Liens vagabonds : le public n’a plus confiance dans les médias, vraiment ?

La bible annuelle du Reuters Institute témoigne d’une méfiance quasi mondiale envers l’information. Pourtant, même les créateurs de contenus ne galvanisent pas non plus la confiance du public en 2026. Au global, seuls 37 % des sondés considèrent la plupart des informations comme fiables. Malgré une courte avance, les médias traditionnels ont une carte à jouer grâce à leurs marques, garantes de la crédibilité. Pour Brian Morrissey, le débat est souvent mal posé : au lieu de s’interroger en priorité sur le comportement du public « comme si l’industrie de l’information était victime », les médias devraient d’abord se pencher sur leurs propres produits et formats.

Le grand point saillant présent dans la presse internationale cette semaine : les réseaux sociaux passent (sans trop de surprise) au premier plan des usages. Pour la première fois, près de 77 % des sondés consomment des vidéos d’actualité en ligne chaque semaine. Dans la plupart des pays, le nombre de personnes qui s’informent grâce à ces contenus audiovisuels devance ceux qui regardent la télévision. Chez 52 % des 18-25 ans, les réseaux sociaux, les plateformes vidéo ou encore les chatbots IA sont devenus la principale source d’information. La seule catégorie sanctuarisant la télé au sommet des habitudes est celle des 45 ans et plus. Ce qui fait titrer le Nieman Lab : « News sites are the new newspapers« …

« On appelle ça un changement, mais c’est plutôt une déviation », analyse très justement Jim Egan, l’un des auteurs du rapport. Entre 2021 et 2026, toutes les catégories d’âge se déplacent vers le numérique au détriment des canaux traditionnels. Le Reuters Institute montre que ces évolutions ne marquent pas qu’un recul des circuits de diffusion historiques, mais plutôt un désintérêt croissant pour les formats hérités, à l’image du journal télévisé. Ici, on ne peut pas parler de rupture quand les jeunes générations n’ont en réalité jamais adhéré à l’écosystème traditionnel.

Par exemple, « 56 % des personnes âgées de 18 à 24 ans qui n’ont pas lu de journal au cours de la semaine écoulée déclarent n’en avoir jamais lu régulièrement. », indique l’institut. Même si le taux d’adoption de la télévision reste élevé chez les 18-34 ans (72 %), c’est la fidélisation qui pose problème : seuls 51 % continuent à l’utiliser dans la durée. À l’inverse, les plus de 35 ans sont eux aussi nombreux à recourir à ce média (81 %), mais ils en conservent bien davantage l’usage au fil du temps, avec un taux de rétention de 71 %. En soi, ce déficit de rétention est confirmé chez les moins de 34 ans, pour la radio comme la presse écrite. En 2026, une grande partie de l’information passe par des plateformes en contournant aussi les sites web des médias.

Et si la question de la confiance est invoquée à chacun de ces changements, lesdites plateformes sont jugées souvent moins fiables que les médias eux-mêmes. Ironiquement, Jim Egan au micro de Brian Morrissey, explique le paradoxe de cette déviation vers les agrégateurs de contenus : « C’est parce que la facilité prend le dessus sur les inquiétudes. » Néanmoins, si la confiance en l’actualité diffusée sur les réseaux sociaux (22 %) et générée par IA (20 %) est (pour le moment) faible, les usages tendent à évoluer très rapidement. En l’espace d’un an, l’utilisation de l’IA pour s’informer augmente de 7 à 10 % et atteint 16 % du côté des moins de 35 ans.

Tout n’est pas perdu

Même si l’heure n’est pas aux réjouissances, le Digital News Report confirme quelques tendances positives. Déjà, le besoin d’impartialité dans l’information se retrouve conforté dans ce que l’institut appelle : une « pluralité relativement silencieuse et une minorité beaucoup plus vocale ». En d’autres termes, près de la moitié des répondants sur tous les marchés affirment vouloir un traitement impartial de l’actualité et une minorité une approche plus orientée.

