Liens vagabonds : La confidentialité, une fonctionnalité du passé ?
L’Union européenne continue d’avancer sur la ligne de crête entre protection et vie privée. Le 9 juillet, le Parlement européen a relancé le controversé débat autour du Chat Control en prolongeant la dérogation à la directive sur la protection de la vie privée en ligne (ePrivacy). Cette mesure vise à renforcer la lutte contre les contenus pédopornographiques et à mieux protéger les mineurs. Mais pour ses opposants, cette évolution contribue à banaliser une surveillance accrue des communications et alimente un sentiment de résignation face à la disparition progressive de la confidentialité en ligne.
« Nous n’aurions même pas dû voter sur son retour », scande la députée au Parlement européen Markéta Gregorová (Verts/ALE). Depuis 2021, les plateformes de messagerie peuvent scanner, sur la base du volontariat, les messages non chiffrés des utilisateurs européens afin de signaler des contenus liés aux abus sexuels sur mineurs. Juste avant son expiration en avril 2026, le Parlement européen s’était opposé une première fois au renouvellement de la dérogation accordée à l’ePrivacy. Il aura fallu attendre l’été et une procédure d’urgence du Conseil de l’UE pour renouveler Chat Control 1.0, sans vote direct et applicable jusqu’en 2028.
Son adoption reste contre-intuitive : si une motion rejetant la position du Conseil a bien été votée à la majorité parmi les eurodéputés présents, l’absence d’une majorité absolue a contraint l’extension de la mesure en deuxième lecture. Comme petite victoire obtenue par l’opposition, l’exclusion des messageries chiffrées de bout en bout comme Signal ou encore WhatsApp, du moins pour l’instant.
Suspect par défaut
« Le Chat Control signifie une surveillance de masse et traite tout le monde comme un suspect », affirme Simeon de Brouwer, conseiller politique pour l’EDRi (European Digital Rights), sur le plateau d’Euronews. En ligne de mire des défenseurs de la vie privée, le foisonnement de mesures temporaires que l’UE souhaite pérenniser dès l’automne au sein d’un règlement discuté depuis 2022 : le Child Sexual Abuse (CSAR). Surnommé « Chat Control 2.0 » par ses détracteurs, ce texte critiqué veut quant à lui s’attaquer précisément aux conversations chiffrées tout en rendant cette fois-ci obligatoire l’analyse des contenus auprès des fournisseurs, sous peine de sanctions.
La protection des mineurs en ligne ne fait pas débat, mais plutôt la méthode. Par l’envergure et le caractère systémique des contrôles, l’efficacité d’une telle mesure resterait limitée par ses faux positifs, selon ses détracteurs. Ce qui revient à sortir l’artillerie lourde sans vraiment savoir ce sur quoi l’on tire. Les plus friands de ce type d’accès sont d’ailleurs les GAFAM, au risque de masquer les efforts encore nécessaires pour assurer une vraie protection des mineurs, notamment face aux deepfakes sur X et Instagram.
Hormis les activistes, plusieurs pays membres tentent à présent de faire marche arrière. L’Estonie, l’Allemagne ou encore le Danemark ont successivement mis en garde contre l’application de telles mesures. Selon eux, il est impossible de garantir la confidentialité des échanges chiffrés tout en imposant un contrôle des contenus côté client (client-side scanning), celui-ci nécessitant une modification de l’architecture même du chiffrement. S’y ajoutent d’importants risques en matière de cybersécurité et d’infrastructures, notamment en raison du traitement de données potentiellement sensibles, alertent les autorités allemandes de protection des données réunies au sein de la DSK. Derrière cette volonté de protection se cache un paradoxe : au nom de la sécurité des mineurs, l’Union européenne risque d’éroder sa propre souveraineté numérique en autorisant des plateformes, pour la plupart américaines, à accéder légalement aux conversations des citoyens européens.
Sécurité versus vie privée versus protection
Si l’approche de l’UE marque les esprits par son côté systémique, l’appétence pour les données des démocraties occidentales n’est pas nouvelle. Au lendemain des attentats du 11 septembre, les Américains, via le Patriot Act, multiplient ce type d’incursion dans la vie privée de leurs concitoyens. Si, à présent, le Freedom Act encadre un peu plus les capacités de surveillance sur le territoire national dans une relation étroite avec les plateformes, le président Biden, en 2024, a renforcé les capacités de surveillance à l’extérieur du pays.
Au Royaume-Uni, l’Online Safety Act confie plutôt une certaine autonomie aux entreprises dans la détection et la suppression des contenus pédopornographiques. L’autorité des télécommunications britanniques (Ofcom) peut d’ailleurs depuis 2023 « ordonner à une plateforme d’utiliser une technologie accréditée afin de rechercher des contenus d’exploitation et d’abus sexuels sur enfants (CSEA) au sein des communications privées », précise Reuters.
