découverte et l’écoute des voix humaines ». L’ironie de vouloir protéger la création humaine à coup d’IA demeure, mais le besoin de clarté pour les publics est devenu impossible à éviter.

Même anxiété chez LinkedIn avec le lancement d’un nouveau bouton (au nom transparent) autorisant les utilisateurs à identifier « ce qui ressemble à de l’AI slop ». La plateforme poursuit son grand nettoyage par peur, comme Substack, de perdre l’intérêt de ses membres. « Le signalement n’a pas d’impact immédiat sur sa diffusion et ne pénalise pas son auteur », rassure Mehdi Ramdani, rédacteur en chef de LinkedIn Actualités France. Si la nouvelle semble globalement bien accueillie et positionne la communauté comme un bouclier de détection, il reste difficile d’imaginer comment la plateforme va gérer les erreurs d’interprétation.

Au-delà de la question de la fiabilité de ses détecteurs, Internet cherche activement un nouveau mécanisme d’auto-vérification humaine. Comme le précise l’écrivain Freddie Deboer sur Substack, il serait néanmoins « très regrettable que certaines personnes puissent ressentir le besoin de payer Pangram simplement pour laver leur honneur. » La banalisation des contenus IA, amenée notamment par AI Overview, questionne la capacité du public et des outils à repérer l’artificiel quand les modèles qui les produisent ne cessent de changer. Si cette situation peut donner plus de valeur aux échanges organiques, il faut rappeler qu’une production « human-made » ne la rend pas plus fiable et que pour beaucoup la différence entre humain et machine risque de s’amenuir. Toutefois, ces dispositifs initient une réflexion essentielle sur la transparence des usages. Dès dimanche, l’Union européenne oblige d’ailleurs la labellisation des contenus dans le cadre de l’AI Act. Reste à savoir, tant pour les détecteurs que pour les producteurs, le taux de collaboration acceptable avec la machine par le public (et si surtout à terme le contenu IA sera toujours un nuisible ou la nouvelle norme). Peter Kafka résume bien la situation dans Business Insider avec une différenciation d’acceptation des usages de l’IA en fonction de l’espace : « Vous pouvez très bien accepter l’IA sur LinkedIn, mais la détester sur Spotify. »

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Canal+ engage presque 1 milliard d’euros avec le cinéma français jusqu’en 2032 (Les Numériques)
  • Un journaliste de BFMTV frappé par un vigile en plein reportage pendant la couverture des incendies en Gironde (20 Minutes)
  • A Grenoble, le journal satirique « Le Postillon » joue le trublion de l’information (Le Monde)
  • Suivie de près par les Français, la couverture des incendies fait bondir les audiences de BFMTV et LCI (Le Figaro)
  • Le cofondateur de Telegram, Pavel Durov, sous surveillance en France et déclaré ennemi public en Russie (Le Parisien)
  • L’Arcom sanctionne CNews à hauteur de 200 000 euros pour des propos de nature à « inciter à la haine » (Le Monde)
  • Louis Hachette Group progresse sur ses activités phares malgré les vents contraires qui s’abattent sur la librairie (Le Figaro)
  • « Il politise sa posture car il est politisé » : X, un tournant dans la communication de Bernard Arnault (EuroNews)
  • « Je veux juste qu’il rentre chez lui » : Zinedine Zidane apporte son soutien au journaliste français Christophe Gleizes détenu en Algérie (Le Parisien
  • La chroniqueuse prorusse Xenia Fedorova visée par un arrêté d’expulsion en France (Sud Ouest)

3 CHIFFRES

Le nombre de brevets liés à l’IA accordés dans le monde a augmenté de 83 % en trois ans, selon Axios

New Claw propose en Chine de louer son visage à partir de 500 yuans (environ 74 $US) la licence d’une photo pour créer des contenus vidéos générés à l’aide d’intelligence artificielle rapporte Rest of world

Selon Tech Crunch, Spur Intelligence, une startup spécialisée dans la détection des crawlers, a levé 200 millions de dollars pour développer sa technologie d’identification du trafic humain face aux robots

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Au Royaume-Uni, les managers sont davantage préoccupés lorsque leurs journalistes couvrent la politique internationale, les questions LGBTQ+ et l’immigration

Source : UK journalist safety research 2026 

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

  • L’automatisation a conduit à la misère économique. L’IA n’est pas obligée de suivre le même chemin. Comment faire en sorte que l’IA profite aussi aux travailleurs ?(The Atlantic)
  • Comment les livres générés par l’IA s’infiltrent dans les librairies ? (New York Times)
  • Pourquoi la Chine met gratuitement à disposition ses meilleurs modèles d’IA ? (The Verge)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • OpenAI affirme que son agent d’IA devenu incontrôlable ne s’est pas contenté de pirater Hugging Face (Gizmodo)
  • Les appareils photo argentiques font leur grand retour (Axios)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • La journaliste russe Daria Shipatcheva a été reconnue coupable de haute trahison par un tribunal de Moscou (Reuters)
  • Le MI5 et la police ont illégalement obtenu les relevés téléphoniques d’un journaliste pour identifier ses sources (Press Gazette)
  • Le Mexique connaît une hausse « alarmante » des assassinats de journalistes, un niveau inédit depuis 2011, alerte Reporters sans frontières (Forbes Mexico)
  • ABC affirme que la Commission fédérale des communications (FCC) cherche à intimider le groupe en raison de sa couverture de l’actualité (Reuters)