« Ceux qui souhaitent une information conforme à leurs propres opinions sont moins nombreux (20 %). Mais ils ont tendance à être plus vocaux, plus engagés, plus partisans et plus importants sur le plan commercial pour de nombreux éditeurs de presse que le grand public », rappelle le Reuters Institute.

Cette recherche d’impartialité est justement ce qui distance les créateurs de contenus des médias traditionnels. Même si, au total, 27 % de la population reçoit de temps en temps des informations de journalistes influenceurs et, plus généralement, 46 % d’autres créateurs de contenus, ces acteurs sont perçus certes comme plus faciles à comprendre (+18 points), mais aussi moins fiables (-11 points) ou moins impartiales (-14 points) que les acteurs conventionnels. Et seuls 3 % d’entre eux indiquent que les influenceurs répondent à la totalité de leurs besoins en information.

Les créateurs de contenus ne sont donc pas tant, pour le moment, des concurrents, mais une nouvelle formule perçue comme plus accessible ou divertissante. Une tendance dont les médias s’emparent déjà, comme la Deutsche Welle et ses journalistes influenceurs ou encore les vidéos humoristiques d’actualité du Washington Post sur TikTok.

Lorsque l’on regarde dans le détail, une autre donnée rassure dans ces bouleversements qui s’accélèrent : les grandes marques de médias dans le monde se stabilisent et maintiennent une place importante dans l’écosystème informationnel (ce qui n’est pas une raison pour se reposer sur ces lauriers pour autant). D’ailleurs, dans une large majorité de pays, les services publics sont perçus positivement (37 %) contre 22 % d’avis négatifs. Toutefois, ce constat varie fortement selon les territoires avec cinq pays, dont la France, particulièrement défiants envers leurs médias publics, notamment liés à un « contexte politique plus polarisé et à une confiance globale plus faible », souligne l’étude.

Le journalisme comme fonctionnalité

En revanche, le sentiment général reste ancré dans une forme d’anxiété collective. Près de 62 % des répondants craignent la désinformation amenée par ces plateformes avec une mention particulière autour des « deepfakes » et des capacités de l’IA générative. En parallèle, le désintérêt et particulièrement l’évitement de l’actualité (42 %) progressent de 13 points depuis 2017. L’une des principales critiques émises à l’égard des médias traditionnels (pour 70 % des répondants) reste liée au ressenti d’ingérence des propriétaires de médias dans l’information. À cela s’ajoute le constat glaçant que les médias traitent mal globalement les sujets (d’immigration, environnementaux ou liés à des conflits), avec de rares exceptions comme la Norvège.

La grande question s’oriente surtout sur le constat que les audiences ne passent plus par les plateformes propriétaires des médias. Tout juste 15 % des moins de 35 ans utilisent l’accès direct comme porte d’entrée principale, contre 43 % qui ont recours aux réseaux sociaux. La découvrabilité devient le cœur de bataille sur des espaces qu’ils ne contrôlent pas, où le journalisme coexiste avec une multitude de contenus.

En parallèle cette semaine, le Royaume-Uni s’aligne sur l’Australie, confirmant l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans en 2027. Si ces ambitions animent de nombreux pays, le cas australien démontre aussi que ces restrictions limitent la capacité des jeunes générations à s’informer. Mieux encore, une fois la fermeture des comptes, la Gen Z ne retourne pas forcément vers les médias traditionnels mais risque plutôt de se diriger vers les IA conversationnelles.

Cette étape supplémentaire de désintermédiation laisse planer la menace du « zéro-clic ». Selon le Reuters Institute, seuls 4 % des sondés cliquent souvent ou toujours sur un lien vers la source originale depuis un LLM, contre 19 % pour un moteur de recherche ou 17 % pour les réseaux sociaux. Une différence qui tend à s’expliquer par le faible usage de ces outils pour chercher de l’information. Parmi les usages surprenants de ceux qui l’utilisent pour l’actu, hormis les traductions et autres demandes de résumé, un tiers des utilisateurs cherchent aussi à évaluer la crédibilité d’une source. « Cela met en évidence la diversité des façons dont l’IA peut être utilisée pour l’information, bien au-delà de ce qui est possible sur les autres plateformes », révèle le rapport.