Ces dernières semaines, ces différentes régulations visant à protéger les mineurs s’orientent à peu près toutes dans la même direction : l’interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes ou encore le blocage des sites pornographiques en passant par des tentatives avortées de blocage des VPN pour les jeunes.
La question dépasse largement le seul Chat Control. Depuis toujours, les démocraties sont confrontées au même dilemme : protéger la société sans renoncer aux libertés individuelles qui la fondent. La protection des mineurs ne peut reposer sur un seul outil. Elle suppose au contraire d’actionner simultanément tous les leviers disponibles : l’éducation, la prévention, la coopération internationale, les moyens d’enquête, la responsabilisation des plateformes, la vérification de l’âge ou encore certaines technologies de détection. Certaines de ces réponses impliquent inévitablement des arbitrages avec les libertés individuelles. Toute la difficulté consiste alors à trouver le point d’équilibre : garantir la sécurité des plus vulnérables sans faire de la confidentialité une simple fonctionnalité du passé.
CETTE SEMAINE EN FRANCE
- Coupe du monde 2026 : 20,2 millions de téléspectateurs ont regardé sur M6 l’élimination de la France par l’Espagne (Le Monde)
- Mondial 2026 : pour M6, de bonnes audiences en trompe-l’œil (Télérama)
- A «Konbini», les salariés déchantent depuis le rachat par Alexandre Yazdi : «Tout le monde flippe, personne n’est à l’abri» (Libération)
- Dix-huit mois après son rachat, RMC BFM a perdu presque 40 % de sa valeur (L’Informé)
- Thierry Thuillier (TF1) sur la campagne présidentielle 2027 : “Pour la première fois, nous allons intégrer le digital au même niveau stratégique que le 20 Heures” (Ecran Total)
- Substack, une plateforme à la conquête du Tout-Paris (Revue 21)
3 CHIFFRES
- Selon les données d’Emarketer, les chatbots autonomes généreront moins d’un milliard de dollars de revenus publicitaires cette année, et seulement 5,41 milliards d’ici 2030.
- Le nombre de foyers britanniques payant la redevance de la BBC a chuté de 539 000 l’année dernière, d’après Deadline.
- Fox va empocher au moins 250 millions de dollars grâce aux seules publicités diffusées pendant les « pauses fraîcheur » de la Coupe du Monde, rapporte ESPN.
LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE
Les quatre visages de l’engagement citoyen aux États-Unis

Source : Pew Research Center
NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS
- Les résumés par IA ne tuent pas la lecture. Ils révèlent ce qu’est déjà la lecture (AI and Education Society)
« Le problème plus profond avec l’idée que les résumés remplacent la lecture est qu’une grande partie de la lecture d’ouvrages non romanesques est elle-même une forme de résumé. Nous lisons rarement un rapport politique, un livre d’histoire ou un article de recherche pour en mémoriser chaque phrase. Nous lisons pour construire une représentation mentale plus concise que nous pouvons retenir et utiliser. »
- Les grands modèles de langage : pourquoi les conversations avec les LLM constituent une forme d’apprentissage en elles-mêmes (Comment une conversation anodine avec sa fille a donné naissance à PlotLines, un outil de cartographie des romans, et pourquoi l’outil lui-même importe finalement moins que les échanges que nous avons eus avec la machine qui l’a créé, par Chris Moran, Head of Editorial Innovation (directeur de l’innovation éditoriale) au Guardian, en réponse à Rose Horowitz, ‘The end of reading’, The Atlantic (Chris Moran)
- Homère rêvait-il d’androïdes ? (Engelsberg Ideas)

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION
- Vous avez probablement déjà regardé l’une des 300 œuvres de Netflix ayant eu recours à l’IA (The Verge ; CNET)
- Mon collègue m’a deepfaké avec la nouvelle IA de Meta » : un expert dénonce une dérive « totalement hors limites » (Dr)
- Demis Hassabis (Google Deepmind) propose de créer un système de test de sécurité des modèles avant leur mise sur le marché (The Economist)
- Une poignée d’éditeurs influents « se préparent à se retirer de Google Search » (Adweek)
DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION
- Les restrictions sur les réseaux sociaux arrivent pour les adolescents à travers l’Europe (The Verge)
- De nouvelles preuves démontrent que le Maroc a bien utilisé le logiciel espion Pegasus (Le Monde)
ENVIRONNEMENT
- Venezuela : l’IA soutient à distance l’aide citoyenne face aux catastrophes (Rest of World)
LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION
- Selon le régulateur allemand des médias, les « AI Overviews » de Google sont soumises à la législation allemande sur les médias (Reuters)
- Hachette Book Group et plusieurs autres éditeurs ont intenté une action en justice contre Google, l’accusant d’avoir « utilisé des livres pour entraîner ses modèles d’IA » (TheWrap).
