Liens vagabonds : Médias, la Finlande vacille aussi
Même dans un pays doté de l’une des plus solides traditions médiatiques d’Europe, le paysage se détériore. STT, parmi l’une des plus anciennes agences de presse encore en activité au monde, pourrait fermer ses portes en mars 2027. « Les médias finlandais sont sur le point de perdre leur bras droit, leur “Suisse”, dont le rôle est d’aider tout le monde”, déplore Tina Mari Flem, rédactrice en chef de l’agence concurrente NTB. « Les agences de presse du monde entier sont le plancton de l’océan de l’information ».
« La région nordique est considérée comme un bastion de la liberté de la presse. Et c’est pourtant là que cela se produit !”, poursuit-elle. La situation est d’autant plus frappante que la Finlande se classe 6e sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse 2026 établi par Reporters sans frontières. La confiance des Finlandais dans l’information reste exceptionnellement élevée (63%), dépassant largement la moyenne mondiale établie à 37%, avec des marques fortes comme les diffuseurs Yle et MTV, la presse quotidienne locale, ainsi que le journal économique Kauppalehti, rapporte le Reuters Institute. L’audiovisuel public y bénéficie d’une certaine aura, 56 % des citoyens estimant qu’il exerce un impact positif sur la société. Ce plébiscite s’explique en partie par l’intégration précoce de l’éducation aux médias et à la lutte contre la désinformation directement dans le programme scolaire : en Finlande, l’information de service public est pleinement perçue comme un « bien commun ».
Mais la confiance du public ne suffit pas à garantir la viabilité économique des médias. Dans un marché dominé par les acteurs privés, la concurrence des plateformes numériques et la concentration du secteur accentuent la pression sur les médias traditionnels. STT en est une illustration. L’agence traverse une « crise existentielle » depuis que Sanoma, le plus grand groupe de presse du pays, propriétaire notamment d’Helsingin Sanomat, d’Ilta-Sanomat et d’Aamulehti, a résilié son abonnement. Déjà secourue en 2018 par une subvention gouvernementale de 1,5 million d’euros, elle se retrouve aujourd’hui sans perspective immédiate de soutien public : le ministère des Transports et des Communications a annoncé suspendre jusqu’à nouvel ordre tout projet d’aide d’État. Sa disparition ferait de la Finlande une exception parmi les pays occidentaux, dont la plupart disposent encore d’une agence de presse nationale, souligne la Fédération européenne des journalistes (EFJ).
Une crise structurelle qui asphyxie toute l’Europe
Le cas finlandais s’inscrit dans une crise plus large. Partout en Europe, les médias font face à une érosion de leurs revenus, à des vagues de licenciements et à une précarisation croissante des journalistes. « Nous observons aujourd’hui dans les pays occidentaux les mêmes phénomènes que ceux vus dans des régions ne disposant pas d’une tradition aussi forte en faveur du journalisme », alerte Rebecca Bonello Ghio, chargée de projets et de politiques à la Fédération européenne des journalistes (EFJ). L’exemple britannique en témoigne : la BBC prévoit la suppression de plus de 2 000 postes pour économiser 500 millions de livres sterling, afin de combler un déficit provoqué par la baisse des recettes de la redevance. « Le moral de la BBC entamé par une « saignée » progressive après des semaines de suppressions d’emplois », annonçait The Guardian ces derniers jours. Parallèlement, la précarité tarifaire touche les professionnels de l’information. Selon une enquête menée par Voxeurop auprès de pigistes et de syndicats, la rémunération par article oscille entre 25 et 125 euros en Pologne, 50 et 130 euros en Italie, 70 et 200 euros en Bulgarie, ou encore 200 et 250 euros en Croatie. En Italie, six journalistes sur dix gagnent moins de 35 000 euros bruts par an, selon les données de l’INPGI. Ces constats sont confirmés par l’enquête du projet TakTak (en collaboration avec Display Europe), le premier état des lieux sur les journalistes indépendants européens depuis 2015, qui révèle que 52 % des répondants travaillent sous statut d’indépendant ou hors contrat salarié, confrontés à une instabilité et des rémunérations très faibles.
L’IA et l’« invisibilisation » de la presse : la menace ultime
Au-delà des coupes budgétaires, c’est l’intelligence artificielle qui accélère la mutation du modèle économique en captant une part croissante de l’accès à l’information. Deux mois après le déploiement de Google AI Overviews en France, le classement ACPM de septembre 2026 montre un net recul des marques média : sur un an, les sites d’information, très dépendants du moteur de recherche, ont perdu près de 23 % de leurs visites (contre 9 % de baisse pour les applications). Ce choc d’audience, qualifié par le journaliste Emmanuel Parody de « bain de sang du trafic des sites d’information », marque le début d’un basculement plus profond : celui de l’invisibilisation.
