Liens vagabonds : Sommes-nous entrés dans un monde post-littéraire ?
« La fin de la lecture est arrivée », affirme Rose Horowitch, journaliste diplômée de Yale, dans une enquête (à lire) pour The Atlantic. Selon elle, « l’ère littéraire ne sera qu’un bref intermède entre l’âge de l’oralité et l’âge du numérique » (en écho à la « parenthèse Gutenberg » de Jeff Jarvis). Paradoxalement, si nous n’avons jamais autant consommé de mots, absorbés par les boucles infinies de TikTok, SMS et légendes Instagram, la pratique de la lecture profonde s’étiole. Et nos capacités de synthèse et de compréhension avec. « Le déclin de la lecture semble nous installer dans un mode de pensée moins rationnel, moins analytique et moins sophistiqué. Il est difficile d’y voir le moindre avantage », déplore-t-elle.
Un effondrement statistique
En 2022, moins de la moitié des Américains ont ouvert un livre, selon le National Endowment for the Arts. Seulement 38% ont lu un roman ou une nouvelle. Ce recul a des conséquences directes sur les générations futures : à peine 2% des parents prennent le temps de lire une histoire à leur enfant au cours d’une journée, d’après une étude menée auprès de 236 000 Américains. Même dans leurs lycées, les programmes font désormais la part belle aux extraits plutôt qu’aux œuvres intégrales. Le résultat à long terme d’un tel délaissement mène à une atrophie cognitive : près de 30% des adultes américains sont désormais incapables de paraphraser ou de tirer des déductions d’un texte de plusieurs pages, contre moins de 20% en 2017.
Ce déclin de la lecture traverse les frontières : en France, seuls 63% des Français déclarent avoir lu au moins cinq livres au cours des douze derniers mois, en baisse de 6 points en deux ans d’après le CNL. Selon les données les plus récentes, la moitié d’entre eux ne seraient d’ailleurs plus capables de comprendre un texte long ou complexe. « Une catastrophe sous-estimée », selon l’analyste tech et média Emmanuel Parody. Face à cette crise de la concentration (qui traverse toutes les couches de la société), le modèle économique s’effondre : pour la première fois en 2025, le nombre de fermetures de librairies a ainsi dépassé celui des ouvertures au pays des Lumières.
Cette chute de la pratique n’épargne personne. Il frappe les profils historiquement les plus grands lecteurs : les retraités, les femmes et les diplômés du supérieur. À l’université de Yale, même les étudiants abdiquent face aux œuvres obligatoires, leur préférant des versions « ultra-transformés » par l’IA. L’un d’eux a notamment confié ses difficultés à lire L’Orange mécanique publié en 1962 d’Anthony Burgess, en raison d’un jargon trop complexe. Il a ainsi sollicité ChatGPT pour en obtenir une « traduction » simplifiée. Preuve que le livre est aujourd’hui perçu comme un vecteur de savoir bien trop laborieux.
Le piratage de l’attention
Comment en est-on arrivé là ? C’est le cœur de l’économie de l’attention : le smartphone et les plateformes numériques ont méthodiquement piraté notre temps disponible. Pour maximiser leurs profits, ils s’appuient sur des mécanismes addictifs bien huilés et un bombardement quotidien de 80 à 90 notifications. Comme prévient Nicholas Carr, spécialiste de l’impact des technologies sur la culture, « le passage du papier à l’écran influence le degré d’attention que nous portons au texte et la profondeur à laquelle nous y plongeons. » Pour l’ancien rédacteur en chef de la Harvard Business Review, Internet « n’attire notre attention que pour la disperser ». Dans un tel contexte, la capacité à comprendre les liens de causalité et la capacité d’abstraction s’effondrent. « Ce sont tous nos systèmes cognitifs qui sont en mutation », alerte Bruno Patino, président d’Arte.
En affaiblissant nos défenses attentionnelles, cette dispersion permanente nous laisse désarmés face au moindre stimulus. C’est ce qui a généralisé le multi-screening : incapable de se fixer, le consommateur d’aujourd’hui est devenu un être instable qui papillonne d’une interface à l’autre. « Les ados et les Millennials sont des adeptes du multitâche radical. Ils optimisent leur temps de consommation média au quotidien en regardant et en utilisant deux écrans, ou plus, de manière simultanée », observe le cartographe des médias Evan Shapiro. Or, un cerveau ainsi câblé pour zapper en continu devient incapable de se fixer sur la page unique d’un livre… Même l’essor du livre audio, bien qu’il préserve les structures narratives, s’inscrit dans cette logique de dispersion : on l’écoute pour pouvoir faire autre chose en même temps, comme la vaisselle ou conduire, … ou scroller.
