Liens vagabonds: La Chine est-elle prête à détrôner YouTube ?

Après TikTok et l’éphémère engouement pour RedNote pendant l’interdiction américaine de TikTok, Bilibili se lance discrètement sur la scène internationale. Cette semaine, la plateforme vidéo collaborative chinoise relance son application internationale sur Android, avant une arrivée prochaine sur iOS, avec de nouvelles langues comme l’anglais, le japonais, le thaï, le malais, le vietnamien et l’arabe. En Chine, son logo rose est déjà connu par 376 millions d’utilisateurs mensuels, dont 35 millions d’abonnés payants. Une stratégie d’expansion reconduite au milieu d’une fascination croissante de la Gen Z occidentale pour le mode de vie chinois.

« On a créé les comptes en secret, mais on s’est quand même fait griller… », dévoile Bilibili dans un coup de com sur X. Contrairement au lancement de TikTok en 2017 (scindé de sa version chinoise Douyin, développée indépendamment depuis 2016), ce « YouTube chinois » ne prévoit pas de changer de nom. Depuis 2009, la plateforme étend son influence au-delà de ses communautés d’origine, friandes d’animés et de jeux vidéo, afin de multiplier les contenus éducatifs ou les micro-dramas. Entre 2020 et 2022, la société basée à Shanghai tente une incursion sur le marché de l’Asie du Sud, toutefois soldée par la fermeture de son application en juillet 2025. Dans sa nouvelle armature destinée à une clientèle internationale, l’application abandonne, lors de la création d’un compte, ses prérequis standards en Chine d’identification avec une pièce d’identité.

« Au niveau du contenu, ce sera la même chose ! », répond Bilibili sur X, misant sur la traduction par IA pour démocratiser ces productions. Cette logique d’expansion s’accompagne d’un vaste catalogue chinois, fort de ses donghua (le nom donné aux animés du pays) et autres propriétés intellectuelles populaires comme « Link Click » ou « Heaven Official’s Blessing ». Depuis plusieurs mois, le géant asiatique teste la réception des audiences à ses œuvres en les diffusant sur YouTube, Netflix, Prime Video ou encore Crunchyroll. Parallèlement à ses preuves de concept, Bilibili semble vouloir faire de l’ombre à ses partenaires devenus concurrents en multipliant les coproductions originales avec des acteurs régionaux comme l’Animation Digital Network (ADN) en Europe ou Manga Productions en Arabie saoudite.

Contrairement à TikTok ou YouTube, Bilibili développe à l’international une identité spécialisée dans la culture de l’animation, des bandes dessinées et des jeux vidéo (AGC). La plateforme assume son approche moins généraliste en se positionnant dans un mix de contenus faits maison et propriétaires : plus longs que sur TikTok et aux codes plus spécifiques que YouTube. La plateforme dépend moins de son algorithme que de la participation organique de ses communautés. Pour les mobiliser, la version internationale devrait intégrer l’une de ses fonctionnalités phares, les danmu. À l’instar des sections de commentaires classiques, les messages des internautes défilent sur la vidéo, synchronisés en temps réel avec la lecture, permettant de donner un sentiment de communauté réelle aux utilisateurs souhaitant réagir à des instants clés.

À la conquête des créateurs

Au-delà des fonctionnalités, l’objectif est désormais d’attirer les créateurs de contenu du monde entier. En 2024, MrBeast est le premier grand vidéaste américain à diffuser ses productions sur la plateforme à l’attention du public chinois. Bilibili cherche à reproduire le mouvement inverse, en lançant cette semaine un canal Discord incitant des créateurs occidentaux à rejoindre une communauté d’utilisateurs : « Très Gen Z, aisé et bien éduqué », peut-on lire sur un document transmis sur la plateforme appréciée des gamers.

Pour courtiser les créateurs et s’aligner sur un marché de la monétisation déjà bien établi, la version internationale propose, comme sur TikTok, des systèmes de récompenses, de placements de produits ou encore de dons ponctuels ou mensuels de la part des abonnés. Selon Semafor, la société est en pleine phase de recrutement de community managers à Los Angeles, Londres, Mexico, São Paulo ou encore Tokyo pour structurer sa stratégie de conquête mondiale. De quoi alimenter une prochaine bataille entre plateformes face à la fuite des créateurs. Côté américain, YouTube essaie cette semaine de retenir ses talents à coups de contrats secrets face à Netflix, qui contre-attaque en menaçant ses propres figures, révèle Bloomberg.

Une Gen Z prête pour les plateformes chinoises ?

Toutefois, cette percée chinoise risque de raviver les mêmes débats sécuritaires soulevés par TikTok, à un moment où la Gen Z cultive une obsession pour le pays du soleil levant. Début août, la télévision chinoise CCTV se félicite de ce changement de perception, devenu viral sous le nom de « Chinamaxxing », ou « la sinisation à fond », explique Courrier international. Sur fond de désillusion du « rêve américain », les internautes s’émerveillent à coups de scroll devant les traditions et les excentricités du pays, allant des grandes mégalopoles à la mode (déjà ancienne) des poupées Labubu. Depuis le début de l’année, le régime chinois s’offre un nouvel outil de soft power, facilitant probablement l’adoption et l’intérêt des jeunes générations pour de nouvelles plateformes alternatives d’influence.