Pourtant, cette crise de dépendance contient en elle-même une clef de sortie. L’IA démontre ce que les éditeurs répètent depuis des années : les plateformes ne peuvent pas fonctionner sans contenus d’information fiables. Des accords comme celui conclu entre OpenAI et Axios Local prouvent que les géants de la tech ont un besoin vital du journalisme de terrain. Pour Marc Feuillée, président de l’Alliance de la presse d’information générale, « C’est l’aveu d’une dépendance. Et c’est exactement le levier sur lequel la puissance publique doit s’appuyer pour construire un cadre durable».
CETTE SEMAINE EN FRANCE
- Présidentielle 2027 : de « nouvelles règles » pour encadrer les podcasts politiques envisagées par l’Arcom (Le Monde)
- Publication de données piratées : la plateforme Brixhub poursuivie par le ministère du numérique (Libération)
- Mistral AI lance un nouveau modèle d’IA censé « réduire l’écart » avec les meilleurs concurrents chinois (Le Monde)
- NRJ Group arrive en force sur la TV connectée (Influencia)
- Affaire Thélyson Orélien : « Le fantasme d’une écriture artisanale isolée de la machine est déjà mort » (Nouvel Obs)
- Dans les modèles d’IA, la langue française veut aussi avoir son mot à dire (Le Monde)
- La fortune que réclament les médias français à Meta (Facebook, Instagram) (L’Informé)
- Ouest-France noue un accord avec Microsoft sur les droits voisins (La Lettre)
- Quel avenir pour la presse à l’ère de l’intelligence artificielle ? (Revue politique et parlementaire)
- « C’est notre avenir qui se joue » : le trafic des sites d’information chute après le déploiement d’AI Overviews (Les Echos)
- AI Overviews : les sites d’info perdent 23% de visites, les applis résistent, selon l’ACPM (The Media Leader)

3 CHIFFRES
- Parmi les 7 500 langues parlées dans le monde, seules 750 sont présentes en ligne, d’après une publication de l’Observatoire de la diversité linguistique et culturelle dans l’Internet.
- Les dépenses publicitaires mondiales devraient progresser de 11,9 % en 2026 pour atteindre 1 340 milliards de dollars, d’après WARC Media.
- USA Today devient le dernier éditeur en date à poursuivre OpenAI. L’éditeur réclame plus de 250 millions de dollars de dommages et intérêts, rapporte The Verge.
LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE
La confiance dans les médias américains rebondit après son plus bas niveau historique l’an passé

Source : Gallup
NOS MEILLEURES LECTURES / LONG READS
Affaire Thélyson Orélien : la critique littéraire à l’épreuve de l’intelligence artificielle (La Revue des médias):
« On essaie de nous faire croire que la critique aurait avalé un petit verre de Destop, puis dit que c’était un châteauneuf du pape. » Il ne se voit pas comme un « juge de patinage artistique qui donne des notes » : dans le cadre de la rentrée littéraire, son rôle consiste selon lui à interroger les sujets des livres dans leur ensemble et ce qu’ils racontent. (…) « Avec cette affaire, on se met à parler en statistiques, comme des intelligences artificielles, analyse Lise Wajeman, en référence aux résultats de Pangram. Un comportement qu’elle regrette. Je ne comprends pas pourquoi on accepte de se laisser imposer ces critères-là. »
Les ados incapables de lâcher TikTok et Instagram perdent la notion du temps (Wall Street Journal)

Capture d’écran The Wall Street Journal
« Des chercheurs de plusieurs universités chinoises ont mené une étude auprès de plus de 1 500 lycéens et ont constaté que leur perspective temporelle future était altérée par une consommation régulière de ce type de vidéos courtes.