Préparer l’avenir

Ce qui se joue pour les médias, c’est avant tout une course à l’anticipation. Face à l’augmentation de ces usages boostés à coup d’IA Search, ces dernières semaines The Economist fait figure de proue en testant une deuxième version de son site, uniquement lisible pour les robots, afin de maximiser les chances de visibilité sur les plateformes d’IA. Idem sur les plateformes sociales où plusieurs médias se lancent dans les collaborations avec les influenceurs pour toucher de nouvelles audiences. La consultante Lucy Kueng rappelle que « le défi consiste à guider les publics conquis sur les plateformes sociales vers le cœur de la qualité ». Watson en Suisse ou encore le New York Times tentent de retenir les audiences en proposant leurs lecteurs vidéo verticaux maison. « Un format classique de perturbation », explique Kueng, mais qui permet de créer de nouveaux liens avec son audience.

Toutefois, comme le rappelait déjà en 2014 la Columbia School of Journalism : « Il ne suffira pas d’ajouter quelques nouvelles techniques pour s’adapter à l’écosystème en mutation, tirer parti de l’accès aux individus, aux foules et aux machines impliquera également de modifier les structures organisationnelles. » Dans un enjeu global de confiance intimement connecté à l’ensemble des crises institutionnelles (et qui ne cessent de s’aggraver), la passivité grandissante des utilisateurs (motivé par les plateformes) doit pousser les médias à revoir leur copie. Cette méfiance ressemble surtout à une motion de défiance signalant l’urgence de ne plus simplement constater la baisse des usages traditionnels, mais de s’adapter en profondeur.

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • “L’information est en danger” : pourquoi journalistes et professionnels de la presse ont manifesté à Paris (Télérama)
  • « Pas d’IA dans nos médias, pas de fachos dans nos journaux » : les journalistes dans la rue (Arrêt sur Images)
  • Une première sans équivalent dans le monde » : les patrons de Netflix et TF1 racontent les coulisses de leur « mariage » (Le Parisien)
  • Les Échos lancent leur recherche IA, qui permet aux abonnés de poser des questions sur la base des contenus du journal (Les Echos)
  • « La lecture s’effondre et la conséquence est là : une bonne partie des librairies sont menacées de disparition » (Le Monde)
  • Les Relay de Vincent Bolloré volent au secours de Bernard Arnault (Le Canard Enchaîné)
  • L’homme d’affaires Jacques Veyrat en passe de créer un géant de la représentation d’acteurs et d’influenceurs (La Lettre)
  • Le média « Frontières » infecté par un logiciel espion pendant un mois, sans en informer ses lecteurs (L’Humanité)
  • Hervé Le Tellier, Annie Ernaux, Philippe Claudel, Abel Quentin… Ils appellent à un boycott des IA génératives (Le Parisien)

3 CHIFFRES

  • Selon un récent rapport de Kapwing, 59 % des vidéos apparaissant dans le flux « For You » de TikTok seraient du contenu généré par IA de faible qualité, de l’« AI slop ».
  • La BBC va supprimer 550 postes et réduire ses dépenses de commande de programmes de plus de 100 millions de dollars dans le cadre d’un plan d’économies, annonce son nouveau directeur général.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Les marchés de prédiction ont bénéficié d’un coup de pouce grâce à l’été riche en événements sportifs