Si l’angle d’attaque de Bilibili concerne particulièrement les générations attirés par l’animation et, plus largement la culture asiatique, son ambition pourrait dépasser le seul divertissement. À l’image de TikTok et de sa résurrection du téléachat, ou encore de la constellation de fonctionnalités proposées par la messagerie WeChat, la pénétration d’un marché par un produit chinois n’est souvent que le premier pas vers le déploiement de nouveaux usages. En Chine, la société est d’ailleurs connue pour développer ses propres jeux vidéo. Pour le moment, son implémentation morcelée contraste avec la longueur d’avance de YouTube à l’international. Mais le service définit un nouveau standard d’engagement qu’il pourrait exporter à d’autres communautés, à condition de surmonter les pressions réglementaires. Une limite à mesurer au regard de l’expansion de l’application Red Note en 2025, suite aux menaces d’interdiction de TikTok de la part du gouvernement américain.

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • « Derrière les crédits de la culture se joue la capacité de la France à transmettre une histoire commune » (Le Monde)
  • Le Parisien Aujourd’hui en France affiche une nouvelle perte record (L’Informé)
  • Cyberharcèlement : pourquoi Lena Situations et ses amis influenceurs sont-ils accusés d’avoir lâché l’agente Gisèle Journo ? (Libération)
  • Sous pression, la plateforme Ligue 1+ cherche son salut dans l’hyperdistribution (Le Figaro)

3 CHIFFRES

  • Selon l’IAB, informer les consommateurs qu’une publicité a été créée à l’aide d’IA entraîne une baisse de 31,5% de son taux de clic.
  • Le Bitcoin dépasse 64 000 dollars alors que la plupart des principales cryptomonnaies reculent, d’après CoinDesk.
  • Alibaba dépasse Google et Meta avec 3 milliards de téléchargements de modèles d’IA.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

L’IA a aidé les étudiants à mieux réussir leurs devoirs : des notes 18 % plus élevées. Puis sont arrivés les examens : leurs résultats ont chuté de 20 %.

Source : The Economist

NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS

De la culture de l’imprimé à la « conversation » (CNN)

« Les journaux et magazines papier mourront peut-être, même s’ils peuvent survivre sous forme numérique. Notez que les livres numériques n’ont pas remplacé les livres papier. L’imprimé est partout autour de nous. Il ne mourra pas. Il a simplement de la compagnie. Oui, je pense en effet que nous entrons dans ce que les chercheurs en médias Walter Ong et Marshall McLuhan appelaient une seconde oralité, en substance, un retour à la structure sociale d’avant Gutenberg, davantage basée sur la conversation que sur le contenu. Nous voyons cette oralité réinventée non seulement à la radio et à la télévision, mais aussi aujourd’hui dans les podcasts, sur YouTube et TikTok. J’y vois une démocratisation des médias. Il n’est plus nécessaire d’être écrivain ou de posséder une presse d’imprimerie pour trouver un public et échanger avec lui. Le seul problème : après cinq siècles de culture de l’imprimé, la société a perdu l’habitude de la conversation. »

Disney part en guerre (Status)

« Disney a notamment détaillé deux cas dans lesquels la campagne de pression du gouvernement a fonctionné. L’entreprise a souligné que l’émission The View a cessé d’inviter des candidats politiques ce printemps, expliquant que « bien qu’ABC n’ait pas modifié ses normes éditoriales, la nécessité de prendre en compte une pression gouvernementale significative freine inévitablement la liberté éditoriale. » De manière plus inquiétante encore, ABC a concédé avoir diffusé le récent discours de Trump en prime time – dans lequel il avançait des théories du complot réfutées sur l’élection de 2020 – sur sa plateforme de streaming en raison de cette pression, révélant en toute franchise qu’elle ne l’aurait normalement pas fait. »

Que perdent les élèves lorsqu’ils cessent d’écrire ? (New York Times)

« Après des années d’étude sur la façon dont les êtres humains écrivent, le psychologue cognitif Ronald T. Kellogg a conclu que la rédaction d’une simple dissertation argumentative exigeait un effort mental équivalent à l’épuisement physique d’un terrassier creusant une tranchée.

Bien écrire exige une maîtrise du vocabulaire, de l’orthographe et de la grammaire. Cela oblige les auteurs à comprendre un sujet, à fouiller dans leur mémoire de travail sur ce thème, à s’organiser et à planifier. Rédiger une dissertation est si difficile qu’une personne en plein effort peut difficilement faire autre chose, comme pourra l’attester quiconque a déjà demandé de faire du silence à son conjoint ou à son enfant tout en essayant de formuler une phrase correcte. »

Les I.A. sont déjà hors de contrôle (New York Times)

« C’est ce monde contre lequel on nous avait mis en garde : un monde où les modèles de pointe d’OpenAI s’échappent de leurs environnements de test sécurisés, se frayent un chemin sur Internet en piratant, se coordonnent entre eux et font des choses qu’on pensait réservées à la science-fiction pour encore un bon moment.