Ces vidéos activent notamment les circuits de récompense du cerveau grâce à leur caractère nouveau, captivant et peu exigeant, ce qui procure une gratification instantanée et répétée. Désormais, ces vidéos semblent également réduire notre capacité à planifier l’avenir, voire notre intérêt pour celui-ci. Les effets sur le cerveau concernent également les adultes, mais ils sont plus marqués chez les adolescents, explique la Dre Vera Feuer, directrice clinique du Child Mind Institute, un organisme spécialisé dans la prise en charge de la santé mentale. »
DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION
- Fraude au streaming par IA : 1 an et demi de prison pour une escroquerie à 8 millions de dollars (billboard)
- L’agence de presse finlandaise STT a annoncé une importante restructuration de ses activités qui pourrait, à terme, entraîner la cessation de ses activités après près de 140 ans d’existence (yle)
DONNÉES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE, DÉSINFORMATION
- En France, de vraies manifestations déformées par de fausses vidéos (NewsGuard)
- Meta, TikTok et X contestent auprès du régulateur britannique les demandes de données relatives à la sécurité en ligne (Reuters)
- L’Ofcom britannique enquête sur Meta au sujet de la fonctionnalité « Instants » d’Instagram (BBC)
- Le journalisme, un métier-passion toujours plus précaire et difficile (voxeurop)
ENVIRONNEMENT
- Google sommé de suspendre les travaux de deux centres de données dans le « Texas de l’Europe », la Finlande (CNBC)
LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION
- Anne Robillard lance une action collective contre Meta pour violation du droit d’auteur · Radio-Canada (Radio Canada)
JOURNALISME
- Nouvelles séries vidéo : pourquoi Semafor fait collaborer rédaction et pôle commercial (Digiday)
- Les coopératives de médias ont prospéré au cours de la dernière décennie. Mais elles ne peuvent pas faire face seules à la crise structurelle du journalisme (Dissent Magazine)
- Un ancien stagiaire a racheté le Monticello News en Géorgie. Quelque semaines plus tard, il faisait grimper les abonnements de 30 % (CJR)
- Le patron de la BBC, Matt Brittin, amorce une révolution façon Silicon Valley au sein du diffuseur britannique (Deadline)
- Comment Gaza et les attaques du 7 octobre ont changé les règles du journalisme de guerre (The Wrap)
- Tamedia réorganise ses rédactions et prévoit de supprimer 34 postes à temps plein (Tamedia)
- La BBC et Channel 4 « ont mené des discussions préliminaires avec le gouvernement concernant un rapprochement plus large de certaines de leurs activités. » (Reuters)
- La BBC supprime l’émission phare de Radio 4 You and Yours pour privilégier les podcasts (The Guardian)
I can’t help feeling that removing the "public service" bit of public service broadcasting ALSO removes the reason for public funding.
— Jackie Leonard (@JackieLeonard01) October 8, 2026
STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS
- Découvrez les nouveaux méchants du cinéma : Zuckerberg, Musk et Altman (Financial Times)
CREATOR ECONOMY
- Le podcast du PDG ravive les tensions à la tête du journal The Atlantic (Semafor)
Every company is a media/content company now
— Taylor Lorenz (@TaylorLorenz) October 8, 2026
- Les créateurs polyglottes créent-ils de vrais liens humains, ou ne font-ils que déjouer les algorithmes des réseaux sociaux ? (The New York Time Magazine)
- Amelia Dimoldenberg va diffuser la dernière saison de “Chicken Shop Date” sur Netflix et YouTube (Variety)
- Films hollywoodiens et séries TikTok : le nouveau modèle des médias sportifs (Front Office Sports)
- WME dévoile “Creator Labs” pour aider ses clients à bâtir des entreprises médias (The Hollywood Reporter)

Source : Evan Shapiro
RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS
- Meta teste une restriction qui empêche les pages de publier gratuitement plus de deux liens par mois (Press Gazette)
- Les utilisateurs et investisseurs de Letterboxd lancent une campagne de collecte de fonds pour racheter le site et le faire gérer par sa communauté (The Wrap)
STREAMING, OTT, SVOD
- Des licenciements à venir après la fusion entre Paramount et Warner Bros (Variety)
- Le sort de HBO Max officiellement confirmé après la fusion entre Warner Bros. et Paramount (ScreenRant)
- Paramount et Warner Bros. Discovery : l’accord avec Skydance (Axios)
- Disney+ diffusera le prochain Super Bowl en streaming (adweek)
AUDIO, PODCAST, BORNES
- Spotify étend les livres audio à plus de 180 marchés (Techcrunch)
- Le flux de recommandations de l’application Apple Podcasts est désormais piloté par un algorithme, et non plus par des équipes régionales d’Apple (podnews)
- Les producteurs peuvent désormais programmer leurs propres outils de production musicale avec Google Flow Music (Google)
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION
- Des agents d’IA autonomes tentent de faire de l’écriture leur gagne-pain (Book Gossip)
- OpenAI a annoncé qu’elle commencerait à intégrer automatiquement un filigrane numérique aux textes générés par ChatGPT dans l’Union européenne « dans les prochaines semaines ». (Ars Technica)
- ChatGPT devient nettement plus visuel avec le lancement d’une nouvelle interface (TechCrunch)
Source : Wired - Une coalition d’éditeurs de presse a publié une nouvelle norme pour suivre la façon dont les outils d’IA utilisent leurs contenus (Digiday)
MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ
- TikTok étend son réseau publicitaire hors plateforme aux annonceurs américains (adweek)
Par Kati Bremme et Alexandra Klinnik
Illustration : KB + ChatGPT