ENVIRONNEMENT 

  • Le fond d’investissement Venture accélèrent le financement des start-up du nucléaire (Axios)
  • Les centres de données sont faciles à construire. Les alimenter en énergie est complexe, lent et coûteux (404 Media)
  • Le nouveau défi de la Chine face aux catastrophes naturelles : les fausses vidéos générées par l’IA (BBC)

LÉGISATION, RÉGLEMENTATION

  • Les utilisateurs des réseaux sociaux à New York devront se soumettre à une vérification de l’âge à partir de janvier (Gothamist)
  • Anthropic est seule dans chaque bataille politique autour de l’IA. Elle gagne malgré tout (The Next Web)
  • L’Union européenne oblige les entreprises technologiques à signaler les deepfakes à partir de dimanche. Est-ce que cela fonctionnera ? (Euronews)
  • Un sénateur démocrate veut limiter les publicités politiques générées par l’IA et les influenceurs rémunérés (Semafor)

JOURNALISME 

  • Colère du public, innovation et réductions budgétaires : comment les médias publics américains ont survécu sans financement fédéral ? (NPR)
  • Le Zimbabwe explore une coopération dans le domaine des médias avec la Malaisie (New Straits Times)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Eventual veut transformer les données des marchés prédictifs en nouveau média d’analyse (Axios)
  • Le pari risqué du Daily Express sur YouTube devient un succès en moins d’un an avec des formats récurrents, des animateurs réguliers et moins de « confrontations virulentes » (Press Gazette)
  • Les abonnements de The Hill veulent permettre aux « super-fans » de « se passionner » avec les journalistes (Press Gazette)

CREATOR ECONOMY

  • La deuxième édition de l’université des streamers de Kai Cenat  : une « masterclass » pour les marques qui veulent collaborer avec les créateurs de contenu (Digiday)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Reddit, une plateforme sociale conçue pour réussir à l’ère de l’intelligence artificielle selon KeyBanc Capital Markets (CNBC
  • X d’Elon Musk affirme que la répression australienne contre les réseaux sociaux viole le droit international (Reuters)
  • La vidéo verticale a conquis Internet : comment TikTok, Instagram et YouTube ont gagné la bataille en copiant le modèle ? (The Verge)
  • Le festival New Yorkais “Summer of lud” » montre qu’il n’est pas nécessaire d’avoir les réseaux sociaux pour se retrouver et passer de bons moments (404 Media)
  • Les appels audio et vidéo de WhatsApp arrivent sur les navigateurs sans l’app (The Economic Times)

STREAMING, OTT, SVOD

  • NBCUniversal et YouTube signent un accord de distribution réunissant leurs offres premium (Axios)
  • Prime Video et CJ ENM misent sur le tamoul et le télougou pour accélérer l’explosion des K-dramas en Inde (Afaqs)
https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7487816637606199296?updateEntityUrn=urn%3Ali%3Afs_updateV2%3A%28urn%3Ali%3Aactivity%3A7487816637606199296%2CFEED_DETAIL%2CEMPTY%2CDEFAULT%2Cfalse%29

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Le fléau de l’IA sur Spotify est tel que des utilisateurs se mettent à traquer les contenus générés à la chaîne (404 Media)
  • Puis-je remixer Madonna ? Est-ce légal ? Une FAQ sur la musique générée par l’IA (New York Times)
  • Les « Notes utilisateurs » de Spotify transforment les playlists en véritables mixtapes (The Verge)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Une nouvelle étude montre que la censure des modèles d’IA chinois peut être contournée (Semafor)
  • Microsoft confirme l’arrivée cette année d’une « super application » Copilot (The Verge)
  • Internet entre dans l’ère du contenu sans effort (Axios)
  • Alors que les AI Overviews inquiètent les éditeurs, certains médias associatifs bénéficient d’un bond de trafic  (Nieman Lab)
  • Sam Altman est prêt à ralentir (Tech Crunch)
  • Dans la course à la 6G, les États-Unis cherchent à former un front commun avec leurs alliés face à la Chine (Semafor)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Le réseau social X conclut un accord pour mettre fin à une bataille juridique de plusieurs années avec la Fédération mondiale des annonceurs (Tech Crunch)
  • Le média hyperlocal britannique Nub News prévoit un bénéfice de 7 500 livres après avoir fermé 17 éditions locales en 18 mois (Press gazette)
  • La Commission nationale des marchés et de la concurrence (CNMC) espagnole condamne le média public RTVE à plus de 300 000 euros pour publicité cachée dans MasterChef  (El Pais)
  • Les « premiers secousses » du séisme de l’IA commencent à apparaître dans la baisse des revenus numériques (Press Gazette)
  • Menacer de bloquer les robots d’exploration de Google est devenu le nouvel espoir des éditeurs (Digiday)

Par Kati Bremme et Loïc De Boisvilliers

Illustration : KB + ChatGPT

franceinfo à propos des médias

Voir plus sur franceinfo