Mais aujourd’hui, ils sont bien là. Et ils portent tous un message d’une grande cohérence : nous construisons des choses que nous ne comprenons pas. Ils trichent exactement comme nous l’avons toujours craint, et pourtant, les entreprises qui les développent continuent leur course en avant. »

Pourquoi la fermeture du centre d’écriture de Harvard nous concerne tous (The Atlantic)

Harvard ferme son centre d’écriture et licencie sa directrice, fervente défenseuse de l’écriture humaine : une décision qui inquiète étudiants et enseignants, alors que l’université encourage de plus en plus l’usage de l’IA.

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Le New York Times a perdu un procès en diffamation pour la première fois en plus de 50 ans (New York Times)
  • Alors que l’IA réinvente la recherche pour les spécialistes du marketing, Reddit se bat pour ne pas changer (Wall Street Journal)

DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION

  • Les fact-checkers américains lancent une collaboration pour désamorcer la désinformation électorale pour les midterms de 2026 (Poynter)
  • Piratage : les cinémas britanniques envisagent de bannir les lunettes Meta (The Guardian)
  • Roblox s’engage à refondre sa politique de confidentialité après la découverte que des adultes pouvaient contacter des enfants via la plateforme (The Guardian)
  • En Australie, Meta paye des suprémacistes blancs et anti-vaccins pour publier sur Facebook (Next)

ENVIRONNEMENT 

  • Virage à droite sur le vert : le Telegraph change-t-il de ton sur le climat ? (The Guardian)
  • 10 conseils pratiques pour vérifier des affirmations scientifiques (gijn)
  • Le projet de centre de données à Londres aura une empreinte carbone annuelle équivalente à 27 000 vols vers New York (The Guardian)
  • 75 % des Américains s’opposent désormais à l’implantation de data centers près de chez eux (HeatMap)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Trump exhorte le Congrès à adopter le « Clarity Act » (Bloomberg)
  • Zuckerberg a privilégié la croissance au détriment de la sécurité des enfants, selon le témoignage d’un ancien cadre de Meta (Reuters)

JOURNALISME 

  • TikTok : 4 grands médias anglo-saxons gagnent plus de 11 millions d’abonnés en deux ans (Press Gazette)
  • Avec « Favorite Sources » Google veut proposer aux éditeurs un moyen de lutter contre les pertes de trafic liées à l’IA (TechCrunch)
  • En Hongrie, les journaux d’information reprennent après 44 jours d’interruption sur la chaîne publique (Le Figaro)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Les livres sont bénéfiques pour le cerveau. Mais lire de la fiction pourrait renforcer les compétences sociales (Washington Post)
Capture d’écran du Washington Post

CREATOR ECONOMY

  • The Athletic s’associe à des créateurs de contenu sportif pour toucher de nouveaux publics (et plus jeunes) (NiemanLab)
  • YouTube modifie le comptage des vues pour dynamiser les statistiques (The Verge)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Vos emojis vous vieillissent-ils ? En matière d’emojis, nous ne faisons tous que suivre les adolescentes (New York Times)
Capture d’écran du New York Times
  • Jon Ossoff et l’art de la séquence virale (CNN)
  • Meta soupçonné de payer des influenceurs pour contrer l’interdiction des réseaux sociaux aux ados (thenextweb)
  • Google vient de faciliter l’envoi d’e-mails de collecte de fonds pour les campagnes électorales (New York Times)
  • Meta devient l’un des plus gros clients de Microsoft Azure dans le domaine de l’IA (Bloomberg)

STREAMING, OTT, SVOD

  • YouTube offre des millions aux créateurs pour qu’ils ne travaillent pas avec Netflix (Bloomberg)
  • Nielsen s’appuie davantage sur les objets connectés pour savoir ce que les gens regardent (The Verge)
  • Prime Video devient enfin l’Amazon du streaming (Puck)
  • YouTube a annoncé un nouveau forfait pour les étudiants, combinant les abonnements Google AI Pro et YouTube Premium (YouTube)
  • Au Brésil, Discord suspend les directs sur la plateforme après le suicide d’une adolescente (AP News)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Google Gemini dépasse le milliard d’utilisateurs mensuels ; 63 % utilisent désormais la commande vocale (Search Engine Journal)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Face au « déluge » créé par l’IA, cette publication n’acceptera plus les propositions d’articles que par téléphone (NiemanLab)
  • La Chine veut façonner le savoir de l’I.A. mondiale (New York Times)
  • Le nouvel outil IA de Google aide les fact-checkers à enquêter sur les faux contenus générés par l’IA (NiemanLab)
  • OpenAI lance un plugin Apple Messages pour ChatGPT sur macOS (9t5Mac)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Ces géants de l’ad-tech prétendent protéger la marque des annonceurs. Ils sont incapables de protéger la leur (NewsGuard)
  • ChatGPT génère plus de clics payants sur Google que n’importe quelle autre destination phare (Search Engine Land)

Par Kati Bremme, Loïc De Boisvilliers et Alexandra Klinnik

Illustration : KB

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