Source : Sherwood

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

  • Ce que les journalistes gagnent – et perdent – en devenant indépendants (Poynter)
  • Les clones d’IA relancent le débat sur l’éthique au travail (China Daily)
  • Écran noir sur l’IA : l’incroyable quiproquo qui a poussé Washington à débrancher le monde en 90 minutes (Le Point)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Le procureur général du gouvernement britannique demande à son ministère de cesser d’utiliser X face aux craintes de désinformation au Royaume-Uni (The Guardian)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • L’infrastructure critique du Royaume-Uni a été touchée par 200 incidents cybernétiques en un an, selon une agence (The Guardian)
  • S’en remettre à l’IA pourrait également réduire la capacité à repérer la désinformation, d’après les recherches (The Guardian)
  • Comment les médias devraient-ils signaler leur utilisation de l’IA auprès des publics ? Deux nouvelles études apportent des éléments de réponse (Nieman Lab)

ENVIRONNEMENT 

  • Accès à l’information sur l’environnement et le climat en France : RSF présente ses dix recommandations pour le plan national (RSF)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • L’autorité britannique de la concurrence a ordonné à Google « d’apporter plus de transparence sur la façon dont ses résultats de recherche sont classés » (Reuters)
  • Le procureur général de Floride poursuit TikTok « en l’accusant de violer une loi de l’État interdisant aux plateformes de réseaux sociaux de permettre aux enfants de moins de 14 ans de créer des comptes » (Reuters)

JOURNALISME 

  • Wired lance une application forum qui permettra aux abonnés d’interagir avec sa rédaction (Press Gazette)
  • L’empire médiatique de Viktor Orbán s’effondre après sa défaite aux élections en Hongrie (Bloomberg)

CREATOR ECONOMY

  • Kevin Roose quitte The New York Times et lance une nouvelle émission avec Casey Newton de Platformer (Substack)
  • « Je fais partie de la première génération de streamers médiatiques. Nous sommes les médias grand public » (Wired)
  • Comment un groupe Facebook de 150 000 membres est devenu le nouveau partenaire éditorial du Houston Chronicle (Editor and Publisher)
  • Les créateurs anonymes touchés de plein fouet par la répression de YouTube contre l’AI slop (The Hollywood Reporter)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Les marques devraient réduire de plus d’un milliard de livres leurs dépenses publicitaires digitales en raison de l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans au Royaume-Uni (The Guardian)
  • Snap a présenté « Specs », des lunettes de réalité augmentée à 2 195 dollars, que son cofondateur Evan Spiegel décrit comme une avancée majeure et “l’ordinateur du futur” (Bloomberg)

STREAMING, OTT, SVOD

  • L’Administration chinoise de régulation des marchés a approuvé la fusion Paramount–Warner Bros (Semafor)
  • Dans les films en streaming, « les femmes et les personnes de couleur ont perdu du terrain par rapport aux hommes et aux personnes blanches en matière de réalisateurs, scénaristes, rôles principaux et distribution »  (TheWrap)
  • Netflix dément un intérêt pour Lionsgate (Semafor)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Netflix ajoute encore plus de contenus “podcasts vidéo” (Variety)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Comment USA Today Co. tente de devancer les AI Overviews sur l’actualité de la Coupe du Monde (Digiday)
  • Le Monde bloque presque tous les robots, mais que se passe-t-il lorsque ses lecteurs abonnés arrivent via des agents d’IA ? (Digiday)
  • Une étude montre qu’il est extrêmement facile d’utiliser Reddit pour manipuler les moteurs de recherche alimentés par l’IA (404 media)
  • Une « nouvelle coalition de contenu centrée sur l’IA », appelée Alliance for Responsible Innovation in the Arts & Media, compte parmi ses membres Disney, le New York Times, Condé Nast et le Financial Times (Variety)
  • Meta déploie « de nouvelles fonctionnalités d’IA sur Facebook qui visent à transformer la manière dont les utilisateurs trouvent des informations, créent du contenu et interagissent avec la plateforme » (TechCrunch)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Le réseau “pas-vraiment-publicitaire” de Substack (Substack)
  • Selon Axios, le marché publicitaire représente aujourd’hui la part la plus élevée du PIB jamais observée (Axios)

Par Loïc De Boisvilliers, Kati Bremme et Alexandra Klinnik

Illustration : KB + ChatGPT

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