- Au Royaume-Uni, TikTok fait l’objet d’une enquête officielle pour déterminer si la protection des enfants contre les contenus préjudiciables est suffisante (The Guardian)
- xAI poursuit un homme en justice pour avoir utilisé Grok afin de générer des « deepfakes » contenant du matériel pédopornographique (The Verge)
JOURNALISME
- En Éthiopie, la vérification des faits peut être une question de vie ou de mort (NiemanLab)
- La résurgence radicale des fanzines britanniques (The Guardian)
- Le retour à la réalité des User Needs : « Tiens-moi au courant » est la principale attente des utilisateurs en matière d’information (INMA)
- Démystifier l’IA pour les médias d’information : le contenu liquide (FT Strategies)
STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS
- The Atlantic lance son premier jeu narratif immersif, « Lemony Snicket’s Suspicious Incident in Dubious Park » (The Atlantic)
CREATOR ECONOMY
- Cette newsletter sur le baseball prouve que cibler des audiences plus restreintes est un bon modèle économique (Poynter)
- Dans les coulisses de la transformation des journalistes de presse écrite en présentateurs vidéo (Digiday)
- Les vidéos générées par IA envahissent TikTok Shop (Wall Street Journal)
RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS
- Twitter vient d’ajuster son algorithme pour le recentrer sur les proches et en faire un espace moins conflictuel (The Verge)
- Meta aurait utilisé l’IA pour cibler les employés en congé afin de les licencier, selon une plainte (The Guardian)
- Roblox met fin à Roblox Connect, son service d’appels vidéo lancé il y a trois ans (The Verge)
STREAMING, OTT, SVOD
- La Coupe du monde continue de battre des records d’audience aux États-Unis, même si l’équipe américaine n’est plus de la partie (The Athletic)
- Lionsgate « envisage une vente et a suscité l’intérêt du groupe français Bolloré » (Reuters)
- Disney devrait-il se retirer du streaming ? (The Hollywood Reporter)
AUDIO, PODCAST, BORNES
- Suno a récupéré des millions de chansons sur YouTube, Genius et Deezer (The Verge)
- Spotify utilise l’IA pour faire de Wrapped un phénomène qui dure toute l’année (TubeFilter)
- Une « coalition de maisons de disques et de collectifs d’artistes fait pression sur les géants du streaming » pour qu’ils étiquettent les morceaux générés par IA (Wall Street Journal)
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION
- Les entreprises américaines se rendent compte que les modèles d’IA chinois sont beaucoup moins chers et abandonnent les modèles américains (Futurism)
- Anthropic annonce recruter un responsable éditorial des standards. Le candidat idéal « a probablement déjà excellé dans un rôle similaire au sein d’une rédaction ou d’un magazine ». (X)
- Pourquoi cette « plateforme » d’IA, soutenue par Peter Thiel, recrute des journalistes locaux (The Washington Post)
- L’Inde accélère la construction de centres de données dédiés à l’intelligence artificielle (The New York Times)
- Le premier appareil d’OpenAI sera « un haut-parleur intelligent mobile, sans écran, conçu comme un nouveau type d’ordinateur domestique pour l’ère de l’intelligence artificielle », (Bloomberg)
- Apple Intelligence a reçu l’autorisation de se lancer en Chine avec l’IA Qwen d’Alibaba (TechCrunch)
- Trump fustige le moratoire sur les centres de données instauré à l’échelle de l’État de New York (The Guardian)
- Patreon s’associe à Cloudflare « pour bloquer les robots d’indexation qui pillent le travail des créateurs afin d’entraîner des modèles d’IA » (404media)
- Le plus grand syndicat d’acteurs d’Hollywood, exhorte ses membres à « agir pour protéger leur image » en refusant de participer au générateur d’images de Meta (Deadline)
- GPT-5.6 d’OpenAI supprime des fichiers de lui-même et les avertissements se multiplient (TechCrunch)
MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ
- Le secteur publicitaire d’OpenAI « est en passe de rater de 90 % les propres prévisions de revenus de l’entreprise sur cinq ans » (Adweek)
- Les publicités en mode IA de Google touchent près de 30% des requêtes selon une étude (Search Engine Land)
- Les dépenses publicitaires dans la vidéo numérique explosent – mais pas la confiance dans l’inventaire premium (Digiday)
Par Kati Bremme, Alexandra Klinnik et Loïc De Boisvilliers
Illustration : KB + ChatGPT