Le journalisme à l’épreuve du « tout vidéo »
En perdant l’habitude de la lecture longue, ce n’est pas seulement notre rapport aux livres qui évolue. C’est aussi notre manière de comprendre le monde. Lire un texte complexe suppose de suivre un raisonnement, de hiérarchiser des informations, de relier des idées entre elles et d’accepter une certaine lenteur intellectuelle. À mesure que ces compétences s’érodent, les contenus courts, visuels et immédiatement accessibles s’imposent comme le mode dominant d’accès à l’information. Cette évolution redéfinit la façon dont les citoyens s’informent. Désormais, 77 % de la population mondiale regarde des vidéos d’actualité chaque semaine, selon le Reuters Institute.
Face à ce basculement des usages, les médias n’ont guère d’autre choix que de s’adapter. Longtemps considéré comme le temple du journalisme écrit, le New York Times opère un virage stratégique majeur en faisant de la vidéo un pilier de son offre éditoriale, non plus comme un simple complément, mais comme un format de premier plan. Pour son directeur, Joe Kahn, continuer à ne perfectionner que le texte reviendrait à mener une « politique de l’autruche ». Le quotidien recrute ainsi des dizaines de journalistes vidéo dans l’ensemble de ses services afin de produire un journalisme pensé, dès sa conception, pour les nouveaux modes de consommation de l’information : « Nous sommes engagés dans une course contre la montre pour faire en sorte que le journalisme de qualité rivalise avec les contenus médiocres générés par IA et le manque d’originalité des influenceurs sur Internet. Il est impératif que nous soyons capables de traduire notre travail rigoureux dans les formats que les gens privilégient pour s’informer », a-t-il ainsi déclaré.
Si le déclin de la lecture semble nous installer dans un mode de pensée moins rationnel, des îlots de résistance s’organisent partout dans le monde. Certes, le livre devient une niche, où 20 % de la population représente désormais plus de 80 % des volumes lus, mais la jeune génération s’en empare pour en faire un acte social et festif. Qu’il s’agisse des soirées prisées de la Soho Reading Series à Londres où l’on « fume, boit et débat de littérature » organisées par la Gen Z, des bibliothèques nocturnes en plein air à Séoul, de la Manifesto Library lancée par Dua Lipa à Porto, ou encore de l’engouement des adolescents sur BookTok, le livre tisse de nouveaux liens. Cette quête de sens se reflète également dans l’explosion des abonnements aux écrits « de fond » sur Substack. Loin de s’effondrer, cette « bibliothèque de l’esprit » reste notre meilleur refuge contre la dispersion, la dernière discipline qui nous apprend encore à penser lentement.
CETTE SEMAINE EN FRANCE
- Meta porte « une atteinte grave » à la presse en ne payant pas les droits voisins, estime l’Autorité de la concurrence (Next)
- Interdiction des réseaux aux moins de 15 ans : Bruxelles appelle la France à modifier sa copie (The Media Leader)
- L’Arcom met CNews en demeure pour la troisième fois depuis le début de l’année (Le Monde)
- Radio France obtient le feu vert de l’Arcom pour sa refonte FM (The Media Leader)
- Les télévisions françaises portent plainte à Bruxelles contre l’interdiction de diffuser de la publicité pour les promotions de la grande distribution (Le Figaro)
- « Cerise sur le gâteau », « pas de côté »… Voici les expressions toutes faites qui tournent en boucle dans les médias (Ouest France)
- « On tient un truc en or » : retour sur l’enquête à l’origine du procès et de la condamnation de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants européens du RN (La revue des médias)
- Benoit Paire, Christophe Lemaitre, Romane Dicko… ces sportifs français vont participer à 100% Physique sur Netflix (Le Dauphiné libéré)
3 CHIFFRES
Les contenus vidéo de la Coupe du monde atteignent déjà 146,8 milliards de vues sur les réseaux sociaux selon Tubular Labs.
Au cours des 20 dernières années, le temps moyen passé par les américains à socialiser chaque jour est passé de 45 à 35 minutes explique Axios.
80 milliards de dollars : c’est le montant de la dette avec laquelle Paramount s’attend à émerger après l’acquisition de Warner Bros, d’après le Wall Street Journal.
LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE
La dette des géants de la tech atteint un niveau record

Source : The Economist
NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS
La fin de la lecture est arrivée (The Atlantic)
L’argument moral en faveur d’une vie moins connectée (VOX)
DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION
- L’essor de l’IA en Chine fait émerger un nouveau type d’entrepreneurs (Rest of world)
DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION
- Le premier ministre hongrois Péter Magyar salue « la fin des émissions de propagande » alors que la radio Kossuth et la chaîne de télévision M1 suspendent leur diffusion (The Guardian)
- Un juge américain rejette la plainte en diffamation de 3,8 milliards de dollars déposée par Trump contre le Washington Post (The Guardian)
- Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) condamnent les arrestations de nombreux journalistes en Turquie après le sommet de l’Otan à Ankara (CPJ)
- La Corée du Sud met en œuvre une loi contre les « fake news », suscitant l’inquiétude des organisations de journalistes (AP)
ENVIRONNEMENT
- Moteur, caméra, carbone : dans les coulisses de l’empreinte énergétique de la génération vidéo par IA (Sustainable AI Group, Nidhal Jegham et Sasha Luccioni)
- Comment transformer les recherches sur les risques climatiques en sujets locaux liés à la santé ? (AHCJ)
LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION
- Le prince Harry et d’autres plaignants pourraient devoir faire face à une facture juridique de 50 millions de livres sterling après avoir perdu leur procès pour piratage téléphonique (The Guardian)
- Apple perd son recours devant le Tribunal de l’union européenne et reste considérée comme un « contrôleur d’accès » pour iOS et l’App Store, avec les obligations qui en découlent (Alba Ribera Martínez)
JOURNALISME
- L’IA est-elle en train d’éroder les compétences des journalistes ? (Journalism Practice)

- La sécurité nationale comme arme contre le journalisme (RSF)
- Le Nigeria va enquêter sur les entreprises technologiques concernant l’utilisation non autorisée de contenus d’actualité (Reuters)
- ABC va expérimenter l’utilisation de l’IA dans le journalisme. Quels en sont les risques et les avantages ? (The Conversation)
STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS
- LAist a lancé Voter Game Plan+, un outil pour aider les citoyens à préparer leurs votes. Le média montre la voie d’un nouveau modèle économique, non plus basé sur le don mais sur l’achat d’un produit. (Nieman Lab)
- Character.ai se lance dans les micro-dramas avec ses propres productions et propose aux utilisateurs de discuter avec les personnages (The Hollywood Reporter)
- Chicago Public Media lancera un site communautaire à l’automne pour créer du lien (Chicago Sun Times)
CREATOR ECONOMY
- Une créatrice populaire sur Instagram @CatsOnACouch, poursuit le vice président américain JD Vance en justice après avoir été prétendument interdite d’accès à un événement (The Guardian)
- Comment l’UNESCO aide le kiswahili à dynamiser l’économie numérique des créateurs en Afrique ? (Unesco)
- Dentsu conclut un accord avec Meta pour construire l’infrastructure nécessaire aux campagnes d’influence à grande échelle (Digiday)
RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS
- Meta lance cette semaine Muse Image et Muse Video et permet aux utilisateurs de créer des images IA à partir de photos de profil Instagram publiques (BBC)
- L’extrême droite allemande AfD crée un logiciel d’IA qui génère du « rage bait » avec des publications provocatrices sur les réseaux sociaux (Irish Times)
STREAMING, OTT, SVOD
- Comment l’accord entre Sky et ITV va transformer la télévision britannique ? (The Hollywood Reporter)
- Les cadres de la F1 sont optimistes concernant l’accord de diffusion avec Apple malgré le risque potentiel d’un public plus restreint qu’à la télévision (Axios)
- Disney envisage d’ajouter une offre gratuite à Disney+, alors que YouTube attire de plus en plus de téléspectateurs sur les téléviseurs (Business Insider)
- Les coûts de production des animés japonais explosent alors que l’audience mondiale connaît un essor (NikkeiAsia)
- Netflix signe un accord de diffusion vidéo avec de grands éditeurs, dont THR et d’autres marques de Penske Media, Condé Nast, Hearst et People (The Hollywood Reporter)
AUDIO, PODCAST, BORNES
- YouTube dépasse Spotify et devient le premier service de podcasts au Royaume-Uni (SEJ)
- Spotify propose désormais des publicités audio de podcasts aux annonceurs utilisant Amazon DSP (Podnews)
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION
- Comment le TIME, The Economist et Dow Jones ont chacun décidé quels contenus rendre accessibles aux agents d’IA ? (Ulrike Langer)
- L’entreprise SpaceXAI d’Elon Musk lance un nouveau modèle, Grok 4.5 (Axios)
- OpenAI obtient le feu vert réglementaire américain pour le déploiement de GPT-5.6 (CNBC)
- Meta veut rendre ses lunettes moins glauques en désactivant la caméra en cas de manipulation de ses lunettes connectées (TechCrunch)
- L’Inde teste une alternative au modèle d’intelligence artificielle de la Silicon Valley.
MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ
- OpenAI prévoit d’étendre les publicités à la France, l’Allemagne et l’Irlande (Digiday)
- Le Telegraph, l’un des journaux le plus conservateur du Royaume-Uni peut-il rivaliser avec Murdoch aux États-Unis ? (The Guardian)
- Google fait appel d’une décision indienne concernant sa plateforme publicitaire, estimant qu’elle nuira aux consommateurs (Reuters)
- Microsoft a annoncé lundi une vaste restructuration de sa division Xbox, comprenant des milliers de suppressions de postes et la cession de cinq studios de jeux vidéo (Axios)
- The Hill lance une offre d’abonnement premium (The Hollywood Reporter)
Par Alexandra Klinnik, Kati Bremme, et Loïc De Boisvilliers
Illustration : KB + ChatGPT